1. La polémique antijudaïque, des origines à l’aube du XXe siècle

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Un examen, même rapide, des sources chrétiennes, révèle la permanence, au fil des siècles, d’une polémique chrétienne antijuive. Cet antijudaïsme se situe essentiellement au niveau théologique, même s’il a pu prendre, à certaines époques, des formes sociologiques aberrantes, qui se traduisirent, ici ou là, par des mesures de discrimination et de coercition religieuse, voire des expulsions et des persécutions. L’histoire, souvent navrante, de ces conflits et de leurs conséquences dramatiques sur les conditions d’existence des communautés juives en chrétienté, est amplement documentée [1] ; il n’est donc pas question d’y revenir dans cette étude, ni même de tenter d’en faire la synthèse.

En revanche, j’examinerai succinctement l’antijudaïsme des Pères de l’Église et des écrivains ecclésiastiques. S’agissant des premiers, il est important d’avoir en mémoire le fait que leur enseignement, qui a largement contribué à édifier et à marquer la foi et la mentalité chrétiennes, fut, jusqu’à il y a peu, considéré dans l’Église comme aussi normatif que la Tradition apostolique. Or, force est de le reconnaître, l’enseignement des Pères de l’Église fut, presque unanimement et parfois violemment, hostile aux juifs.

Fadiey Lovsky a réuni dans un petit volume un nombre imposant de textes que l’on qualifierait aujourd’hui d’antisémites [2], et dont certains ne peuvent être lus sans malaise. L’objection la plus fréquemment émise, face à ces faits irréfutables, est que le judaïsme était extrêmement missionnaire, et exerçait une véritable fascination sur les chrétiens par ses cérémonies mystérieuses, provoquant les réactions agressives des responsables religieux. On argue encore que nombre de juifs causaient beaucoup de tort à l’Église, se livraient même à des voies de faits, ou se répandaient en blasphèmes et injures à l’encontre des mystères de la foi chrétienne et de ses ministres [3]. Mais ces allégations – rarement vérifiables, même s’il est plausible que certaines soient fondées – ne justifient pas la reprise, inlassable et multiséculaire, des propos insupportables qui seront cités plus loin.

Des centaines d’ouvrages savants et de vulgarisation ont paru sur le sujet au cours du XXe siècle [4]. La tendance de certains chercheurs actuels est de « revisiter » les écrits chrétiens primitifs, y compris le Nouveau Testament, et de resituer les nombreux passages antijuifs qu’ils contiennent dans le contexte de la contestation religieuse entre frères ennemis, non sans reprendre à leur compte parfois, inconsciemment, le même substrat polémique [5]. L’une des tâches les plus urgentes de la théologie est de désacraliser cet antijudaïsme, en montrant qu’il ne s’agit pas d’une doctrine inscrite dans le « dépôt de la foi » et impliquant, ipso facto, un rejet et une condamnation des croyances et des traditions juives, considérées comme contraires au dessein de Dieu.

Je ne ferai pas ici le catalogue des vicissitudes des juifs, des premiers siècles du christianisme jusqu’à leur émancipation, suite à la Révolution française, à la fin du XVIIIe siècle. Je rappelle seulement que, tout au long du Moyen-Âge, les Juifs ont souvent eu à souffrir de la société chrétienne, du fait des violences de Croisés en route pour la Terre Sainte, des autodafés de volumes du Talmud, des expulsions pour des motifs divers, des accusations de crimes rituels, des vexations de toutes sortes (dont le port de vêtements et de signes distinctifs), du confinement dans des ghettos, etc.). Sans oublier les expulsions, dont la plus massive et la plus cruelle fut celle qui chassa pour des siècles les juifs d’Espagne par la volonté d’Isabelle la Catholique, en 1492.

Faute d’être en mesure d’apporter toutes les nuances que nécessiteraient les considérations qui vont suivre, je dirai, pour faire simple, que les juifs furent souvent victimes de la foi fruste de membres du clergé, de religieux et de fidèles, hantée de peurs irrationnelles, d’obsession du diable et de superstitions. Ils eurent aussi à souffrir des tracasseries de clercs convertisseurs ou fanatiques, et surtout de l’Inquisition, confiée par l’Église à l’ordre des Dominicains. S’appuyant sur le « bras séculier », cette confrérie austère exerça une répression impitoyable de l’hérésie et de l’apostasie, y compris de ce que l’on considérait comme tel chez les juifs convertis soupçonnés de revenir secrètement aux pratiques de leur religion antérieure.

À l’inverse, sauf exceptions et contrairement à une opinion largement répandue, la papauté, ainsi que la grande majorité des évêques et des souverains chrétiens firent preuve d’une attitude tolérante, voire bienveillante, envers les juifs [6]. Fort heureusement pour la nation juive, les vexations n’étaient pas continuelles. Il y eut de longues périodes de paix et de prospérité, voire des « âges d’or ». Parfois même, certains dignitaires israélites accédaient à des postes enviés.

Il n’empêche que l’histoire du peuple juif est jalonnée de massacres, d’autodafés, de tentatives de conversions forcées, de vexations de toutes sortes et de calomnies ignominieuses, en l’espèce surtout d’accusations de crimes rituels, de profanations d’hosties, d’empoisonnements de puits, etc.

Mais il y eut plus grave : « l’enseignement du mépris ». L’expression a été créée par Jules Isaac [7]. Elle connote le travail de sape de la répétition multiséculaire inlassable d’accusations antijuives, souvent à caractère religieux. Lorsque, pendant des siècles, tout le monde ou presque s’accorde à décrier un groupe humain, au point qu’il devienne le paradigme universel de la répulsion, la réaction de l’individu moyen est d’éprouver un recul, voire une horreur instinctifs à la seule évocation du nom de ces misérables.

Le résultat, dévastateur et maléfique, de cet « enseignement du mépris », fut une dépréciation chrétienne systématique des juifs, de leur foi et de leurs coutumes. En outre, le refus farouche opposé par eux à toute tentative de conversion au christianisme ancra les chrétiens dans une attitude de ressentiment permanent [8], et fut à l’origine de l’élaboration d’un catalogue sans fin d’accusations et de reproches, dont certains ont persisté au moins jusqu’au concile Vatican II, et dont on peut encore trouver des traces dans des ouvrages contemporains de théologie, d’exégèse et de spiritualité. C’est de ce « contentieux théologique », non encore apuré, que je traiterai, ci-après.


Juifs déicides, maudits, damnés, etc.

Les principaux chefs d’accusation religieuse qui ont pesé sur le peuple juif durant des siècles sont les suivants : déicide, reniement, malédiction, rejet (avec pour conséquence la dépossession de l’élection, réputée dévolue désormais aux chrétiens), perfidie. On en lira, ci-après, plusieurs illustrations.


L’accusation de « déicide »

Le premier à l’avoir émise semble être Méliton de Sardes, écrivain ecclésiastique (peut-être évêque) du IIe s. Dans une homélie prononcée un Vendredi Saint, en Asie mineure, il s’écrie :

Qu’as-tu fait, Israël ? Tu as tué ton Seigneur, au cours de la grande fête. Écoutez, ô vous, les descendants des nations, et voyez. Le Souverain est outragé. Dieu est assassiné… par la main d’Israël [9] !

Même conception chez Eusèbe de Césarée (IVe siècle) :

Il est regrettable d’entendre [les juifs] se vanter que, sans eux, les chrétiens ne sauraient observer leurs Pâques. D’ailleurs, depuis leur déicide, ils sont aveuglés et ne peuvent servir de guides à qui que ce soit [10].

L’évêque d’Antioche, Jean Chrysostome (IVe s.), dit la même chose, sans employer explicitement le terme « déicide », mais en imputant à l’acte stigmatisé un caractère définitif :

Du jour où vous avez fait périr le Fils de Dieu, votre maître, votre crime a été irrémissible [11].

Même épithète dans la 9e Ode des Complies du Grand Lundi de la liturgie byzantine, œuvre d’André de Crète :

Prépare tes prêtres, Judée ; prépare tes mains au déicide […] Ô Judée, le Maître a changé tes fêtes en jours de deuil, selon la prophétie, car tu es devenue déicide [12].

Au fil des siècles, le thème sera repris inlassablement, au point qu’à l’époque du concile Vatican II (1962-1965), il faisait encore figure d’article de foi pour beaucoup de chrétiens et pour certains membres de la hiérarchie.

Force est de reconnaître que, même si la caducité de cette accusation peut être déduite de la lecture de certains commentaires autorisés de la Déclaration conciliaire Nostra Ætate (§ 4) [13], et se lit expressément dans certains documents d’application, postérieurs au Concile, la répudiation explicite de la thèse du déicide ne figure pas dans la version finale du texte officiel sur les juifs, voté le 28 octobre 1965 par les Pères conciliaires.


Le « reniement » juif

Le verbe sous-jacent à ce terme, tant en hébreu qu’en grec, signifie, selon le contexte, « renier » (Jos 24, 27; Mt 10, 33), ou « nier » (Gn 18, 15; Jn 1, 20). Dans les Évangiles, ce qu’on appelle le « reniement » de Pierre est en fait une « dénégation » (cf. Mt 26, 70-72 et parallèles) : Pierre, malgré l’évidence, « nie connaître » Jésus.

