3. Les juifs dans l’enseignement religieux chrétien (du XIXe siècle au début de la seconde moitié du XXe siècle)

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Je crois utile de compléter le bref survol de la littérature hostile aux juifs auquel j’ai procédé jusqu’ici par une anthologie succincte d’extraits de manuels d’enseignement religieux qui ont nourri la pensée et la foi des catholiques de la fin du XIXe siècle aux décennies qui ont précédé le concile Vatican II [1]. À leur lumière, on comprend l’indifférence, ou, au mieux, la gêne et l’absence de réaction de tant de chrétiens face à la déréliction des juifs atteints par les cruelles mesures de l’antisémitisme d’État dans les pays contrôlés par le Reich allemand. Il en sera traité plus loin dans ce chapitre.

Symboliquement et parce que sa parole de feu a certainement influé sur les imprécations antijuives chrétiennes subséquentes, je mets en tête de liste ce passage substantiel d’un sermon de Bossuet (1627-1704), souvent cité [2] :

C’était le plus grand de tous les crimes : crime jusqu’alors inouï, c’est-à-dire le déicide, qui aussi a donné lieu à une vengeance dont le monde n’avait vu encore aucun exemple […] Les ruines de Jérusalem encore toutes fumantes du feu de la colère divine […] Ô redoutable fureur de Dieu, qui anéantis tout ce que tu frappes! […] Ce n’était pas seulement les habitants de Jérusalem, c’était tous les juifs que vous vouliez châtier (au moment où l’empereur Titus a mis le siège devant la ville, les juifs s’y trouvaient en foule pour célébrer la Pâque […]) Certes vous vous êtes souvenu, ô grand Dieu, que c’était dans le temps de Pâques que leurs pères avaient osé emprisonner le Sauveur; vous leur rendez leur change, ô Seigneur ! Et dans le même temps de Pâques, vous emprisonnez dans la capitale de leur pays leurs enfants, imitateurs de leur opiniâtreté […] Quels discours pourraient vous dépeindre leur faim enragée, leur fureur et leur désespoir; et la prodigieuse quantité de morts qui gisaient dans leurs rues, sans espérance de sépulture, exhalant de leurs corps pourris, le venin, la peste et la mort […] Cependant l’endurcissement des juifs, voulu par Dieu, les fit tellement opiniâtres, qu’après tant de désastres il fallut encore prendre leur ville de force […] Il fallait à la justice divine un nombre infini de victimes; elle voulait voir onze cent mille hommes couchés sur la place […] et après cela encore, poursuivant les restes de cette nation déloyale, il les a dispersés par toute la terre : pour quelle raison ? Comme les magistrats, après avoir fait rouer quelques malfaiteurs, ordonnent que l’on exposera en plusieurs endroits, sur les grands chemins, leurs membres écartelés, pour faire frayeur aux autres scélérats ; cette comparaison vous fait horreur : tant y a que Dieu s’est comporté à peu près de même. Par ce profond conseil de Dieu, les juifs subsistent encore au milieu des nations, où ils sont dispersés et captifs : mais ils subsistent avec le caractère de leur réprobation, déchus visiblement par leur infidélité des promesses faites à leurs pères, bannis de la Terre promise, n’ayant même aucune terre à cultiver, esclaves partout où ils sont, sans honneur, sans liberté, sans aucune figure de peuple. Ils sont tombés en cet état trente-huit ans après qu’ils ont eu crucifié Jésus-Christ. »

Cette voie du mépris sera, par la suite, empruntée par des cohortes d’ecclésiastiques, théologiens, biblistes et autres professeurs de foi chrétienne, que je cite ci-après, conscient de ce que peut avoir de monotone ce catalogue d’insultes religieuses.

Le savant bibliste et spécialiste de l’histoire du peuple juif en Palestine, que fut le dominicain Lagrange, reprend le motif de la malédiction de Caïn en l’aggravant d’une note particulière : il s’agit d’un châtiment définitif :

Ainsi le peuple choisi, dont l’élection était figurée par Abel, est entré dans les sentiments de Caïn contre le Messie, frère issu de son sang, qui lui était envoyé […] Aucun homme n’est puni que pour ses fautes, mais cette fois la nation va se charger d’un crime qui résume tous les crimes amoncelés depuis l’origine du monde et son châtiment, longtemps différé, sera définitif [3].

C’est à la race juive tout entière que s’en prend l’ecclésiastique suivant, en assaisonnant son portrait au vitriol de quelques détails savants. Le déicide est le leitmotiv :

La colère divine poursuivait déjà de toutes parts cette race déicide. On la détestait partout […] La Judée était remplie de brigands appelés sicaires ou assassins […] Ainsi cette nation déicide éprouve-t-elle un châtiment analogue au forfait qui était la première cause de ses malheurs; et la soldatesque idolâtre, en crucifiant ces misérables, leur rendit tous les outrages dont ils avaient eux-mêmes abreuvé le Fils de Dieu au Golgotha […] Alors le peuple juif commença sa vie errante et vagabonde à travers les siècles et les nations, voyageant malgré lui à côté de l’Église nouvelle et lui servant de témoin [4].

Les séminaristes qui ont utilisé ces manuels à eux destinés n’oublieront pas l’essentiel : le déicide est le plus grand crime qui soit, et le sang du Christ retombe sur ceux qui l’ont versé :

Le crime du Golgotha, le plus grand qui ait été commis et qui puisse se concevoir, demandait un châtiment sans exemple. Il était juste que le sang du divin Crucifié retombât sur ceux qui l’avaient versé et sur leurs descendants. Les juifs devant Pilate avaient demandé qu’il en fût ainsi : pour leur malheur ils ont été exaucés […] Leur châtiment dure encore aujourd’hui et demeurera visible jusqu’à la fin des temps pour attester à tous les âges la grandeur de leur crime [5].

L’auteur du texte qui suit est un bénédictin qui a longtemps fait autorité en matière de liturgie. On notera l’énumération meurtrière : rage, orgueil, lâcheté, parricide ; rien n’est trop violent pour dépeindre les juifs :

Le caractère le plus général des prières et des rites de cette quinzaine est une douleur profonde de voir le Juste opprimé par ses ennemis jusqu’à la mort et une indignation énergique contre le peuple déicide […] Tantôt c’est le Christ lui-même qui dévoile les angoisses de son âme ; tantôt ce sont d’effroyables imprécations contre ses bourreaux. Le châtiment de la nation juive est étalé dans toute son horreur […] Ces considérations sur la justice envers le châtiment des juifs impénitents, achèveront de détruire en nous l’affection au péché […]. La rage des juifs […] la fureur des juifs […] l’orgueil judaïque […] la noire malice des juifs […] les juifs lâches et cruels […] les perfides juifs […] les hurlements féroces des juifs […]. Absalon, fils parricide, figure du peuple juif […]. Le juif en vient jusqu’à crucifier le Fils de Dieu pour rendre hommage à Dieu […]. Le sang qui fut versé par le peuple juif sur le Calvaire […] c’est le sang d’un Dieu. Il faut que toute la terre le sache et le comprenne, à la seule vue du châtiment des meurtriers. Cette immense expiation d’un crime infini doit se continuer jusqu’aux derniers jours du monde, alors seulement le Seigneur se souviendra d’Abraham, d’Isaac et de Jacob […] [6].

