Avant-propos

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Je n’ayme point les juifs : ils ont mis en la Croix
Ce Christ, ce Messias qui nos péchés efface…

P. de Ronsard, Sonnet pour Hélène


Enseignant à des garçons de la classe de cinquième et constatant, à propos de l’Ancien Testament, l’ignorance hostile de ces jeunes chrétiens à l’égard des juifs, nous avions posé la question : « Mais enfin, n’y a-t-il pas des juifs à qui tout chrétien doit une vénération particulière ? Et parmi eux, n’en est-il pas un ?… » La classe restait muette. Une voix soudain s’élève : « En effet, il y a Jésus-Christ, mais il était catholique. »

 P. Dabosville [1].


Le 6 janvier 1933, soit vingt-cinq jours avant que le président allemand Hindenburg n’appelle Adolf Hitler à former un gouvernement d’union nationale, l’évêque de Namur, en Belgique, faisait lire dans toutes les églises de son diocèse une Lettre pastorale « établissant une Journée de prières pour la conversion d’Israël [2] ».

Jésus-Christ a consacré trois années de sa vie publique à l’évangélisation du peuple juif […]. Avant de remonter au ciel, il dit à ses Apôtres : « Allez, enseignez toutes les nations » et, malgré leur déicide, les juifs ne sont pas exclus de cet apostolat.

Il rappelait que, depuis de longs siècles,

l’Église, dans son émouvante supplication du Vendredi Saint, fait chanter à ses prêtres : « Prions aussi pour les perfides juifs » […] et continue en disant : « Dieu tout-puissant et éternel, qui ne fermez pas votre miséricorde même à la perfidie judaïque, exaucez les prières que nous Vous adressons, pour Vous conjurer de les faire sortir de leur aveuglement, afin que, reconnaissant la lumière de Votre vérité, qui est Jésus-Christ, ils soient enfin tirés de leurs ténèbres… »

Et pour illustrer le point 2 de son mandement, intitulé « Nous avons intérêt à le faire », l’évêque de Namur affirmait, conformément aux idées du temps :

Il ne faut pas oublier non plus que la prépondérance prise par les juifs fait courir au monde chrétien les plus graves dangers. « Si vous ne sauvez le juif, disait l’un des leurs, récemment converti, le juif vous perdra. »

Cet état d’esprit inspirait même l’Encyclique Humani Generis Unitas, contre l’antisémitisme, élaborée par deux théologiens à la demande de Pie XI – auteur du célèbre trait : « Spirituellement nous sommes des Sémites ! » –, mais qui ne vit jamais le jour. On peut y lire des passages dont on rougirait aujourd’hui. Tel, entre autres, ce constat de faillite [3] :

 […] aveuglés par des rêves de conquête temporelle et de succès matériel, les juifs perdirent ce qu’eux-mêmes avaient recherché […]

Ou encore ce jugement, aussi funeste que sans appel :

 […] peuple infortuné, qui s’est jeté lui-même dans le malheur, dont les chefs aveuglés ont appelé sur leurs propres têtes les malédictions divines, condamné, semble-t-il, à errer éternellement sur la terre […]

On verra plus loin [4], qu’il ne s’agit pas d’exceptions malheureuses. Au contraire, l’ensemble du document est de la même eau.

Dieu merci, les choses ont changé depuis le concile Vatican II. Cette assemblée exceptionnelle des évêques du monde entier a promulgué une Déclaration, approuvée à une très large majorité, intitulée Nostra Ætate, dont le chapitre 4, consacré aux juifs [5], parle d’eux avec un respect impressionnant et ouvre des perspectives si novatrices, que ses rédacteurs n’ont pu en trouver aucun précédent chez les Pères de l’Église et encore moins dans la Tradition et l’enseignement catholiques des quelque dix-neuf siècles écoulés depuis la mort du dernier apôtre.

J’ai effectué, dans un ouvrage antérieur [6], une analyse théologique et spirituelle de cette attitude nouvelle et positive envers les juifs, appelée, à juste titre, « un nouveau regard » [7]. C’est pour en illustrer, par contraste avec l’attitude ecclésiale antécédente, le caractère révolutionnaire, que j’ai consacré la première partie du présent livre à un long et pénible survol de ce que l’historien Jules Isaac a appelé « l’enseignement du mépris ».

