Conclusion générale: demander pardon au Peuple juif pour être pardonné par Dieu

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Nous ne devrions parler des juifs, parler aux juifs, que dans une grande angoisse d’humiliation et d’espérance […] Nous avons besoin de pardon. Car nous avons contribué à travers les siècles à la « séparation » des juifs. Nous les avons considérés comme étrangers, alors qu’ils sont nos pères selon l’esprit. Nous avons été parfois les instigateurs, parfois les complices, parfois les témoins indifférents ou lâches de toutes les persécutions qui les ont décimés […] Et nous avons méprisé l’avertissement redoutable de l’Apôtre : « Tu subsistes par la foi. Ne t’enorgueillis pas, mais crains… » (Rm 11, 20).

Pasteur Charles Westphal (1947) [1]

 

Qu'on me pardonne d’ouvrir cette Conclusion par une évocation succincte des conséquences de la grâce spirituelle insigne qui me fut accordée voici plus de cinquante ans [2]. Mon but en agissant ainsi est de témoigner que c’est à Dieu, et non à ma réflexion personnelle, que je dois le « chemin de Damas » qui, en un éclair, a fait de la dimension juive une composante indissociable de mon identité et de ma foi chrétiennes originelles. En effet, alors que je n’avais aucune connaissance sérieuse de l’histoire de la Shoah et que rien dans mon jeune passé d’alors ne m’avait sensibilisé ni prédisposé à m’y intéresser, une lecture me fit découvrir brutalement qu’à de rares exceptions près, les plus hautes autorités politiques des pays libres n’avaient rien fait de sérieux pour venir en aide, quand elles en avaient la possibilité, aux juifs traqués et massacrés, et que le pontife suprême de l’Église catholique lui- même n’avait pas poussé le cri prophétique qu’on attendait de lui, ni menacé du jugement de Dieu non seulement les dirigeants nazis génocidaires, mais tous ceux qui collaboraient sans protester à l’exécution de ce crime inouï [3].

À l’époque où je bénéficiai de cette grâce, les juifs ne constituaient pas pour moi un sujet d’intérêt particulier. Comme ce fut le cas pour beaucoup de mes concitoyens, le souvenir de cette ignominie s’estompa vite et quitta le champ de ma conscience. Avec la plupart d’entre eux, je ne me sentais nullement responsable de ces événements atroces et, le voile rassurant du silence les ayant bien vite recouverts, ils avaient cessé de faire la une de l’actualité, et le train-train de la vie quotidienne n’en avait bientôt plus été affecté. Les rescapés eux-mêmes gardèrent le silence sur ce qu’ils avaient vécu et se fondirent dans la masse, comme gênés d’avoir survécu. Les pays européens étaient entièrement absorbés par la reconstruction de leurs infrastructures et le relèvement de leurs économies. Quant aux populations, trop heureuses que leur vie ait repris un cours presque normal, elles avaient d’autres préoccupations que de s’interroger sur cette page honteuse de l’histoire, considérée comme une aberration qui ne se reproduirait jamais et qu’il convenait d’oublier au plus vite. Pour ce qui me concerne, je n’en entendis plus parler.

Jusqu’à ce jour du printemps de 1958, où, jeune catholique de 22 ans, récemment marié, fervent et heureux, j’entamai la lecture d’un livre au titre paradoxal de « Bréviaire de la haine » [4], trouvé dans les rayons de la maigre bibliothèque de l’école qui m’employait. Il relatait, sans pathos, avec la distance intellectuelle qui sied à l’historien, le déroulement du processus de destruction des juifs d’Europe. Cet événement, pour bouleversante qu’en ait été la redécouverte, au seuil de ma vie d’homme, n’aurait certainement pas constitué le tournant radical de mon existence qu’il s’avéra être, si Dieu ne m’avait introduit à son mystère en répondant par une vision sublime à la détresse intérieure et aux larmes qui m’avaient submergé, au fil de ma lecture et de la prise de conscience que je faisais de la nature unique et incompréhensible de ce crime et de la détresse effroyable des victimes, marquées, traquées, déportées et massivement exterminées, dans l’indifférence quasi générale, ou le silence, plus ou moins gêné, de ceux qui auraient pu agir ou protester, et ne l’avaient pas fait.

Il m’en a pris des décennies pour comprendre que l’extrême déréliction des juifs durant les quelques années du règne de ce précurseur de l’Antichrist que fut Hitler, avait inauguré le temps de leur rétablissement pré-messianique. Quand j’en eus pris conscience, j’eus le sentiment que se réalisaient deux prophéties. Celle d’Habacuq, d’abord :

Regardez parmi les peuples, voyez, soyez stupides et stupéfaits ! Car j’accomplis, de vos jours, une œuvre que vous ne croiriez pas si on la racontait. (Ha 1, 5).