On s’étonnera peut-être d’apprendre que le prêtre, auteur du passage suivant fut le rédacteur du premier numéro des Cahiers du Témoignage Chrétien, intitulé « France, prends garde de perdre ton âme », qui appelait à s’opposer au nazisme au nom des valeurs chrétiennes. Comme quoi le courage et l’altruisme n’immunisent pas contre la passion religieuse :

Peuple meurtrier […] mission négatrice […] ennemis de tout ce qui est spécifiquement chrétien et de tout ce qui est humain […] fausseté et haine infernales […]. Lorsqu’ils accompagnèrent Jésus au Calvaire, aux portes de la Cité, pour y être crucifié par les Romains, qui d’entre les juifs comprit que la destinée du peuple tout entier serait désormais d’être crucifié par les païens hors de la Cité sainte, et de rester ainsi, témoin de Dieu, éternellement cloué au carrefour où convergent et se croisent les destinées de l’Humanité, afin d’indiquer aux passants que nous sommes le sens de l’Histoire […] Et depuis, alors que du fond des âges monte le nouvel Israël pour emplir la maison du Seigneur, le juif poursuit sa marche errante qui doit durer jusqu’à la fin des temps [7].

Comme le précise Jules Isaac, le texte qui suit est extrait d’un bulletin publié par les prêtres missionnaires de Notre- Dame de Sion, congrégation qui se consacrait, à l’époque, à la prière et à la prédication pour la conversion des juifs, sans doute pour les laver de leur « second péché originel »

[Le rejet de Jésus par Israël est] comme une sorte de second péché originel que le peuple déicide traîne à travers le monde. Dès lors le peuple « déicide » est mis au ban de la société [8].

Ici, on parle de « vengeances divines » et de punition « jusqu’à la fin des siècles :

Ah! s’ils avaient pu, d’un regard prophétique, sonder l’avenir […]. Guerre étrangère, guerre fratricide, famine et contagion, tous les maux fondront sur eux à la fois […]. Et ce n’est encore là que le prélude des vengeances divines […]. Les misérables restes d’Israël seront dispersés dans le vaste univers pour y porter, jusqu’à la fin des siècles, le poids de cette mystérieuse malédiction […]. Innocents et coupables seront enveloppés dans la commune ruine. Israël […] recevra comme peuple le châtiment de ses crimes […]. Tel est le sort qui attend cette race infidèle [9].

Et la sinistre litanie continue dans ces livres de théologiens. Mais voici, une note « originale » : la miséricorde du Christ elle-même est impuissante devant l’obstination des Juifs :

En face de ces châtiments, le Christ a pleuré en vain ; il a vu en mourant que ses tourments et sa mort seraient pour le monde entier une source de vie, mais pour le peuple qu’il aimait le plus ici-bas, pour son peuple, le motif d’un châtiment terrible, et contre cette volonté obstinée, sa miséricorde s’est brisée [10].

Selon Paul Démann, à l’enquête duquel ce chapitre doit beaucoup, l’ouvrage dont est extrait le passage suivant « a été l’un des meilleurs de son époque, [il] a connu une large diffusion », et il exerçait encore, dans les années 1950, « une influence non négligeable […] » :

Le peuple. – L’attente d’un vengeur national. – […] Leur amour pour le Messie avait pris une forme très basse. Ils étaient pauvres, subjugués, méprisés : ils attendaient le Messie comme leur vengeur. « Il viendra, disaient-ils, et il vaincra par la puissance de Dieu tous les autres peuples, comme fit autrefois David, son ancêtre ; Jérusalem, sa ville, sera la capitale du monde; et nous, son peuple, nous opprimerons à notre tour ceux qui aujourd’hui nous oppriment, et nous posséderons toutes les richesses de la terre. Heureux ceux qui verront cette revanche d’Israël ! » [11].

Chez les deux auteurs suivants, se font jour les leitmotive antisémites classiques – les juifs qui aiment la richesse et la gloire et veulent être les « maîtres du monde » :

Qui était contre Jésus ? Les juifs qui espéraient un Sauveur riche, glorieux, aimant la guerre et gagnant des batailles […] qui aurait des soldats et qui écraserait pour toujours leurs ennemis [12].

[…] la plupart [des juifs] voyaient en lui une sorte de roi de ce monde qui secouerait pour eux le joug des Romains et les installerait maîtres du monde [13].

Stigmate particulier : c’est par haine des nations que les juifs servent Dieu :

Ainsi Dieu avait promis le Messie pour la sanctification de tous les peuples; mais le grand nombre des juifs ne l’aimaient que pour assouvir leur haine des autres nations et principalement des Romains, leurs maîtres […]. Au lieu d’un Messie sauveur du monde, ils attendaient un Messie champion d’Israël [14].

Selon ces auteurs, le messianisme juif aspire à la domination et à l’abondance, « aux dépens des autres » :

Au temps de Jésus, l’espérance messianique s’était profondément altérée dans l’esprit de la plupart des juifs. Ils attendaient un Messie qui serait un roi guerrier, victorieux de tous ses voisins. II établirait Israël au-dessus de toutes les nations et ferait vivre son peuple dans une abondance plantureuse et dans la prospérité, aux dépens des autres [15].

Nationalisme, matérialisme, c’est l’erreur du « nationalisme juif orgueilleux » auquel Jésus a mis un terme :

Les israélites étaient infatués de leurs privilèges. Ils en étaient venus à ne plus considérer, dans l’Alliance faite avec Dieu, que leurs propres avantages […] Ce fut l’erreur de leur nationalisme orgueilleux […] Le messianisme juif était devenu politique, raciste, matérialiste et terrestre […]. Ce fut le grand combat de l’action publique de Jésus, d’extirper dans le peuple l’erreur du messianisme juif […] [16].

Et voici le mantra qu’on retrouve partout : « Que son sang retombe sur nous ». Selon ce manuel destiné à un papa et à une maman catéchistes, « Dieu a pris au mot » le peuple qui l’a prononcé :

Le peuple juif est aujourd’hui comme maudit et persécuté partout. – Peut-être par sa faute, puisqu’il l’a voulu et qu’il l’a demandé, en réclamant la mort de Jésus qu’il savait innocent, je te raconterai cette effroyable histoire : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ». – Effroyable, en effet, comme il a été pris au mot [17] !

