5. L’attitude du Vatican à l’égard des juifs, de la fin des années 1930 à la défaite allemande



Les apologètes inconditionnels de l’Église, en général, et du Vatican, en particulier, ont fait et continuent de faire flèche de tout bois pour prouver que le Saint-Siège n’a jamais eu d’attitudes ni de propos préjudiciables pour les juifs. Leur stratégie – car c’en est une – consiste à insister sur les actes d’aide, voire de sauvetage, accomplis par des prélats, clercs et fidèles catholiques, en les attribuant, par délégation, à Pie XII lui-même, censé les avoir, sinon initiés, du moins encouragés de manière générale. Ces apologètes insistent également, ad nauseam, sur le fait que des auteurs juifs ont défendu Pie XII et que certains le défendent encore aujourd’hui. Emblématique, à cet égard, est le livre du rabbin professeur américain, D. Dalin [1], dont le caractère apologétique est indéniable, même s’il verse au dossier quelques pièces intéressantes, majoritairement sous forme de témoignages en faveur de Pie XII [2]. Il ressortit au registre de l’hagiographie, au même titre que le célébrissime ouvrage de P. Lapide, et la délirante anthologie de Gary Krupp [3], deux auteurs juifs précisément. Il faudrait consacrer un ouvrage à cette littérature bien pensante qui déshonore la recherche historique, outre qu’elle contribue à la désinformation du public dans le seul but de justifier l’injustifiable par le déni, pour préserver l’honneur d’une institution et de sa haute hiérarchie.

 
Pour sa part, le prof. G. Miccoli s’interroge sur les motifs qui, dans les derniers mois de l’année 1944 – quand il était clair que l’Allemagne avait déjà perdu la guerre –, avaient poussé le Vatican à mener une intense action diplomatique en faveur des juifs, et il parvient à la conclusion suivante:

Le souci de protéger son image et de prouver son propre engagement semble augmenter au rythme de la prise de conscience que rien ou presque ne pourra être obtenu du gouvernement allemand par ce biais [les pressions des nonces]. Il ne s’agit pas seulement d’une vision réaliste du tragique de la situation : il y a une véritable attention aux réactions de l’opinion publique, je dirais même un « souci de l’histoire » qui implique de construire les documents d’une façon bien précise, de manière à préparer le terrain pour sa future apologie [4].

Le même historien a fait quelques remarques techniques précieuses concernant ce qu’on a appelé le rapport Bérard, dont pourraient faire leur profit les auteurs qui luttent bec et ongles pour contrer la thèse de ceux qui affirment qu’il s’agissait d’un blanc-seing du Vatican, apposé au bas du honteux « Statut des juifs », promulgué par Vichy le 18 octobre 1940 [5]. Ils affirment, en effet, que contrairement à l’opinion commune, le nonce du Vatican à Paris, Mgr Valerio Valeri, ne considérait pas le rapport Bérard comme une approbation tacite des mesures antijuives du gouvernement de Vichy et l’avait fait savoir de manière assez vive. En fait, voici ce qui ressort des archives disponibles. Selon Miccoli, le nonce remit à Pétain une brève note dans laquelle il relevait « les graves inconvénients qui surgissaient, du simple point de vue “religieux”, de la législation actuellement en vigueur, par ailleurs assez confuse » [6]. L’historien remarque que l’un des rédacteurs des ADSS, le jésuite Angelo Martini [7], « parle de cette note comme d’une protestation », ce qu’il commente en ces termes :

L’exagération semble évidente ; elle n’est d’ailleurs pas rare dans un certain type d’historiographie, souvent documentée avec sérieux, mais trop influencée par des préoccupations apologétiques [8].

À ce propos, Miccoli remarque encore :

La tendance à considérer ou à présenter des démarches ou des interventions qui revêtent, de toute évidence, un autre caractère, est assez fréquente dans l’historiographie que Francesco Traniello a correctement définie comme « pontificale » [9].

Et de donner quelques exemples :

Le 16 octobre 1943, le cardinal Maglione aurait convoqué l’ambassadeur allemand, « pour protester contre l’arrestation des juifs » [10].