Celle de Jérémie, ensuite, déjà évoquée à plusieurs reprises ici et dans mes autres ouvrages :

Ainsi parle L’éternel: Cesse ta plainte, sèche tes yeux ! Car il est une compensation pour ta peine – oracle de L’éternel – ils vont revenir du pays ennemi. Il y a donc espoir pour ton avenir – oracle de L’éternel – ils vont revenir, tes fils, dans leurs frontières. (Jr 31, 16-17).

Dès lors, il m’était impossible de voir, comme tant de mes coreligionnaires chrétiens, dans le rassemblement d’une partie de ce peuple dans sa patrie d’antan, l’un des multiples « aléas politiques » de son histoire. Cet oracle de Zacharie témoigne du contraire :

Je ferai entrer ce tiers dans le feu ; je les épurerai comme on épure l’argent, je les éprouverai comme on éprouve l’or. Lui, il invoquera mon nom, et moi je lui répondrai; je dirai: «Il est mon peuple» et lui dira : « L’éternel est mon Dieu ! » (Za 13, 9).

 

Parvenu au terme du survol documentaire de l’hostilité chrétienne à l’égard des juifs au fil des siècles, et de celui des signes annonciateurs d’une reconnaissance, par les deux confessions de foi, de la complémentarité de leur vocation spécifique, je suis conscient de la lourde responsabilité que j’ai prise en en donnant une interprétation personnelle qui n’est évidemment pas le dernier mot en la matière. Il n’empêche, aux chrétiens qui affirment que, s’ils avaient vécu alors, ils n’auraient pas porté la main sur ce peuple ni ne se seraient tus [5], je crois devoir dire : Vous avez maintenant la possibilité de prouver votre sincérité en prenant fait et cause pour les juifs d’aujourd’hui et pour leur État. Vous n’aurez pas d’autre occasion de le faire jusqu’à ce que se produise la montée criminelle des nations contre ce peuple, à laquelle fort peu auront le courage de refuser de se rallier [6].

Cette profession de foi révulsera sans doute ceux des chrétiens dont la cause palestinienne est devenue le « nouvel Évangile » [7], et qui ne manqueront pas de me traiter de sioniste discriminateur et de partisan d’un « nettoyage ethnique » à l’israélienne, aux dépens d’un peuple palestinien injustement « dépossédé » de « sa terre » [8]. Cette mienne conception a peu de chances d’avoir l’aval, même tacite, de quelque autorité religieuse instituée que ce soit, tant juive que chrétienne. Je ne puis même pas me retrancher derrière la liberté de recherche, car ce que je formule et exprime ici n’est ni une appropriation personnelle d’un point de doctrine, ni le résultat d’une recherche théorique et théologique, mais le fruit d’une compréhension intérieure du mystère du Salut de Dieu. Sous l’impulsion d’une expérience surnaturelle fondatrice, elle a pris corps en moi, lentement, irrésistiblement, en plus de cinquante années et, malgré les vexations que m’ont values les brèves confidences que j’en ai faites, je ne puis plus la taire. Ce texte de Jérémie, que j’ai déjà cité plus haut, illustre bien mon état d’esprit :

Je m’étais dit : je ne penserai plus à Lui, je ne parlerai plus en son Nom ! Mais c’était, en mon cœur, comme un feu dévorant enfermé dans mes os. Je m’épuisais à le contenir, mais je n’ai pas pu. (Jr 20, 9).

Nul doute que de tels propos me vaudront d’être accusé par certains d’exaltation, de faux prophétisme, voire de dérangement mental… mais qu’y puis-je ? Présenter les choses autrement m’obligerait à étouffer le cri de ma conscience et à nier le don de Dieu. Ceci dit, il doit être clair que je ne prêche pas « un autre Évangile » (cf. 2 Co 11, 4), ni ne prétends que ce témoignage m’a été dicté, à la lettre, par Dieu. Ce que je puis affirmer, par contre, c’est que la méditation et l’approfondissement incessants de ce qu’il a daigné me faire connaître de son dessein, en liaison avec le drame de la Shoah [9], et de ce qu’il m’a fait comprendre concernant le rétablissement, déjà réalisé, de son peuple [10] ont, en quelque sorte, « forgé » non seulement ma perception théologique et spirituelle du dessein divin sur les deux peuples qui ne sont qu’un dans le Christ, mais ma certitude que l’humanité, en général, et la chrétienté, en particulier, vont être soumises à l’épreuve de la désobéissance, dans laquelle, selon Paul, « Dieu a enfermé tous les hommes » [11]. Et voici de quelle manière.

