6. L’attitude de l’Église de France face aux mesures antisémites des années 1940

 
 
Le 3 octobre 1940, soit moins de quatre mois après la défaite française et la signature de l’armistice (22 juin), était promulgué le premier « Statut des juifs », dont le texte parut au Journal Officiel le 18 du même mois [1].
Dans le compte-rendu qu’il fait, à Lyon, le 31 août 1940, de l’assemblée parisienne des Cardinaux et archevêques de France, le cardinal Gerlier ne dit mot du Statut, mais parle des juifs en des termes que l’historien F. Delpech, qui les rapporte, qualifie de « clairs mais fâcheux » :

Des dispositions graves seront sans doute décidées prochainement contre les juifs. Un court rapport (non retrouvé) rappelle les principes qui doivent inspirer l’attitude chrétienne. D’une part le fait de l’existence d’une communauté juive internationale à laquelle sont rattachés les juifs de toutes les nations et qui fait que ceux-ci ne sont pas des étrangers ordinaires accueillis dans un pays, mais des gens inassimilés, peut obliger un État à prendre des mesures de protection au nom même du bien commun. D’autre part cependant, un État ne peut chasser brutalement des juifs sans distinction de leurs activités, leur dénier les droits qu’ils tiennent de la nature dans l’ordre individuel ou familial. En résumé, il peut paraître légitime, de la part d’un État, d’envisager un statut légal particulier pour les juifs (comme l’avait fait la Papauté à Rome). Mais ce statut doit s’inspirer des règles de la justice et de la charité, ne pas être animé d’un esprit de haine ou de vengeance politique, et tendre à ce double objectif : sauvegarder les droits de la personne humaine, tout en empêchant tout mode d’activité susceptible de nuire au bien commun du pays [2].

Les autorités religieuses n’approuvèrent évidemment pas ce Statut infamant, mais il ne suscita pas la moindre réaction publique de leur part. Aucun des ouvrages que j’ai consultés n’en fait état [3], et c’est la conclusion de l’historien Mayeur :

Dans le silence actuel des documents, il paraît incontestable que le premier statut ne suscita pas d’intervention de la part des évêques [4].

Plus grave que ce silence, l’hommage suivant – qui parut dans une publication catholique de l’époque, un mois (!) après la publication du premier Statut des juifs –, a pu passer pour un satisfecit :

Les évêques de l’Ouest, réunis à Angers, le 20 novembre 1940, au nombre de 14, ont adressé, à l’unanimité, au maréchal Pétain, chef de l’État français, l’hommage de leur admiration, de leur gratitude et de leur confiance, avec la promesse de leurs prières pour que Dieu l’inspire et le soutienne dans la grande tâche qu’il a si courageusement assumée [5].

Et le 27 novembre 1940, d’autres prélats emboîtent le pas à leurs collègues :

Les archevêques et évêques protecteurs de l’Institut Catholique de Paris, réunis ce jour pour leur assemblée annuelle, sous la présidence du cardinal Suhard, chancelier, et du cardinal Baudrillart, recteur, prient M. le Maréchal Pétain, chef de l’État français, d’agréer l’hommage respectueux de leur admiration, de leur gratitude, de leur confiance et de leur attachement […].

Admiration, gratitude, confiance… C’est beaucoup pour l’homme qui vient de priver des milliers de gens de tout moyen de subsistance, pour la simple raison qu’ils sont nés juifs ! Et ce n’est certainement pas ce passage, clairement antisémite, de l’allocution pascale de Mgr Alexandre Caillot, évêque de Grenoble, qui sauva alors l’honneur épiscopal :

[l’affaiblissement de l’âme nationale française] a été l’œuvre de la franc-maçonnerie, aidée par cette autre puissance, non moins néfaste, des métèques, dont les juifs offraient le spécimen le plus marqué, sinon le plus gros contingent [6].

