2. Les juifs vus par les papes et la presse catholique entre 1870 et 1938

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À l’exception de la petite trentaine de pages consacrées dans leur ouvrage, par le père G. Passelecq et B. Suchecky [1], à l’antijudaïsme de la Civiltà Cattolica, revue des jésuites de Rome, je n’ai connaissance d’aucune étude fiable et documentée qui soit consacrée à la perception qu’avaient, des juifs et de la « question juive », la hiérarchie catholique et le clergé durant la période de référence [2].

 

Les papes de l’époque moderne et les juifs

 

En dehors des documents, au demeurant rarissimes, qui traitent expressément de ce thème, le chercheur est contraint d’éplucher les discours et homélies des papes et des prélats de l’époque, et de pratiquer des sondages dans les articles de presse d’alors. Mais ce labeur ingrat révèle un état de choses qui ne laisse pas de choquer. En la matière, qu’on fût pape, prélat, clerc, ou simple fidèle, la représentation qu’on se faisait des juifs, la perception qu’on avait de leurs agissements et de leurs projets n’avaient souvent rien à envier aux pires divagations et affabulations médiévales.

Les propos les plus violents émanent de Pie IX (1792-1878), béatifié il y a quelques années par Jean-Paul II. Dans l’une de ses contributions [3], le professeur G. Miccoli en a évoqué quelques-uns, extraits des discours de ce pape, « adressés aux pèlerins venus à Rome pour exprimer leur fidélité au “vieillard prisonnier du Vatican” » [4] :

Pie IX […] fait souvent allusion aux juifs avec des mots très durs : « chiens » devenus tels « pour leur incroyance » (« et de ces chiens, ajoute le pape, il y en a beaucoup trop aujourd’hui à Rome, et on les entend aboyer dans les rues et ils nous dérangent partout où ils vont ») ; « bœufs » qui « ne connaissent pas Dieu » et « écrivent des blasphèmes et des obscénités dans les journaux » : mais viendra le jour – assure le pape – « le jour terrible de la vengeance divine, où ils devront rendre compte des iniquités qu’ils ont commises » ; « peuple dur et déloyal, comme l’attestent aussi ses descendants » ; « nation réprouvée », et qui « persévère dans la réprobation, comme nous pouvons le voir de nos propres yeux […] consacrée au culte de l’argent […] fomentatrice de mensonges et d’injures [à l’égard du] catholicisme [5] ».

La violence des invectives de Pie IX s’explique (mais ne se justifie pas) par la mentalité obsidionale de l’Église d’alors, en général, et du pape lui-même, en particulier. Le prof. Miccoli l’explique  ainsi [6] :

« La mise en question et ensuite la chute du pouvoir temporel des papes furent considérées comme l’expression suprême d’une attaque qui se veut décisive contre l’Église et son chef. La nouvelle condition des juifs de Rome en est le premier scandale : dans les écoles, ils occupent les postes qui appartenaient auparavant à l’élite catholiqu; ils jugent les chrétiens à Rome, siège de la chrétienté ; ils achètent des maisons et des terres ; ils exercent un rôle qui veut contredire le destin que Dieu leur a réservé. » [7]. « C’est la condition générale même de l’Église qui rappelle la condition des origines, c’est l’attitude des gouvernements et des élites dominantes qui évoque le cri blasphématoire que les juifs avaient lancé contre le Christ : “Nolumus hunc regnare super nos” [Nous ne voulons pas que celui-ci règne sur nous] [8].

Et Miccoli de poursuivre :

« Les révolutionnaires du présent revêtent les caractéristiques des juifs du passé, ce sont les “nouveaux juifs”, les “nouveaux pharisiens”, ils présentent des caractéristiques identiques à celles qui avaient distingué les juifs pendant des siècles : impiété, haine insensée envers le Christ et sa religion, obstination dans le mal, perversité d’une génération qui continue de refuser les lumières de la grâce, adoration et amour de la matière, soif d’or. » [9].