Le silence de Dieu – pendant et après la Shoah –, a laissé perplexes les théologiens, plongé de nombreux juifs dans le désespoir, et a pu faire croire au monde que le Tout-Puissant avait passé l’événement par pertes et profits, qu’il ne demanderait pas de comptes à l’humanité pour son indifférence coupable. Cette absence apparente de réaction divine fait partie de l’« œuvre mystérieuse » du Seigneur (cf. Is 28, 21), comme aussi de ses « décrets insondables et de ses desseins incompréhensibles » (cf. Rm 11, 33).

Mais parce qu’Il sait que, pour échapper au jugement [12], beaucoup se disculperont en invoquant l’ignorance ou une mauvaise compréhension des événements, Dieu leur a fait savoir d’avance, par le ministère des prophètes, que le péché de la Shoah ne restera pas impuni, comme l’attestent les oracles suivants :

La faute d’Éphraïm [= nations chrétiennes ?] est mise en réserve, son péché tenu en lieu sûr. (Os 13, 12).

Oui, L’Éternel est le Dieu des rétributions : il paie strictement. (Jr 51, 56).

L’éternel est lent à la colère, mais grand par sa puissance. L’impunité, jamais il ne l’accorde. (Na 1, 3).

Je vengerai leur sang, je n’accorderai pas l’impunité. (Jl 4, 21).

D’ici là, je me garderai d’anticiper présomptueusement sur le jugement de Dieu à propos du silence – réel selon les uns, mensonger, selon les autres – du pape Pie XII, et de la passivité de la majorité des pasteurs et fidèles chrétiens durant la Shoah. Je m’en tiendrai à l’avertissement de Paul :

Ne portez pas de jugement prématuré. Laissez venir le Seigneur; c’est lui qui éclairera les secrets des ténèbres et rendra manifestes les desseins des cœurs. Et alors chacun recevra de Dieu la louange qui lui revient. (1 Co 4, 5).

Car « il y aura un jugement » (cf. Jb 19, 29). Au temps fixé, dont « personne ne connaît ni le jour ni l’heure » (cf. Mt 24, 36), l’humanité, avec ses dirigeants, laïques et religieux, sera mise à l’épreuve et devra choisir entre l’obéissance et la désobéissance au dessein de Dieu sur son peuple, comme le prophétise cet oracle de Joël, déjà cité :

Car, en ces jours-là, en ce temps-là, quand je rétablirai Juda et Jérusalem, je rassemblerai toutes les nations, je les ferai descendre à la Vallée de Josaphat ; là, j’entrerai en jugement avec elles au sujet d’Israël, mon peuple et mon héritage, car ils l’ont dispersé parmi les nations et ils ont divisé mon pays (Jl 4, 1-2).

Il ne fait guère de doute que cette coalition impie contre le peuple de Dieu aura lieu à l’instigation de l’Antichrist, dont parle la Première Épître de Jean, en ces termes:

[…] Vous avez entendu dire qu’il allait venir ; eh bien, maintenant, il est déjà dans le monde […] (1 Jn, 4, 3).

Mais, objecteront certains : ce sont-là des passages à connotations eschatologiques, sans lien avec notre époque ; les présenter comme réalisés ou sur le point de l’être ressortit à un fondamentalisme et à un littéralisme aventureux et dangereux.

Et plaise à Dieu qu’aucun d’entre eux ne repousse violemment mon témoignage, comme le fit le roi Sédécias de celui de Michée, en disant :

Par où l’esprit de L’Éternel m’a-t-il quitté pour te parler ? (1 R 22, 24).

La réponse à ces objections est à la fois simple et risquée.

Simple, pour quiconque se donnera la peine d’examiner les faits, connus de tous et notoires dans le monde entier, à savoir : la haine et les calomnies qui ne cessent de se déverser sur l’Israël d’aujourd’hui, son armée et sa société civile, attestant que les prodromes de cette confrontation sont déjà là. Qui, en effet, peut prétendre ignorer le phénomène ? Des centaines de livres, d’articles et de reportages des médias audiovisuels et écrits – sans parler du Net et de la blogosphère –, s’en font massivement et fréquemment l’écho [13].

Risquée, parce que le présent témoignage émane de l’homme faible et pécheur que je suis, dont aucune autorité religieuse n’accrédite les conceptions, d’ailleurs réputées invérifiables et fondées sur des interprétations scripturaires considérées par certains comme arbitraires et présomptueuses.