Même le second Statut des juifs, promulgué le 2 juin 1941 et qui était beaucoup plus dur que le précédent, ne suffit pas à convaincre les évêques d’élever une protestation. Leur réaction est, pour l’essentiel, une déclaration ardente de loyalisme envers le nouveau pouvoir, en général, et envers le maréchal Pétain, en particulier [7]. Le bref extrait suivant donne le ton :

Nous voulons que, sans inféodation, soit pratiqué un loyalisme sincère et complet envers le pouvoir établi. Nous vénérons le chef de l’État et nous demandons instamment que se réalise autour de lui l’union de tous les Français […] Nous renouvelons à ce sujet l’assurance déjà plusieurs fois donnée de demeurer en tant qu’Église, aujourd’hui plus que jamais, sur le seul plan religieux, en dehors de toute politique de parti, malgré les appels qui pourraient nous être adressés de quelque côté que ce soit [8].

Pas un mot sur l’injustice dramatique de la condition faite aux juifs, malgré l’ardente exhortation du père Riquet, qui, comme le signale Mayeur [9], dans sa note à l’assemblée des cardinaux et archevêques, dénonçait dans la loi du 2 juin, « un scandale pour la conscience chrétienne, aussi bien qu’un défi à l’intelligence française […] une loi sectaire d’exception et d’oppression contre une confession religieuse […] » [et] appelait à une protestation de l’épiscopat, dont le silence afflige aujourd’hui un grand nombre de jeunes chrétiens [10].

Et Mayeur d’ajouter laconiquement :

L’assemblée des cardinaux et archevêques ne crut pas devoir aller au-delà d’une affirmation des principes.

Dans une importante contribution intitulée « Les Églises et la persécution raciale » [11], l’historien François Delpech analyse en détail les raisons de cette attitude des évêques, qui peut sembler scandaleuse de prime abord, en la resituant, comme il se doit, dans la mentalité socioreligieuse de l’époque, fortement travaillée par l’antisémitisme traditionnel ambiant :

Il est clair que les milieux catholiques traditionnels étaient particulièrement exposés à la contagion de l’antisémitisme, en raison de la persistance du vieil antijudaïsme religieux et des liens qui unissaient encore le monde catholique et les milieux de droite hostiles à la République et à la laïcité […] La presse évoluera […] mais cet antisémitisme, indissociablement économique, social et politique, a persisté et s’est aggravé avec la crise et la montée de la xénophobie [12].

Le chercheur fait remarquer que la belle déclaration faite par Pie XI à des pèlerins belges, en 1938, si souvent citée depuis, mais amputée de ses « réserves religieuses et même politiques », n’est pas indemne de ces influences :

« Par le Christ et dans le Christ nous sommes de la descendance spirituelle d’Abraham. Non, il n’est pas possible de participer à l’antisémitisme. Nous reconnaissons à quiconque le droit de se défendre, de prendre les moyens de se protéger contre tout ce qui menace ses intérêts légitimes. Mais l’antisémitisme est inadmissible. Nous sommes spirituellement des Sémites. » L’allusion au droit de se défendre prouve qu’aux yeux de Pie XI il y avait bien un problème juif qui pouvait justifier des mesures spéciales, pourvu qu’elles restent dans les bornes de l’équité [13].

En ce qui concerne l’absence de protestation des évêques contre les mesures antijuives du Gouvernement de Vichy, Delpech écrit :

Il semble que cette décision ait été dictée non seulement par leur loyalisme et leur attachement naissant à Pétain, mais aussi par la conviction […] qu’il y avait bien un problème juif [14].

L’évêque de Marseille, Mgr Delay, alla même jusqu’à reprendre à son compte ce refrain de la propagande de Vichy, qui incluait, voire visait au premier chef les juifs, même s’il ne les mentionnait pas explicitement :

Notre pays a le droit de prendre toutes mesures utiles pour se défendre contre ceux qui, en ces dernières années surtout, lui ont fait tant de mal, et il a le devoir de punir sévèrement tous ceux qui abusent de l’hospitalité qui leur fut libéralement accordé[15].

En tout état de cause, les archives qu’analyse l’historien Jean-Marie Mayeur témoignent de ce que, dès 1941, se fait jour au sein des autorités religieuses, tant catholiques que protestantes – qui ne font, en cela, que refléter un sentiment grandissant dans l’opinion publique française –, la conviction assez largement répandue que l’État doit affronter un problème posé par l’existence d’une communauté juive et l’afflux des étrangers, juifs ou non [16].