En revanche, en taxant de « reniement » l’incroyance juive, les chrétiens ont fait rétrospectivement un procès d’intention aux juifs qui ne croyaient pas en Jésus. En effet, le choix de ce verbe implique, soit que les juifs « ont nié le connaître » – ce qui n’a pas de sens –, soit qu’ils l’ont renié, après avoir cru en lui, ce qui, à l’évidence, ne fut pas le cas.

Cette affirmation d’un prétendu « reniement » juif n’a jamais été expressément rétractée par l’Église.


La « malédiction », l’« auto-malédiction », et leurs corollaires : l’errance, le châtiment sans fin et la marque de Caïn

Omniprésente et amplement documentée dans la tradition chrétienne ancienne et moderne (jusqu’au concile Vatican II, qui la désavouera explicitement), cette prétendue malédiction a son origine dans l’application, faite aux juifs de tous les temps, de la mystérieuse sentence de stérilité prononcée par Jésus contre un figuier sur lequel, contrairement à son attente, il ne trouva pas de fruits (cf. Mc 11, 14 s., et surtout v. 21). On en trouve la trace dans la 9e Ode des Complies du Grand Lundi de la liturgie byzantine, déjà citée :

Étrangère aux impies est la justice, et inconnue aux infidèles est la connaissance de Dieu. Les juifs ont rejeté ces choses par infidélité ; c’est pourquoi ils seront les seuls à récolter, comme le figuier, la malédiction. Il eut faim du salut des hommes, le Christ qui est le chef de la vie, ô Judée; s’étant approché, comme du figuier, de la synagogue toute ornée des feuilles de la Loi, lorsqu’il la vit, il la maudit [14].

Relatant une traversée à bord d’un navire dont le capitaine était juif, Synésios de Cyrène (début du IVe s.), qui fut plus tard évêque, non content de faire allusion à la malédiction juive, y ajoute l’incitation à la haine en accusant les juifs d’être les agresseurs meurtriers des Grecs :

Des douze matelots qu’il y avait en tout, plus de la moitié, et le capitaine, étaient juifs, peuple maudit qui croit faire œuvre pie lorsqu’il cause la mort du plus grand nombre de Grecs [15].

Vers la fin du IVe siècle, chez Hilaire de Poitiers, l’accusation s’élargit jusqu’à voir dans le peuple juif un avatar de Caïn lui-même :

 […] le Seigneur a dit : « Voici que je vous envoie des prophètes, des sages et des scribes : vous tuerez les uns dans vos synagogues, vous persécuterez les autres, de ville en ville, afin que retombe sur vous tout le sang innocent qui a été répandu sur la terre, depuis le sang d’Abel le juste jusqu’au sang de Zacharie… » [cf. Mt 23, 35]. Le sang d’Abel ainsi est réclamé à celui qui, d’après ce qui avait été préfiguré en Caïn, a persécuté les justes et a été maudit par la terre qui, ouvrant sa bouche, a recueilli le sang de son frère. Dans le corps du Christ, en effet, en qui sont les Apôtres et l’Église, c’est le sang de tous les justes que leur race et leur postérité tout entière ont pris sur elles, selon leurs propres cris : « Que son sang soit sur nous et sur nos enfants ! [cf. Mt 27, 25] » [16]

Il est probable que de tels textes aient été à l’origine du mythe du « juif errant ». Ce dernier apparaît, vers 400, en Espagne :

Le juif erre çà et là, vagabond, sans cesse ballotté dans de nouveaux exils, depuis que, déraciné de sa patrie, il expie par son supplice le meurtre qu’il a commis, [et] [...] subit le châtiment de son forfait, car le sang du Christ, qu’il a renié, a rejailli sur lui [17].


Les juifs damnés

Fulgence de Ruspe (468 à 533) écrit :

Tiens fermement et sans la moindre hésitation que non seulement tous les païens, mais tous les juifs, tous les hérétiques et les schismatiques qui meurent en dehors de l’Église catholique, iront au feu éternel qui a été préparé pour le diable et ses anges [18].


« Le sang retombe ». Automalédiction juive

Le motif du sang qui retombe sur les meurtriers s’aggrave de celui de l’« automalédiction ». Témoin, cette diatribe de saint Jérôme (IVe s.) :

Cette malédiction demeure jusqu’à ce jour sur les juifs et le sang du Seigneur n’est pas ôté d’eux. C’est pourquoi il est dit en Isaïe : « Si vous levez les mains vers moi, je ne vous exaucerai pas. Car vos mains sont pleines de sang » (Is 1, 15). Voilà l’excellent héritage que les juifs laissent à leurs fils, en prononçant cette parole : « Que son sang soit sur nous et sur nos enfants » [cf. Mt 27, 25] [19].

Même tonalité chez saint Jean Chrysostome (IVe s.) :

Énorme est, sans aucun doute, la gravité d’un crime qui ne s’efface pas, ni ne s’oublie, ni ne disparaît au cours des siècles. Tel est le crime de l’effusion du sang de Jésus-Christ, qui macule encore les coupables [...]. Quelle épée, quelle hache ne rouille ou ne se consume avec le temps ? Seule la hache du péché ne cède pas au temps, ni ne craint d’être consumée par lui [20].

Et chez saint Maxime (v. 580-662) :

Avec quelle impiété cruelle et inhumaine les juifs tuent non seulement les enfants présents, mais aussi ceux qui sont encore à naître ! Combien cruelle et inhumaine est cette main qui jette le sang du Christ sur ses propres enfants non encore nés, en sorte qu’ils sont condamnés avant même de voir le jour ! Telle est la peine que les juifs laissèrent en héritage à leurs enfants [21].

Cette thématique sera inlassablement utilisée, au fil des âges, dans quantité d’ouvrages de théologie et de spiritualité, et elle faisait tellement partie de l’inconscient collectif chrétien qu’on ne doit pas s’étonner d’en retrouver deux expressions particulièrement odieuses, dans leur impudeur et leur inhumanité. Elle s’exprime, entre autres, aux XVIe et XVIIe siècles, dans le Commentaire du jésuite Cornelius a Lapide (1567-1637), qui met dans la bouche des juifs ces propos :

Que la faute, tout comme la vengeance du sang de Jésus que tu crains, ô Pilate, soit transférée de toi sur nous et sur nos fils, afin que, si faute il y a, nous l’expiions nous et nos descendants, dans le jugement du Dieu vengeur. Pour notre part, nous ne reconnaissons aucune faute dans cette affaire, aussi ne craignons-nous aucune vengeance, et la prenons-nous [cette affaire] à notre propre compte, sans crainte aucune [22].

Et le jésuite de poursuivre :

C’est ainsi que, devenus aveugles et enragés, ils se mirent eux-mêmes et leurs propres enfants sous l’empire de la vengeance divine. Vengeance qui a pesé sur eux jusqu’à nos jours, durant mille six cents ans. En sorte que, depuis la destruction du peuple et de la ville de Jérusalem, ils vont errants par le monde, sans ville, sans Temple, sans sacrifice, sans sacerdoce, sans Roi, partout serviteurs des princes et de tout le monde.

Commentaire du bénédictin Augustin Calmet (1672-1757) :

L’effet de cette horrible sentence que les juifs ont prononcée contre eux-mêmes, est encore aujourd’hui sensible, et le sera jusqu’à la consommation des siècles sur toute la nation des Hébreux. Le crime de ceux-ci est sans doute beaucoup plus grand que celui de Pilate [23].

Les biblistes et théologiens des XIXe et XXe siècles ne le cèdent en rien à leurs prédécesseurs. Voici d’abord les éructations de Mgr Jouin, un prélat français des années 1920, raciste et antisémite, obsédé par la théorie d’un complot juif mondial et par la franc-maçonnerie :

 […] à défaut même de sa religion perdue, de sa nationalité disparue, de sa race déchue, il y a au plus profond de lui-même une telle formation atavique, qu’aux heures décisives, il lui monte du cœur au cerveau tous les enivrements des espoirs éternels de ses pères, incessamment en marche à la conquête du monde, et toutes les haines ancestrales qui, durant vingt siècles, répètent la clameur du Calvaire : « Que son sang soit sur nous et sur nos enfants. » Le juif est toujours juif, sa pensée est talmudique, sa volonté despotique et son bras déicide. Tant qu’il ne s’agenouillera pas au pied de la Croix du Christ, il restera l’ennemi de l’humanité [24].