Je comprends la méfiance, somme toute compréhensible, de ces autorités, à l’heure où tant de pseudo-prophètes et d’exaltés tiennent des propos considérés comme hautement suspects par celles et ceux qui préfèrent s’en tenir au statu quo et « au jugement de l’Église ». Mais les Écritures, la théologie et l’histoire de l’Église montrent que, s’il incombe bien aux responsables religieux d’exercer le mandat divin consistant à transmettre et à interpréter les Écritures et le donné de la foi, ils ne détiennent pas la vérité tout entière (cf. Jn 16, 13 ; 1 Co 13, 9). La hiérarchie ecclésiale et les théologiens qui alimentent sa réflexion ne peuvent se prévaloir d’un « sensus fidei » (sens de la foi) supérieur à celui des fidèles. Le rôle du pasteur chrétien est d’être un « serviteur fidèle et avisé » (cf. Mt 24, 45 s.), de « retenir ce qui est bon » (cf. 1 Th 5, 21), et de séparer le bon grain de l’ivraie (cf. Mt 13, 24), sans pour autant « éteindre l’Esprit » (cf. 1 Th 5, 19).

Aussi bien, quiconque s’engage – de sa propre initiative ou poussé par l’esprit de Dieu – dans l’aventure risquée d’interpréter, à la lumière des Écritures, les événements contemporains afférents au retour des juifs dans une partie de leur antique patrie, doit s’attendre à trouver sur sa route des spécialistes de toutes les disciplines des études chrétiennes et juives, zélateurs inconditionnels de l’institution et du courant théologique majoritaire, qui cachent à peine l’aversion incoercible que leur inspire la présence d’Israël dans le contexte géopolitique du Proche-Orient. À ces « gardiens ombrageux de la doctrine » et du statu quo politique peut s’appliquer ce que disait Paul de ses contradicteurs :

[…] je leur rends témoignage qu’ils ont du zèle pour Dieu, mais c’est un zèle dénué de connaissance (Rm 10, 2).

Ces gens repousseront des deux mains les perspectives exposées dans mes livres, et celles et ceux qui y adhèrent. En outre, dans la ligne du vaste consensus de la communauté internationale, ils ne reconnaissent pas Jérusalem comme la capitale des juifs et seront, de ce fait, bon gré mal gré, des alliés objectifs des ennemis d’Israël, qui combattent déjà et combattront encore sans merci la souveraineté juive sur la ville de David et sur la portion congrue de la Terre Sainte que les nations ont concédée temporairement au peuple juif, jusqu’à ce que Dieu lui-même « juge sa cause et lui fasse justice » (cf. Mi 7, 9).

Ce contentieux politico-religieux ne contribue pas à dessiller les yeux des fidèles chrétiens et de nombre de leurs pasteurs sur le caractère prophétique de la contradiction violente suscitée par le retour progressif, depuis la fin du XIXe siècle, d’une partie de ce peuple dans sa patrie d’antan, et par la création d’un État indépendant, dont l’existence même est sans cesse menacée par la guerre irrédentiste que mènent contre lui les Palestiniens et les États arabes et musulmans de la région, dont la majorité aspirent à sa disparition.

Il est inquiétant de constater que de plus en plus de chrétiens se joignent au concert planétaire d’accusations, de mensonges, de calomnies et d’insultes, allant jusqu’à prôner le boycott d’Israël dans presque tous les domaines [14], voire à cautionner tacitement les attentats terroristes, au nom de la « lutte contre l’occupation ».

Tout aussi inadmissible est le lâche silence des spécialistes chrétiens des sciences bibliques et de l’archéologie, dont pas un, à ma connaissance, n’a protesté publiquement avec vigueur contre les honteuses affirmations mensongères de dignitaires religieux et politiques musulmans qui nient périodiquement qu’il y ait eu, dans le passé, une quelconque présence juive en Palestine. Emblématique à cet égard est le cas du Cheikh Ikrima Sabri, qui a pu affirmer, sans être contredit par quelque autorité scientifique et/ou religieuse que ce soit, lors d’une interview au journal Die Welt en 2001 :

Il n’y a pas le moindre signe d’une précédente existence du Temple juif à cet endroit [sur le Mont du Temple]. Il n’y a, dans toute la ville, pas la moindre pierre qui rappelle l’histoire juive [15].

En milieu chrétien, cet état d’esprit hostile a des racines lointaines, dont j’ai donné maints exemples dans la Première Partie de ce livre [16]. C’est une conséquence de ce que l’historien juif Jules Isaac a appelé « l’enseignement du mépris ». À ce propos, l’objectivité historique oblige à rappeler en quels termes le futur Jean XXIII, si aimé des juifs – à juste titre, d’ailleurs [17] – exprimait, en sa qualité de nonce apostolique en 1943, ses réticences à l’égard du « projet de sauver quelques milliers de juifs, et d’enfants en particulier, en les emmenant en Palestine » :

Je confesse que l’idée d’acheminer les juifs en Palestine, justement par l’intermédiaire du Saint-Siège, quasiment pour reconstruire le royaume juif […] suscite en moi quelque inquiétude. Il est compréhensible que leurs compatriotes et leurs amis politiques s’impliquent. Mais il ne me paraît pas de bon goût que l’exercice simple et élevé de la charité du Saint-Siège offre précisément l’occasion et le signe permettant de reconnaître une sorte de coopération, ne serait-ce qu’initiale et indirecte, à la réalisation du rêve messianique. […] Ce qui est absolument certain, c’est que la reconstruction du royaume de Juda et d’Israël n’est qu’une utopie [18].