Quant à François Delpech, il cite cet extrait de l’ouvrage, « apologétique, mais éminemment autorisé, sur l’attitude de l’épiscopat pendant la guerre », de Mgr Guerry, archevêque coadjuteur de Cambrai et secrétaire de l’Assemblée des Cardinaux et Archevêques de France :

Le problème est posé par l’existence, au sein d’une nation, dune communauté qui a résisté à toute assimilation, à la dispersion, à l’incorporation nationale de ses membres […] L’État a le droit et le devoir d’exercer une vigilance active, afin que la persistance de cette unité ne porte pas atteinte au bien commun de la nation : tout comme il le ferait à l’égard des minorités ethniques ou d’un cartel international […]. Si l’État estime devoir prendre des mesures de vigilance, il n’en a pas moins le devoir de respecter les principes de la justice vis-à-vis des juifs, qui sont citoyens comme les autres : ils ont les mêmes droits que les nationaux tant qu’ils ne s’en sont pas rendus indignes. Mais par ailleurs, les naturalisations avaient été faites très hâtivement dans les années qui précédèrent la guerre. L’État avait le droit de procéder à des révisions dans les conditions normales. (Au total) l’Église devait prendre grand soin d’éviter toutes démarches qui auraient risqué d’être interprétées comme des interventions politiques. Mais le problème offrait des aspects d’ordre moral et humain, qui ne pouvaient laisser l’Église indifférente [17].

Et l’historien de commenter, aussi laconiquement que sévèrement :

Un tel raisonnement étonne aujourd’hui par son juridisme, mais il montre bien la persistance des préjugés à l’encontre des juifs étrangers, le désir de se tenir à l’écart du terrain politique et un regrettable manque d’information sur le sort tragique des internés.

Il est notoire que l’Église réformée de France fut plus courageuse que l’Église catholique. En septembre 1941, une dizaine de théologiens protestants réunis dans la Communauté de Pomeyrol (St-Etienne du-Grès, dans les Bouches-du- Rhône) rédigèrent un document en 8 points, dont le contenu passera à la postérité sous le nom de « Thèses de Pomeyrol ». Le septième point, favorable aux juifs, avoue pourtant qu’ils posent problème :

Fondée sur la Bible, l’Église reconnaît en Israël le peuple que Dieu a élu pour donner un Sauveur au monde et pour être, au milieu des nations, un témoin permanent du mystère de sa fidélité. C’est pourquoi, tout en reconnaissant que l’État se trouve en face d’un problème auquel il est tenu de donner une solution, elle élève une protestation solennelle contre tout statut rejetant les juifs hors des communautés humaines [18].

Il serait injuste de passer sous silence les déclarations et prises de position des autorités religieuses catholiques et protestantes, qui devinrent plus énergiques quand l’aggravation des mesures antijuives et les premières déportations secouèrent les consciences [19].

L’ordonnance du 29 mai 1942 imposant aux juifs le port de l’étoile jaune en zone occupée suscita une protestation du conseil de la Fédération protestante pour la zone nord, que le Pasteur Boegner remit en mains propres au maréchal Pétain le 27 juin. Elle exprime la « douloureuse émotion » de cette organisation, devant une « humiliation gratuite », une « souffrance imméritée ».

La rafle du Vel’d’hiv donna lieu à une brève protestation de douze lignes des cardinaux et archevêques de la zone occupée, à l’adresse du maréchal Pétain, affirmant les « droits imprescriptibles de la conscience humaine » et invitant à respecter « les exigences de la Justice et les droits de la charité ».

Mais il s’agissait d’une démarche privée. L’éventualité de rendre publique la protestation des prélats fut rejetée, précise le nonce dans une lettre qu’il adresse au Saint-Siège le 29 juillet, « pour ne pas exposer les mouvements d’Action catholique, jusque-là tacitement tolérés, à des mesures de rétorsion ». Ce qui ne l’empêche pas de la juger « plutôt platonique ».

Enfin, à partir d’août 1942, les protestations deviennent publiques : des formules énergiques sont proclamées du haut de la chaire. On fait entendre « la protestation indignée de la conscience chrétienne (Mgr Théas, évêque de Montauban) ; « le cri douloureux de la conscience chrétienne » (Mgr Delay, évêque de Marseille) ; « la protestation de notre conscience » (cardinal Gerlier, archevêque de Lyon) ; « le cri de la conscience chrétienne » (Conseil national des Églises réformées). Etc.

