Introduction

 

J’ai abordé dans mes ouvrages précédents les différents aspects de la résistance ecclésiastique catholique au nazisme, en me concentrant sur la relecture avantageuse, voire apologétique, qu’en font tant certains documents officiels que de très nombreux livres et articles pour sauvegarder l’honneur de l’Église de Rome, de ses pontifes et de ses prélats. Mes conclusions, pour nuancées qu’elles fussent, n’en étaient pas moins sévères pour cette institution [1].

Je n’avais pas cru devoir étendre mon enquête au monde protestant, pour les raisons que j’ai évoquées plus haut. Longtemps ignorant de l’attitude des Églises protestantes à l’égard du nazisme, je croyais sincèrement, sur la foi de livres et d’articles optimistes, peu ou mal documentés, qu’elles s’étaient comportées de manière nettement plus courageuse que l’Église romaine. Favorablement impressionné par les actes de résistance et de sauvetage de juifs, dus principalement à des personnes et communautés protestantes [2], je partageais l’opinion, largement reçue, selon laquelle « l’Église Confessante » d’Allemagne [3] avait bravement tenu tête au régime nazi durant toute la guerre, même si elle n’avait pu que limiter les dégâts face à une répression cruelle et au danger, parfois mortel, qu’encouraient les pasteurs et les fidèles qui défendaient et aidaient leurs coreligionnaires « non-aryens ». La lecture du livre de W. Gerlach [4] – qui me parut alors iconoclaste – avait déjà semé le doute dans mon esprit, il y a quelques années, et ceux que j’ai lus depuis m’ont convaincu que protestants aussi bien que catholiques, « tous ont péché » [5], en la matière, à des degrés divers.

Quelques exemples.

En novembre 1933, le pasteur Niemöller publie ses « Principes concernant la Question Aryenne dans l’Église ». On peut y lire, entre autres :

cette reconnaissance [à savoir, que la communauté chrétienne doit se prendre au sérieux] exige de nous un haut degré de renoncement, en tant que peuple qui a eu beaucoup à supporter du fait de l’influence du peuple juif, en sorte que le désir d’être libéré de cette exigence est compréhensible [...]. La question [...] ne [peut] être traitée que de manière à ce que, sur la base de 1 Co 8 [6], on puisse s’attendre à ce que le clergé d’origine juive fasse preuve de retenue afin de ne pas offenser. Il serait inadéquat qu’un pasteur d’origine non aryenne occupe une fonction dans l’administration des églises ou une position prééminente dans les missions intérieures [7].

Commentaire de Gerlach :

Cette affirmation […] encourageait les membres de la Ligue d’urgence, quand ils étaient confrontés aux problèmes réels posés par le Paragraphe Aryen, à faire pieusement une déclaration verbale tout en s’abstenant d’une action concrète [8].

Gerlach relate encore qu’en mars 1933, le Dr Hermann Kapler (président du Conseil Évangelique Central allemand) demanda à ses collègues du mouvement œcuménique d’user de leur influence pour stopper les manifestations antiallemandes fondées sur des rapports mensongers. Deux autres dirigeants œcuméniques européens contactèrent August Schreiber, membre du consistoire de l’église de Berlin, qui travaillait au Bureau des Affaires étrangères de l’Église, pour lui demander « une déclaration émanant des cercles de l’église allemande, à la lumière du boycott contre les juifs, instauré par le gouvernement allemand ».

Schreiber répondit que le processus de réorganisation de l’État avait nécessité un vaste remaniement des positions. Selon lui, les juifs n’avaient pas été rejetés pour des raisons raciales, mais à cause de leur statut de parti. Malheureusement, regrettait-il, à l’étranger, les gens ont d’autres opinions, car

[…] ils ne s’imaginent pas à quel point, depuis des décennies [...], les juifs ont exercé une influence délétère en Allemagne, par le biais de la presse, du théâtre et du cinéma [9].

