II. 6 « Prends garde qu’il ne t’épargne pas davantage » (cf. Rm 11, 21)

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Quand les témoins se taisent [1]

L’une des caractéristiques majeures de l’histoire du peuple juif est la contradiction universelle qu’il suscite. On en trouve une très ancienne attestation dans l’oracle du voyant païen Balaam, rapporté dans la Bible :

Oui, de la crête du rocher je le vois, du haut des collines je le regarde. Voici un peuple qui demeure à l’écart, il n’est pas mis au nombre des nations. (Nb 23, 9).

Cette singularité a tellement collé à la peau des juifs, au fil des siècles, que tout ce qu’ils faisaient ou ne faisaient pas, leurs croyances comme leurs scepticismes, leurs succès comme leurs infortunes, étaient mesurés à l’aune de ce que les nations considéraient comme une haïssable manie : celle de ne jamais rien faire comme les autres, de se croire supérieurs, différents, voire élus. Même l’aptitude la moins discutable de ce peuple – la faculté d’adaptation qui lui a permis de survivre aux pires vicissitudes de son histoire –, s’inscrivait à son discrédit. Selon les détracteurs des juifs, en effet, elle est le fruit de leur don maléfique de dissimulation, de servile soumission, de patience rusée, tandis qu’ils ourdissent dans l’ombre les plus sinistres complots.

On sait ce qu’a coûté à ce peuple la paranoïa antijuive. Pourtant, tout parut changer avec l’avènement du « Siècle des Lumières ». On sentit alors souffler sur l’Europe un vent de raison et de liberté, balayant les obscurantismes et frayant la voie à l’émancipation civique des juifs, qui fut l’œuvre de la Révolution Française. Mais l’antisémitisme avait la vie dure. Moins d’un siècle plus tard, éclatait l’affaire Dreyfus. Théodore Herzl, journaliste juif en poste à Paris, eut la stupéfaction d’entendre des foules hurler : « Mort aux juifs ! ». Alors, s’ancra dans son esprit la certitude, déjà émise par d’autres, que seul un État fondé par des juifs, pouvait rédimer leur peuple. Le sionisme était né.

Qui eût pu prévoir que la piètre terre lointaine, qui n’était alors l’objet d’aucune revendication nationale, et dont nul n’eût imaginé qu’elle serait un jour disputée au peuple qui en était issu, deviendrait un piège pour ces parias des nations, qui avaient cru – tragique naïveté ! – recouvrer leur dignité et gagner le respect de l’humanité en devenant enfin une nation « comme les autres » sur la terre de leurs ancêtres ?

On ignora longtemps que l’antisémitisme, dont la conscience humaine universelle semblait avoir été définitivement exorcisée par l’horreur de la Shoah, était un virus mutant de la pire espèce, et qu’il allait renaître des cendres du nazisme, sous la forme, « politiquement correcte », de l’antisionisme.

Et de fait, depuis que les événements tragiques du Proche-Orient ont ramené à la Une des journaux la brûlante question palestinienne et celle, non moins explosive, du statut de Jérusalem, l’attention sourcilleuse des nations – et, parmi elles, celle des chrétiens – se concentre à nouveau sur le peuple dans la bouche duquel le Psalmiste mettait déjà, voici plus de deux mille cinq cents ans, cette plainte : « Tu as fait de nous un objet de contradiction pour nos voisins » (Ps 80, 7).

 

Quand des chrétiens se taisent face aux accusations des ennemis d’Israël

Le cercle de celles et « ceux que réjouit la justice [d’Israël] » (cf. Ps 35, 27) va en s’amenuisant. Rarissimes, en effet, sont les voix chrétiennes qui s’élèvent pour laver ce peuple des affronts et des calomnies qui pleuvent sur lui de toutes parts. Après des décennies d’un enseignement de l’estime succédant enfin au traditionnel enseignement du mépris chrétien, et malgré les horreurs du passé, le juif, touché par les déclarations ecclésiales de repentance, s’était laissé aller à croire qu’il avait, dans le chrétien, un allié, ou au moins un confident prêt à l’écouter avec un préjugé favorable. Et voici qu’en quelques années, l’estime a fait place aux reproches – explicites ou voilés ; les regards se détournent sur son passage ; les poignées de mains se font fuyantes ; on ne lui propose plus de prendre la parole devant des audiences chrétiennes ; les amis et collègues chrétiens semblent oublier qu’il a encore le téléphone…

Il faut dire que les ennemis jurés de l’État d’Israël ont fait fort. En un temps record et à grands coups de pseudo-analyses manichéennes, de simplifications historiques et d’amalgames idéologiques, ils ont réussi à transformer l’image, authentique, de millions de rescapés du plus ignoble massacre de l’histoire, aspirant à trouver, dans la patrie de leurs ancêtres, une terre d’accueil où se reconstituerait leur peuple dispersé aux quatre vents, en celle, falsifiée, d’une nation colonialiste envahissant le territoire d’autrui et faisant subir à un peuple innocent le sort qui fut le sien. C’est le stéréotype – ignominieusement plaqué sur Israël – de la victime reproduisant le comportement de son bourreau, ou encore, pour reprendre une expression largement utilisée par les avocats d’Israël, une nazification du peuple juif.