On le sait, les aléas de l’histoire des hommes ont propulsé le christianisme de la situation précaire de groupe religieux minoritaire et persécuté, qui fut la sienne durant au moins les deux premiers siècles de notre ère, au rang de religion dominante, tour à tour crainte et adulée par les puissants de ce monde, au moins jusqu’à l’aube de l’histoire contemporaine. Et ce n’est pas médire outrancièrement que de rappeler qu’au temps de sa puissance, cette imposante organisation religieuse, qui se considère comme humano-divine et s’intitule elle-même Église du Christ, a largement bénéficié de l’appui du pouvoir temporel et qu’en de nombreuses occasions, elle s’est servie de son influence pour imposer aux juifs un statut et des mesures vexatoires qu’elle a regrettés publiquement depuis.

Les exposés décapants qui suivent ne scandaliseront que les chrétiens qui font tout pour oublier le traitement réservé aux juifs durant de longs siècles en chrétienté, ou ceux qui veulent « tourner la page » le plus vite possible, en gommant le négatif pour mieux célébrer « le positif », réputé par eux « extraordinaire, si l’on tient compte de l’attitude chrétienne hostile antérieure ». Pourtant, force est de le reconnaître – il y a eu de la haine entre « les deux familles » de « l’Israël de Dieu », et il y en a encore, malheureusement, surtout sous la forme de l’antisionisme et de la diabolisation de l’État d’Israël [8], dont la présence sur une terre réputée appartenir exclusivement aux Arabes n’a jamais été acceptée, mais aussi, parfois, dans certaines empoignades entre les partenaires juifs et chrétiens, autour de questions litigieuses [9]. Que cette peur des mots forts mais vrais provienne de l’autosatisfaction chrétienne, ou de la crainte juive de faire preuve d’ingratitude, son principal inconvénient est d’inhiber la lucidité de partenaires qui prennent leurs désirs pour des réalités, et ne voient pas que, malgré une indéniable amélioration des rapports entre juifs et chrétiens, peu de choses ont vraiment changé sur le fond du contentieux théologique entre les deux confessions de foi. J’en veux pour preuve, entre autres, la formule qui figure dans la Constitution Lumen Gentium II, 9, du concile Vatican II :

Et tout comme l’Israël selon la chair cheminant dans le désert reçoit le nom d’Église de Dieu (2 Esdr. 13, 1 [Ne, 13, 1] ; cf. Nom. 20, 4 ; Deut. 23, 1 s.), ainsi le nouvel Israël qui s’avance dans le siècle présent en quête de la cité future, celle-là permanente (cf. Héb. 13, 14), est appelé lui aussi : l’Église du Christ.

Comme l’ont fait remarquer certains théologiens engagés dans la promotion du « nouveau regard » chrétien sur le peuple juif, l’expression « Nouvel Israël » – qui, soit dit en passant, ne figure nulle part dans les Saintes Écritures, y compris les chrétiennes – ressemble à s’y méprendre à celle forgée par les Pères de l’Église : « Verus Israel » (le véritable Israël). La théologie qui la sous-tend est incontestablement «substitutionniste» [10], en ce sens qu’elle reprend, en termes différents, la conception chrétienne multiséculaire, selon laquelle, comme le disait, au lendemain du Concile, le plus grand artisan de la Déclaration Nostra Ætate, le cardinal Augustin Bea [11] :

l’« ancien » Israël a perdu ses prérogatives originelles, qui sont passées à l’Église, et « n’est plus le peuple élu de Dieu, en tant qu’institution de salut pour l’humanité » [12](14).

C’est dire que les juifs posent toujours problème à l’Église, et même qu’ils constituent pour elle une pierre d’achoppement théologique irritante. Je reviendrai, en plusieurs endroits de cet ouvrage, et plus spécialement dans ma conclusion, sur le danger spirituel inhérent à de telles conceptions, si, comme je le crois, le dessein de Dieu – encore caché à l’Église –, est de rétablir les juifs dans leurs prérogatives d’antan, sans condition d’adhésion préalable à la foi au Christ comme Messie et comme Fils de Dieu. Dans ce cas, toute résistance militante à cette perspective, que beaucoup de prélats et de fidèles jugent « impensable », risquerait d’amener les chrétiens qui s’y livrent à « se trouver en guerre contre Dieu » (cf. Ac 5, 39).