Autre thème antisémite galvaudé – l’amour de l’argent :

Qui était pour Jésus ? Les malades qu’il avait guéris, les malheureux qu’il avait consolés […] Qui était contre Jésus ? Les juifs qui espéraient un Sauveur riche […] [18].

On apprend que c’est volontairement que les juifs ont « refusé la lumière » et de reconnaître le Messie:

[…] la lumière s’est manifestée au peuple choisi (les juifs) : il l’a refusée [19] […]. Les juifs refuseront de le reconnaître [le Messie] [20].

À nouveau, « le sang retombe », et cette « apostasie » est irréversible :

[…] cette apostasie nationale, cette infidélité d’Israël « qui tue les Prophètes », et qui va enfin, définitivement rebelle à sa mission, mettre à mort le Fils bien-aimé […]. « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ! ». Reniement collectif, d’une résonance universelle […] la nation, ses chefs en tête, a rejeté Jésus […] il n’y a plus à revenir là-dessus, plus aucun repentir à espérer [21].

Ci-après, on insiste auprès des enfants sur l’ignominie des juifs :

Ingratitude révoltante des juifs, poussés par la jalousie à faire mourir Jésus […] [22]. Remarquez encore ici, mes enfants, l’hypocrisie des juifs; pour satisfaire leur jalousie et leur orgueil, ils osent accuser un innocent et cherchent à le faire condamner à mort, mais ils n’osent pas pénétrer dans une maison païenne, de peur de se souiller […] de plus en plus les juifs mentaient […] la haine des juifs […] [23].

Et le peuple s’écria : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ! » – Dieu, mes enfants, a exaucé cet horrible vœu des juifs [24]. Depuis plus de dix-neuf siècles, le peuple juif est dispersé dans le monde entier et garde la flétrissure de son déicide, c’est-à-dire du crime abominable dont il s’est rendu coupable en faisant mourir son Dieu [25].

On insiste encore auprès de ces jeunes élèves : les juifs « veulent » le voir mourir. Ils se sont auto-maudits. Leurs enfants sont à plaindre. Le déicide est inscrit sur le front du juif en lettres de sang :

Toute une foule suivait, parmi laquelle il y avait la sainte Vierge bien affligée, saint Jean qui, seul des Apôtres, ne se cachait pas, et de pieuses femmes. Mais la plupart étaient des juifs, ses ennemis, qui voulaient le voir mourir [26].

(« Que son sang retombe sur nous […] » ) – Nous savons déjà comment l’ensemble de la nation expiait, moins de quarante ans plus tard, cette sacrilège bravade […]. « Et sur nos enfants! », avaient osé ajouter les assassins du Christ. Or, avec ses richesses, son esprit mercantile, son indomptable énergie, ce peuple, qui est partout sans régner nulle part, qui a l’or de la terre sans pouvoir se faire une patrie, vit, passe et meurt méprisé, maltraité, maudit, comme si encore sur son front on lisait, écrite d’hier en caractères sanglants, la cause de son malheur : « déicide ! » [27].

La dispersion est la malédiction particulière du déicide juif, témoin perpétuel de l’accomplissement des prophéties :

On sait comment s’est vérifiée la prédiction qui concerne la dispersion des juifs. Lorsqu’un peuple se mélange à d’autres peuples, il a bientôt fait d’y perdre la pureté de sa race ; contrairement à cette loi de l’histoire, le peuple d’Israël en se dispersant par toute la terre, a continué à former une race à part, demeurant ainsi malgré lui le témoin perpétuel de l’accomplissement des prophéties et de la malédiction qui pèse sur le peuple déicide [28].

Admirons ici la Providence divine : les livres des Prophètes sont conservés par les juifs, par les ennemis du nom chrétien, afin qu’il soit bien constaté […]. Ils demeurent, malgré eux, les témoins perpétuels de l’accomplissement des prophéties, et portent partout les marques sensibles de la malédiction qui pèse sur le peuple déicide [29].

À présent, il s’agit de convaincre les enfants du catéchisme que les juifs sont méchants et même cruels comme des bêtes féroces, ce qui permet de justifier leur malédiction et leur effroyable châtiment :

Le cœur des juifs était dur comme de la pierre [30].

La cruauté des juifs indigne le gouverneur [31].

« Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ». Cela signifie : Nous et nos enfants, nous voulons endurer les suites de cette condamnation à mort. Cette imprécation reçut son châtiment quarante ans plus tard, lorsque la nation juive succomba définitivement sous les coups des Romains ; et jusqu’à la fin des temps, les enfants d’Israël dispersés porteront la malédiction que leurs pères ont appelée sur eux [32].

Les juifs sont comme des tigres ou des lions, lorsqu’on leur laisse goûter le sang ils sont furieux [33]. Les coups de marteaux arrachaient […] aux juifs des exclamations féroces [34].

Ces juifs, tout de même, quelle mentalité ! Sensuels, vindicatifs, vaniteux, amoureux de l’argent… Pauvre Jésus ! Pas étonnant qu’ils l’aient crucifié :

Imaginez un peu la mentalité du peuple auquel Jésus s’adressait. II cherchait son bonheur dans l’or et l’argent, dans de basses sensualités, dans la vaine gloire, dans la dispute et la vengeance. Partout, de Jérusalem à Rome, pour tout désir, pour tout idéal : la jouissance et la richesse, le plaisir des sens, la puissance. Le peuple s’abreuvait aux pauvres sources de bonheur de l’homme tombé : argent […] sensualité [35].

Et pour que les tout-petits comprennent bien qui sont les « méchants juifs », on le leur fait dire, voire mimer. Dynamique de groupe de la haine !

Il parla de ces méchants hommes (ces méchants juifs qui osaient encore rire de Lui […]) à son Père céleste ; il dit : « Père, pardonnez leur méchanceté [36] ».

Maintenant, ces méchants hommes, – c’étaient des juifs ; dites cela : les juifs, – eh bien, les juifs firent une grande croix en bois [37].

Ne pas employer l’expression : « ces méchants soldats qui firent du mal à Jésus », afin d’éviter que les enfants n’identifient les notions « être soldat » et « être méchant » [38].

On ne parle pas de « méchants soldats », mais de « méchants juifs ». Dans toute l’histoire de la Passion, on fait agir « les soldats » simplement pour exécuter les ordres qu’on leur donne [39].

[…] les juifs furent sans pitié et crièrent très fort: crucifiez-le […] Pauvre Jésus […] Mourra-t-il en chemin ? […] Non, les méchants juifs trouvent que ce serait dommage, ils veulent clouer Jésus à la Croix. Les vilains juifs se tenaient là aussi, ils avaient du plaisir à voir souffrir Jésus ! [40] .