L’historien Jean-Marie Mayeur souligne que ni Mgr Théas, ni Mgr Saliège « ne mentionnent le nom du maréchal, ou les problèmes posés à son gouvernement ». Mais, ajoute-t-il, « il en va différemment des déclarations de Mgr Delay et du cardinal Gerlier ». Les expressions suivantes sont symptomatiques de l’approbation du principe des mesures antijuives, même si l’inhumanité de leur application est stigmatisée :

Nous n’oublions pas qu’il y a, pour l’autorité française un problème à résoudre, et nous mesurons les difficultés auxquelles doit faire face le gouvernement (cardinal Gerlier). Sans ignorer ni méconnaître l’extrême complexité des situations devant lesquelles les autorités du pays se voient placées […] (Conseil national des Églises réformées) [20].

Parvenu à la fin de sa rigoureuse analyse, J.-M. Mayeur donne son explication personnelle du silence public quasi général des cardinaux et archevêques

Le sentiment de la vanité des déclarations publiques, le désir d’éviter de plus grands maux, de préserver les intérêts de l’Église, de maintenir la possibilité de démarches individuelles, telles paraissent bien être les raisons de l’attitude des cardinaux et archevêques de zone occupée, et particulièrement du cardinal Suhard. Passé l’été 1942, les autorités religieuses, catholiques et protestantes, ne prirent plus de positions publiques, conscientes peut-être de l’inefficacité de la parole dans un régime qui n’est plus qu’un État satellite du Reich [21].

Appréciation que semble confirmer, comme en écho, au moins en ce qui concerne l’archevêque de Paris, cette exclamation du grand écrivain catholique, François Mauriac, au lendemain de la guerre :

Au vénérable cardinal Suhard qui a, d’ailleurs, tant fait dans l’ombre pour eux, je demandai un jour, pendant l’occupation : « Éminence, ordonnez-nous de prier pour les juifs […] », il leva les bras au ciel : nul doute que l’occupant n’ait eu des moyens de pression irrésistibles, et que le silence du pape et de la hiérarchie n’ait été un affreux devoir ; il s’agissait d’éviter de pires malheurs. Il reste qu’un crime de cette envergure retombe pour une part non médiocre sur tous les témoins qui n’ont pas crié et quelles qu’aient été les raisons de leur silence [22].

L’historien Ph. Burrin est beaucoup plus sévère à l’endroit du cardinal Suhard et de l’ensemble des prélats français :

La fermeté dont il [le cardinal] fait preuve dans la défense des intérêts de l’Église contraste avec la mollesse de ses réactions devant la persécution des juifs. Mollesse partagée par la majorité des prélats, qui ont admis le Statut, et qui refusent de protester publiquement après la grande rafle de juillet 1942 pour ne pas exposer à des représailles les mouvements d’Action catholique (en zone libre où ce risque n’existe pas, seule une minorité parmi les évêques critique, en août, la livraison des juifs étrangers) […] En privé, s’il faut en croire ce que disent Laval et Bousquet aux Allemands, il aurait manifesté de la compréhension pour la déportation des juifs étrangers [23].

Pour sa part, l’historien François Delpech s’est penché sur les archives du diocèse de Cambrai et sur les dossiers de Mgr Guerry, archevêque de Cambrai. Il a trouvé dans ces derniers un texte qu’il considère comme un « bel exemple d’antisémitisme chrétien à l’état pur ». Il s’agit d’une note intitulée « Bref aperçu historique de la loi historique concernant les juifs », rédigée par Antoine Lestra, rédacteur en chef du Nouvelliste de Lyon, maurrassien impénitent :

La lutte entre le christianisme, avec ses droits et sa prépondérance légitime, et le judaïsme, déchu de la morale fondée sur la Révélation primitive, est raisonnable et légitime. Cette lutte se poursuivra d’autant plus que, jusqu’à la fin des âges, le juif sera là, endurci comme le noyau du fruit mûr, témoin en permanence de la réalisation des Prophètes annonçant, depuis Moïse jusqu’à l’Apocalypse, son endurcissement et sa déchéance. Il a été réprouvé, rejeté, et l’hégémonie passa aux Gentils. Les deux règles d’or restent donc, au nom du bien commun des États chrétiens, celles qu’ont données Benoît XIV et le concile de Latran : « Judaei sunt in servitute apud christianos, non quidem paenali, sed civili » [les juifs sont en servitude parmi les chrétiens, non pas certes en tant que criminels, mais sur le plan civil] – les juifs n’ont aucun droit à être traités comme des Français – « Judaeos subiacere christianis oportet et ab eis pro sola humanitate foveri ». [Il faut soumettre les juifs aux chrétiens, et ne les traiter favorablement que pour des raisons d’humanité] [24].