Moins blessante, mais tout aussi catégorique, est la sèche réponse du pape Pie X, sollicité par Théodore Herzl de soutenir le mouvement de retour des juifs à Sion :

Si vous allez en Palestine et que vous y installez votre peuple, nous y aurons des églises et nos prêtres seront prêts à baptiser tous vos compatriotes [10].

Pie XI lui-même – tant vanté pour son encyclique (Mit brennender Sorge) contre le racisme et l’idéologie nazie (1937), et sa fameuse phrase, prononcée en 1939, au cours d’une audience générale : « Spirituellement, nous sommes des Sémites! » – ne sut pas percevoir la grandeur du destin juif, ni la pérennité de sa vocation. Deux auteurs citent le seul passage de Mit brennender Sorge, où sont évoqués les juifs de l’époque biblique, sous l’appellation de « peuple choisi », et le commentent en ces termes [11] :

Loin de condamner explicitement l’antisémitisme, ou même d’avoir une parole de compassion envers les juifs persécutés en Allemagne, près de deux ans après l’adoption des lois racistes de Nuremberg, ce passage rappelle, au contraire, « l’infidélité du peuple choisi […] s’égarant sans cesse loin de son Dieu », et « qui devait crucifier » le Christ. De ce point de vue, force est de constater que Mit brennender Sorge est en retrait par rapport au décret du Saint-Office [prononçant la dissolution de Amici Israel, dont il sera question plus loin]. Et ce dans un contexte qui rendait une telle condamnation plus urgente qu’en 1928.

Et il est heureux que l’encyclique Humani Generis Unitas, contre l’antisémitisme, qu’envisageait le pontife, n’ait pas vu le jour, car les passages ci-après resteraient à la honte de l’Église [12]:

(§ 136) « […] aveuglés par des rêves de conquête temporelle et de succès matériel, les juifs perdirent ce qu’eux-mêmes avaient recherché. Quelques âmes d’élite font exception à cette règle générale : les disciples du Sauveur, les premiers chrétiens israélites et, au travers des âges, une infime minorité du peuple juif […] De plus, ce peuple infortuné, qui s’est jeté lui-même dans le malheur, dont les chefs aveuglés ont appelé sur leurs propres têtes les malédictions divines, condamné, semble-t-il, à errer éternellement sur la terre, a cependant été préservé, par une mystérieuse Providence, de la ruine totale et s’est conservé à travers les siècles jusqu’à nos jours […] ».

(§ 142) « La haute dignité que l’Église a toujours reconnue à la mission historique du peuple juif, ses vœux ardents pour sa conversion, ne l’aveuglent pas, cependant, sur les dangers spirituels auxquels le contact avec les juifs peut exposer les âmes. […] ».

(§ 148) « …Ce ne sont pas les victoires et les triomphes politiques que recherche l’Église : ce ne sont pas les alliances d’États ou les combinaisons de la politique qui la préoccupent. Elle se désintéresse des problèmes d’ordre purement profane où le peuple juif peut se trouver impliqué. Tout en reconnaissant que les situations très diverses des juifs dans les différents pays du monde peuvent donner l’occasion à de très divers problèmes d’ordre pratique, elle laisse la solution de ces problèmes aux pouvoirs intéressés, en insistant seulement [sur le fait] que nulle solution n’est la vraie solution si elle contredit les lois très exigeantes de la justice et de la charité. »

 

Thématique antijuive et antisémite dans La Croix et Le Pèlerin

Nous disposons d’une excellente étude – déjà citée – sur l’antisémitisme du journal La Croix [13]. Elle se limite à la période 1880-1899, mais elle fournit une telle quantité de détails et est équipée d’analyses si éclairantes, qu’on peut la considérer comme la source la plus importante pour l’étude de l’antisémitisme et de l’antijudaïsme du clergé et des fidèles catholiques en France, à la fin du XIXe siècle. À sa lumière, on comprend mieux l’imbrication de l’antisémitisme non confessionnel et de l’antijudaïsme religieux de l’époque et des décennies subséquentes, l’un nourrissant l’autre et réciproquement. D’après Sorlin, son auteur :

On peut affirmer que le public de la Bonne Presse a été soumis, pendant vingt ans, à une intense propagande antisémite [14].