Plus fort encore : on joue sur l’amour des enfants pour leur maman, en mentant s’il le faut : Marie n’a même pas pu aider son fils ! Les juifs l’en ont empêchée !

Votre maman, à la maison, aurait aussi beaucoup de chagrin si vous étiez fort malade ! Votre maman vous aide quand vous êtes malade ! – Marie voulait aussi aider Jésus, mais Elle ne le pouvait pas. Les méchants juifs l’en empêchaient. Pauvre Jésus ! Pauvre Mère Marie ! [41].

Elle aurait tant voulu essuyer le visage de Jésus couvert de sang et lui arracher cette couronne d’épines ! Mais elle ne pouvait absolument rien faire pour son Jésus ! Les juifs repoussèrent Marie, et Jésus dut poursuivre son chemin ! Même devant cette pauvre Mère, les juifs n’eurent pas de cœur ! [42].

Est-il nécessaire de souligner que « l’empêchement » de Marie est une pure invention de l’auteur ? Il n’y a rien de tel dans les évangiles, mais on imagine sans peine les effets délétères de cet enseignement de la haine sur les jeunes consciences de ces enfants.

On « appréciera » l’odieuse incitation suivante, doublée d’un jeu scénique qui attise la haine :

Fixation de la matière. Montrez : Jésus – les juifs sans cœur […] les soldats et les vilains juifs. Montrez : Jésus – les vilains juifs – les soldats. […] Montrez : Jésus [...], les méchants juifs [43].

Que c’était vilain de la part des méchants juifs, de se fâcher ainsi contre Jésus et de le frapper si fort ! – Si vous étiez fâchés sur un enfant, et que vous le frappiez, vous feriez un peu […] comme ces méchants juifs ! [44].

Observation : expliquer les gestes de Pilate, du serviteur, du juif qui accuse […]. Récit et mise en scène […] Ponce-Pilate montra Jésus aux juifs dans cet état […] (placer les juifs). Suggestions éducatives : […] Fixation des idées : Montrer et expliquer aux enfants une image représentant la scène de l’« Ecce homo », en suscitant leurs réactions […] Oh ! comme ils étaient méchants les juifs, comme le Bon Jésus allait souffrir [...] [45].

Non sans ironie, Paul Démann, auteur de l’opuscule d’où sont extraites ces citations, précise que ces « jeux scéniques » sont « destinés à compléter la formation religieuse... ». Et d’illustrer son affirmation par cette citation d’un autre manuel :

[Jeu scénique :] Un juif sort de la foule et s’avance sur la scène en montrant le poing à la Croix […] [46].

Réprobation des juifs, vengeance et malédiction divines « jusqu’à la fin des temps », voilà ce que les biblistes et les catéchètes enseignaient au bon peuple chrétien, instillant ainsi dans l’âme des plus jeunes le venin – à effet mortel différé, non seulement pour leur âme, mais pour l’intégrité physique et sociale des juifs – de l’antijudaïsme, dont la particularité, non encore découverte à l’époque, est de se transmuer, sous l’action d’un pouvoir politique inique, en un antisémitisme aux effets dévastateurs, trop connus pour qu’on s’y attarde.

Les Prophètes ont annoncé la réprobation des juifs. D’abord la terrible réprobation des juifs coupables de déicide [47].

Le peuple juif […] sans patrie et sans roi, il promène sur toute la terre sa réprobation [48].

Jésus pleura sur son ingrate patrie qui allait le faire mourir et attirer sur elle la vengeance divine [49].

Jusqu’à la fin des temps, les enfants d’Israël dispersés porteront la malédiction que leurs pères ont appelée sur eux [50].

Problème pour ces « docteurs » en judéophobie : les juifs sont toujours là, et bien là. Explication – en trois points – de « cette survivance », que je fais suivre de citations qui, selon les auteurs, illustrent la justice immanente de Dieu, « prouvée » par les châtiments « mérités » et le sort des juifs tout au long de l’histoire, avec, à la clé, pour l’édification des chrétiens, l’assurance que le peuple juif est le « témoin et le gardien de la Bible » et un « exemple vivant de la justice de Dieu » :

Quel est le but providentiel de cette survivance du peuple juif ? C’est 1° de fournir à l’Église une preuve irrécusable de l’inspiration divine de l’Ancien Testament, que ce peuple n’a jamais cessé de conserver dans sa langue originale ; 2° de mettre sous les yeux du monde la preuve la plus sensible de la justice divine ; 3° de nous donner un gage assuré de la fin du monde et de la réprobation des méchants, car le jugement dernier est prédit en même temps que la ruine de Jérusalem : si cette dernière prophétie s’est accomplie, l’autre s’accomplira infailliblement [51].

Et comme Dieu est équitable, pour punir les juifs de leur « opiniâtreté à nier l’accomplissement des prophéties dont ils attestent la réalité », il leur rend la pareille, œil pour œil, dent pour dent, en quelque sorte :

On sait quel a été le sort des juifs depuis cette époque, leur exil, leur dispersion, les maux qu’ils ont eu à subir, leur constance à attester la réalité des prophéties et leur opiniâtreté à en nier l’accomplissement. Errants par toute la terre, la nation déicide rappelle partout le châtiment de Caïn. Les opprobres du Fils de Dieu sont retombés sur elle, aussi bien que ses tourments; ses enfants ont reçu soufflet pour soufflet, dépouillement pour dépouillement, flagellation pour flagellation, croix pour croix [52].

Ces « docteurs en Israël » – qui ne doutent pas un seul instant que ce qui est arrivé aux juifs, et particulièrement la ruine de leur Temple, est le résultat de la « vengeance » divine –, ne se contentent pas d’énumérer, avec une satisfaction qu’ils ont du mal à cacher, tous les maux qui frappent ce peuple qui, chose étrange, ne peut ni disparaître ni se mêler aux autres peuples, ils l’expliquent : les juifs expient leur crime, ils sont témoins de la vérité de l’Église chrétienne, mais surtout, ils finiront par se convertir !

Mieux que lui (Titus, car « Titus le disait déjà […] »), nous pouvons voir l’œuvre de Dieu dans cette vengeance (la ruine de Jérusalem en 70). Car voilà dix-neuf siècles qu’elle dure : pourquoi les juifs, qui sont dispersés par toute la terre, ne peuvent-ils, seuls entre tous les peuples, ni disparaître ni se mêler aux autres races ? C’est là un fait unique dans l’histoire humaine. C’est que Dieu les garde. Et pourquoi ? D’abord pour perpétuer l’expiation de leur crime national. Et puis pour servir de témoins à l’authenticité de l’Ancien Testament, à la véracité de son histoire et [à] la réalité de ses prophéties. Ils rendent ainsi hommage à l’Église chrétienne par leur fidélité à garder le dépôt héréditaire des Livres Saints [53].