En réalité, précise Miccoli, l’épisode évoqué a eu lieu après l’arrestation de personnes réfugiées dans des édifices religieux dépendant du Saint-Siège – par exemple, le Monastère Saint-Paul-hors-les-Murs, l’Institut oriental, le Collegium russicum et le Séminaire Lombard [11] –, et dont une partie seulement étaient juives, les autres étant des officiers de l’armée italienne qui avaient refusé d’entrer dans l’armée républicaine, mais aussi des membres des partis antifascistes, des déserteurs allemands, et enfin des juifs convertis au catholicisme.

Miccoli évoque encore ce propos apologétique :

Le 23 décembre 1939, [Mgr] Orsenigo [nonce en Allemagne] « a protesté, à Berlin, auprès du ministère des Affaires étrangères » pour les atrocités en cours en Pologne [12].

Et l’historien de préciser :

Il s’agit en réalité d’une démarche faite par Orsenigo le 29 novembre, « au nom d’un principe d’humanité » – « accomplie à titre privé et non en qualité de nonce apostolique », comme lui-même le précise dans son rapport à Maglione du 23 décembre – pour attirer l’attention du gouvernement sur les actes cruels commis en Pologne et demander une enquête [13].

Il signale aussi que, suite à la rafle de février 1944,

certaines institutions religieuses (Collège pontifical des prêtres pour l’émigration italienne, Séminaire romain) décidèrent, dans les jours suivants, de renvoyer ceux qui avaient trouvé asile chez elles, « avec la vague promesse de pouvoir y retourner », ainsi que l’écrivait Mgr Ronca, recteur du Séminaire romain. De même, sur ordre de Pie XII, la Commission pontificale pour l’État de la Cité du Vatican ordonna-t-elle aux chanoines de Saint-Pierre d’éloigner ceux qui avaient trouvé refuge dans leurs appartements [14].

Miccoli évoque également une lettre pastorale du cardinal hongrois Sérédi, du 29 juin 1944, dans laquelle on peut lire des considérations d’autant plus choquantes qu’elles étaient émises sur fond de déportations de centaines de milliers de juifs vers une destination inconnue :

Nous ne nions pas que certains juifs aient exercé une influence pernicieuse et destructrice sur la vie morale, sociale et économique hongroise. C’est aussi un fait que les autres ne se sont pas élevés contre les actions de leurs coreligionnaires à cet égard. Nous ne doutons pas que la question juive doive être réglée d’une manière légale et juste. En conséquence, nous n’élevons aucune objection contre les dispositions qui sont prises aujourd’hui, dans la mesure où le système financier de l’État est concerné. De même, nous ne contestons pas l’élimination des influences néfastes à laquelle on procède à l’heure actuelle : au contraire, nous aimerions les voir disparaître. Toutefois, nous négligerions nos devoirs moraux et épiscopaux si nous n’essayions d’empêcher qu’il soit porté atteinte à la justice et que nos compatriotes hongrois et nos fidèles de confession catholique soient traités injustement du fait de leurs origines [15].

Et Miccoli de commenter avec juste raison :

Les termes utilisés, les justifications avancées, les distinctions proposées prouvent une fois de plus le poids que la tradition de l’antisémitisme chrétien continuait d’exercer pour empêcher toute intervention en faveur des juifs en tant que juifs [16].

Il importe de préciser, comme le fait le professeur Miccoli, que le Vatican, tout en déplorant les excès des mesures antijuives, admettait que « des mesures de limitation et de restriction de l’influence juive étaient justifiées, et donc opportunes et inévitables ». Ces conceptions se reflètent dans un rapport que Mgr Giuseppe Burzio, chargé d’affaires pour le Vatican en Slovaquie, envoyait de Bratislava, le 5 septembre 1940 – rapport au demeurant critique sur les mesures injustes auxquelles étaient soumis les juifs –, dans lequel on peut lire ce lieu commun antisémite :

En vérité, à présent que les firmes et les commerçants juifs ont été contraints d’exposer un carton avec l’inscription « entreprise juive », « magasin juif », on constate avec effarement que toute la vie économique du pays était aux mains des juifs, et l’on se dit que quelques dispositions restrictives contre cette hégémonie ne seraient pas condamnables [17].