Le contenu et le ton des deux premières parties de ce livre pourront paraître excessivement sévères, voire négatifs. Elles constituent, en effet, une anthologie des affres et des conséquences de l’affrontement doctrinal et religieux multiséculaire qui opposa, de manière souvent dramatique, les deux confessions de foi, rivées l’une à l’autre autant que rivales l’une de l’autre. En voici le résumé.

– La première partie – intitulée « “Vos frères qui vous haïssent” (Is 66, 5), la réprobation chrétienne du peuple juif » – décrit cet état d’esprit en l’illustrant de nombreux extraits de textes antijudaïques, depuis les origines jusqu’au milieu du XXe siècle, puis d’un survol du contenu de nombreux manuels d’enseignement religieux des XIXe et XXe siècles, et d’une anthologie de propos émis par des papes et par la presse catholique entre 1870 et 1938.

– La deuxième partie – intitulée « Un “autre regard” : L’Église redécouvre le peuple juif » – retrace et analyse la découverte progressive par les chrétiens, entre 1920 et 1950, de la nature préjudiciable de leur attitude à l’égard du peuple juif ; un examen de conscience qui donna lieu à des rencontres, d’abord privées, puis à des tentatives institutionnelles officieuses de nouer des relations positives entre chrétiens et juifs, mais buta sur le « hors de l’Église, pas de salut » [13].

– Ce n’est qu’à la lecture de la troisième partie – intitulée « Résistance à l’apostasie » – que le lecteur comprendra l’esprit du présent ouvrage. Loin d’être un brûlot négatif, voire iconoclaste, il entend montrer au contraire qu’au travers des lenteurs et des résistances humaines qui semblent si décourageantes que l’on serait tenté de désespérer, l’Esprit de Dieu mène irrévocablement à son terme le salut de tous les hommes, incluant la reconstitution de son peuple parvenu à sa plénitude messianique par la fusion, en son sein, des nations chrétiennes restées fidèles au temps de l’épreuve ultime.

Ce livre n’est donc pas un « livre noir » de la persécution chrétienne du judaïsme, doublé d’un réquisitoire visant à victimiser les juifs et à diaboliser les chrétiens. Il ne constitue pas davantage un constat de faillite des relations Église- Synagogue, ni ne veut écrire l’histoire d’un échec annoncé de cette relation, considérée par trop de chrétiens et de juifs comme impossible ou sans intérêt.

Au contraire, voici mon espérance pour les chrétiens :

– Qu’ils découvrent, dans le récit biblique de la séparation violente entre le royaume d’Israël (Joseph- Éphraïm) et celui de Juda (1 R 12), la préfiguration du schisme entre l’Église et le judaïsme.

– Qu’à la lumière des Écritures juives et chrétiennes, ils comprennent que la réunion « des fils de Juda et des fils d’Israël » (Os 2, 2) est le type prophétique de celle des chrétiens et des juifs qui constitueront « l’Israël de Dieu » (Ga 6, 16).

– Qu’ils s’imprègnent de la typologie prophétique révélée par Ézéchiel et transfigurée par Paul, selon laquelle les « deux bois » (Joseph et Juda) en constituent « un seul » (Ez 37, 19), et que « des deux, [le Christ] a fait un » (Ep 2, 14), « l’un et l’autre » ayant, « en un seul Esprit, libre accès auprès du Père » (v. 18).

– Qu’avec la tradition rabbinique, ils croient que « tout Israël a part au monde à venir » (Michna Sanhedrin 10, 1), et avec Paul, que « tout Israël sera sauvé » (Rm 11, 26).

C’est dans cette perspective de foi et d’espérance que j’ai écrit ces pages. J’espère ainsi sensibiliser les chrétiens à la typologie trinitaire de l’unité des juifs et des chrétiens, que le Christ a faits « un, comme [son] Père et lui sont un » (Jn 17, 22), sans modifier le dessein éternel du Créateur, tant dans l’ordre ontologique – comme il est écrit : « le Juif d’abord, le Grec [non-Juif] ensuite » (Rm 1, 16) –, que dans l’ordre sotériologique – comme il est écrit : « le salut vient des juifs » (Jn 4, 22).