Il donne deux précisions importantes :

Les Assomptionnistes [congrégation religieuse propriétaire du journal] […] savent que, quand ils parlent, ils engagent en fait l’Église […] en ce qui concerne la question juive, aucun porte-parole autorisé de la hiérarchie ne les a publiquement désavoués.

Et Sorlin de conclure :

Si la Bonne Presse a largement contribué à répandre l’antisémitisme, elle n’a réussi que parce que les catholiques étaient disposés à accueillir ses leçons. En ce sens, l’exemple de La Croix est doublement intéressant : il montre à la fois ce que les chrétiens pensaient, plus ou moins consciemment, des juifs, et par quelles voies détournées nombre d’entre eux ont franchi, en vingt ans, la distance qui va de la méfiance à la haine.

Je me limiterai, dans les extraits cités, aux accusations les plus graves, qui ont vraisemblablement contribué à attiser la haine des juifs, au tournant du siècle et sans doute bien au-delà. Six pages de l’ouvrage de Sorlin sont consacrées à la thématique du déicide [15]. D’entrée de jeu, l’auteur pose le problème :

Les juifs avaient-ils un moyen infaillible de reconnaître Dieu dans le Christ ? […] Le fait semble admis comme une évidence : « Les juifs, au temps où l’accomplissement des prophéties leur crevait les yeux, faisaient de grands efforts pour ignorer la venue de Jésus » [16].

En substance, disent les Pères assomptionnistes, ce n’est pas les juifs que nous « haïssons », mais leur péché de déicide :

Nous semblons parfois avoir, en ce journal, la haine des juifs, et cependant nous n’avons de haine que pour le crime qu’ils perpétuent à travers les siècles, le déicide [17].

– Pour eux, il est acquis que les juifs haïssent l’Église et qu’ils « déchristianisent » la France.

Il existe, dans le monde juif, une science complète pour arriver à ruiner le peuple chrétien […] Le crucifix est un objet d’horreur aux juifs […] Les juifs assouvissent leur haine vigoureuse contre l’Église […] ils déchristianisent et pillent le pays [18].

– Il suffit de feuilleter les pages de ce livre comme on parcourrait le journal lui-même, pour voir s’écouler le fleuve purulent des tares morales et religieuses que l'on prête aux juifs.

[Le juif] repousse le don du Christ […] [Les juifs] renient l’Évangile, et par là retardent la libération du genre humain.

– Ils inspirent le mépris et l’horreur…

Le nom de juifs soulève au fond des cœurs une horreur instinctive […] [Ils inspirent] le mépris et le dégoût […] le baptisé, qui ne doit point persécuter le juif, doit éprouver et éprouve, au fond, un sentiment de répulsion pour le peuple déicide.

– Ils sont maudits…

Il a été dit que la malédiction resterait toujours sur ce peuple… [Le judaïsme est une] religion maudite […] Le peuple juif est déchu depuis le jour du déicide et de la malédiction […] On doit certes beaucoup de charité aux juifs, et les papes en ont donné l’exemple, mais les admettre dans la société chrétienne, c’est déclarer que le déicide dont ils portent la malédiction perpétuelle ne touche plus notre génération […] Oui, ils sont maudits si nous sommes chrétiens. Dès lors ne doivent-ils point au moins participer à l’horreur que cause dans la nature le serpent maudit ? On chante la colombe, on n’a jamais de poésie pour un nid de reptiles, fussent-ils innocents. Tous les serpents qui rampent, cependant, ne sont pas venimeux, mais à tous on applique invinciblement la malédiction […] On sera obligé de reconnaître qu’aucune société ne peut vivre avec cet élément destructeur : les maudits [19].