Qu’ont annoncé les prophètes concernant le châtiment des juifs déicides ? Ils ont annoncé : 1° que les juifs traîneront après eux la marque de leur réprobation, qu’ils seront errants et dispersés sur toute la surface de la terre (Ezéchiel) ; 2° qu’ils seront sans rois, sans prophètes, sans culte (Osée) ; 3° qu’ils attendront le salut, et ne le trouveront pas (Jérémie) ; 4° que vers la fin des temps, ils reconnaîtront leur erreur et se convertiront au Seigneur (Moïse, Osée) [54].

[…] Un signe semblable à celui de Caïn te marquerait-il donc ? Tu es maudit ! […] oui, maudit ! […] Et les prophètes de ton ancienne loi te crient que nulle bénédiction n’égalera la tienne, le jour où, régénéré par le Fils de Dieu, tu voudras faire de ta personne le véritable enfant d’Abraham [55] !

Même la religion juive est dégénérée, elle est « exclusiviste », aussi « dévoyée » que le peuple qui la pratique, lequel est hostile à tous les peuples et rejeté des hommes, avec pour conséquence, l’exil, la privation de patrie, ce qui lui vaut l’appellation de « juif errant » :

Ce fut cette tendance (l’exclusivisme de Schammai [sic]) qui finit par l’emporter. Le succès de l’apostolat chrétien et les malheurs des dernières guerres juives eurent pour commun résultat de rejeter les docteurs d’Israël dans un exclusivisme dont ils ne devaient plus se départir : brisant pour jamais avec sa vieille tradition, telle que l’avaient définie et illustrée les prophètes, le judaïsme cesse d’être « la religion » de tous les croyants de bonne volonté pour ne plus constituer que l’observance égoïste d’un peuple dévoyé [56].

Ce manuel d’apologétique chrétienne ne laisse aucune chance au judaïsme et encore moins à son texte de référence – le Talmud. Qu’on en juge :

Contradictions du Judaïsme. – […] Le judaïsme est donc une véritable ruine ; et s’il se maintient, c’est comme une sorte de religion d’État, un lien national qui unit une race indestructible dispersée dans le monde entier […]

Doctrine du Talmud. – Il serait difficile de trouver une doctrine dogmatique plus perverse et une doctrine morale plus corrompue que celle du Talmud. La puérilité, l’ineptie, la turpitude, y coudoient le mépris le plus formel de tous les devoirs d’humanité à l’égard de quiconque n’est pas de race juive […] (par exemple) Les âmes des juifs sont de substance divine. À la mort, elles transmigrent dans un autre corps […] Le monde entier appartient aux juifs. Dieu leur a donné pouvoir sur la fortune et la vie des autres peuples. Le juif ne commet donc aucune faute quand il trompe un non-juif […] qu’il le tue, etc. [57].

Citation plus substantielle du même professeur :

[Texte] Les plus remarquables de leurs prédictions – des prophètes – ont trait […] au sort des juifs, qui seront désormais errants et dispersés sur toute la surface de la terre, sans rois, sans prophètes et sans culte, attendant le salut et ne le trouvant point.

[Note] : Cette dernière prophétie s’accomplit encore sous nos yeux : « Contraste étrange, dit l’abbé Moigno, les juifs sont les rois de la terre par les richesses énormes qu’ils possèdent, par l’influence incalculable qu’exerce, chez toutes les grandes nations, la presse quotidienne passée dans leurs mains, et cependant ils sont l’objet d’un mépris universel ». M. Renan lui-même, l’ennemi personnel de Jésus-Christ, a dit : « Insociable, étranger partout, sans patrie, sans autre intérêt que ceux de sa secte, le juif talmudiste a souvent été un fléau pour les pays où le sort l’a porté ». Michelet, le prêtrophobe, a dit plus durement encore : « Le juif, c’est l’homme immonde qui ne peut toucher une denrée ou une femme sans quon la brûle, c’est l’homme d’outrage sur lequel tout le monde crache ! » (Michelet, Histoire de France, t. III). – M. Desmousseaux [sic, lire : des Mousseaux] termine son livre : Le juif, le Judaïsme et la Judaïsation des peuples chrétiens, si instructif et si effrayant par la révélation du complot satanique ourdi par les juifs contre les sociétés chrétiennes, par cette sanglante apostrophe, expression formidable de la vérité : « Marche, marche, âme erronée, juif errant, toujours inquiet, toujours agité, toujours souffleté, toujours implacable, toujours immuable au milieu de tes changements […] Toute nation te reste étrangère; toute nation pourtant te connaît, et tu les connais toutes. Mais ton cœur de pierre ne s’attache à aucun homme, et nul ne s’attache à toi […] On te reconnaît partout, et partout, hommes, climats, et fléaux, s’ils ne te ménagent pas l’insulte, épargnent ta vie ! Un signe semblable à celui qui marqua Caïn te marquerait-il donc ? Tu es maudit ! Oui, maudit ! [58] ».

Et l’auteur de poursuivre dans la même veine:

Le Talmud en action. – Bien qu’un certain nombre de juifs refusent au Talmud une autorité divine et le considèrent comme un livre suranné, il n’est guère de juif qui ne soit talmudiste en pratique. Hypocrite, rusé, intrigant, d’une souplesse et d’une ténacité extraordinaires, le juif poursuit partout son double but de domination universelle et d’anéantissement du christianisme. Point de scrupules sur le choix des moyens : vol, meurtre, trahison, corruption, tout acte est légitime qui favorise ses ambitions et ses haines. Mais c’est surtout depuis la fin du XVIIe siècle que la race juive a pris dans le monde entier une prépondérance fatale aux peuples chrétiens : ses écrivains, ses philosophes, ses poètes, ses orateurs, ses banquiers, ont célébré la Révolution de 1789 comme l’étoile de Juda, comme la délivrance d’Israël. Les principes modernes, les idées de liberté, d’égalité et de fraternité, avec leur interprétation maçonnique, n’ont pas eu de plus chauds partisans. Par leurs richesses colossales, par la presse, qui est en grande partie entre leurs mains, par les sociétés secrètes soumises à leur direction, les juifs sont devenus les maîtres du gouvernement dans les pays révolutionnaires. Ils meuvent à leur gré l’opinion publique, la pervertissent et la corrompent. La plupart des guerres de notre époque, toutes les révolutions, toutes les persécutions contre le catholicisme, se sont faites sous leur inspiration. Ils ont été les agents les plus actifs de la propagation des mauvaises doctrines, de la licence des mœurs, du culte du veau d’or, de la renaissance des idées et des pratiques païennes. En même temps, ils ont exploité et ruiné des milliers de familles et rendu misérable le sort de la classe ouvrière par les accaparements et le monopole des capitaux. Le Talmud est la contradiction de l’Évangile et a pour fruit naturel la ruine morale et matérielle des peuples.