À l’honneur des catholiques, je cite ces extraits sarcastiques de la lettre de protestation adressée le 26 mai 1942 par Paul Claudel au cardinal Gerlier :

J’ai lu avec grand intérêt le récit des splendides funérailles, officielles et religieuses, faites à son Éminence le cardinal Baudrillard. Sur le cercueil du défunt figurait une couronne offerte par les Autorités d’occupation. Un tel hommage était bien dû à ce fervent collaborateur. Le même jour, j’écoutais le récit de l’exécution des vingt-sept otages de Nantes. Quand les collaborateurs les eurent mis sur des camions, ces Français se mirent à chanter La Marseillaise. De l’autre côté des barbelés, leurs camarades leur répondaient. On les fusilla par groupes de neuf dans une sablonnière. L’un d’eux, Gaston Mouquet [sic, il s’agit de Guy Mocquet], un garçon de 17 ans, s’était évanoui. On le fusilla tout de même […]. Quand le cardinal [Baudrillard] abordera à l’autre rivage, les Vingt-sept fusillés, à la tête d’une armée dont le nombre s’accroît chaque jour, se mettront au port d’armes et lui feront une escorte d’honneur. Pour l’émule de Cauchon [25], l’Église de France n’a pas eu assez d’encens. Pour les Français immolés, pas une prière, pas un geste de charité ou d’indignation [26].

Ceci étant dit, on fera bien de méditer les considérations que formule Mayeur, qui, au terme de sa contribution, insiste sur la nécessité de serrer de près la chronologie, essentielle surtout en temps de crise. Et d’ajouter :

L’automne de 1940, fait de désarroi, d’acceptation et d’illusions, n’est pas le printemps de 1941 où s’affirme une prise de conscience, ni l’été 1942 où retentit la protestation. L’histoire doit se garder là du témoignage qui, à cette distance, risque bien de mêler les temps et de ne pas conserver en mémoire les évolutions. Sensible à la chronologie, l’historien doit aussi se défier de sa situation privilégiée qui est de savoir quel a été le cours des événements. S’il veut comprendre les contemporains qui, eux, ignoraient l’avenir et apprécier exactement leurs réactions au jour le jour, il lui faut se garder des clartés trop simples que donne la distance. Enfin, seul un examen attentif des documents, et l’élargissement de la documentation, permettent de formuler des conclusions assurées. La gravité même du sujet impose la rigueur [27].

Il faudra plus d’un demi-siècle pour que la prise de conscience et le remords fassent leur œuvre. C’est d’abord la société civile, qui, le 16 juillet 1995, par la voix du président de la République, Jacques Chirac, reconnaît la responsabilité pleine et entière de la France (et non plus seulement, comme auparavant, celle de Vichy) dans la persécution de ses juifs :

La France, patrie des Lumières et des Droits de l’Homme, terre d’accueil et d’asile, la France, ce jour- là, accomplissait l’irréparable. Manquant à sa parole, elle livrait ses protégés à leurs bourreaux [28].

Puis vient le tour des évêques de France, dont un certain nombre (mais pas tous) signent un texte intitulé « Déclaration de repentance », qui sera lu par Mgr Olivier de Berranger, au Mémorial de Drancy, le 30 septembre 1997. J’en extrais le passage suivant, qui reconnaît loyalement que les évêques d’alors ont péché par leur silence :

Ainsi, face à la législation antisémite édictée par le gouvernement français – à commencer par le statut des juifs d’octobre 1940 et celui de juin 1941, qui ôtaient à une catégorie de Français leurs droits de citoyens, qui les fichaient et qui faisaient d’eux des êtres inférieurs au sein de la nation – face aux décisions d’internement dans des camps de juifs étrangers qui avaient cru pouvoir compter sur le droit d’asile et sur l’hospitalité de la France, force est de constater que les évêques de France ne se sont pas exprimés publiquement, acquiesçant par leur silence à ces violations flagrantes des droits de l’homme et laissant le champ libre à un engrenage mortifère […] Aujourd’hui, nous confessons que ce silence fut une faute. Nous reconnaissons aussi que l’Église en France a alors failli à sa mission d’éducatrice des consciences et qu’ainsi elle porte, avec le peuple chrétien, la responsabilité de n’avoir pas porté secours dès les premiers instants, quand la protestation et la protection étaient possibles et nécessaires, même si, par la suite, il y eut d’innombrables actes de courage [29].