– Pire : ils adorent le diable et fomentent des complots :

À partir de ce moment, le peuple déicide, se prosternant devant le Talmud et la Kabbale, rendit un culte officiel, bien que secret, à celui que Jésus appelle « le Prince de ce monde » […] Dès lors, les juifs se constituèrent en société secrète gouvernée par un chef occulte, société des Fils de la Veuve. La Veuve, c’est Jérusalem privée de son Temple. Les Fils de la Veuve, ce sont les juifs dispersés dans le monde, mais se reconnaissant aux signes kabbalistiques et volant, dès le premier appel, au secours les uns des autres. Le but de cette société est de détruire le royaume de Jésus-Christ [20].

La Croix prend son mal où elle peut. Les rédacteurs ratissent large – tout fait ventre, et entre autres, les bonnes vieilles accusations de crimes rituels et de profanations d’hosties. Et si l’on n’en parle guère, c’est parce que « l’or juif » achète le silence de la presse [21]. Suivons Sorlin :

La croyance au « meurtre rituel » est constante dans les publications de la Bonne Presse […] La publication d’ouvrages « scientifiques » sur le sujet confirme [les rédacteurs] dans leur sentiment; mais surtout le fait que l’Église ait « mis sur ses autels l’une des victimes du fanatisme juif » leur apparaît comme la preuve absolue ; l’Église a parlé, aucun doute ne subsiste […] de 1875 à 1899, la Bonne Presse décèle une vingtaine de crimes israélites ; elle note que la majorité des journaux n’en ont pas parlé : la conspiration du silence, entretenue par l’or juif, s’est faite autour de ces horreurs ; La Croix se sent tenue d’insister et de ne négliger aucun indice; plus les juifs lui opposent de démentis, plus elle se montre affirmative.

– L’auteur pointe du doigt le malin plaisir que prennent les rédacteurs à détecter et décrire ce qu’ils affirment être les « vices» et « tares » propres à la race juive :

À partir de 1890, le journal insiste sur les défauts des Israélites, dénonce leur caractère odieux, oppose la « race chrétienne » à la « race judaïque » pétrie de vices. Les Assomptionnistes attachent une énorme importance aux malformations physiques; ils sont ravis quand ils peuvent montrer, dans une famille juive, une accumulation de tares héréditaires […] Aux yeux du père Bailly [rédacteur en chef de La Croix], l’adversaire des juifs est […] « la race franque »; cette curieuse ethnie est décrite en des termes qui rappellent le portrait de l’Aryen dessiné par Drumont : le « Franc » loyal est l’antithèse du juif sournois [22].

Et Sorlin de citer La Croix :

Les juifs restent une race distincte et maudite ; nul ne leur conteste leur génie mercantile ; il faut leur reconnaître aussi leur esprit de ruse, leur absence de conscience, leur haine des chrétiens.

Concernant l’aspect physique des juifs, tel que se l’imaginent les religieux Assomptionnistes, l’auteur écrit encore :

[…] Les dessins de La Croix ou du Pèlerin visent à représenter un type juif déplaisant : le juif est trop gros, vieilli avant l’âge, il offre une silhouette anormale. Le désir d’accentuer les côtés ridicules est spécialement visible à propos des enfants ; les Assomptionnistes, d’ordinaire attendris par l’enfance, se montrent impitoyables pour les petits juifs, gamins malingres, sournois et difformes. Le juif est facile à reconnaître par son allure; il parle avec un accent tudesque dont La Croix s’amuse beaucoup.

En continuant de feuilleter, on découvre ce portrait au vitriol d’un juif, tracé par l’abbé Loutil, l’un des principaux collaborateurs du journal :

Des yeux délavés sur une peau jaune où, par-ci par-là, poussent quelques poils de barbe sale; on dirait une croûte de gruyère qui a retenu les effilochures de la serviette. Un binocle barre, d’une grosse ligne d’or, un nez juif. Sur la tête, plus un cheveu, le genou absolu.