On trouve bien d’autres exemples de cet état d’esprit dans les hautes sphères de l’Église d’alors, comme l’illustre cette opinion choquante, exprimée le 4 octobre 1940 par le nonce apostolique en France, Mgr Valerio Valeri, à propos des mesures qui vont frapper les juifs, même s’il espère qu’elles « ne seront pas poussées trop loin » :

Pour imiter les pays totalitaires et aussi parce que, cela ne fait malheureusement aucun doute, les juifs ont contribué autant qu’ils ont pu à l’éclatement de la guerre ; on prépare pour eux un statut […] qui interdira probablement à tous l’accès aux postes élevés de la fonction publique et, sauf exception, à l’administration et aux professions libérales [18].

Outre la reprise de la thématique grossière, chère à Hitler, du juif ploutocrate à la puissance démesurée et fomenteur de guerre, on remarquera avec quelle sérénité ce prélat envisage ces injustes mesures de discrimination, dont il ne peut ignorer qu’elles affecteront gravement l’existence des infortunés qui en seront l’objet.


[1] David Dalin, Pie XII et les juifs. Le mythe du pape d’Hitler, Tempora, Perpignan, 2007.

[2] J’ai épinglé avec sévérité quelques cas particulièrement choquants de l’amateurisme de ce « spécialiste de l’Histoire juive américaine et des relations juives et chrétiennes » (présentation de l’éditeur, sur la quatrième de couverture). Voir, entre autres : M. Macina, « Pie XII, "pape de Hitler" ? Certainement pas, mais "Juste des nations", c’est pour le moins prématuré » ; Id. « "Pie XII et les juifs, le Mythe du pape d’Hitler", du rabbin Dalin, est-il un livre fiable ? ».

[4] Giovani Miccoli, Dilemmes et silences, op. cit., p. 94.

[5] Giovanni Miccoli, « Le Saint-Siège et les lois spéciales : les limites d’une opposition », dans Dilemmes et silences, op. cit., p. 378-388.

[6] Ibid., p. 380.

[7] Angelo Martini, « La vera storia e Il Vicario di Rolf Hochhuth » [La véritable histoire et Le Vicaire de Rolf Hochhuth], in Civiltà Cattolica, CXV, 1964, II, p. 442 sq. ADSS est l’acronyme habituellement utilisé dans les notes et bibliographies pour désigner les Actes et documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre mondiale [A.D.S.S.], P. Blet, Robert A. Graham, Angelo Martini, Burkhart Schneider (éditeurs), 11 volumes, Cité du Vatican, 1965-1981, XVIII, Paris, 1942-1945.

[8] G. Miccoli, Dilemmes et silences, op. cit., p. 380.

[9] La référence est à Francesco Traniello, « Pio XII dal mito alla storia », in Andrea Riccardi (dir.), Pio XII, Bari, 1984, p. 5-29.

[10] Selon Robert A. Graham, « La strana condotta di E. von Weizsäker ambasciatore del Reich in Vaticano » [L’étrange conduite de E. von Weizsäker, ambassadeur du Reich au Vatican], dans Civiltà Cattolica, CXXI, 1970, II, p. 455-471, cité par G. Miccoli, op. cit.,  p. 423, note 594.

[11] Ibid., p. 263.

[12] Selon Robert A. Graham, Il Vaticano e il nazismo [Le Vatican et le nazisme], Rome, 1975, 161, cité dans Ibid., p. 423, note 594.

[13] Miccoli, Dilemmes et Silences, op. cit., donne la source de cette information : Actes et documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre mondiale, op. cit., 3, n° 77, p. 165 sq., et ci-dessus p. 57 et sq.

[14] Actes et documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre mondiale, op. cit., 10, n° 48, p. 123, et n° 53, p. 129, cité in Miccoli, Ibid., p. 277, note 26.

[15] Texte cité d’après Raul Hilberg, La destruction des juifs d’Europe, Fayard, Paris, 1985, p. 729-730.

[16] G. Miccoli, Dilemmes et silences, op. cit., p. 372.

[17] Actes et documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre mondiale, op. cit., 6, n° 303, p. 409. Cité par Miccoli, op. cit., p. 384.

[18] Actes et documents du Saint-Siège, 4, n° 107, p. 173. Cité par Miccoli, Ibid.

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Date de dernière mise à jour : 14/05/2014