La seconde expression, contemporaine, de cette thématique du « sang qui retombe » figure dans un ouvrage de l’écrivain catholique Daniel-Rops, qui connut des centaines d’éditions. Circonstance aggravante, il obtint l’imprimatur en 1944, sous l’Occupation, même s’il ne parut qu’en 1945 :

Pilate […] s’écria : « Je suis innocent du sang de ce juste ; à vous d’en répondre ! » Et tout le peuple de hurler : « Que son sang soit sur nous et sur nos enfants! » Ce dernier vœu du peuple qu’il avait élu, Dieu, dans sa justice, l’a exaucé. Au long des siècles, sur toute la terre où s’est dispersée la race juive, le sang retombe et, éternellement, le cri de meurtre poussé au prétoire de Pilate couvre un cri de détresse mille fois répété. Le visage d’Israël persécuté remplit l’Histoire, mais il ne peut faire oublier cet autre visage sali de sang et de crachats, et dont la foule juive, elle, n’a pas eu pitié. Il n’appartenait pas à Israël, sans doute, de ne pas tuer son Dieu après l’avoir méconnu, et, comme le sang appelle mystérieusement le sang, il n’appartient peut-être pas davantage à la charité chrétienne de faire que l’horreur du pogrom ne compense, dans l’équilibre secret des volontés divines, l’insoutenable horreur de la crucifixion [25].

Et plus loin, l’auteur d’enfoncer le clou, si j’ose dire :

[…] Ne pouvant pas, en raison des interdictions portées par la puissance protectrice [!], exécuter Jésus, les juifs ont manœuvré avec l’obstination et la cautèle qu’on leur connaît en d’autres circonstances, pour que le Romain se chargeât d’appliquer leur sentence. « Pilate, a dit saint Augustin, participa à leur forfait, dans la mesure de ses actes, mais comparé à eux, on le trouve moins criminel. » […] Le poids terrible dont [la mort de Jésus] pèse sur le front d’Israël n’est pas de ceux qu’il appartient à l’homme de rejeter [26].

Au demeurant, Daniel-Rops n’avait rien inventé. Il était l’héritier d’une longue suite d’ouvrages modernes, évoqués par Jules Isaac dans son ouvrage classique rédigé vers la fin de la guerre [27].

Pour cet auteur protestant, la malédiction est irréversible :

Souhait horrible qui n’a été que trop exaucé. La malédiction qui pèse sur les juifs depuis tant de siècles n’est pas près de disparaître. Nous en avons fini avec l’intolérance religieuse […] Mais le juif porte un stigmate indélébile [28].

Pour cet autre, Israël sait que Jésus est le Messie, mais il choisit la damnation en refusant de croire :

Paroles terribles qui montrent jusqu’où peu[ven]t aller l’aveuglement et l’endurcissement d’Israël. Les païens agissent dans l’ignorance et l’inconscience. Israël sait que le Christ doit venir et, le voyant, il ne croit pas ; c’est pourquoi il se damne lui-même [29].

Pour un bénédictin, auteur d’ouvrages liturgiques aux fabuleux tirages, il n’y a pas de termes ni d’expressions trop violentes pour accréditer la thèse de la malédiction du sang :

Les voix qui chantaient Hosannah au fils de David, il y a quelques jours, ne font plus entendre que des hurlements féroces… Israël est comme le tigre ; la vue du sang irrite sa soif ; il n’est heureux qu’autant qu’il s’y baigne […] Et tout le peuple répond [à Pilate] par ce souhait épouvantable : « Que son sang soit sur nous et sur nos enfants. » Ce fut le moment où le signe du parricide vint s’empreindre sur le front du peuple ingrat et sacrilège, comme autrefois celui de Caïn ; dix-neuf siècles de servitude, de misère et de mépris ne l’ont pas effacé [30].

Pour ce théologien bibliste, fort lu en son temps, c’est le châtiment du déicide :

 [Le massacre des habitants de Jérusalem] fut un horrible spectacle, dans lequel il est difficile de ne pas voir le châtiment que la nation déicide avait appelé sur elle-même [31].

Pour cet autre encore, justes et pécheurs sont promis au même destin tragique, pour peu qu’ils soient juifs :

Les misérables restes d’Israël seront dispersés dans le vaste univers pour y porter, jusqu’à la fin des siècles, le poids de cette mystérieuse malédiction […] Innocents et coupables seront enveloppés dans la commune ruine. Israël […] recevra comme peuple le châtiment de ses crimes […] Tel est le sort qui attend cette race infidèle [32].

Un théologien catholique connu va plus loin : le sang du Christ lui-même est impuissant à procurer le salut aux juifs, il ne leur vaut que la vengeance :

La malédiction du sang répandu : les juifs, aveuglés par la passion, en appellent tout le poids sur eux et sur leurs enfants ; ils le sentiront, en effet. Et il y a, dans le sort de ce peuple, une leçon pour toute l’humanité… Ce sang, qui devait leur donner la vie, crie vengeance contre eux, plus haut que le sang d’Abel [33].

Et quand les littérateurs catholiques s’en mêlent, le mythe prend, chez l’un, le relais de la théologie antijudaïque :

Les Romains furent de simples exécuteurs matériels. Les juifs et les juifs seuls conçurent et voulurent le déicide […] Nos pères (dit « le grand rabbin de l’Exil ») ont demandé que le sang du Christ retombât sur eux et nous ne voulons pas le renier. Regarde nos cheveux et tu y trouveras encore quelques gouttes du sang de Jésus [34].

Chez l’autre, le mauvais goût et la vulgarité le disputent à l’indifférence la plus superbe à l’égard de la vérité historique, l’auteur n’hésitant pas à impliquer un enfant juif dans ces brimades de la soldatesque romaine :

Et ils lui avaient collé une couronne […] seulement c’étaient des ronces […] Alors ça saignait, je te jure, ça saignait bien. Et comme en plus, ils lui avaient jeté sur les épaules une espèce de vieux rideau rouge […] comme un manteau de cérémonie – pour faire plus royal, et encore plus drôle – ça faisait qu’il était tout rouge, absolument rouge, de la tête aux pieds, la figure aussi. On lui avait beaucoup craché dessus ; et en supplément, le petit Samuel, une fois que Jésus avait eu les menottes, il lui avait allongé un coup de poing personnel dans la figure, de toutes ses forces [35].


Accusations de crime rituel

Selon René Laurentin,

Nés au milieu du XIIIe siècle [ces récits légendaires] ont été dénoncés, dès l’origine, par six papes au moins […], et cela dans les termes les plus fermes, les plus explicites [36].

Pour étayer son affirmation, il cite un extrait de la Bulle d’Innocent IV (5 juillet 1247) :

Bien que l’Écriture sainte prescrive de ne pas tuer et défende aux juifs de toucher un cadavre quelconque pendant les solennités de Pâques, quelques-uns leur imputent faussement de se partager, précisément à Pâques, le cœur d’un enfant tué par eux. Ils croient que la loi des juifs leur commande cela, alors qu’elle y est manifestement contraire. Et si l’on trouve quelque part un cadavre, on accuse perversement les juifs d’avoir commis le meurtre [37].

Et Laurentin de déplorer que l’on trouve (sept siècles plus tard !) les propos suivants, dans un Guide catéchétique pour la première communion, édité à Rome en 1959 et revêtu de l’imprimatur:

C’est à Valence, dans la maison d’un rabbin, il y a réunion de quelques juifs pour une action noire suggérée par la haine du Christ. À force d’argent, ils ont réussi à avoir dans les mains une hostie consacrée. Ils le savent, ce pain est Jésus, et ils sont heureux d’avoir ce moyen de l’outrager et de le frapper, comme firent leurs pères à Jérusalem [38].

Il évoque aussi un recueil de vies de saints à l’usage des enfants, édité à Valence, en 1963 (!), dans lequel on peut lire :

Ils [les juifs] font mémoire de la Passion, le Vendredi Saint, en volant un enfant et en le crucifiant [39].


Rejet des juifs, supplantés par les chrétiens

Rejet/dépossession de l’élection, désormais dévolue aux chrétiens

La thématique du châtiment de son peuple par Dieu traverse l’Ancien Testament de part en part (voir, p. ex., Ps 44, 10 ; 60, 3; 74, 1; Lm 5, 23 ; etc.). Ces textes furent très vite utilisés contre les juifs par les Pères de l’Église, comme autant de munitions apologétiques. Chez eux, le thème du « rejet » est le plus souvent lié à celui de la « substitution ». Témoin ce passage d’Augustin (IVe – Ve s.) sur le Psaume 56 :

Ils sont les dépositaires des livres où le chrétien trouve le fondement le plus solide de sa foi. Ils sont nos libraires : ils ressemblent à ces serviteurs qui portent des livres derrière leurs maîtres : ceux-ci les lisent à leur profit : ceux-là les portent sans autre bénéfice que d’en être chargés [40].

Témoin également cette phrase des Catéchèses baptismales de Cyrille de Jérusalem (IVe s.) :

À partir du moment où les juifs, en raison des embûches qu’ils suscitèrent contre le Seigneur, furent rejetés de sa faveur, le Sauveur institua, à partir des païens, une seconde assemblée : notre sainte Église à nous chrétiens [41].

On peut lire une expression naïve et triomphaliste de cette rhétorique dans une Lettre de l’empereur Louis II à Basile 1er de Byzance, en 871 :

La nation des Francs […] a offert à Dieu des fruits nombreux et féconds, non seulement en croyant rapidement en lui, mais aussi en convertissant au salut divers autres peuples. Et c’est à juste titre que le Seigneur vous a annoncé que « le royaume de Dieu vous serait enlevé pour être remis à une nation produisant des fruits pour lui » [cf. Mt 21, 43] […] De même qu’en raison de notre foi dans le Christ, nous appartenons à la race d’Abraham, qu’ont cessé d’être les juifs à cause de leur perfidie, ainsi nous avons reçu le gouvernement de l’Empire romain, en raison de notre bonne orthodoxie [42].