– Aucune ignominie n’est épargnée au peuple juif. Mais, qu’on se rassure : l’espoir est permis, car des Pères l’ont affirmé avec assurance : les israélites se convertiront, non sans avoir, auparavant, « établi le règne de l’Antichrist sur la terre » :

[Le peuple juif] est le peuple Antéchrist ou l’Antéchrist permanent […] Les juifs proclameront un jour un faux Christ qu’ils reconnaîtront après avoir repoussé le vrai Christ, et celui-là sera l’Antéchrist, qui dominera le monde et régnera à Jérusalem […] Lors de sa venue, ils seront assez forts pour lui donner puissance sur la terre entière […] Voilà le plan écrit par le Saint-Esprit, il y a dix-neuf siècles […] Le peuple de Dieu fut conservé autrefois […] afin que, par lui, la terre entière fût préparée au Christ, le peuple déicide sera à son tour conservé au milieu des nations afin de préparer le règne de l’Antéchrist […] Nous n’avons pas le droit d’ignorer aujourd’hui que le juif a la mission de faire le règne de cet Antéchrist […] Le peuple déicide, qui s’est séparé des bons anges, est conservé providentiellement pour donner cet Antéchrist, l’immense malheur du monde. Ensuite, le juif se convertira. La nation de l’Antéchrist est la menace suspendue sur le monde, comme le peuple du Christ est l’espérance de la terre [23].

Qu’on ne s’étonne pas de ces perspectives eschatologiques, voire apocalyptiques. Elles sont la resucée d’anciennes croyances religieuses populaires qui ont fleuri dans une chrétienté médiévale hantée par la peur du péché et du diable, que des personnes frustes et exaltées tentaient de conjurer par un piétisme aussi ardent qu’ignare, nourri de pseudo-prophéties et de contes. Elles subsistent encore de nos jours, hélas. Même le grand Newman (1801-1890) a cru aux légendes prédisant l’adhésion du peuple juif à l’Antichrist à la fin des temps. C’est dans un de ses commentaires des écrits des Pères des premiers siècles de l’Église, dont il était un grand connaisseur, que se révèle un tout autre homme que celui dont la rigueur intellectuelle et la science nous ont valu des vues théologiques novatrices, devenues classiques [24]. Pour justifier sa conviction du rôle eschatologique néfaste des Juifs, Newman s’appuie d’abord sur une interprétation ancienne de Jn 5, 43 (« …je viens au nom de mon Père et vous ne m’accueillez pas ; qu’un autre vienne en son propre nom, celui-là, vous l’accueillerez »). Ce qu’il commente ainsi :

C’est ce que [les Pères] ont considéré comme une allusion prophétique à l’Antichrist (que les Juifs devaient prendre à tort pour le Christ) : qu’il viendrait en son propre nom [25].

Et il poursuit :

Notre Seigneur avait prédit que beaucoup viendraient en son nom, disant : c’est moi le Christ (Mt 24, 5). Ce fut l’arrêt de la justice divine contre les juifs et contre tous les incroyants d’une manière ou d’une autre, qu’ayant rejeté le vrai Christ ils en viennent à s’associer à un faux. […] Étant donné que l’Antichrist se prétendrait le Messie, il était admis par tradition qu’il serait de race juive et observerait les rites juifs [26].

Et Newman de citer Hippolyte de Rome (seconde moitié du IIIe siècle) :

Ce qui a été montré n’est rien d’autre que l’Antichrist qui, réveillé, relèvera lui-même aussi la royauté des Juifs [27].

Et de commenter, toujours sur la base des spéculations d’Hippolyte :

Il semble donc, d’après le témoignage de l’Église primitive, que l’Antichrist sera un blasphémateur notoire, s’opposant à tout culte existant, vrai ou faux, qu’il sera un persécuteur, le protecteur des juifs et le restaurateur de leur culte, […] qu’il greffera son judaïsme et son nouveau culte […] sur l’ancien ordo de César Auguste [...] [28].