Dans ce schéma, largement répandu depuis la seconde Intifada [2], aucun rappel du fait que la légitimité de la création de l’État d’Israël a été reconnue par l’Assemblée des Nations Unies, et que l’envenimement et le pourrissement de la situation des Palestiniens sont largement imputables à l’extrémisme de leurs dirigeants et à l’appui financier et politique apporté à tout ennemi d’Israël par de richissimes États arabes, à l’influence géopolitique considérable, déterminés à priver l’État juif de toute existence nationale indépendante, première étape d’une ré- arabisation, voire d’une réislamisation de la Palestine, à laquelle ces États n’ont jamais renoncé.

Les juifs s’interrogent sur le silence des chrétiens face à ce déni de justice – le vrai, pas celui que les médias ressassent, à grands coups de photos-choc et d’accusations relayées sans contrôle suffisant de leur bien- fondé –, qui met un peuple au pilori de l’opinion publique mondiale, sans qu’aucun de ses amis, ou peu s’en faut, ne se lève pour prendre sa défense.

Les chrétiens sont-ils à ce point dénués de sens critique et de discernement que pas un doute ne les effleure ? Se peut-il qu’ils croient aveuglément aux rapports, unilatéralement et systématiquement négatifs, que l’on diffuse massivement, de tout ce que fait ou ne fait pas ce peuple ? Ignorent-ils que le déferlement d’accusations, sans évocation de la moindre circonstance atténuante, est le signe patent d’un procès inique ? Ont-ils oublié que, dans les années 1930, la passivité chrétienne à l’égard des accusations antijuives et l’absence de dénonciation explicite des pires calomnies antisémites ont joué un rôle non négligeable dans l’absence quasi générale de réaction à la mise en œuvre de la Solution finale ?

À en croire l’adage populaire, « qui ne dit mot consent ». Est-il possible que les chrétiens, qui ont profondément regretté l’aveuglement de leurs aînés et le tort incommensurable qu’il a causé à ce peuple, rééditent le processus en n’exerçant plus leur discernement que par médias interposés ?

Se peut-il qu’ils entérinent tacitement les appels à la condamnation qui rendent inéluctables les exécutions subséquentes ?

 

Ni l’incarnation ni la Passion ne s’arrêtent au Christ

Il est pour le moins étrange que les fidèles d’une religion, dont la foi et la prédication reposent sur l’Incarnation, la mort et la résurrection d’un juif, butent sur le mystère du développement historique du dessein de Dieu au travers du peuple dont ce juif est issu.

Rares sont les chrétiens qui ont tiré les conséquences de la fameuse phrase de Jésus : « Le salut vient des juifs » (Jn 4, 22). Et tous les efforts de certains biblistes pour en évacuer le mystère n’ont jamais réussi à convaincre ni le philosophe catholique Maritain, ni les chrétiens qui ont découvert, en lisant l’apôtre Paul, l’immutabilité de la vocation juive (cf. Rm 11, 2.28-29).

Des évêques de France furent les premiers à oser prendre au sérieux cette incarnation, dès 1973, en ces termes remarquables, déjà cités :

Il est actuellement plus que jamais difficile de porter un jugement théologique serein sur le mouvement de retour du peuple juif sur sa terre. En face de celui-ci, nous ne pouvons tout d’abord oublier, en tant que chrétiens, le don fait jadis par Dieu au peuple d’Israël d’une terre sur laquelle il a été appelé à se réunir (cf. Gn 12, 7; 26, 3-4; Is 43, 5-7; Jr 16, 15; So 3, 20) […]. C’est une question essentielle, devant laquelle se trouvent placés les chrétiens comme les juifs, de savoir si le rassemblement des dispersés du peuple juif, qui s’est opéré sous la contrainte des persécutions et par le jeu des forces politiques, sera finalement ou non, malgré tant de drames, une des voies de la justice de Dieu pour le peuple juif et, en même temps que pour lui, pour tous les peuples de la terre. Comment les chrétiens resteraient-ils indifférents à ce qui se décide actuellement sur cette terre [3] ?

