Deuxième partie. Un « autre regard » : Ombres et lumières. L’Église redécouvre le peuple juif

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« Le demi-siècle écoulé a été témoin d’un immense changement dans les attitudes catholiques envers les juifs et le judaïsme. Nul esprit sérieux ne peut contester qu’on a fait plus de progrès en ce domaine, au cours des cinquante dernières années, que dans les deux mille ans qui ont précédé. »

Rabbin Eric Yoffie [1].

 

Introduction

Au seuil de cette Deuxième Partie, quelques remarques méthodologiques s’imposent. La réflexion qui suit ne pouvait se limiter à un simple inventaire, ou pire, à une sèche nomenclature des « événements » ayant mené l’Église et le judaïsme à nouer un dialogue positif qui n’avait jamais eu lieu depuis le surgissement du christianisme jusqu’au sortir de la Shoah. L’intitulé du sous-titre, « ombres et lumières », témoigne clairement de son approche générale. Le lecteur ne s’étonnera donc pas de trouver, dans les pages qui suivent, tant des motifs d’espoir que des constats inquiétants. Il eût été, certes, plus gratifiant de mettre en exergue les éléments positifs, et en sourdine ceux qui le sont moins. On me l’a abondamment recommandé, sans parvenir à me convaincre de le faire. En effet, le but de ce livre n’est pas de faire le panégyrique du changement considérable du regard que l’Église porte désormais et demande à ses fidèles de porter sur le peuple juif, mais d’en prendre acte loyalement, sans omettre pour autant de démarquer, tout aussi loyalement les insuffisances et les lacunes importantes qui l’affectent ; et ce, non par impatience, mais parce qu’elles pourraient être de nature à compromettre la cohérence de l’ensemble du processus.

C’est pourquoi, dans les chapitres qui suivent, rien ne sera escamoté non seulement des « lumières », indéniables, du changement de climat dans la relation entre juifs et chrétiens, mais également des « ombres » inquiétantes qui font encore obstacle au dialogue d’égal à égal qu’attend la partie juive. À tort ou à raison, elle soupçonne toujours l’Église de n’avoir pas renoncé à convaincre les juifs de croire en celui que les chrétiens considèrent comme le Messie annoncé par les prophètes et, de surcroît, comme le Fils de Dieu.

Le paradoxe – inattendu, il faut bien le reconnaître –, c’est qu’en se penchant, avec plus de zèle que jamais, sur le destin des juifs, et surtout, en reprenant enfin officiellement à leur compte la conviction paulinienne que « Dieu n’a pas rejeté le peuple qu’il a discerné par avance » (Rm 11, 2), les plus hautes instances de l’Église et nombre de théologiens commencent à pressentir que le dessein de Dieu sur ce peuple n’est pas celui qu’ils avaient cru comprendre et avaient enseigné aux fidèles durant tant de siècles, à savoir qu’en raison de leur incrédulité, les juifs avaient perdu leur élection qui était échue aux chrétiens, en récompense de leur foi au Christ Jésus.

Inutile d’insister sur le fait que cette nouvelle perception est loin d’être « reçue », au sens théologique et sociologique du terme, et même qu’elle est combattue par de nombreux théologiens catholiques. Il n’empêche : une brèche s’est ouverte dans le roc, jusque-là sans faille, des convictions ecclésiologiques et christologiques presque bimillénaires, générant un malaise qui n’est que trop palpable et dont témoignent plusieurs textes de référence et certaines initiatives ecclésiales de ces deux dernières décennies.

J’ai exposé, dans un précédent ouvrage [2], ce que devrait être, selon moi, la reconsidération du rôle du peuple juif dans le dessein de salut de Dieu. J’y ai démarqué les signes de la déstabilisation théologique consécutive à la Shoah et au tournant théologique de la Déclaration Nostra Ætate 4, rejetée par les apologètes inconditionnels de l’ancienne attitude de l’Église à l’égard des juifs, qui considèrent comme quasi hérétique le « nouveau regard » qu’elle préconise de porter désormais sur ceux que Jean-Paul II a appelés « nos frères aînés ».

J’en retrace ci-après les acquis et les revers.


[1] Rabbi Eric Yoffie, « Advances and Tensions in Catholic-Jewish Relations: A Way Forward » - Joseph Klein Lecture on Judaic Affairs, Assumption College, 23 mars 2000, publié dans la revue Origins 29/44, 20 avril 2000 (au lendemain de la visite historique du pape Jean-Paul II en Terre Sainte).

[2] M. Macina, Chrétiens et juifs depuis Vatican II, op. cit.

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Date de dernière mise à jour : 14/05/2014