La Civiltà Cattolica et la « question juive »

Il est impossible de donner même un aperçu du caractère abject de nombre de considérations et de jugements de valeur concernant les juifs, qui abondent au fil de dizaines d’articles consacrés à la « question juive », entre 1890 et 1937, par cette très influente revue des pères jésuites de Rome, considérée comme l’organe « officieusement officiel » de la Secrétairerie d’État du Vatican. Le malaise s’accroît encore davantage lorsqu’on découvre que les auteurs de référence des rédacteurs de cette revue sont les écrivains les plus antisémites de la fin du XIXe et du début du XXe siècle : Léon de Poncins, Gougenot des Mousseaux, et surtout celui qui fut si justement dénommé « le pape de l’antisémitisme » : Édouard Drumont [29]. D’après deux auteurs déjà cités [30], Le rédacteur anonyme de l’article intitulé « La question juive », paru dans la Civiltà Cattolica, vol. IV, quad. 2071, du 25 septembre 1936, « épousait le point de vue d’un essayiste français antisémite, Léon de Poncins » :

Lidéal judaïque suprême tend à transformer le monde en une société anonyme unique par actions égales; la terre entière doit devenir le capital de cette société, laquelle doit faire fructifier le travail de toutes les créatures; puis, Israël, aidé dès le départ par quelques fantoches, doit fournir le Conseil dictatorial d’administration de cette société […] [31].

J’emprunte encore aux auteurs précités cet écho d’une polémique de l’année 1938, que je résume ici brièvement. Un des anciens rédacteurs de la Civiltà Cattolica avait publié dans cette revue, en 1890, un article de facture si antisémite, que le journal fasciste, Il Regime fascista, du 30 août 1938, ironisait à son propos en ces termes :

Nous confessons que, dans le plan comme dans l’exécution, le fascisme est très inférieur à la rigueur de la Civiltà Cattolica […] les États et les sociétés modernes, y compris les nations les plus saines et les plus courageuses d’Europe, l’Italie et l’Allemagne, ont encore beaucoup à apprendre des pères de la Compagnie de Jésus [32].

Dans l’article précité, en réaction aux manipulations que le journaliste fasciste avait faites des articles de l’auteur anonyme de 1890 [33], pour les retourner contre les récentes déclarations de Pie XI sur le racisme, le P. Rosa argumente avec subtilité, tout en citant abondamment son prédécesseur :

« Si les juifs se trouvent sur notre sol, ce n’est pas innocemment, mais pour nous l’enlever, à nous autres chrétiens, ou pour comploter contre notre foi », puisque finalement, « il s’agit d’un ennemi dont le but est de s’approprier notre terre et de nous priver du ciel ». Mais semblable remède [l’expulsion par application des lois raciales] ne serait pas possible d’une façon généralisée […] « il contreviendrait, au contraire, au dessein de Dieu » qui exige la conversion d’Israël, bien que dispersé, en tant qu’« argument concret de la vérité du christianisme […]. Notre prédécesseur du siècle passé croit donc que la complète égalité civile accordée par le libéralisme aux juifs, qui les lia ainsi aux francs-maçons, non seulement ne leur est pas due […] mais « est même pernicieuse, aussi bien pour les juifs que pour les chrétiens ». Il est donc d’avis que, « tôt ou tard, par l’amour ou par la force, on devra refaire ce qu’on a défait depuis cent ans dans les anciens systèmes juridiques par amour d’une prétendue liberté nouvelle ou d’un faux progrès […] ». Or, le bien-fondé de cette prévision se trouve sous nos yeux. Car aujourd’hui même, « la toute-puissance à laquelle le droit révolutionnaire les avait élevés est en train de creuser sous leurs pieds un abîme dont la profondeur est comparable au sommet qu’ils avaient atteint ». On doit constater combien ce qui était dénoncé en 1890 correspond à la réalité et s’est confirmé en un demi-siècle d’expérience, à savoir que « l’égalité que les sectateurs antichrétiens ont accordée aux juifs, partout où le gouvernement des peuples a été usurpé, a eu pour effet d’associer le judaïsme et la franc-maçonnerie dans la persécution de l’Église catholique et d’élever la race juive au-dessus des chrétiens, aussi bien dans la puissance occulte que dans l’opulence manifeste » [34].