Mais aucun membre de la hiérarchie chrétienne n’est allé aussi loin que le pape Jean-Paul II dans la prise en compte du réalisme de l’incarnation du plan de Dieu dans le peuple juif. En témoignent ces lignes :

À l’origine de ce petit peuple situé entre de grands empires de religion païenne qui l’emportent sur lui par l’éclat de leur culture, il y a le fait de l’élection divine. Ce peuple est convoqué et conduit par Dieu [...]. Son existence n’est donc pas un pur fait de nature ni de culture [...]. Elle est un fait surnaturel [...]. Les Écritures sont inséparables du peuple et de son histoire [...]. C’est pourquoi ceux qui considèrent le fait que Jésus fut juif et que son milieu était le monde juif comme de simples faits culturels contingents [...] non seulement méconnaissent le sens de l’histoire du salut, mais, plus radicalement, s’en prennent à la vérité elle-même de l’Incarnation et rendent impossible une conception authentique de l’inculturation [4].

Se peut-il qu’après des vues aussi fulgurantes sur l’incarnation historique du dessein de Dieu au travers du peuple juif, des chrétiens reprennent à leur compte les discours de diffamation et les incitations à la haine et au mépris envers le peuple juif, qui font à nouveau florès, et qu’ils feignent d’ignorer où cela peut mener ?

En effet, ni l’incarnation ni la Passion ne s’arrêtent au Christ. Que le lecteur comprenne.

 

Si les Chrétiens se taisent, les Écritures crieront

Comment oublier la leçon du nazisme ? Les antisémites commencent par tourner en dérision l’élection du peuple juif. Ensuite, ils le diffament de toutes les manières, lui imputent les tares et les vices les plus honteux, l’accusent de corrompre ou d’escroquer les non-juifs, de fomenter des complots, de viser à conquérir le monde et à éliminer ou asservir quiconque n’appartient pas à la race élue.

C’est la phase 1 du processus, caractérisée par la violence verbale. Si les réactions immunitaires des consciences ne fonctionnent pas, la phase 2 – le passage à l’acte violent – suit naturellement. C’est la glissade vers l’élimination des juifs, préalablement déshumanisés. Primo Levi, Élie Wiesel, André Schwarz-Bart, et d’autres, ont écrit là-dessus des choses définitives.

Il semble que nous assistions aujourd’hui à l’acclimatation progressive, en Occident, d’une version moyen-orientale de la phase 1 des années 1930, durant laquelle « les témoins se taisaient », alors qu’il était encore possible de dénoncer la diffamation et la violence antijuives.

Pourtant, Dieu a prévenu: « Qui vous [les juifs] touche m’atteint à la prunelle de l’œil ! » (Za 2, 12).

Dieu merci, tous les chrétiens ne méritent pas la sévérité des analyses qui précèdent. Quelques- uns réagissent, çà et là, le plus souvent, hélas, avec un impact aussi mince que l’est leur audience.

Il en faudrait bien davantage pour faire pièce à l’immense campagne de diffamation en cours. C’est d’un sursaut aux dimensions de la chrétienté tout entière qu’a besoin le peuple auquel l’Église a exprimé ses regrets. Et cela passe par une prise au sérieux de prophéties telles que celle-ci :

Sur tes remparts, Jérusalem, j’ai posté des veilleurs, de jour et de nuit, jamais ils ne se tairont. Vous qui remémorez [tout] à L’Éternel, ne restez pas inactifs. Ne lui accordez pas de repos qu’il n’ait établi Jérusalem et fait d’elle une louange au milieu de la terre. » (Is 62, 6-7).


[1] Je reproduis, ci-après, avec l’aimable autorisation de M. Waintrater, directeur de L’Arche, des extraits de mon article paru, sous le titre « Si les Chrétiens se taisent, les Écritures crieront », dans le n° 519 (mai 2001) de la revue, p. 34-38 ; Texte intégral sur le site rivtsion.org.

[2] Voir « “La guerre par le narratif”, nouvelle forme de négationnisme historique et de diabolisation politique », in M. Macina, Chrétiens et Juifs depuis Vatican II, chap. VIII.2. Voir surtout la somme quasi exhaustive de P.-A Taguieff, La Nouvelle propagande antijuive. Du symbole al-Dura aux rumeurs de Gaza (PUF, 2010).

[4] Discours du Pape Jean-Paul II aux participants du « Colloque sur l’antijudaïsme en milieu chrétien » (30 oct. - 1er nov. 1997), alinéa 3.

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Date de dernière mise à jour : 14/05/2014