On sait, par des propos – au demeurant prudents – tenus par Mgr Louis-Marie Billé, à l’ouverture de l’assemblée plénière de la Conférence des évêques de France, dont il était le président, que la Déclaration de repentance de l’Église de France suscita des « incompréhensions » parmi les fidèles :

Je ne peux pas faire comme si le courrier reçu ensuite était majoritairement positif […] Parmi les sources d’incompréhension, je relève le trouble de certains chrétiens quant à l’image qu’ils ont de la sainteté de l’Église ; je relève la difficulté qu’ont un certain nombre de gens à saisir ce que peut avoir d’unique la relation de l’Église au judaïsme ; je relève surtout, hélas, que l’antisémitisme n’est pas mort, et que ses arguments les plus classiques, si j’ose employer ce mot, ont toujours cours.

Invité à préciser sa pensée, Mgr Billé confiait alors :

Certaines réflexions émanent visiblement de personnes qui n’ont pas encore pris acte des déclarations du concile Vatican II et de ce que les papes ou d’autres évêques ont pu dire par la suite. Dans ce cas, leurs questions [celles des signataires des lettres adressées aux évêques par des catholiques déstabilisés par la Déclaration de repentance] tournent autour du rapport au Christ, de sa mort, et de la responsabilité du peuple juif ; autrement dit, de la question du déicide. Notre travail d’éducation n’est pas terminé. Mais il y a malheureusement le registre plus « classique », si je puis dire, de l’antisémitisme qui reprend, en plus atténué toutefois, les griefs issus de Drumont et de ses acolytes : la notion de pouvoir occulte des Juifs, leur puissance, et autres stéréotypes bien connus […] j’ai aussi relevé des questions qui tournent autour de ce qui se passe aujourd’hui en Israël, des rapports entre les juifs et les Palestiniens; des critiques à l’égard de la politique du gouvernement de l’État hébreu [30].

Pour mémoire, ces propos ont été tenus en 1997, soit trente-deux ans après la clôture du Concile ! Preuve que les vieux réflexes ont la vie dure et que la repentance chrétienne est lente à venir.


[1] De nombreux ouvrages et articles ont été consacrés à ce sujet. Conformément à l’approche vulgarisatrice de mes analyses, je me limite à renvoyer à l'article de Wikipedia, « Lois contre les juifs et les étrangers pendant le régime de Vichy ».

[2] François Delpech, « L’épiscopat et la persécution des juifs et des étrangers d’après les procès-verbaux de l’A.C.A. [Assemblée des Cardinaux et Archevêques de France] et les dossiers Guerry », dans Églises et chrétiens dans la IIe guerre mondiale 1. La Région Rhône-Alpes, Presses Universitaires de Lyon, 1978, p. 283.

[3] Il en va de même de l’ouvrage spécialisé de Jean-Louis Clément, Les Evêques au temps de Vichy. Loyalisme sans inféodation. Les relations entre l’Église et l’État, de 1940 à 1944, Beauchesne, Paris, 1999.

[4] Jean-Marie Mayeur, « Les Églises devant la persécution des juifs en France », texte cité dans  La France et la question juive. 1940-1944. La Politique de Vichy, l’attitude des Églises et des mouvements de Résistance, Actes du colloque du Centre de Documentation Juive Contemporaine (10 au 12 mars 1979), publiés sous la direction de Georges Wellers, André Kaspi et Serge Klarsfeld, et avec le concours de la Memorial Foundation for Jewish Culture, éd. Sylvie Messinger, Paris, 1981, p. 147-170, p. 153.

[5] La Vie Catholique : documents et actes de la hiérarchie, année 1940-1941, Paris, p. 67.