Et puisqu’il faut bien limiter le propos, je clorai cette anthologie par l’extrait suivant d’un dictionnaire, dont le titre s’octroie généreusement un label de culture et de religion – largement immérité :

[…] les juifs […] n’ont conservé du Judaïsme que l’enveloppe extérieure, ils ont rejeté tout ce qu’il renfermait de divin […] Sans parler de toutes les preuves directes qui établissent la divinité du Christianisme, ils n’ont qu’à considérer le triste état où ils languissent depuis la journée du Golgotha. Judaïsme. Religion juive.

– Manière étroite d’observer et d’interpréter une loi, comme faisaient les docteurs juifs. (D’un aperçu sur l’histoire juive): ils se sont tenus d’ordinaire dans l’isolement chez les nations au milieu desquelles ils ont vécu, méprisant et haïssant les chrétiens, adonnés à l’usure, suscitant une animosité qui les fait expulser des diverses nations et qu’on appelle l’antisémitisme. Les juifs sont solidement organisés et, croyants ou non, s’estiment « le peuple élu ». Rois de la finance, ils ont une très grande influence sur la presse, l’enseignement, la politique. Ils ont été souvent pour les peuples qui les ont accueillis un ferment de dissolution [59].

On objectera peut-être que l’état d’esprit qui a guidé ces textes est révolu, surtout depuis le Concile Vatican II. Voire. En tout état de cause, une séquence de l’inoubliable documentaire de Claude Lanzmann, Shoah, illustre, de manière frappante et indiscutable, à quel point la perception antijuive chrétienne de certains passages de l’Évangile a influé, et influe sans doute encore aujourd’hui, sur l’opinion religieuse négative qu’ont des juifs nombre de chrétiens. C’est le cas du récit de la Passion. La scène ci-après, a été tournée en 1973, dans la ville de Chelmno, en Pologne, à la sortie de la messe dominicale. Lanzmann fait face à un groupe de plusieurs dizaines de paroissiens qui se sont groupés sur la petite place située devant l’église. Il s’adresse à sa traductrice :

- Demande-leur pourquoi, à leur avis, toute cette histoire [l’extermination] est arrivée aux Juifs.

On entend, une voix dans la foule, au milieu d’un brouhaha indistinct :

- Parce qu’ils étaient les plus riches.

Un homme se détache alors du groupe et se place au premier plan, tout près de l’objectif de la caméra. La traductrice annonce à Lanzmann que l’homme va raconter ce qui s’est passé à… (nom de lieu indistinct) près de Cracovie. Commence alors un monologue, surréaliste mais hautement significatif, qui constitue, en fait, une navrante justification religieuse populaire du sort des Juifs. Je transcris les propos du narrateur verbatim.

- Alors les juifs de … [inaudible] étaient groupés sur une place et un rabbin voulait leur parler. Il a demandé à un SS et l’autre a dit oui. Alors, le rabbin a dit que, il y a très longtemps, il y a de ça à peu près deux mille ans, les Juifs ont condamné à mort le Christ, qui était tout à fait innocent. Alors, quand ils ont fait ça, quand ils l’ont condamné à mort, ils ont crié : Que son sang retombe sur nos têtes et sur celles de nos fils. Alors, le rabbin leur a dit : Peut-être que ce moment est arrivé, que ce sang doit retomber sur nos têtes. Alors, ne faisons rien, allons-y, faisons ce qu’on nous demande. On y va.

Question de Lanzmann à la traductrice :

- Donc il pense que les Juifs ont expié pour la mort du Christ - c’est ça ?

La traductrice, rapporte la réponse de l’intéressé :

- Il ne le croit pas, et même il ne pense pas que le Christ veuille se venger. Non, lui il n’est pas de cet avis ; [il précise que] c’est le rabbin qui l’a dit []

Lanzmann, ironique, interrompt :

- Ah, c’est le rabbin qui l’a dit…

La traductrice achève sa relation des propos de l’homme :

- […] C’était la volonté de Dieu.

Une paroissienne intervient soudain avec énergie et débite nerveusement, presque avec ferveur:

- Alors, Ponce-Pilate s’est lavé les mains ; il a dit : Cet homme est innocent, je ne veux plus avoir affaire avec cette histoire-là. Mais les juifs ont crié : Que son sang retombe sur nos têtes.

Cette scène, prise sur le vif, en dit infiniment plus qu’une étude approfondie de sociologie religieuse. On saisit ici, comme en flagrant délit, le fonctionnement du système d’autodéfense religieuse – plus invétéré qu’on ne le croit généralement – de chrétiens soucieux de justifier Dieu, l’Église et eux-mêmes de l’abomination de la Shoah. Le recours à une prétendue culpabilité mythique des victimes permet de leur attribuer, avec bonne conscience, la responsabilité du crime de leurs assassins et d’exonérer de leur inaction et de leur silence les témoins qui regardaient ailleurs.


[1] Toutes les citations de cette troisième Partie sont extraites des ouvrages de Jules Isaac, Jésus et Israël, op. cit., et de Paul Démann, La catéchèse chrétienne, op. cit. Ce dernier précise que son enquête repose sur l’examen d’« environ deux mille volumes » (Ibid., p. 12).

[2] Bossuet (1627-1704), Discours sur l’Histoire universelle, II, chap. XXXXI, Paris 1860 (cité par J. Isaac, Jésus et Israël, op. cit., p. 369-370). Pour comprendre pourquoi cette citation d’un auteur du XVIIe siècle figure dans cette brève anthologie consacrée à des auteurs de manuels édités ou réédités au XXe s., il faut lire la remarque de Jules Isaac (op. cit., p. 370, n. 1) : « Notons que, par les soins d’A. Rebelliau, membre de l’Institut, ces textes ont été choisis pour figurer dans la collection des classiques français la plus répandue dans nos lycées et collèges (éd. Hachette). [Isaac fait sans doute allusion à : Alfred Rebelliau, Bossuet, Paris, Hachette, 1919, 207 pages, ouvrage publié dans la collection « Les grands écrivains français ».] Il est facile d’évaluer l’impact de ce texte qui faisait partie des auteurs du programme.

[3] Célèbre bibliste et spécialiste de l’histoire du peuple juif en Palestine. P. M-J. Lagrange, Évangile de Jésus-Christ, sur Matthieu 23, 35, p. 456, cité par J. Isaac, op. cit., p. 375.

[4] Abbé Rivaux, Cours d’histoire ecclésiastique, 10e édition, 1895. « Manuel très répandu à la fin du XIXe siècle », fait remarquer Isaac (Ibid.).