Si cette longue méditation n’a pas, tant s’en faut, la prétention de constituer le dernier mot sur ce que Paul a appelé un « mystère » (Rm 11, 25) – à savoir : la réunion des « deux familles qu’a élues L’Éternel » (Jr 33, 24), pour que « [son] salut atteigne jusqu’aux extrémités de la terre » (Is 49, 6) –, elle espère au moins contribuer, à sa modeste manière, à la reconnaissance chrétienne de la vocation, à la fois spécifique et commune, de chacune d’elles, au service du dessein universel de Dieu, qui « veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité » (1 Tm 2, 4).


[1] Pierre Dabosville, « Le difficile dialogue », dans Évidences n° 94, sept.-oct. 1962,  p. 35.

[2] Cité d’après un document ronéotypé figurant dans les archives des Pères de Sion, à Paris, dont je détiens une copie.

[3] G. Passelecq et B. Suchecky, L’encyclique cachée de Pie XI. Une occasion manquée de l’Église face à l’antisémitisme, La Découverte, Paris, 1995, p. 286 et 289.

[4] Cf. ci-après : « Les papes de l’époque moderne et les juifs ».

[5] Document Consultable en ligne.

[6] Menahem Macina, Chrétiens et juifs depuis Vatican II. État des lieux historique et théologique. Prospective eschatologique, Éditions Docteur Angélique, Avignon, 2009. Présentation et tables sur le site de l’éditeur.

[7] Voir la brochure éditée par la Coopérative de l’Enseignement religieux de Paris, sous le titre, Catholiques et juifs : un nouveau regard. Notes de la Commission pour les relations religieuses avec le judaïsme, texte complet, présentation et commentaires par le père Michel Remaud, Paris, 1985. L’expression « nouveau regard », qui a fait fortune depuis, figure dans le titre donné à ce document dans La documentation catholique, 1985, vol. 82, no 1900, p. 733-738.

[9] Emblématique, à cet égard, fut le sévère affrontement entre des représentants du Vatican et les membres juifs de la Commission d’experts juifs et catholiques sur l’attitude de l’Église durant la Seconde Guerre mondiale, qui s’est soldé par la dissolution de cette commission (voir ce lien).

[10] Le terme « substitution » est utilisé par les spécialistes pour connoter la certitude qu’ont trop de chrétiens, d’avoir pris, dans le dessein de salut de Dieu, la place des juifs – réputés déchus, en raison de leur rejet du Christ.

[11] Sur la part prépondérante qui fut la sienne dans la genèse et l’adoption de ce document, voir, plus loin, « Le rôle capital du cardinal Bea dans la rédaction et la réception du chapitre de Nostra Ætate, consacré aux juifs ».

[12] Cardinal Augustin Bea, L’Église et le peuple juif, traduit de l’italien, Cerf, 1967,  p. 91.

[13] La formule « Hors de l’Église, pas de salut » est de saint Cyprien de Carthage (IIIe s.). Le théologien Michel Remaud précise qu’elle a été « écrite dans un contexte très particulier, celui de la persécution de Valérien », et qu’elle « n’a rien d’un dogme ». Il ajoute : « Il est facile d’y opposer le verset de l’Épître aux Hébreux: “Celui qui s’approche de Dieu doit croire qu’il existe et qu’il est le rémunérateur pour ceux qui le cherchent.” (He 11, 6) (Michel Remaud « Dialogue et profession de foi »). Il reste que, près de douze siècles plus tard, le concile de Florence (1442), décrète : « [La très sainte Église romaine] croit fermement, professe et prêche qu’aucun de ceux qui se trouvent en dehors de l’Église catholique, non seulement païens, mais encore juifs ou hérétiques et schismatiques ne peuvent devenir participants de la vie éternelle, mais iront “dans le feu éternel qui est préparé pour le diable et ses anges” (Mt 25, 41). » Voir P. David Roure, sur Bernard Sesboüé, « Hors de l’Église pas de salut. Histoire d’une formule et problèmes d’interprétation », dans Esprit et Vie n° 135 – octobre 2005 – 1e quinzaine, p. 15-17.

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Date de dernière mise à jour : 14/05/2014