Et si quelqu’un affirme qu’une telle conception ne serait plus possible dans l’Église d’aujourd’hui, surtout depuis le Concile, c’est qu’il ignore le commentaire suivant du pape Jean-Paul II - dont il n'est pas question pour autant de sous-estimer l'estime pour les Juifs - qui date de 1998 et contredit cruellement cet optimisme :

[…] les disciples interrogent Jésus avant l’Ascension : « Est-ce maintenant que tu vas rétablir la royauté en Israël ? » (Ac 1, 6). Ainsi formulée, la question révèle combien ils sont encore conditionnés par les perspectives d’une espérance qui conçoit le royaume de Dieu comme un événement étroitement lié au destin national d’Israël […] Jésus corrige leur impatience, soutenue par le désir d’un royaume aux contours encore trop politiques et terrestres […] [19]

Sans le moindre esprit de polémique, force m’est de constater la nature quasi métaphysique de ce contentieux irréductible, d’autant plus implacable qu’il est théologique, en ce qu’il découle de la manière dont l’Église pense, exprime et enseigne, avec autorité, la foi chrétienne, ne laissant, jusqu’à ce jour, aucune place à la perspective d’une restauration d’Israël dans ses privilèges d’antan, telle que développée dans mes ouvrages.

Est-ce à dire qu’il n’y a aucun espoir que souffle chez les chrétiens un autre esprit, qui tienne compte de l’inachèvement du dessein de Dieu dans l’histoire [20] et d’événements actuels qui, aux dires de certains, semblent constituer des « signes des temps » (cf. Mt 16, 3), qu’il convient au moins d’examiner avant de décréter arbitrairement qu’ils « ne prouvent rien » ?

Je ne le crois pas.

Et comme il ne suffit pas de s’en tenir aux analyses, mais qu’ « il est temps d’agir pour le Seigneur » (cf. Ps 119 126) [21], en ces temps troublés, voici ma suggestion. Je précise qu’elle ne peut être « reçue » que par ceux et celles qui sont disposés à s’engager dans la radicale révision de vie et le sincère processus de conversion intérieure auxquels nous invitent les événements actuels. Pour en discerner les signes, il faut avoir pris conscience de l’assoupissement de notre vigilance (cf. Mc 13, 36), de l’affadissement du sel de notre foi (cf. Lc 14, 34-35), du refroidissement de notre amour (cf. Mt 24, 12), et de l’extinction qui menace la lampe de notre discernement (cf. Mt 25, 1-13).

Cet état de choses, si nous n’y remédions pas, nous vaudra d’être emportés comme au temps du déluge (cf. Mt 24, 39), à « l’heure de l’épreuve qui va fondre sur le monde entier pour éprouver les habitants de la terre » (cf. Ap 3, 10), au « temps de la détresse » (Is 33, 2 ; Jr 30, 7 ; Lc 21, 23, etc.), et au « Jour de la colère de L’Éternel » (So 1, 18).

Et il ne sert à rien de nous lamenter sur « l’agnosticisme et la dépravation de la société », ni d’en appeler à Dieu pour qu’il convertisse « les autres », comme si nous-mêmes n’avions pas besoin qu’il nous « délivre de la Colère qui vient » (cf. 1 Th 1, 10).

Quand paraîtra le prophète que Dieu, dans sa miséricorde, nous a promis – qu’il s’agisse d’Élie [22],ou d’un autre envoyé (cf. p. ex. Dt 18, 15) –, alors prendra tout son sens la sévère apostrophe de Jean le Baptiste :

Engeance de vipères, qui vous a suggéré d’échapper à la Colère qui vient ? Produisez donc un fruit digne du repentir et ne vous avisez pas de dire en vous-mêmes : Nous avons pour père Abraham. Car je vous le dis, Dieu peut, des pierres que voici, faire surgir des enfants à Abraham. Déjà la cognée se trouve à la racine des arbres; tout arbre donc qui ne produit pas de bon fruit va être coupé et jeté au feu. Pour moi, je vous baptise dans l’eau en vue du repentir ; mais celui qui vient derrière moi est plus fort que moi, dont je ne suis pas digne d’enlever les sandales ; lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. Il tient en sa main la pelle à vanner et va nettoyer son aire ; il recueillera son blé dans le grenier ; quant aux bales, il les consumera au feu qui ne s’éteint pas. (Mt 3, 7-12).