En conclusion, pour mieux comprendre comment des gens d’Église, qui n’étaient nullement antisémites, au sens que l’on donne, de nos jours, à cette épithète, pouvaient tenir des propos qui sont perçus comme tels désormais, on fera bien de lire attentivement et de méditer ce passage du livre de Passelecq et Suchecky :

Force est de constater à notre tour que, au-delà des questions de forme, ces différents articles [de la Civiltà Cattolica] sont en communion d’esprit avec cet antisémitisme « politico-étatique » dont parlait Gustav Gundlach, en 1930, « permis du moment qu’il combat, avec des moyens moraux et légaux, une influence réellement néfaste de la partie juive du peuple dans les domaines de l’économie, de la politique, du théâtre, du cinéma, de la presse, de la science et de l’art ». Et c’est probablement en vertu d’une distinction similaire à celle qu’établissait Gundlach [35] entre cet antisémitisme « permis » et l’antisémitisme racial réprouvé par la doctrine chrétienne, que la Civiltà Cattolica pouvait simultanément tenir de tels propos sur la « question juive » et dénoncer le racisme nazi, puis fasciste [36].


[1] Cf. G. Passelecq et B. Suchecky, L’encyclique cachée de Pie XI, op. cit., p. 166-193.

[2] Par contre, on consultera avec profit l’excellent ouvrage (hélas, quasiment introuvable) consacré à l’antisémitisme du Journal La Croix, à la fin du XIXe siècle : Pierre Sorlin, « La Croix » et les juifs (1880-1899). Contribution à l’histoire de l’antisémitisme contemporain, Grasset, Paris, 1967.

[3] Giovanni Miccoli, « Un nouveau protagoniste du complot antichrétien à la fin du XIXe siècle », in Annette Becker, Danielle Delmaire, Frédéric Gugelot (éd.), Juifs et Chrétiens entre ignorance, hostilité et rapprochement (1898-1998), Actes du Colloque des 18 et 19 novembre 1998, à Lille, Université Charles-de-Gaulle – Lille 3, 2002, p. 21.

[4] Miccoli, « Un nouveau protagoniste... », op. cit., note 28, p. 21, fait référence à Discorsi del Sommo pontefice Pio IX pronunziati in Vaticano ai fedeli di Roma e dell’orbe dal principio della sua prigionia fino al presente, per la prima volta raccolti e pubblicati dal Padre don Pasquale de Franciscis di Pii Operai, vol I-IV, Roma, 1874-1878. Le Prof. Miccoli fait remarquer que ces textes « furent revus personnellement par le pape ».

[5] La violence de ces invectives s’explique (mais ne se justifie pas) par la mentalité obsidionale de l’Église d’alors, en général, et de Pie IX, en particulier.

[6] In  Juifs  et  Chrétiens  entre  ignorance, hostilité et rapprochement, op. cit., p. 21 et note 27.

[7] Cf. Lettera agli Israeliti dispersi sulla condotta dei loro correligionari a Roma durante la prigionia di Pio IX al Vaticano, scritta dagli abbati Léman, israeliti converti al cattolicismo, Lione 15 agosto, Roma, 1873.

[8] Ibid., note 29 : « Cf. R. Ballerini, “I peccati d’Europa”, dans La Civiltà Cattolica, 27, 1876, vol III, p. 388 sq.».

[9] Ibid., p. 22, note 30 : «Cf. Pio IX, Discorsi, op. cit., respectivement III, p. 146, 203, et 77 : I, p. 291 ; II, p. 89 ; IV, p. 354 et 116 [...]»).

[10] Pinchas E. Lapide, Rome et les juifs, Seuil, Paris, 1967, p. 124, qui cite les carnets de Herzl. Voir aussi Amos Elon, La rivolta degli ebrei [la révolte des Juifs], Milan, 1967, p. 471-472.

[11] G. Passelecq et B. Suchecky, L’encyclique cachée de Pie XI, op. cit., p. 153.