Et, de nos jours encore, la liturgie syrienne chante, lors du premier nocturne du jeudi in Albis :

Voici Sion, assise au milieu des nations, la tête basse et devenue l’opprobre du monde. Voici l’Église sainte, la voix haute et toutes portes ouvertes, chantant gloire à celui qui l’a exaltée. Halleluiah ! Béni soit celui qui a détruit la [Synagogue] crucificatrice et a pris pour épouse l’Église sainte [43].

Aujourd’hui, les théologiens et exégètes acquis à la nouvelle attitude de l’Église envers les juifs font remarquer que cette thèse est mise en échec par les Écritures mêmes sur lesquelles prétendent s’appuyer les chrétiens qui s’y réfèrent encore. En effet, expliquent-ils, s’il est indéniable que plusieurs passages scripturaires menacent le peuple juif de rejet, d’autres, en contrepartie, annoncent l’annulation ou la cessation de cette sanction. C’est le cas, en particulier, des textes vétérotestamentaires suivants : Lv 26, 44 ; Is 41, 9 ; Jr 31, 37 ; 32, 37-38 ; Za 10, 6 ; Ps 94, 14 ; 103, 9. C’est également le cas du locus classicus que constitue ce passage de l’Épître aux Romains (Rm 11, 1-2) :

Je demande donc: Dieu aurait-il rejeté son peuple ? Certes non ! Ne suis-je pas moi-même Israélite, de la race d’Abraham, de la tribu de Benjamin ? Dieu n’a pas rejeté le peuple que d’avance il a discerné.

Et la suite du texte (Rm 11, 11 s.) rend clair qu’aux yeux de Paul, le « trébuchement » d’Israël (cf. Rm 11, 11) est temporaire.

Précisons que la théorie du rejet d’Israël et de la substitution de l’Église à ce peuple n’a jamais été officiellement abrogée par l’Église, qui se considère même comme « le nouveau peuple de Dieu », voire comme « le nouvel Israël » [44].


« Perfidie juive » et autres stéréotypes

Le mot « perfidie » – dont on sait l’impact redoutable, en vertu de l’adage chrétien selon lequel la prière est l’expression orthodoxe de la foi (lex orandi, lex credendi[45], apparaît pour la première fois au VIIe s., p. ex., dans le « Sacramentaire [missel] de Gélase », sous la forme : « Oremus et pro perfidis Iudaeis ». Le cas de l’adjectif « perfidus » est pour le moins malheureux. Son sens, en latin classique, est très péjoratif. Il connote la perfidie, la trahison, l’infidélité conjugale, etc. Il n’y a qu’en latin ecclésiastique qu’il a le sens de « ne pas croire », il est alors synonyme d’« infidèle » (cf. l’expression, longtemps traditionnelle, d’« infidèles », dans des religions telles que l’islam et le christianisme). Malheureusement, il est passé tel quel dans les langues vernaculaires, avec le sens qu’il a en latin classique – celui de « perfide ». Le tort qu’a causé aux juifs cette impéritie de langage est incommensurable.

De nombreuses démarches effectuées auprès du Saint-Siège en vue d’obtenir la révision d’un texte aussi néfaste, n’obtinrent, du temps de Pie XII, qu’une sèche clarification, en 1948, concernant le sens à donner au mot perfidus (incroyant). Le Saint-Office ne céda pas davantage sur ce point, même quand on lui remontra les ravages antisémites que pouvait causer la présence, dans un guide de la Terre sainte, édité par les Franciscains de Jérusalem, de la terrible phrase suivante :

Le sang que les meurtriers de Dieu ont appelé sur leur tête tombera sur leur race entière dans une vengeance terrible [46].

Le Saint-Siège ne sembla pas davantage impressionné par l’envoi, dans les années 1950, à l’appui de la demande de modification de la prière du Vendredi Saint, d’un livre du père Paul Démann, de la congrégation des Pères de Sion, préfacé par le cardinal Saliège, archevêque de Toulouse. Consacré à la mise en évidence des motifs antijudaïques contenus dans plus de deux mille livres scolaires, catéchismes et autres textes éducatifs chrétiens [47], il eût dû sonner l’alarme, ne fût-ce que sur base de ce seul exemple, qui figurait dans un ouvrage destiné aux enfants :

Et le peuple s’écria : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ! » Dieu, mes enfants, a exaucé cet horrible vœu des juifs. Depuis plus de dix-neuf siècles le peuple juif est dispersé dans le monde entier et garde la flétrissure de son déicide, c’est-à-dire du crime abominable dont il s’est rendu coupable en faisant mourir son Dieu [48].

Il fallut attendre 1960 et une décision ferme du pape Jean XXIII, suivie de quelques transformations ultérieures, pour que soit adopté, sous Paul VI, un nouveau texte, beaucoup plus positif. J’y reviendrai plus loin.


Les stéréotypes de l’« enseignement du mépris »

À ce syllabus de la dépréciation juive, dont l’Église a eu tant de mal à se débarrasser, il faut ajouter le « poids » culturel et confessionnel des milliers de textes patristiques – jamais désavoués –, où l’insulte antijuive n’évitait pas toujours les accents de haine, voire la grossièreté, et dont j’ai cité, plus haut, quelques exemples. C’est le cas, entre autres, de cet extrait du Premier Discours contre les Juifs, de Jean Chrysostome (IVe s.), qui luttait alors, de toutes ses forces, contre la propension de ses ouailles à fréquenter les lieux de culte juifs :

S’ils ont méconnu le Père, s’ils ont crucifié le Fils, s’ils ont repoussé l’assistance de l’Esprit, qui osera soutenir que leur synagogue n’est pas la demeure des démons ? […] Ne vivant que pour leur ventre, affamés des biens présents, d’une impudence, d’une avidité, de mœurs comparables à celles des porcs et des boucs, ils ne savent qu’une chose, lâcher les rênes à l’intempérance et à l’ivresse, se battre pour des histrions, en venir aux mains pour des cochers […] La synagogue n’est pas une demeure de voleurs, ni d’hôteliers; c’est la demeure même des démons. […] Et c’est à ces hommes possédés du démon, livrés à tant d’esprits impurs, nourris dans le sang et le carnage, que vous vous réunissez, et vous n’en frissonnez pas d’horreur ! Loin de les saluer et de leur adresser une seule parole, ne devriez-vous pas vous en détourner comme de la peste et du fléau du genre humain [49]?

On trouve des resucées catholiques de la « diabolisation » des juifs dans maints textes de l’époque contemporaine. Par exemple, à l’aube du XXe siècle, on pouvait lire dans le journal catholique La Croix, qui se targuait d’être « le journal le plus antijudaïque de France », le propos suivant :

Le juif naît avec une double tache originelle : celle d’Adam d’abord, il n’est pas baptisé ; celle de Caïphe ensuite : la haine du Christ [50].

Cette thématique délétère revient, en 1939, sous la plume de De Corte, intellectuel catholique, thomiste et ancien disciple de Jacques Maritain, qui avait lui-même professé des thèses substitutionnistes extrêmes au temps où il était encore maurassien [51] :

