7. L’attitude du Vatican face à l’extermination des juifs. La question controversée du « silence » de Pie XII

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Il n’est évidemment pas question de traiter ex-cathedra, dans le présent livre, de cette immense question à laquelle j’ai fait plusieurs allusions, tant dans cet ouvrage que dans le précédent [1]. Je crois seulement utile de clarifier ma position sur ce sujet très sensible Le fait que j’aie émis ailleurs des considérations sévères sur l’extrême « discrétion » du pape de l’époque concernant le génocide des juifs, ne signifie pas, comme on me l’a faussement reproché, que je présente les choses comme si l’Église était la seule institution à n’avoir pas eu la réaction qui eût été souhaitable face à ce crime inexpiable. Au contraire, comme je l’illustrerai plus loin, je suis tout à fait conscient que d’autres entités politiques – dont au moins une grande puissance mondiale – ont fait preuve d’une mollesse et d’une indifférence coupables à l’égard du sort tragique des juifs. Mais, comme cela a déjà été dit, et mieux que je ne saurais le faire, par des historiens et des personnalités de premier plan, il est haïssable – et de toute manière contreproductif – d’excuser sa propre impéritie en montrant du doigt celle des autres.

De même, il est insupportable, comme l’écrit l’historien D. Wyman, de « se placer sur le noble terrain de la non-discrimination » et d’affirmer que « le fait d’aider les juifs revenait à choisir de donner assistance à un seul groupe alors que nombre de peuples souffraient des brutalités nazies. » Ce à quoi le Pasteur Willem Visser’t Hooft, célèbre homme d’Église, rétorquait avec une lucidité admirable, que c’était là

une dangereuse demi-vérité qui ne pouvait que servir à détourner l’attention du fait qu’aucune autre race ne s’[était] trouvée devant la possibilité d’avoir chacun de ses membres […] menacé de mort dans les chambres à gaz [2].

Toutefois, le cas de l’Église est particulier. Du fait qu’elle se considère comme issue du flanc percé du Christ, purifiée par son sang, baptisée dans l’Esprit Saint, et dépositaire de l’autorité divine dont l’a investie le Christ, il était normal qu’on attendît de son pontife qu’il fasse preuve, en la circonstance, d’une intrépidité prophétique, plutôt que d’un souci extrême de la diplomatie – fût-ce afin d’ « éviter de plus grands malheurs », pour reprendre une expression fréquemment utilisée à l’époque et depuis.

Dès l’aube de ma vie d’adulte, ayant pris conscience de l’incommensurabilité de ce qu’avait été l’horreur individuelle et collective du sort de ces êtres humains abandonnés de tous, j’avais été frappé de ce que Pie XII n’aie jamais parlé explicitement de cette persécution, omettant même d’appeler par leur nom tant les victimes que les criminels, quelles que soient les justifications fournies de ce procédé, tant par ce pape que par ses défenseurs.

Par exemple – et pour me limiter à ce seul cas –, après que Myron Taylor, représentant personnel de Roosevelt auprès du Pape, eut fourni au Vatican, le 26 septembre 1942, un état précis des exterminations en Pologne, Pie XII ne formula pas de dénonciation publique, même quand, de juillet à octobre 1942, « les États-Unis et d’autres gouvernements», dont celui de Grande- Bretagne, unirent leurs « efforts […] pour obtenir du pape une protestation publique contre les atrocités nazies dans les territoires occupés par l’Allemagne ». Une historienne a résumé les arguments invoqués par le pape et son entourage pour ne pas déférer à cette demande. Les divers motifs invoqués anticipent à la fois sur la négation des crimes et sur la thèse de l’innocence allemande :

1) le pape dans ses discours a déjà condamné les offenses contre la moralité en temps de guerre, et être précis actuellement ne servirait qu’à aggraver les choses » ;

2) le peuple allemand, dans l’amertume de sa défaite, lui reprochera plus tard d’avoir contribué, ne serait- ce qu’indirectement, à cette défaite […] c’est précisément une telle accusation qui a été portée contre le Saint-Siège par les Allemands après la dernière guerre, en raison de certaines phrases prononcées et de certaines attitudes adoptées par Benoît XV [pendant] les hostilités (Montini à Tittmann) ;