[6] Allocution pascale de 1941, Semaine Religieuse de Grenoble, 17 avril 1941, texte cité dans Églises et chrétiens dans la IIe guerre mondiale 1. La Région Rhône-Alpes, Presses Universitaires de Lyon, 1978, p. 89.

[7] Il est difficile, aujourd’hui, de faire percevoir la nature de ce qu’on peut bien appeler le « culte » du maréchal Pétain. On peut en lire un compte-rendu pittoresque, au chapitre XVII, intitulé « La mystique du maréchal », du livre d’Henri Amouroux, La vie des Français sous l’occupation, Fayard, 1994, p. 482-523.

[8] La déclaration de l’épiscopat de la zone occupée – qui obtint ensuite l’adhésion et la signature de tous les archevêques de la zone libre – fut publiée dans la Semaine religieuse de Paris, le 9 août 1941. Je cite ici d’après le texte reproduit dans La Vie Catholique : documents…, op. cit., p. 64-65.

[9] Jean-Marie Mayeur, « Les Églises devant la persécution des juifs en France », op. cit., p. 154.

[10] Texte reproduit dans Chrétiens de France dans l’Europe enchaînée, Éditions SOS, 1973, p. 89-90.

[11] François Delpech, in Églises et chrétiens dans la Seconde Guerre, 2. La France, op. cit., p. 257-272.

[12] Ibid., p. 258-259.

[13] Ibid., p. 261. Les propos de Pie XI sont cités d’après René Laurentin, L’Église et les juifs, op. cit., p. 107-108.

[14] F. Delpech, « Les Églises et la persécution raciale », art. cit., in Églises et chrétiens dans la Seconde Guerre, p. 263. Il faut entendre par là que c’étaient les juifs qui posaient un problème, et non le traitement discriminatoire dont ils étaient victimes. La citation suivante, de Mgr Delay, ne laisse aucun doute à ce sujet.

[15] Ibid., p. 271.

[16] J.-M. Mayeur, « Les Églises devant la persécution des Juifs en France », dans op. cit., p. 67 s.

[17] Mgr Guerry, L’Église catholique en France sous l’Occupation, Flammarion, 1947, p. 35-36. Cité ici d’après F. Delpech, in Églises et chrétiens dans la Seconde Guerre mondiale, op. cit., p. 263.

[18] Cité d’après l’exposé du Pasteur Michel Leplay, « Approche historique du rapport entre juifs et protestants. Rappel et fondement des positions protestantes », Colloque “Juifs et protestants en France aujourd’hui” (2 mai 2004), Paris. Noter la réserve sur le « problème juif », typique de l’atmosphère des années 1930, même chez les meilleurs (Note de M. Leplay).

[19] Je dépends ici de l’exposé qualifié (que je suis de près) de J.-M. Mayeur, « Les Églises devant la persécution des juifs en France », dans op. cit., p. 156 et s.

[20] Cf. Ibid., p. 159.

[21] Ibid., p. 170.

[22] François Mauriac, Préface au livre de Léon Poliakov, Bréviaire de la haine. Le IIIème Reich et les juifs, Calmann-Lévy, 1951 et 1979, cité ici d’après la version en format poche, éditions Complexe, Bruxelles, 1985, réimpression 1986, p. X.

[23] Philippe Burrin, La France à l’heure allemande 1940-1944, Seuil, 1995, p. 228.

[24] F. Delpech, « L’épiscopat et la persécution des juifs et des étrangers d’après les procès- verbaux de l’A.C.A. », art cit., p. 284-285.

[25] Cauchon était l’évêque de Beauvais, qui condamna Jeanne d’Arc au bûcher.

[26] Cette lettre est citée par Ph. Burrin, in La France à l’heure allemande, op. cit., p. 228-229.

[27] J.-M. Mayeur, « Les Églises devant la persécution des juifs en France », dans op. cit., p. 166-170.

[28] Extrait du discours mémorable prononcé sur l’emplacement de l’ancien Vélodrome d’Hiver (Vel’d’hiv). On peut en lire le texte intégral sur le site de la Présidence de la République.

[29] Texte en ligne  sur le site rivtsion.

[30] Cité d’après l’article de Claudine Barouhiel, « L’Église au lendemain de la Déclaration de repentance », dans L’Arche, le mensuel du judaïsme français, n° 479, décembre 1997, p. 85.

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Date de dernière mise à jour : 14/05/2014