Nous ne professons personnellement ni antisémitisme ni philosémitisme. Nous jugeons philosophiquement inadmissible une politique raciste. Nous savons qu’Israël est marqué du sceau de Dieu, sceau terrible et brûlant. Nous savons qu’il y a une sorte de péché originel d’un nouveau genre à naître juif. Mais nous pensons aussi que le juif est un homme, un être naturel concrètement installé dans l’histoire et pourvu d’une série de déterminations concrètes d’ordre naturel qu’il nous appartient de juger. Cette spécificité naturelle du juif est du reste supposée par la mission surnaturelle, sainement comprise, que lui attribue le texte paulinien : tout signe sacré, qu’il soit Grâce ou blessure inguérissable […] exige une nature, et d’être juif suppose une espèce de seconde nature propre à la réprobation et superposée à la simple nature humaine […] Et de même que celui qui refuse volontairement la Grâce ou qui hait la Grâce est l’ennemi de sa propre nature humaine, de même la seconde nature du juif qui a choisi contre la Grâce constitue en un sens un poison pour cette nature humaine. C’est pourquoi saint Paul, dans une autre épître, qualifie les juifs d’ennemis des hommes (1 Thessaloniciens 2, 15). Ainsi, même dans la ligne théologique du problème, on est amené à considérer le juif comme un être à part, revêtu de caractères typiques absolument propres, aussi bien physiologiques qu’intellectuels, et qui contiennent en eux un germe secrètement méprisable. Peut-être la difficulté de convertir les juifs à la foi chrétienne – et aussi l’attitude si spéciale de la plupart des juifs convertis – tient-elle à la virulence indomptable de cette seconde nature. Il s’en faut d’ailleurs que l’exégèse que nous propose M. Maritain du texte de saint Paul soit indemne de toute erreur. De ce qu’Israël soit un mystère, il y a tout de même quelque exagération à le considérer comme “le corps mystique d’une Église précipitée” et à voir le lien de ce corpus mysticum dans la “promesse” ou la nostalgie. Israël n’est pas une Église “renversée”, ayant comme telle, et en tant que juive, un caractère qui en fasse l’Élue malgré la répudiation de “l’Époux, qui n’a cessé de l’aimer” […] L’Israël spirituel, qui implique seul la vocation et l’élection, supprime l’idée juive “selon laquelle tel peuple unique est l’élu en opposition avec les autres peuples qui sont du monde”. Il n’y a pas un passage de l’épître [aux Romains] qui puisse suggérer l’idée d’une prérogative quelconque d’Israël comme peuple de Dieu depuis l’instauration de la loi nouvelle […] Ce n’est tout de même pas parce que les juifs ont refusé la Grâce que celle-ci a été accordée aux autres hommes ! À supposer que les juifs aient accepté le don divin, prétendra-t-on que les Gentils n’en auraient pas eu quelque part, de telle sorte que l’Israël spirituel aurait été le seul Israël charnel ? L’épître aux Hébreux montre d’ailleurs clairement que la promesse faite par Dieu au peuple israélite est une alliance temporelle et transitoire, abandonnée au profit de la nouvelle alliance. Quand donc saint Paul affirme que “les dons et l’appel de Dieu sont sans repentance” et que “Dieu n’a pas rejeté son peuple”, il signifie par là que juifs et Gentils sont convoqués à l’obéissance de la foi et qu’Israël n’est pas exclu de cet accueil universel puisqu’à la fin des temps il sera réintégré. Or, cette réintégration ne s’effectuera pas selon le statut de l’alliance ancienne et dans le régime de l’Israël charnel, mais bien sous le sceau de la nouvelle alliance et dans la sphère indéfiniment élargie de l’Israël spirituel, Dieu ne laissera pas protester sa promesse parce que l’Église est désormais le peuple de Dieu et qu’Israël lui sera finalement incorporé […] Tout ce que les textes pauliniens nous enseignent, c’est le caractère en quelque sorte sacré de la réprobation qui enveloppe Israël comme totalité jusqu’à la fin des temps. Il est évident que ce caractère n’est surnaturel que dans un sens tout à fait négatif […] L’erreur de M. Maritain nous semble donc d’avoir confondu en une abstraction réalisée sous le nom de Corps mystique d’Israël, d’une part, la réprobation surnaturelle à laquelle la mort de Dieu qu’Israël a décidée le voue, d’autre part, l’élection naturelle d’Israël au titre de peuple de Dieu, celle-ci étant révoquée par l’avènement du Christ, frère de tous les hommes, celle-là étant perpétuée jusqu’au jour où Israël réintégrera l’humanité sauvée. L’élément négatif et l’élément positif se sont contaminés réciproquement en une sorte de monstre où nature et surnature s’entrecroisent et échangent leurs termes […] Le mystère des juifs est un mystère temporel et accidentel, ce n’est pas un mystère spirituel et substantiel. La promesse de conversion globale d’Israël à l’expiration des temps éclaire cette situation mystérieuse d’un peuple qui, seul de tous les peuples, conserve à travers l’histoire son obstination et son aveuglement […] Il nous paraît que la solution du problème juif actuel, sous son aspect économique et politique, ne peut guère être différente de la solution adoptée par le Moyen âge, quand dominait son aspect religieux. Dans les deux cas, l’isolement s’impose : la doctrine de la capacité du juif à être assimilé a fait définitivement faillite. Mais qui dit isolement dit statut particulier et exclut la complète égalité des droits, celle-ci entraînant automatiquement en quelque sorte une insupportable suprématie des juifs dans les cadres et à la direction des rouages essentiels de la Cité. Par un paradoxe déconcertant, plus Israël s’assimile, plus il accentue ses déterminations spécifiques : rationalisme, hyper-intellectualisme, atrophie du sens concret joint à un sens aigu des intérêts du moi, arrivisme, activisme, goût des affaires et de l’intrigue, mépris de l’organique et du vital, caractères qui se ramènent tous au primat de l’activité logique manœuvrant des êtres de raison sur les injonctions de la nature et du réel, l’extraordinaire souplesse tant vantée du juif n’étant qu’une réaction compensatrice équilibrant cette déficience congénitale du réalisme. Le juif apparaît foncièrement inadapté au réel, mais terriblement adapté à son moi. C’est pourquoi il est dangereux pour la nation où il s’installe […] Il y a une distinction essentielle entre l’antisémitisme condamné par la morale et par l’Église, et l’élaboration d’un statut juridique isolant les juifs dans l’État dont ils sont les hôtes et où ils doivent remplir leur rôle d’hôtes. Le peuple chrétien ne peut pas haïr le peuple juif, il doit s’en garder, sans hostilité, mais aussi sans faiblesse. Le chrétien doit s’efforcer d’aimer le juif, même s’il est son ennemi. C’est peut-être dans cette superposition ou cette intrication de la charité individuelle et de la sévérité collective que gît la solution du problème juif […].

Et l’on verra plus loin que cette thématique réapparut, quelques années après le Concile, sous la plume d’un bibliste de renom.

Il se trouva même, à la honte de l’Église, un membre éminent de la hiérarchie catholique, le cardinal Piazza, patriarche de Venise, pour tenir les propos antisémites suivants – d’autant plus indignes, qu’ils figurent dans une homélie prononcée à l’occasion de la fête de l’Épiphanie, le 6 janvier 1939, à l’apogée du nazisme allemand et du fascisme italien [52]:

Ce fut un authentique pêcheur juif, le chef des apôtres, qui, peu de semaines après le déicide, parlant du Christ au Sanhédrin, a formulé la condamnation contre la Synagogue : « Celui-là est la pierre qui a été rejetée par vous les bâtisseurs, et qui est devenue la pierre angulaire. Et il n’y a de salut en personne d’autre ; car nul nom n’a été donné sous le ciel aux hommes, par lequel nous devions être sauvés » (Ac 4, 11-12) […] Dire simplement que l’Église protège les juifs, c’est affirmer une chose qui n’est pas vraie; car l’Église, à proprement parler, ne protège, par mandat divin, que la liberté de sa mission universelle, qui est de communiquer à quiconque ses biens surnaturels […] Il est bien vrai que (l’Église) dut, et non rarement, avec les moyens qu’elle avait à sa disposition, se défendre elle-même, ainsi que ses fidèles, contre de dangereux contacts et l’envahissement des juifs, qui semble être, en vérité, la note héréditaire de ce peuple. Mais on doit aussi reconnaître, si l’on ne veut pas mentir, que dans les réactions provoquées trop souvent par l’arrogance juive, on peut avoir, de la part de l’Église, des suggestions et des exemples d’équilibre, de modération et de charité chrétienne.

Avec le développement des controverses apologétiques, une autre thématique vint renforcer celle du dessèchement du figuier : la « malédiction de la Loi » (Cf. Ga 3, 8-14). Selon les chrétiens, en s’attachant à la pratique de la Loi de manière fétichiste et aveugle, les juifs se seraient eux-mêmes placés sous sa « malédiction » (cf. Dt 27, 26; 28, 15.45; 29, 26; Jos 8, 34; Dn 9, 11), puisqu’ils sont incapables de pratiquer cette Loi (cf. Jn 7, 19). Le concile Vatican II rejettera ces accusations dans ce passage de Nostra Ætate, § 4 :

 […] les juifs ne doivent pas […] être présentés comme réprouvés par Dieu ni maudits, comme si cela découlait de la Sainte Écriture. Que tous aient donc soin, dans la catéchèse et la prédication de la Parole de Dieu de n’enseigner quoi que ce soit qui ne soit pas conforme à la vérité de l’Évangile et à l’esprit du Christ.

Et à qui croirait qu’on ne trouve plus de telles élucubrations sous des plumes catholiques, après le concile Vatican II, on signalera ce morceau d’anthologie, qui date de 1968, soit trois ans après la clôture du concile Vatican II ; il est dû à un savant exégète dominicain qui a gratifié la recherche de travaux qui font autorité :

Sur le plan de l’histoire du salut, le peuple juif comme tel a commis une faute spéciale, correspondant à sa mission spéciale, que le Nouveau Testament enseigne clairement et que la théologie chrétienne ne peut méconnaître. Cette faute peut se comparer, d’une certaine manière, au péché originel : sans engager la responsabilité de chaque descendant, elle le fait hériter de la banqueroute ancestrale. Tout juif pâtit de la ruine qu’a subie son peuple, lorsqu’il s’est refusé, au moment décisif de son histoire […] Tant qu’Israël n’aura pas reconnu son Messie, et repris, grâce à lui, sa vraie place dans le plan du salut, au sein de l’Église, il demeurera inquiet et inquiétera le monde [53].