Un document préparé par l’Église régionale de Baden, et intitulé «l’Église Évangélique et ses juifs chrétiens» mettait l’accent sur la responsabilité de l’Église envers eux, non sans se laisser aller à des allusions déplaisantes :

Notre Église Évangélique est suffisamment magnanime à l’égard de tous ceux qui sont dans quelque situation de détresse que ce soit […]. Bien entendu, notre Église n’est pas en mesure de leur garantir des droits légaux ; mais, dans sa sphère propre, notre Église fera preuve d’un total amour fraternel et de compassion envers ceux de nos membres qui veulent s’assimiler au caractère national allemand, c’est-à-dire, au Peuple et à la race. Bien entendu, l’Église s’attend à ce que ces frères et sœurs étrangers de même foi abandonnent réellement les caractéristiques héritées de leurs pères – qui sont étrangères à ce qui est allemand – pour s’intégrer dans l’héritage de notre identité nationale [Volkstum], et fassent preuve de retenue dans la vie publique, de manière à ne pas faire obstacle à la pratique de l’amour fraternel ou à ne pas jeter le trouble dans la communauté de vie et de foi d’aujourd’hui [10].

Ce texte fit l’objet d’un débat du Conseil ecclésial, suivi d’une résolution par laquelle l’Église promettait « une intercession compatissante en faveur de la race juive dans la mesure de ce qui était pratiquement possible ». Un mémorandum officiel basé sur cette résolution parut vers la moitié de l’année 1933. Toujours selon Gerlach, qui cite différents auteurs, il reflétait l’ambivalence et la prudence qui avaient marqué la réunion du Conseil d’Église. Celui-ci défendait le ressentiment allemand envers les juifs, et affirmait que « l’antisémitisme est simplement l’autre face d’une profonde réflexion sur la nature allemande, dans l’intention de former l’esprit et le destin allemands en accord avec sa nature ». Il qualifiait les mesures antijuives du gouvernement allemand de « compréhensibles », et considérait le boycott des entreprises juives comme une marque de « discipline allemande ». Selon cette perception des choses, le véritable résultat de ces mesures n’était pas la « persécution des juifs dans un but d’anéantissement économique et individuel, mais une mesure de protection pour la sauvegarde du Peuple [Volk]. Rien là qui puisse faire penser à un combat contre la religion juive ou le libre exercice de la culture juive [11] ». Ce que Gerlach commente, aussi laconiquement que sévèrement, en ces termes :

[...] le mémorandum servit d’alibi à l’Église pour dire un minimum ou rien du tout à propos de ce qui se passait, outre qu’il contenait une déclaration ecclésiale de loyalisme envers l’« Ordre de la direction du Parti nazi », du 28 mars 1933 [12].

Gerlach souligne encore l’ambiguïté de l’attitude de la Ligue d’Urgence des Pasteurs, qui, tout en soulignant la nécessité de protéger le clergé d’origine juive des rigueurs de la loi aryenne, après l’euphorie populiste [völkisch], se déclarait, dans un même souffle, « prête à préserver le ministère pastoral de “l’infiltration juive étrangère” ». Et l’historien d’affirmer sa conviction que cette duplicité a contribué à renforcer la décision de l’évêque du Reich (entièrement loyaliste à l’égard du régime nazi) de soumettre les pasteurs à la discipline inhumaine du Paragraphe Aryen qui excluait du corps des fonctionnaires de l’État les ministres du culte d’origine juive [13].

Il y eut, certes, des résistances face à ce reniement de l’un des engagements initiaux majeurs de l’Église Confessante – à savoir, le refus d’appliquer l’exclusion des pasteurs d’origine juive du corps des fonctionnaires, conformément au Paragraphe Aryen. Le cas le plus impressionnant, eu égard à la personnalité de son auteur, fut celui du Baron Wilhelm von Pechmann, ancien président du Kirchentag, qui, en avril 1933, soumit au bureau de l’Union des Églises Évangéliques la courageuse motion suivante :

Nous proclamons notre attachement à tous les membres de notre Église sans distinction d’origine, en particulier et surtout aujourd’hui à ceux qui sont entièrement ou partiellement d’origine juive. Nous compatissons à leur sort et nous prendrons leur défense jusqu’aux limites du possible. Quant aux détenteurs de la puissance publique, nous leur adressons une sévère mise en garde de ne pas dépasser, dans les mesures qu’ils prennent, les limites tracées par les lois de la justice et de l’amour chrétien [14].

Jugé inopportun, ce texte fut rejeté, et Pechmann en tira les conséquences. Il rédigea une longue lettre dans laquelle non seulement il exprimait son scandale, mais faisait part de sa décision dramatique de quitter son Église:

Comme vous le savez pertinemment, j’ai protesté fréquemment et à plusieurs reprises, depuis avril de l’année dernière [1933], contre le viol de l’Église, contre la faiblesse de sa résistance face à tant d’injustice et face à toute cette misère et ce chagrin qui […] ont empli les cœurs et les foyers non-aryens, chrétiens et juifs. Mais, jusqu’ici, j’ai protesté seulement par des mots […] et toujours en vain. Il est temps d’aller plus loin, c’est-à-dire de protester en abandonnant une Église qui cesse d’être une Église [15].