[5] L. Marion, Histoire de l’Église, 4e édition, 1909 : « manuel classique de la plupart des séminaires de France », précise Isaac (Ibid., p. 375-376)

[6] R.P. dom Guéranger, L’Année liturgique, 24e édition, 1912, La Passion et la Semaine sainte (Ibid., p. 376-377).

[7] Gaston Fessard, Pax nostra, 1936 (Ibid., p. 378-379).

[8] Bulletin catholique de la question d’Israël, 15 mai 1930, p. 13 (Ibid., p. 379, note 1).

[9] P. F. Prat, Jésus-Christ, 5e éd., Paris, 1933, T. II, p. 372, 390 (Ibid., p. 474).

[10] J. Lebreton, La vie et l’enseignement de Jésus-Christ, N.S., T. II, 417 (Ibid., p. 474).

[11] M. Bouvet, Histoire biblique, 4e édition, Paris, 1923, p. 202. (P. Démann, La catéchèse chrétienne, op. cit.). Ici et plus loin, les remarques sont de P. Démann ; dans le cas contraire, elles sont miennes et figureront entre parenthèses carrées. On remarquera les guillemets : comme si les paroles mises dans la bouche de tout le peuple étaient une citation, alors qu’elles sont évidemment du cru de l’auteur. Le procédé se retrouve assez souvent dans les manuels.

[12] F. Derkenne, La vie et la joie au catéchisme, 1ère année, de Gigord, Paris, 1935, p. 154 ; 2e année, p. 124 (Ibid., p. 82).

[13] Sœurs de Vorselaar, Cours d’instruction religieuse pour les 13 et 14 ans, 1ère partie, p. 156. [Il s’agit d’un manuel rédigé par une congrégation de religieuses spécialisées dans l’enseignement catéchétique aux jeunes enfants]. (Ibid., p. 83).

[14] Bouvet, Histoire biblique, p. 202 ; cf. Premières notions d’histoire sainte, p. 64. [Ce prêtre était un spécialiste réputé de l’histoire biblique]. (Ibid.).

[15] Mgr H.-J. Arquillière, Histoire de l’Église, 1941, p. 13-14. [Savant et auteur de référence de nombreux ouvrages d’histoire de l’Église]. (Ibid.).

[16] H. Balthasar et J. Gillain, Emmanuel, illustré, Présentation intuitive de la vie et de la doctrine de Jésus, avec les textes des quatre Évangiles et des notes, Dupuis, Charleroi-Paris, 1947, p. 24. [Il s’agit d’une histoire populaire, illustrée et commentée, de la vie de Jésus-Christ] (Ibid., p. 83-84).

[17] Lelièvre, Id., Bonne Presse, Paris, 1935, p. 31 (Ibid., p. 163).

[18] F. Derkenne, La vie et la voie au Catéchisme, 1ère année, de Gigord, Paris, 1935, p. 154 (Ibid., p. 95).

[19] Balthasar et Gillain, Emmanuel, illustré, Présentation intuitive de la vie et de la doctrine de Jésus, avec les textes des quatre Évangiles et des notes, Dupuis, Charleroi-Paris, 1947, p. 24 (Ibid., p. 110).

[20] L. Lemée, Histoire religieuse des origines à nos jours, 4e éd., L’École, Paris, 1938, p. 30 (Ibid., p. 110).

[21] M. Lacroix, Apologétique chrétienne, Cours supérieur, Deuxième partie, Librairie Générale de l’enseignement libre, Paris, 1950, p. 215 (Ibid., p. 111).

[22] G. Gahery, La plus belle Histoire, mise à la portée des Tout-Petits, 1925, p. 115 (Ibid., p. 118).

[23] Compaing de La Tour Girard, L’évangile raconté aux enfants, Tolra, Paris, 1924, p. 199, 200, 203 (Ibid.). [L’auteur est un officier supérieur qui se pique d’enseigner le catéchisme aux enfants].

[24] Cf. Daniel-Rops, Histoire Sainte. Jésus en son temps, 1945, Paris, p. 526-527 : « ("Son sang sur nous et sur nos enfants!") Ce dernier vœu du peuple qu’il avait élu, Dieu, dans sa justice, l’a exaucé. Au long des siècles, sur toutes les terres où s’est dispersée la race juive, le sang retombe [...] ».

[25] Compaing de La Tour Girard, L’évangile raconté aux enfants, Tolra, Paris, 1924, p. 207 (Ibid., p. 122).

[26] Un Comité de professeurs, Petite histoire sainte (Cours élémentaire), coll. «Jeunesse», Vitte, Lyon, 1945, p. 96. Selon Démann, en 1934, ce livre en était à sa 13e édition et à son 228e mille (Ibid., p. 118).

[27] O. Nicaise et H. Gevelle, Histoire sainte commentée au point de vue dogmatique, historique, liturgique et apologétique, Tome II : Nouveau Testament, 4e éd., Brunet, Arras, 1924, p. 386 (Ibid., p. 122). [On remarquera l’expression : « sans pouvoir se faire une patrie », c’est, déjà, la thématique du juif apatride, dont on sait la fortune ultérieure].

[28] W. Devivier, Cours d’Apologétique chrétienne, p. 200 (Ibid., p. 171). [On remarquera l’allusion à la théorie de la « pureté de la race », qui, par la suite, fut si chère aux nazis].

[29] J. Joossens, La foi catholique et les faits observés, 3e éd., Beauchesne, Paris, 1930, p. 99 et 100 (Ibid., p. 123).

[30] F. Derkenne, La vie et la joie au catéchisme, 1ère année, de Gigord, Paris, 1935, p. 206. [P. Démann précise : « Dans ce passage, il ne s’agit pas de la Passion, mais des résistances rencontrées par la prédication apostolique »] (Ibid., p. 129).

[31] M. Daisomont, Notre sauveur, promis, figuré, prophétisé, I. Pour le degré inférieur, p. 153 (Ibid, p. 130).

[32] M. Daisomont, Ibid., p. 156 (Ibid., p. 163)

[33] Une religieuse de l’Assomption, Aux petits du Royaume, T. II, Dogme, Éditions du Bien public, Trois-Rivières (Québec), 1944 (Ibid, p. 130).

[34] Sœurs Bernadettes, Marie, Notre bonne Mère du Ciel, p. 46 (Ibid.).

[35] Soeurs de Vorselaar – Congrégation de religieuses flamandes spécialisées dans l’enseignement catéchétique aux jeunes enfants –, Cours d’instruction religieuse pour les 13 et 14 ans, Première partie, p. 171 (Ibid., p. 85).