[1] Voici une liste non exhaustive (par ordre chronologique d’édition) d'ouvrages que j'ai consultés : Marcel Simon, Verus Israel. Étude sur les relations entre chrétiens et juifs dans l’empire romain (135-425), Paris, E. de Boccard, 1949 (rééd. 1983) ; Paul Démann, La catéchèse chrétienne et le peuple de la Bible, édité par les Cahiers Sioniens, numéro spécial (nos 3 et 4), Paris, 1952 ; J. Isaac, Jésus et Israël, nouvelle édition, Fasquelle, Paris, 1959 (1ère édition 1948) ; F. Lovsky, Antisémitisme et mystère d’Israël, Albin Michel, Paris, 1955; J. Isaac, L’enseignement du mépris. Vérité historique et mythes théologiques, Fasquelle, Paris, 1962 ; B. Blumenkranz, Les Auteurs chrétiens latins du Moyen Âge sur les juifs et le judaïsme, Mouton, Paris – La Haye, 1963 ; Jacques Nobécourt, « Le Vicaire » et l’histoire, Seuil, Paris, 1964 ; Saul Friedländer, Pie XII et le IIIe Reich: documents, Seuil, Paris, 1964 ; Günther Lewy, L’Église catholique et l’Allemagne nazie, traduction de Gilbert Vivier et Jean-Gérard Chauffeteau, Stock, Paris, 1965 ; Pierre Sorlin, «La Croix» et les juifs (1880-1899). Contribution à l’histoire de l’antisémitisme contemporain, Grasset, Paris, 1967 : René Laurentin, L’Église et les juifs à Vatican II, Casterman, Paris, 1967 ; Actes et documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre mondiale, P. Blet, Robert A. Graham, Angelo Martini, Burkhart  Schneider  (éd.),  11  volumes,  Cité  du  Vatican, 1965-1981, XVIII, Paris, 1942-1945 ; Pinchas E. Lapide, Rome et les juifs, Seuil, Paris, 1967 ; T.F. Stransky, « Deux pionniers : Le pape Jean XXIII et le cardinal Bea, le Secrétariat et les juifs », SIDIC, Numéro spécial, 1969 ; Comité épiscopal pour les Relations avec le Judaïsme, Orientations pastorales, Texte publié dans Documents Episcopat, bulletin de la Conférence épiscopale française, n° 10, avril 1973 ; John T. Pawlikowski, Catechetics and prejudice : How Catholic teaching materials view Jews, Protestants, and racial minorities, New York, Paulist Press, 1973 ; Léon Papeleux, Les silences de Pie XII, Nouvelles Éditions Vokaer, Bruxelles, 1980 ; Marie-Thérèse Hoch, Bernard Dupuy (éd.), Les Églises devant le judaïsme. Documents officiels 1948-1978, Cerf, 1980 ; Jean-Marie Mayeur, « Les Églises devant la persécution des juifs en France », in La France et la question juive. 1940-1944, actes du colloque du Centre de documentation juive contemporaine (10 au 12 mars 1979), Georges Wellers, André Kaspi et Serge Klarsfeld (dir.), Paris, 1981, p. 147-170 ; François Delpech, « Les Églises et la persécution raciale », in Églises et chrétiens dans la IIe guerre mondiale 2. La France, Actes du Colloque national tenu à Lyon du 27 au 30 janvier 1978, sous la direction de Xavier de Montclos, Monique Luirard, François Delpech, Pierre Bolle, Presses Universitaires de Lyon, 1982 ; Michel Remaud, Chrétiens devant Israël, serviteur de Dieu, Cerf, Paris, 1983 ; Dominique Cerbelaud, « La polémique anti-juive chez les Pères de l’Église », dans Connaissance des Pères de l’Église, n° 28, décembre 1987 ; David S. Wyman, L’abandon des juifs, les Américains et la solution finale, Flammarion, Paris, 1987 (original anglais, 1984) ; R. Calimani, L’errance juive, éd. Diderot, Paris, 2 vol., 1996 (original italien, 1987). I. La dispersion, l’exil, la survie. II. De l’ère des Ghettos à l’Émancipation ; Raul Hilberg, Exécuteurs, victimes,  témoins.  La  catastrophe  juive  1933-1945, Gallimard, NRF Essai, Paris, 1994 (édition anglaise originale, 1992) ; Pierre Vidal-Naquet, Jacques Maritain et les juifs, Desclée de Brouwer, Paris, 1994 ; Dominique Cerbelaud, Écouter Israël. Une théologie chrétienne en dialogue, Cerf, Paris, 1995 ; Georges Passelecq, Bernard Suchecky, L’encyclique cachée de Pie XI. Une occasion manquée de l’Église face à l’antisémitisme, Paris, La Découverte, 1995; Annie Lacroix-Riz, Le Vatican, l’Europe et le Reich de la Première Guerre mondiale à la guerre froide, Armand Colin, Paris, 1996 ; Pierre Blet, Pie XII et la Seconde Guerre mondiale d’après les archives du Vatican, Paris, Perrin, 1997; Paul Giniewski, L’antijudaïsme chrétien. La mutation, Salvator, Paris, 2000 ; Susan Zuccotti, Under His Very Windows: The Vatican and the Holocaust in Italy, Yale University Press, New Haven, 2000 ; Philippe Chenaux, Pie XII. Diplomate et pasteur, Cerf, Paris, 2003 ; Daniel Jonah Goldhagen, Le devoir de morale, trad. Française, Seuil, 2003 ; Martin Rhonheimer, « Warum schwieg die Kirche zu dem Vernichtungskampf? » Gedanken zum Brief Edith Steins an Pius XI: Der Papst sollte nicht nur den Nationalismus verurteilen, sondern gegen die Verfolgung der Juden protestieren », Die Tagespost, 2003 ; Id. « The Holocaust: What Was Not Said », First Things, November 2003 ; Pierre Lenhardt, « La fin du sionisme ? », Sens, 2004/3, p. 99-138; Giovani Miccoli, Les Dilemmes et les silences de Pie XII. Vatican, Seconde Guerre mondiale et Shoah, trad. française, Editions Complexe, Paris, 2005 ; John T. Pawlikowski, « The Uniqueness of Nostra Ætate: A Theological About-Face », National Catholic Center for Holocaust Education, Seton Hill University, janvier 2007 ; Saul Friedländer, Les Années d’Extermination. L’Allemagne nazie et les juifs (1939-1945), Seuil, 2007 ; Id., Pie XII et le IIIe Reich suivi de Pie XII et l’extermination des juifs. Un réexamen (2009), Seuil, Paris, 2010 ; Martine-Thérèse Andrevon, « Nostra Aetate § 4 – Tensions, enjeux et ouvertures du texte conciliaire sur les Juifs », Mémoire de licence canonique de théologie, Institut catholique de Paris, mai 2009. Inédit ; etc.

[2] Fadiey Lovsky, L’antisémitisme chrétien, anthologie de textes, Cerf, Paris, 1970 (ouvrage épuisé), en cours de réédition, sous forme de WebBook, par Tsofim, Limoges, 2014.

[3] Cf., par exemple, J.-P. Cattenoz, « Jean Chrysostome face au judaïsme », dans Connaissance des Pères de l’Église, n° 29, mars 1988, Nouvelle Cité, Bruyères-le-Chatel, p. 5-29. Ma préférence va à l’étude du P. Dominique Cerbelaud, « La polémique anti-juive chez les Pères de l’Église », dans Connaissance des Pères de l’Église, n° 28, décembre 1987, p. 5-21. On lira dans Ch. Munier, L’Église dans l’Empire romain (IIe-IIIe siècles), Église et cité, t. III, vol. 2, p. 145-168, une étude historique sereine des conditions générales de la rencontre entre Juifs et Chrétiens à cette époque cruciale.

[4] Brève sélection limitée à des ouvrages en langue française: J. Daniélou, Sacramentum Futuri. Études sur les origines de la typologie biblique, Beauchesne, Paris, 1950 ; Id., Le judaïsme à l’aube du christianisme, Desclée, Paris-Tournai, 1957 ; Id., Théologie du judéo-christianisme, Desclée, Paris, 1958 (rééd. Desclée-Cerf, Paris, 1991) ; B. Blumenkranz, Juifs et chrétiens dans le monde occidental : 430–1096, Mouton et Fluicker, La Haye, 1960, reprint, coll. de la Revue des Études juives n° 41, Peeters, 2006 ; B. Bagatti, L’Église de la Circoncision, Studium biblicum franciscanum ; Jérusalem, 1965 ; J. Daniélou,  Études  d’exégèse  judéo-chrétienne  :  les Testimonia, Beauchesne, Paris, 1966 ; M. Simon et A . Benoît, Le   judaïsme   et   le   christianisme   antique,   d’Antiochus Épiphane à Constantin, coll. “Nouvelle Clio”, vol. 10, P.U.F., Paris, 1968. Réédition augmentée, 1991 ; Collectif, Judéo-Christianisme,   Recherches   historiques   et   théologiques offertes en hommage au cardinal Daniélou, dans Recherches de Science Religieuse, T. 60, Paris, 1972, p. 1-320 ; B. Blumenkranz, Juifs et Chrétiens. Patristique et Moyen Âge, Variorum Reprint, London, 1977 ; P. Grelot, L’espérance juive à l’heure de Jésus, Desclée, Paris 1978. Édition nouvelle revue et augmentée, Paris, 1994 ; J. Daniélou, L’Église des Premiers Temps. Des origines à la fin du IIIe siècle, « Point Histoire » 90, Paris, 1985 ; J. Neusner, Le judaïsme à l’aube du christianisme, coll. «lire la Bible», Cerf, Paris, 1988; P. Lenhardt, La Torah orale des Pharisiens. Textes de la Tradition d’Israël (en collaboration avec Matthieu Collin), supplément aux Cahiers Évangile, n° 73, 1990 ; D. Cerbelaud, Écouter Israël. Une théologie chrétienne en dialogue, Cerf, Paris, 1995, p. 119-134 ; Simon Claude Mimouni, Le judéo- christianisme ancien : essais historiques, préface par André Caquot membre de l’Institut, collection “Patrimoines”, Cerf, Paris, 1998 ; Jeanne Favret-Saada, Le christianisme et ses juifs, 1800-2000, Seuil, Paris, 2004 ; P. Lenhardt, À l’écoute d’Israël, en Église: Car de Sion sort la Torah et de Jérusalem la Parole de Dieu, éd. Parole et Silence, « Essais de l’école cathédrale », 2006 ; etc