Or, il est patent que Jésus n’a pas réalisé ce que prophétisait Jean [23]. Certes, il a conféré l’Esprit Saint par le baptême en son nom, mais à titre d’« arrhes », à en croire l’apôtre Paul (cf. 2 Co 1, 22). Quant au baptême de feu, n’en déplaise à ceux qui veulent y voir le « feu de l’amour », éliminant ainsi la « pelle à vanner » et les « bales » que « consumera le feu qui se s’éteint pas », il annonce clairement le jugement eschatologique, que peu de clercs et de fidèles prennent vraiment au sérieux, ou qu’ils repoussent tellement aux calendes de l’histoire, qu’il en devient irréel et n’interpelle plus guère les fidèles.

C’est donc qu’il s’agit, une fois de plus, d’un texte à double portée – comme d’autres examinés dans mes livres – qui attend sa remise en vigueur « apocatastatique », selon la conception que j’ai élaborée, en son lieu [24], pour attirer l’attention sur tout un pan, encore caché aux yeux des chrétiens, du dessein de Dieu concernant le peuple juif parvenu à son stade pré- messianique, à propos duquel prophétise Isaïe :

Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu, parlez au cœur de Jérusalem et annoncez-lui que son temps de service est accompli, que sa faute est expiée, qu’elle a reçu de la main de L’Éternel double punition pour tous ses péchés […] Monte sur une haute montagne, messagère de Sion ; élève et force la voix, messagère de Jérusalem; élève la voix, ne crains pas, dis aux villes de Juda : « Voici votre Dieu ! ». Voici le Seigneur L’Éternel qui vient avec puissance, son bras assure son autorité; voici qu’il porte avec lui sa récompense, et son salaire devant lui (Is 40, 1-2 ; 9-10).

Tandis qu’un psaume annonce la consolation de Jérusalem et la réunion finale des juifs et des fidèles des nations, pour adorer le Dieu de l’univers :

Toi, tu te lèveras, pour exercer ta compassion envers Sion, car c’est le temps de la prendre en pitié, l’heure est venue ; car tes serviteurs en chérissent les pierres, pris de tendresse pour sa poussière. Et les nations craindront le nom de L’Éternel, et tous les rois de la terre, ta gloire ; quand L’Éternel rebâtira Sion, il sera vu dans sa gloire ; il se tournera vers la prière du spolié, il n’aura pas méprisé sa prière. On écrira ceci pour l’âge à venir et un peuple créé louera Dieu : il s’est penché du haut de son sanctuaire, L’Éternel, et des cieux Il a regardé sur terre, pour écouter le soupir du captif, libérer les clients de la mort, pour répandre dans Sion le nom de L’Éternel, sa louange dans Jérusalem, quand se rassembleront peuples et royaumes pour rendre un culte à L’Éternel. (Ps 102, 14-23).

Et si, parvenu au terme de ce livre judéocentré, le lecteur craint que le rôle du Christ y soit éclipsé ou minimisé par la focalisation sur le rétablissement, la consolation et la glorification eschatologiques du peuple juif, qu’il se rassure : cette apothéose finale d’Israël et de tous ceux et celles qui auront cru ne se fera que dans et par le Christ Seigneur, quand il aura pris possession de son règne (Ap 19, 6). C’est pourquoi j’invite celles et ceux qui se sentent mus à faire la démarche à laquelle invite ce livre, à s’approprier ce texte prophétique de l’apôtre Paul :

Il nous a fait connaître le mystère de sa volonté, ce dessein bienveillant qu’Il avait établi en lui par avance, pour la dispensation de la plénitude des temps, tout récapituler dans le Christ, ce qui est dans les cieux et ce qui est sur la terre. C’est en lui encore que nous avons été choisis, désignés d’avance, selon la disposition préalable de Celui qui meut toutes choses selon le dessein de sa volonté, pour être, à la louange de sa gloire, ceux qui ont par avance espéré dans le Christ (Ep 1, 9-12).

Que ce passage soit, comme dit l’Écriture (Ps 119, 105), « une lampe sur [les] pas, une lumière sur [la] route » de quiconque aura eu assez d’humilité pour « supporter de ma part un peu de folie » (cf. 2 Co 11, 1), recevoir mon témoignage et y discerner (cf. 1 Co 14, 29) ce qui vient de Dieu, et ce qui procède de l’homme faillible que je suis !