3) les rapports sur les mesures sévères (severe measures) prises contre des non-aryens étaient également parvenus au Saint-Siège [par] d’autres sources [mais dont] jusqu’à présent il n’avait pas été possible [de] vérifier l’exactitude (Maglione, le 16 octobre 1942, trois semaines après le rapport Taylor sur la Pologne) ;

4) le Saint-Siège ne pouvait dénoncer des atrocités particulières (specific), mais […] avait souvent condamné les atrocités en général et ne pouvait pas vérifier les rapports des Alliés concernant le nombre de juifs exterminés, etc. (Maglione, le 26 décembre, après la condamnation solennelle, le 17, par les Nations Unies de « cette politique bestiale d’extermination accomplie de sang-froid ») [3].

Le savant catholique Martin Rhonheimer, déjà cité, n’a pas manqué de souligner cette élision sémantique significative :

Même si nous tenons pleinement compte de l’hostilité entre l’Église catholique et le national-socialisme, le « silence » de l’Église – le fait étonnant qu’aucune déclaration de l’Église à propos du nazisme n’ait jamais mentionné explicitement les juifs ni ne les ait défendus – rend criante la nécessité d’une explication. Il en va de même pour l’absence de toute protestation énergique de l’Église contre les lois de Nuremberg et contre les lois raciales italiennes. Même après le pogrom de novembre 1938 contre les juifs, la seule personne qui éleva la voix fut le prévôt de la cathédrale de Berlin, Bernard Lichtenberg (canonisé depuis), qui, en fin de compte, le paya de sa vie [4].

Et Rhonheimer de poursuivre :

Si l’Église avait vraiment voulu mettre en place une opposition efficace au sort qui attendait les juifs, il eût fallu qu’elle condamne, dès le début, non seulement le racisme, mais l’antisémitisme sous quelque forme que ce soit. Mais elle ne l’a jamais fait : ni en 1933, ni en 1937, ni en 1938 et 1939.

Enfin, tout en reconnaissant comme allant « de soi que l’antijudaïsme et l’antisémitisme chrétiens ne menaient pas directement à Auschwitz », l’auteur émet la conviction suivante, qui me paraît séminale :

Pour les chrétiens, la solution de la “question juive” était la conversion, non la liquidation […]. Mais le racisme à lui seul non plus n’a pas mené à Auschwitz. Il fallait quelque chose de plus : la haine des juifs. Cette haine avait des racines dans une grande partie de la tradition chrétienne, et c’est elle qui a rendu l’antisémitisme possible. C’est un truisme de dire qu’un racisme sans haine des juifs n’aurait pas constitué de danger pour eux. Même si l’antisémitisme racial des nazis et l’antijudaïsme, ou l’antisémitisme, chrétiens diffèrent fondamentalement et sont même mutuellement incompatibles, la condition préalable qui a rendu imaginable l’antisémitisme racial des nazis (lequel, à son tour, a mené à Auschwitz), est l’héritage de l’antijudaïsme et de l’antisémitisme traditionnels. Ensemble ils ont créé ce que Steven Theodore Katz, Directeur du Centre d’Études Juives de l’Université de Boston, a appelé la « terrifiante altérité » des juifs, en les stigmatisant et en les diabolisant de la sorte. L’antijudaïsme chrétien traditionnel a été le terreau fertile de ce que Jules Isaac a appelé « l’enseignement du mépris ». Sans ce mépris, le racisme moderne n’aurait jamais été en mesure de sceller son alliance avec l’hostilité envers les juifs et l’antisémitisme. À une époque où personne ne pouvait pas même imaginer la « solution finale » de Hitler […] la seule chose qui aurait pu faire dérailler les trains pour Auschwitz – si tant est que ce fût possible – eût été une condamnation sans équivoque de l’antisémitisme sous quelque forme que ce soit.