[5] Voir, entre autres ouvrages (souvent de lecture difficile pour les non-spécialistes) : D. Marguerat (éd.), Le déchirement, juifs et chrétiens au premier siècle, Le Monde de la Bible n° 32, Labor et Fides, Genève, 1996 ; D. Marguerat, E. Norelli, J.-M. Poffet (éd.), Jésus de Nazareth. Nouvelles approches d’une énigme, Le Monde de la Bible n° 38, Labor et Fides, Genève, 1998 ; A. Marchadour (éd.), Procès de Jésus, procès des juifs ? Éclairage biblique et historique, Cerf, Paris, 1998 ; etc.

[6] Cf. M. Saperstein, Juifs et chrétiens : moments de crise, Cerf, Paris, 1991, surtout p. 15-78. À l’inverse de tant de réquisitoires (juifs ou chrétiens) instruisant le dossier uniquement à charge, cet auteur, juif lui-même, brosse un tableau sobre, objectif et équilibré de l’histoire des rapports conflictuels entre juifs et chrétiens.

[7] Bref aperçu biographique sur Jules Isaac : Historien de métier et inspecteur général de l’enseignement de l’histoire au ministère de l’Éducation nationale, Jules Marx Isaac, juif français (1877-1963), horrifié par la persécution antijuive nazie (sa femme, sa fille et son gendre périrent dans les camps d’extermination), consacra le reste de son existence à étudier et à dénoncer les racines chrétiennes de l’antisémitisme et à prôner un redressement radical de l’enseignement de l’Église concernant le peuple juif. Très mal perçu au début et contesté dans ses analyses, réputées incompétentes, du Nouveau Testament – dont il affirmait que l’enseignement antijudaïque était à la racine de l’antisémitisme chrétien –, il parvint à se faire entendre de certains chrétiens et même du pape Jean XXIII, qui accorda une attention bienveillante à son vibrant plaidoyer en faveur d’une prise de position positive explicite de l’Église envers le peuple juif et d’une rectification de son enseignement antijudaïque traditionnel. Il fut à l’origine du discrédit croissant  de  conceptions  erronées,  telle  l’accusation  de « déicide », et de l’abolition de la formule “Pro perfidis Iudaeis”, dans l’office de la semaine sainte. Il est possible que son action – même si elle ne fut pas la seule en ce sens – joua un rôle dans la décision que prit l’autorité suprême de l’Église de traiter des juifs au concile Vatican II. Principaux ouvrages : Jésus et Israël, Paris, 1948 ; Genèse de l’antisémitisme, Paris, 1956 ; L’enseignement du mépris, Paris, 1962 ; etc.

[8] Sur cette problématique du  ressentiment, consulter Fadiey Lovsky, Antisémitisme et mystère d’Israël, Albin Michel, Paris 1955, surtout p. 301-348.

[9] Méliton de Sardes, Sur la Pâque, 73-96, Sources Chrétiennes 123, p. 102-116.

[10] Eusèbe de Césarée, Vita Constantini, III, 17 ; cité d’après Fadiey Lovsky, L’antisémitisme chrétien, op.cit., p. 133.

[11] Jean Chrysostome, Commentaire sur le Psaume VIII, 3 à 5, cité d’après F. Lovsky, op. cit., p. 157.

[12] E. Mercenier, La Prière des Églises de Rite byzantin, Chevetogne, 1948, II, 2, p. 99 ; cité d’après F. Lovsky, op. cit., p. 137. Ce terme se retrouve dans d’autres textes de l’office byzantin, à savoir, le canon des complies du Grand jeudi, œuvre d’André de Crète, le canon du Grand Vendredi, œuvre de Cosmas, le canon du 7 mai, œuvre de Jean le Moine, le canon du 3 juin, œuvre d’Ignace (note de mère Eliane Poirot, o.c.d., carmel de Stânceni, Roumanie).

[13] Littéralement : « À notre époque », conformément à l’usage qui consiste à nommer les documents officiels de l’Église par les premiers mots de leur texte. Il s’agit de la Déclaration sur « L’Église et les religions non chrétiennes », promulguée le 28 octobre 1965. Le texte concernant les juifs figure au chapitre 4, après ceux qui sont consacrés aux « diverses religions non chrétiennes » et à la « religion musulmane » ; cette déclaration conciliaire porte le sous-titre : « De la religion juive ». Les aléas de la mise au point de ce texte délicat furent nombreux, on en trouve un résumé dans René Laurentin, L’Église et les juifs, op. cit.. Il est intéressant d’examiner les moutures successives de Nostra Ætate § 4, qui figurent sous forme synoptique dans M.-Th. Hoch et B. Dupuy (édit.), Les Églises devant le judaïsme, Documents officiels 1948-1978, Cerf, Paris, 1980, p. 321-334 ; la synopse est en ligne sur le site rivtsion.

[14] E. Mercenier, La Prière des Églises de Rite byzantin, texte cité d’après F. Lovsky, L’antisémitisme chrétien, op. cit., p. 162.

[15] Synésios, Épitre 4, trad. J. Juster, Les juifs dans l’Empire romain, Paris, 1914, vol. II, p. 324 ; texte cité d’après F. Lovsky, Ibid., p. 161 sq.

[16] Hilaire de Poitiers, Traité des Mystères, VI-VIII, trad. J.-P. Brisson, Sources Chrétiennes n° 19, Cerf, Paris, 1947 ; texte cité d’après F. Lovsky, Ibid., p. 143.

[17] Prudence, Apotheosis, 541-544 ; trad. M. Lavarenne, coll. Belles-Lettres, 1945, p. 22 ; cité d’après F. Lovsky, Ibid., p. 159.

[18] Auteur célèbre pour ses controverses avec les Ariens (ses écrits ont souvent été confondus avec ceux d’Augustin, dans son  De fide ad Petrum (PL 40, 750-778), cité par Yves Congar, L’Église de saint Augustin à l’époque moderne, p. 24.

[19] Saint Jérôme, Commentaire sur saint Matthieu, 27, 25, dans Migne, Patrologia Latina, 26, col. 20722 ; cité d’après F. Lovsky, L’antisémitisme chrétien, op. cit., p. 146.

[20] Hom. IV, De Passione. Passage cité par Isidoro da Alatri, Qui a tué Jésus-Christ ? La responsabilité des juifs dans la crucifixion du Seigneur, Veroli (Italie), 1961, appendice I, « Voix des Pères de l’Église et d’illustres exégètes ».

[21] Hom. III, De Passione. Passage cité par Alatri, Ibid. À propos du livre de Alatri, La responsabilité des juifs dans la crucifixion du Seigneur, j’ai découvert récemment que cet ouvrage, chaudement recommandé par des sites catholiques intégristes, était la source – pillée mais le plus souvent tue – de maintes citations antijudaïques, voire antisémites, préjudiciables au peuple juif, que l’on peut lire dans nombre d’ouvrages chrétiens hostiles aux juifs, mais également dans d’autres, plus neutres, qui ignorent la provenance des textes qu’ils citent. Il a certainement fait partie de la littérature « de référence », qu’ont diffusée abondamment dans l’Aula et dans maints instituts romains, à l’époque de Vatican II, les opposants au « texte sur les juifs », qui allait devenir Nostra Ætate, 4. Le but de cette propagande – qui se poursuit jusqu’à aujourd’hui dans les milieux intégristes et conservateurs catholiques – est de « prouver », par des citations des Pères de l’Église, de théologiens et d’auteurs spirituels vénérés et faisant autorité, que la Tradition chrétienne la plus ancienne professait le rejet éternel des juifs en raison de leur « déicide ». La Déclaration Nostra Ætate, 4 et ses documents d’application subséquents ont considéré – sans le dire expressément – que ce consensus des Pères n’était plus d’actualité. Malheureusement, sous la pression de l’aile conservatrice de l’Église, ils ne sont pas allés jusqu’à affirmer, clairement et officiellement, que les juifs ne sont pas déicides.