Au témoignage du Livre des Actes, en entendant l’apôtre Pierre leur révéler que c’était par erreur et sans faute de leur part (cf. Ac 3, 17), qu’ils avaient fait mourir celui que Dieu leur avait envoyé (cf. Ac 2, 22-23), les juifs « eurent le cœur transpercé » (cf. Ac 2, 37). Plaise à Dieu qu’en découvrant que c’est, analogiquement, ce que leurs pères ont fait ou laissé faire à l’encontre du peuple juif au fil des siècles, et surtout durant la Shoah, les chrétiens d’aujourd’hui ne se récrient pas en disant :

Si nous avions vécu du temps de nos pères, nous ne nous serions pas joints à eux pour verser le sang [de ce peuple] (Mt 23, 29-30).

Au risque de s’entendre répliquer par le Christ lui- même :

Eh bien, vous, comblez la mesure de vos pères ! (Mt 23, 32).

Qu’ils demandent plutôt, comme les juifs interpellés par Pierre : « Que devons-nous faire ? » (Ac 2, 37), et qu’ils se considèrent comme visés, eux aussi, par son injonction : « Repentez-vous ! » (Ac 2, 38), ainsi que par celle de Jean le Baptiste : « Produisez donc un fruit digne du repentir » (Mt 3, 8).

Quant à ceux et celles qui éprouvent le désir sincère d’approfondir le mystère que cet écrit s’est efforcé d’exposer, qu’ils demandent humblement à Dieu de « leur ouvrir l’esprit pour qu’ils comprennent les Écritures » (Lc 24, 45), et qu’ils prient pour l’auteur, « de peur qu’après avoir prêché aux autres, il ne soit lui-même disqualifié » (1 Co 9, 27).


[1] Charles Westphal, « Père pardonne-nous », 1er Cahier d’études juives, Foi et Vie, XLVII, n° 3, avril 1947, p. 209-211.

[2] Je l’ai relatée brièvement au début de la Conclusion d'un précédent ouvrage, M. Macina, Chrétiens et juifs depuis Vatican II.

[3] Exprimé ainsi, ce jugement paraîtra sommaire, voire arbitraire. C’est que je ne fais, ici, qu’effleurer le sujet, pour les besoins de cette Conclusion. J’en ai traité ailleurs, à maintes reprises, en détail et avec beaucoup plus de nuances. De nombreux chercheurs ont consacré livres et articles à ce sujet sensible. Je me limiterai donc à recommander la lecture de deux ouvrages de référence, auxquels, parmi de nombreux autres, ma réflexion personnelle doit beaucoup, et dont j’ai cité, plus haut des extraits : Ph. Chenaux, Pie XII. Diplomate et pasteur, op. cit., et G. Miccoli, Dilemmes et silence, op. cit.

[4] Léon Poliakov, op. cit.

[5] Je fais allusion au grave avertissement du prophète Abdias (11-15) : « Quand tu te tenais à l’écart, le jour où des étrangers emmenaient ses richesses, où des barbares franchissaient sa porte et jetaient le sort sur Jérusalem, toi tu étais comme l’un d’eux ! Ne te délecte pas à la vue de ton frère au jour de son malheur ! Ne fais pas des enfants de Juda le sujet de ta joie au jour de leur ruine ! Ne tiens pas des propos insolents au jour de l’angoisse ! Ne franchis pas la porte de mon peuple au jour de sa détresse ! Ne te délecte pas, toi aussi, de la vue de ses maux au jour de sa détresse ! Ne porte pas la main sur ses richesses au jour de sa détresse ! Ne te poste pas aux carrefours pour exterminer ses fuyards ! Ne livre point ses survivants au jour de l’angoisse ! Car il est proche, le jour de L’Éternel, contre tous les peuples ! Comme tu as fait, il te sera fait : tes actes te retomberont sur la tête ! ».

[6] Cf. le passage, déjà cité, de Pr 1, 10-18 : « Mon fils, si des pécheurs veulent te séduire, n’y va pas ! S’ils disent : “Viens avec nous, embusquons-nous pour répandre le sang, sans raison, prenons l’affût contre l’innocent” [...] Mon fils, ne les suis pas dans leur voie, éloigne tes pas de leur sentier, car leurs pieds courent au mal, ils ont hâte de répandre le sang [...] ».

[7] Voir ce que j’en ai écrit dans mon livre, M. Macina, Chrétiens et juifs depuis Vatican II, VIII.6. « Les excès d’un “philopalestinisme” chrétien "ayant les apparences du bien mais reniant ce qui en est la force"... ».

[8] Rien n’est plus éloigné de mes conceptions et de mes engagements, comme le savent ceux qui me connaissent.

[9] Voir la Conclusion de mon ouvrage, Chrétiens et juifs depuis Vatican II.

[10] Voir, plus haut, Troisième Partie : Résistance à l’apostasie.  « Quand les mots manquent pour exposer le mystère - L’apocatastase ».