[36] Soeurs de Vorselaar, Entretiens religieux pour les enfants de cinq ans, Bonne Presse, Averbode, 1942, p. 245 (Ibid., p. 125). [Notons que l’auteur déforme le propos de Jésus, qui a dit : "Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font."].

[37] Soeurs de Vorselaar, Entretiens religieux pour les enfants de trois et de quatre ans, Bonne Presse, Averbode, 1942, p. 188 (Ibid., p. 127).

[38] Soeurs de Vorselaar, Ibid., p. 183, note 1 (Ibid., p. 128). [On notera le « militarisme » conformiste de ces religieuses !]

[39] Soeurs de Vorselaar, Entretiens religieux pour les enfants de cinq ans, Bonne Presse, Averbode, 1942, p. 238 (Ibid., p. 128). [Même remarque, aggravée, que ci-dessus.]

[40] Soeurs de Vorselaar, Cours d’Instruction religieuse pour le premier degré, p. 344, 350, 353 (Ibid., p. 129).

[41] Soeurs de Vorselaar, Entretiens religieux pour les enfants de trois et de quatre ans, Bonne Presse, Averbode, 1942, p. 191 (Ibid., p. 130). [Est-il nécessaire de souligner que « l’empêchement » de Marie est une pure invention de l’auteur ? Il n’y a rien de tel dans les évangiles, mais on imagine sans peine les effets délétères de cet enseignement de la haine sur les jeunes consciences de ces enfants].

[42] Soeurs de Vorselaar, Cours d’Instruction religieuse pour le premier degré, Première partie, p. 350 [même remarque que ci-dessus] (Ibid., p. 130).

[43] Soeurs de Vorselaar, Id., I, p. 345, 351, 354, etc. [L’expression « fixer la matière », dans ce contexte, signifie à peu près, sauf erreur, bien graver la chose dans les esprits en insistant sur les points essentiels.] (Ibid., p. 130).

[44] Soeurs de Vorselaar, Entretiens religieux pour les enfants de cinq ans, op. cit., p. 240. [On aura remarqué l’impact du procédé : on amène l’enfant à se mettre, en quelque sorte, « dans la peau » des « méchants juifs », en personnalisant la scène : « si vous étiez fâchés… vous feriez comme ces méchants juifs …], (Ibid., p. 131).

[45] Soeurs de Vorselaar, Id., Ibid. [Comme dit plus haut, on ne peut que s’étonner de l’acharnement « pédagogique » dévastateur de ces religieuses à rendre les juifs haïssables, en agissant sur l’imagination de ces enfants d’âge tendre, sur leur besoin de justice et leur sensibilité à la souffrance d’une victime, ici : Jésus.] (Ibid., p. 131).

[46] Derkenne, Mystères pour Noël et Pâques, jeux liturgiques et mises en scène, Seuil, Paris (sans date), p. 57 (Ibid., p. 131).

[47] Abbé E. Charles, Le catéchisme par l’Évangile, Le livre du prêtre, Publiroc, Marseille, 1930, p. 52. (Ibid., p. 166).

[48] Un comité de professeurs, Précis d’histoire sainte, 23e éd., 356e mille, coll. «Jeunesse », Vitte, Lyon, 1946, p. 180 (Ibid.).

[49] Une Réunion de professeurs, Précis d’histoire religieuse, p. 209, note 1 (Ibid., p. 166).

[50] J. Colomb, Aux sources du catéchisme, vol. II, Paris, 1949, p. 140. [L’auteur était un célèbre sulpicien, considéré alors comme un des grands pionniers de la recherche catéchétique.] (Ibid., p. 168).

[51] Un professeur de Séminaire, Exposition de la doctrine chrétienne, 1, Dogme, Procure générale des Frères des écoles chrétiennes, Paris, - Mame, Tours, - de Gigord, 1910, p. 257. (Ibid., p. 170). [Suit une note de P. Démann: « Toute cette série de manuels est destinée aux Écoles Normales des Frères des Écoles chrétiennes. Bien que fort anciens, ces manuels sont encore en usage [en 1952, date à laquelle fut éditée cette monographie] ; quelques-uns seulement ont été refondus ou remplacés. L’importance de ces livres est considérable, puisqu’ils servent à la formation de Frères qui, à leur tour, formeront les enfants de leurs écoles. Les Frères des Écoles chrétiennes sont actuellement au nombre d’environ 20.000, en 60 pays, et la population scolaire de leurs établissements atteint quelque 450.000 élèves. Plusieurs de ces manuels très volumineux, rédigés à l’époque de l’Affaire Dreyfus et au temps de l’activité antisémitique la plus intense de l’Action Française et de Drumont, ont été profondément marqués par l’idéologie antisémite. Ils sont les témoins survivants, d’une époque où leur cas ne devait pas être tellement exceptionnel. C’est à ce titre que nous les citerons encore plusieurs fois. »]. Cette observation vaut pour la plupart des manuels chrétiens étudiés dans cette monographie, et de même pour ceux qu’a cités Jules Isaac dans son Jésus et Israël, op. cit.

[52] Ibid., p. 297 (Ibid., p. 170).

[53] L.E. Marcel, Dictionnaire de culture religieuse et catéchistique, nouvelle édition (la première était de 1938), Servir, Besançon, 1949, p. 467 (Ibid., p. 172).

[54] Un Professeur de Séminaire, Exposition de la doctrine chrétienne, 1, Dogme, p. 183-184 (Ibid., p. 174).

[55] Un Professeur de Séminaire, Apologétique chrétienne, Cours supérieur, 2e éd., Deuxième Partie, p. 46 (Ibid., p. 171).

[56] Un professeur de Séminaire, Histoire Sainte (Cours d’instruction religieuse), 2e éd., Librairie générale de l’enseignement libre, Paris, 1938, p. 755 (Ibid., p. 182). [On remarquera, au passage, l’ignorance de l’auteur : en fait, dans le judaïsme rabbinique, c’est l’école de Hillel – accueillante -, qui est privilégiée].

[57] Abrégé d’Apologétique chrétienne, « Les fausses religions », 1907, p. 367-369 (Ibid., p. 182-183).

[58] Apologétique chrétienne, Cours supérieur, « La divinité de la révélation mosaïque », p. 45-46 (Ibid., p 185). Démann précise : « Les Splendeurs de la Foi, t. IV, p. 419 ». Faute de contexte, on ne peut préciser si le « Professeur de Séminaire » qui emploie la même expression dans son manuel cite explicitement Gougenot des Mousseaux, ou s’il reprend à son compte l’expression sans en mentionner l’auteur.

[59] L.E. Marcel, Dictionnaire de culture religieuse et catéchistique, nouvelle édition (la première était de 1938), Servir, Besançon, 1949, p. 466-467, 471 (Ibid., p. 186).

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Date de dernière mise à jour : 14/05/2014