[12] Ibid., p. 286 et 289. Les auteurs rapportent, à ce sujet (Ibid., p. 56), l’exclamation du jésuite Johannes H. Nota, dans son article, « Édith Stein und der Entwurf für eine Enzyklika gegen Rassismus und Antisemitismus » [Édith Stein et le projet d’une encyclique contre le racisme et l’antisémitisme], Freiburger Rundbrief, 1975, p. 38 : « Quand on replace ces phrases dans le contexte de la législation raciste adoptée en Allemagne à cette époque, on peut dire aujourd’hui : Dieu soit béni de ce que ce projet ne soit resté qu’un projet ! ».

[13] P. Sorlin, « La Croix » et les juifs », op. cit.

[14] Ibid., p. 222-224.

[15] Ibid., p. 132 à 137.

[16] Ibid., p. 133, Sorlin cite l’article du P. Bailly, intitulé « Ça tremble », paru le 12 janvier 1893 dans La Croix.

[17] Ibid., p. 132, 134.

[18] Ibid., p. 134.

[19] Ibid., p. 136, 137.

[20] Ibid., p. 138.

[21] Ibid., p. 142, 143.

[22] Ibid., p. 162-163.

[23] P. Sorlin, La Croix et les juifs, op.cit., p. 150-152.

[24] Je cite d'après J. H. Newman, L’Antichrist, Ad Solem, Genève, 1995). Voir également M. Macina, « Selon plusieurs Pères anciens, les juifs croiront et adhéreront à l’Antichrist ». Sur l’Antichrist, en général, on consultera avec profit, entre autres ouvrages : Bernard McGinn, Antichrist, Two Thousand Years of the Human Fascination with Evil [Antichrist, deux mille ans de fascination humaine pour le mal], HarperCollins Publishers, New York, 1994 ; et Cristian Badilita, Métamorphoses de l’Antichrist chez les Pères de l’Église, éditions Beauchesne, Paris, 2005, etc.

[25] L’Antichrist, p. 55, les italiques sont de Newman.

[26] L’Antichrist, p. 56-57.

[27] L’Antichrist, p. 59, et note b).

[28] L’Antichrist, p. 70-71.

[29] Auteur de l’un des plus grands best-sellers de l’époque – La France juive – qui connut au moins une soixantaine d’éditions. Sur ce personnage et son influence, voir M. Winock, Edouard Drumont et Cie : antisémitisme et fascisme en France, Seuil, Paris, 1982

[30] Passelecq et B. Suchecky, L’encyclique cachée de Pie XI, op. cit., p. 167 et note 51.

[31] Passage extrait de Léon de Poncins, La Mystérieuse Internationale juive, Beauchesne, Paris, 1936, p. 207-211. Cité par G. Passelecq et B. Suchecky, Ibid., p. 167.

[32] Cité par G. Passelecq et B. Suchecky, L’encyclique cachée, p. 173, et cf. n. 173.

[33] Les auteurs de l’ouvrage susmentionné (Ibid., p. 174) font remarquer que la riposte du P. Rosa (sous le titre « La question juive et la Civiltà cattolica », dans le numéro du 22 septembre 1938), à cette manipulation fasciste d’une série d’articles, alors vieux de près d’un demi-siècle, intervenait « trois semaines après la promulgation du premier décret-loi antisémite en Italie (expulsion des juifs étrangers), deux semaines après la célèbre déclaration de Pie XI selon laquelle "l’antisémitisme est inadmissible [...]", et au moment même – à un ou deux jours près – où John La Farge [l’un des auteurs du projet d’encyclique sur le racisme et l’antisémitisme] remettait à Rome les projets d’Humani Generis Unitas [titre de la dite encyclique qui ne vit jamais le jour]. »

[34] Ibid., p. 175-177.

[35] Sur ce religieux – l’un des trois pères jésuites attelés à la rédaction du projet de l’Encyclique Humani Generis Unitas – on trouvera quelques éléments biographiques chez G. Passelecq et B. Suchecky, op. cit., p. 87 et sq. Voir aussi la note 4, p. 88.

[36] Ibid., p. 178.

Selon plusieurs Pères anciens

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Date de dernière mise à jour : 14/05/2014