[12] Je reprends ici, en résumé, ce dont j’ai traité plus en détail, plus haut, III. Signes avant-coureurs de l’apostasie. « Prégnance apocatastatique de la parabole du figuier ».

[13] Voir mon ouvrage, M. Macina, Chrétiens et juifs depuis Vatican II, VIII. Israël, étape ultime de l’incarnation du dessein divin, ou faux messianisme ?
[14] Sur le boycott d’Israël, en général, voir : le chapitre M. Macina, Chrétiens et juifs depuis Vatican II, VIII. Israël, étape ultime de l’incarnation du dessein divin, ou faux messianisme ? 3. « La “guerre par le boycott”: isoler, asphyxier et désigner un peuple entier à la vindicte internationale ». Sur le boycott juridique, voir Ibid., VIII.4 « La “guerre par le droit international” instrumentalisé pour diaboliser l’armée de défense d’Israël ». Sur le boycott chrétien, voir « Boycott - Désinvestissement - Sanctions par des Chrétiens ».

[17] Ne serait-ce qu’en faisant « distribuer des permis gratuits d'émigration par la délégation apostolique en particulier vers la Palestine sous mandat britannique, des certificats de baptêmes temporaires et des sauf-conduits, ainsi que des vivres et vêtements en s'appuyant sur la Croix Rouge locale » (voir l’article « Jean XXIII » de Wikipedia.

[18] Voir Actes et documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre mondiale, op. cit., 9, n° 324, p. 469, cité par M. Miccoli, Dilemmes et silences, op. cit., p. 91. Loin de moi l’idée de jeter un discrédit rétrospectif sur ce saint homme qui a sauvé tant de juifs d’une mort certaine. Je ne cite cette réaction que pour illustrer sur quel terreau s’enracine l’opposition sourde du Vatican à l’État juif, dont l’existence même s’inscrit en faux contre la conception chrétienne, illustrée par l’affirmation du Pape Benoît XV : « Les Juifs n’ont aucun droit de souveraineté sur la Terre Sainte », qui figure en page de couverture du présent ouvrage. Elle est dans la droite ligne de la conviction des Pères de l’Église, selon laquelle le peuple juif restera dispersé sur la terre sans attaches nationales jusqu’à sa conversion, à la fin des temps.

[19] « La réalisation du salut dans l’histoire », L’Osservatore Romano, 12 mars 1998, texte paru dans La Documentation catholique n° 2179/7, du 5 avril 1998, p. 304, en ligne sur le site rivtsion.org.

[20] Voir Jean-Miguel Garrigues, « L’inachèvement du salut, composante essentielle du temps de l’Église », in Nova et Vetera, 1996/2, p. 13-29 ;  texte en ligne sur le site rivtsion.org, et « Antijudaïsme et Théologie d’Israël », dans Radici dell'antigiudaismo in ambiente cristiano, Colloquio Intra-ecclesiale, Atti del simposio teologico-storico, Città del Vaticano, 30 ottobre - 1 novembre 1997, Grande Giubileo dell'anno 2000, Libreria editrice vaticana, Città del Vaticano, 2000, p. 321-335.

[21] Voir le commentaire de Rashi : « [Ce passage] découle de ce qui est écrit ci- dessus [v. 125] : “Fais-moi comprendre pour que je sache” ce que je dois faire pour Dieu lorsque les impies violeront ta Loi. » - « C’est-à-dire : mets en mon cœur le discernement et aide-moi à résister aux impies qui violent ta Loi. » (Commentaire de Daat hamiqra [en hébreu], Mosad haRav Kook, Jerusalem, 1981, Tehillim, vol. 2).

[22] L’Écriture annonce explicitement le retour d’Élie, à l’ère eschatologique : « Il ramènera le cœur des pères vers les fils et le cœur des fils vers leurs pères » (Ml 3, 24 = Si 48, 10). Cet événement est bien attesté, tant dans la Tradition juive que dans la chrétienne, voir : R. Macina, « Le Rôle eschatologique d’Élie - Attentes juives et chrétiennes », dans Proche-Orient Chrétien (POC), t. XXXI (1981), p. 71-99. Par ailleurs, je me suis vivement opposé à l’identification d’Élie à Jean le Baptiste, dans R. Macina, « Jean le Baptiste était-il Élie ? Examen de la tradition néotestamentaire »,  Ibid., t. XXXIV (1984), p. 209-232.

[23] D’où le doute qu’il exprime, dans sa prison : « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » (Mt 11, 3 = Lc 7, 18, 19).

[24] Voir Troisième Partie : Résistance à l’apostasie. « Quand les mots manquent pour exposer le mystère - L’apocatastase ».

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Date de dernière mise à jour : 14/05/2014