[22] P. C. A. Lapide, s.j., Commentaria in quattuor Evangelia, Venezia 1661, p. 372, col. 1. Passage cité par Alatri, Ibid.

[23] Dom Augustin Calmet, o.s.b., Commentarius litteralis in omnes libros Veteris et Novi Testamenti, vol. VII, Augustae Vindelicorum, 1760, p. 254, col. II. Cité par Alatri, Ibid.

[24] Mgr E. Jouin, Le péril judéo-maçonnique, t. II, La Judéo-Maçonnerie et l’Église catholique, 1ère partie : Les Fidèles de la Contre-Église, Revue internationale des Sociétés secrètes, et Emile-Paul, éd. 1921, p. 67-68 ; cité d’après F. Lovsky, L’antisémitisme chrétien, op. cit., p. 153.

[25] Daniel-Rops, Histoire Sainte. Jésus en son temps, Arthème Fayard, Paris, 1945, 17e édition, p. 526-527 (best seller maintes fois réédité et vendu à des centaines de milliers d’exemplaires). Jules Isaac protesta violemment contre ces propos indignes et obtint que les éditions suivantes fussent amendées. Voir J. Isaac, « Comment on écrit l’Histoire (sainte) », dans la revue Europe, 24e année, n° 7, 1er juillet 1946, p. 12-25 ; et Id., « À propos du "Jésus en son temps" de Daniel-Rops », revu et corrigé, Ibid., n° 24, décembre 1947, p. 116-121. Jules Isaac lui-même est revenu plus sereinement sur cette affaire douloureuse dans l’Annexe 1, intitulée « Quinze ans après ; écho très adouci d’un âpre débat », de son livre, L’enseignement du mépris, Fasquelle, Paris, 1962, p. 137-152.

[26] Daniel-Rops, Histoire Sainte. Jésus en son temps, p. 528-529, et note 1 de la p. 529.

[27] À chaque fois que cela a été possible, je me suis reporté aux ouvrages cités par J. Isaac. Toutefois, pour faciliter l’accès au contexte dans lequel J. Isaac a inséré ces citations, il m’a paru utile de donner la référence à leurs mentions dans l’édition originale : J. Isaac, Jésus et Israël, Albin Michel, Paris, 1948.

[28] E. Stappfer, Jésus-Christ, t. III, 1896-1898, p. 199 ; cité in J. Isaac, op. cit., p. 471-472.

[29] Hébert Roux, L’Évangile du Royaume, édition Je Sers, 1942, p. 320-321. cf. J. Isaac, op. cit., p. 472. J. Isaac, ad. loc., oppose à cette affirmation celle de Pierre, en Ac 3, 17 : « Et maintenant, frères, je sais que c’est par ignorance que vous avez agi, ainsi que vos chefs [...] ».

[30] Dom Guéranger, L’année liturgique, La Passion, 24e édition, 1912, p. 505-509 ; cf. J. Isaac, Jésus et Israël, op. cit., p. 473. J’ai mis en italiques les termes les plus frappants (dont l’épithète insolite, mais non unique dans la littérature ecclésiastique, de « parricide ») ; ils constituent comme un précipité de tous les stéréotypes antijudaïques chrétiens. J. Isaac, Ibid., p. 376-377, donne une mini-anthologie des expressions, toutes plus odieuses les unes que les autres, qui figurent dans ce célèbre manuel liturgique, qui fut maintes fois réimprimé ensuite, jusqu’après la guerre.

[31] L. Cl. Fillion, Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, t. III, 1929, p. 459 ; cf. J. Isaac, Ibid., p. 473.

[32] F. Prat, Jésus-Christ, t. II, 1933, p. 372 ; cf. J. Isaac, op. cit., p. 474.

[33] J. Lebreton, La vie et l’enseignement de Jésus-Christ, N.S., T. II, 417 ; cf. J. Isaac, Ibid., p. 474.

[34] Giovani Papini, Les témoins de la Passion, 1938, p. 186-187 ; cité d’après J. Isaac, Ibid., p. 475.

[35] H. Guillemin, Reste avec nous, plaquette publiée en 1944 ; texte reproduit dans Témoignage chrétien, du 4 avril 1947 ; cité d’après J. Isaac, Ibid., p. 524, note 3.

[36] R. Laurentin, L’Église et les juifs, op. cit., p. 51.

[37] Ibid., p. 51-52.

[38] Ibid., p. 50-51.

[39] Ibid., p. 51.

[40] Traduction française dans Augustin, Discours sur les Psaumes, I Du psaume 1 au Psaume 80, coll. Sagesses Chrétiennes, Cerf, Paris, 2007, p. 969.

[41] Cyrille de Jérusalem, Catéchèses baptismales, XVIII, XXV, trad. J. Bouvet, Namur, 1962, p. 441 ; texte cité d’après F. Lovsky, L’antisémitisme chrétien, op. cit., p. 111.

[42] Monumenta Germaniae Historica, Epistolae, VII, 385 ; texte cité d’après F. Lovsky, Ibid., p. 123.

[43] Traduction B. Lanchon, dans L’Orient Syrien, vol. VII, 1962, p. 343 ; texte cité d’après F. Lovsky, Ibid., p. 157.

[44] L’expression « nouveau peuple de Dieu » figure dans la Constitution conciliaire Lumen Gentium (II, 9), et dans la Déclaration Nostra Ætate, § 4 (sur les juifs) ; celle de « nouvel Israël » se trouve dans les Constitutions Apostoliques Lumen Gentium (II, 9) et Ad Gentes, 5. Ni l’une ni l’autre n’appartiennent au vocabulaire scripturaire. Elles ont suscité maintes réactions négatives, chez certains Pères conciliaires d’abord et, depuis, chez nombre de théologiens. Ce fut le cas, notamment, au lendemain du Concile, de D. J. O’Connor qui, dans la revue Irish Theological Quarterly, n° 33, 1966, p. 161-164, pose la question : « L’église est-elle le Nouvel Israël ? ». Comme ses collègues, ce théologien estime, en effet, qu’une telle formulation n’est qu’une résurgence de la célèbre formule patristique « Verus Israel » (le véritable Israël), et qu’à ce titre, elle appartient au vocabulaire de la « substitution ».

[45] Cf. Catéchisme de l’Église Catholique. Édition définitive avec guide de lecture. Diffusion et distribution exclusives : éditions Racine (Bruxelles) et Fidélité (Namur), octobre 1998, art. 1124-1125 : « La foi de l’Église est antérieure à la foi du fidèle, qui est invité à y adhérer [...] De là l’adage ancien : "Lex orandi, lex credendi” [...] La loi de la prière est la loi de la foi. L’Église croit comme elle prie. La liturgie est un élément constituant de la sainte et vivante Tradition. C’est pourquoi aucun rite sacramentel ne peut être modifié ou manipulé au gré du ministre ou de la communauté. Même l’autorité suprême ne peut changer la liturgie à son gré, mais seulement dans l’obéissance de la foi et dans le respect religieux du mystère de la liturgie ».

[46] P. Lemaire, Petit Guide de Terre sainte, Jérusalem, 1952. Cette phrase a été omise dans les éditions postérieures.

[47] P. Démann, La catéchèse chrétienne et le peuple de la Bible, édité par les Cahiers Sioniens, numéro spécial (nos 3 et 4), Paris, 1952.

[48] Compaing de la Tour Girard, L’Évangile raconté aux enfants, Paris, 1925, p. 207 ; cité par Démann, La Catéchèse chrétienne, op. cit., p. 122 (les italiques sont de l’auteur).

[49] Jean Chrysostome, Premier Discours contre les juifs, §§ 3, 4 et 6, Migne, Patrologia Graeca, T. 48, 847, 848 et 852 ; texte cité d’après F. Lovsky, Antisémitisme et Mystère d’Israël, op. cit., p. 235-238. Sur la convivialité entre juifs et chrétiens à Antioche, au temps de Chrysostome, cf. M. Waegeman, « Les traités Aduersus iudaeos. Aspects des relations judéo-chrétiennes dans le monde grec », dans Byzantion, vol. 56, Paris, 1986, p. 259-313.

[50] La Croix, 22 décembre 1888, cité par P. Sorlin, « La Croix » et les juifs, op. cit., p. 147.

[51] Voir son article publié dans La Vie spirituelle, II n° 4, de juillet 1921, cité intégralement par Pierre Vidal-Naquet, Jacques Maritain, L’impossible antisémitisme, précédé de Jacques Maritain et les juifs, Desclée de Brouwer, Paris, 1994, p. 61-68.

[52] Un compte rendu de ce discours parut dans L’Osservatore Romano, du 19 janvier 1939. Il fut traduit intégralement dans La Documentation Catholique, XXIe année, t. 40, n° 891, du 20 février 1939, sous le titre « L’Église, le racisme et le problème juif », p. 243-246. L’ouvrage de G. Passelecq et B. Suchecky, L’encyclique cachée de Pie XI, op. cit., en reproduit un extrait, p. 193.

[53] Pierre Benoît, Exégèse et théologie, vol. III, Cerf, Paris 1968, p. 420 et 440.

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Date de dernière mise à jour : 28/08/2014