Sans prétendre que la réserve/discrétion ou le « silence » de Pie XII découlaient en droite ligne de la perception négative qu’il avait des juifs, sous l’influence de « l’enseignement du mépris » qui était alors la norme dans l’Église, on peut avoir une idée du terreau théologique qui était le sien, en ces années, à la lumière de cet extrait d’un discours qu’il prononça la veille de Noël 1942, devant le Collège des cardinaux :

La digne plainte adressée à l’apôtre [celle de Jésus à Pierre, qui s’était assoupi au cours de la veille dans le jardin de Gethsémani], une plainte au sujet de laquelle le serviteur de l’Évangile ne devrait éprouver aucune honte, est née de la tristesse qui pesait sur le cœur du Sauveur et lui a fait monter des larmes aux yeux à la vue de Jérusalem qui rejetait son appel et sa miséricorde avec une illusion obstinée et une inébranlable dénégation qui l’entraîna sur la voie coupable du déicide [5].

La conscience juive dans son ensemble a intériorisé la déréliction et le désespoir qu’ont éprouvés les victimes de la persécution nazie, et a, jusqu’à ce jour, la conviction qu’elles ont été abandonnées de tous, ou peu s’en faut. Une des grandes raisons de l’opposition de beaucoup de juifs à la béatification de Pie XII procède, à mon avis, de l’immense déception que leur a causée l’abstention de dénonciation et de condamnation publiques explicites de la persécution des juifs, qui a caractérisé l’instance religieuse que les juifs considéraient comme la plus éminente en ce monde et dont ils attendaient une protestation stridente. Ceci étant dit, il ne serait pas honnête de passer sous silence un autre « abandon », civil celui-là, et même étatique, dont on parle beaucoup moins, voire pas du tout : celui des États-Unis. Un auteur a écrit sur ce sujet un ouvrage définitif. Voici un extrait de sa quatrième de couverture, qui résume la problématique.

Oui, les Américains étaient au courant de l’extermination des juifs. D. Wyman a épluché des milliers de documents accablants : non seulement ils savaient, mais ils n’ont rien fait, sinon trop peu et trop tard, alors même que c’eût été possible. Pour de multiples raisons, notamment de politique intérieure, les nombreuses informations ont été étouffées par le département de la guerre, puis par les médias, et l’inertie a prévalu. Ce n’est qu’à la fin de 1943 que, menacé par le scandale, Roosevelt prit des mesures si pusillanimes qu’en 1944, le département de la guerre refusa à plusieurs reprises que soient bombardées, en même temps que des usines proches, les chambres à gaz et les voies ferrées d’Auschwitz. Par antisémitisme, les Américains ont longtemps refusé de laisser entrer librement des juifs ; par égoïsme bureaucratique, ils ont sciemment saboté des plans de sauvetage, de crainte qu’Hitler ne les “embarrasse” non pas de quelques-uns mais de tous les juifs. Les faits sont là, les textes aussi […]. Ce livre explosif qui comble une lacune en s’efforçant d’établir les responsabilités des pays libres dans le massacre, n’est un réquisitoire qu’au sens où il révèle l’indifférence des hommes face à l’horreur, et illustre la force d’inertie en démocratie [6].


[1] Menahem Macina, Chrétiens et juifs depuis Vatican II, op. cit.

[2] David S. Wyman, L’abandon des juifs, les Américains et la Solution finale, Flammarion, Paris, 1987, p. 430.

[3] Je suis ici le résumé de Mme Annie Lacroix-Riz, Le Vatican, l’Europe et le Reich de la Première Guerre mondiale à la guerre froide, Armand Colin, Paris, 1996, p. 423.

[4] « The Holocaust: What Was Not Said », First Things, November 2003.

[5] Pie XII, « Allocuzione della vigilia di Natale al sacro collegio », in Discorsi e radio-messagi di sua Santità Pio XII, vol. IV (2 mars 1942-1er mars 1943, Cité du Vatican, 1960, p. 318-323. Cité in Thomas Brechenmacher, Der Vatikan und die Juden. Geschichte einer unheiligen Beziehung von 16. Jahrhundert bis zur Gegenwart, Beck, Munich, 2005, p. 209. Je cite d’après Saul Friedländer, Pie XII et le IIIe Reich, suivi de Pie XII et l’extermination des juifs. Un réexamen, op. cit., Seuil, Paris, 2010, p. 304.

[6] D.S. Wyman, L’abandon des juifs, op. cit.

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Date de dernière mise à jour : 14/05/2014