Un groupe de travail de l’Église réformée du Hanovre, lié aux cercles confessants de cette région, demanda la permission de lire en chaire une proclamation sur la question juive. Ce que refusa le comité directeur, le 7 novembre 1935. Le Conseil des Églises défendit sa position en citant la déclaration d’un Conseil de l’Église du Reich qui confessait le « Seigneur et Sauveur de tous les peuples et de toutes les races », et argua que « ce n’était pas comme si l’Église était demeurée silencieuse jusqu’à maintenant » [16]. Ce qui fait dire à Gerlach avec une ironie glaciale :

De fait, le Conseil de l’Église du Reich n’était pas resté silencieux. Dans sa proclamation « aux fidèles de l’Église Évangélique », il avait confessé : «Nous affirmons que le peuple allemand [Volk] s’est formé sur les fondements de la race, du sang et du sol [17]. »

C’était la doctrine des Chrétiens-Allemands, telle qu’elle s’exprimait dans le point 9 des « Directives du Mouvement croyant des Chrétiens-Allemands » (8 juin 1932) :

Nous voyons dans la mission auprès des juifs un grave danger pour notre identité nationale (Volkstum). Elle est la porte par laquelle un sang étranger peut entrer dans le corps de notre peuple. Nous refusons la mission auprès des Juifs en Allemagne aussi longtemps que les Juifs possèdent des droits civiques et que subsiste de ce fait le danger d’abâtardir et de faire disparaître notre race [18].

À quoi s’opposait catégoriquement, un an plus tard, l’article 7 de l’Appel du mouvement Jeune Réforme (mai 1933) :

Nous confessons notre foi en l’Écriture sainte et repoussons de ce fait fondamentalement l’exclusion de non-Aryens de l’Église. L’État est fait pour juger, l’Église pour sauver [19].

Dans ce climat, on comprendra que le Superintendant Carl Schweitzer de Wustermark – qui tombait sous le coup du Paragraphe Aryen et dut émigrer par la suite – ne pouvait pas s’attendre à grand-chose en réponse à sa lettre du 19 décembre 1935 au Conseil de l’Église du Reich, qu’il implorait de « ne pas fermer les yeux plus longtemps sur la détresse intérieure toujours croissante des chrétiens non-aryens concernés par les nouvelles lois ». Son avertissement prophétique résonne encore comme un reproche brûlant :

Se taire plus longtemps serait charger l’Église Évangélique d’un péché inexcusable devant le Seigneur de l’Église [20].

Gerlach rappelle que, deux ans seulement auparavant, le Paragraphe Aryen avait été considéré comme profondément « contraire à la Confession », et il déplore que cette époque soit oubliée depuis longtemps. Il remarque sarcastiquement qu’il ne paraissait dorénavant plus exceptionnel que l’évêque [protestant] Theophil Wurm, du Würtemberg, répondant à la question: « Que signifie aujourd’hui rester ferme sur le fondement de la Confession ? », n’ait pas une seule fois fait mention de la situation des juifs, mais ait simplement rejoint le chœur de ceux qui cherchaient à protéger l’Ancien Testament contre la foi [nazie] « au sang ou à l’âme de la race » [21].

Et l’historien de conclure :

Mais le thème “juifs” n’avait pas seulement été passé sous silence. Nombre de théologiens traitèrent de la question, et leurs réflexions montrèrent combien le courant théologique majoritaire de l’époque empêchait toute solidarité avec les juifs [22].

Et de fait, même un rapide survol des ouvrages et des articles théologiques, ainsi que des échanges de correspondance entre les acteurs de la lutte de l’Église contre les empiétements insupportables du régime nazi dans les affaires ecclésiastiques, révèle que c’est autour de l’instrumentalisation politique de l’Écriture par les Chrétiens-Allemands, que la contestation faisait rage.

Comme on le verra dans les chapitres qui suivent, cette focalisation sur l’aspect théologique et exégétique de la question juive permit aux chrétiens d’abandonner à leur triste sort leurs coreligionnaires juifs, tout en tenant des discours scandalisés sur cette injustice inhumaine et en se lamentant sur l’impuissance de l’institution religieuse face à une législation d’État à laquelle il ne leur semblait pas possible de s’opposer.



[1] Voir Les Frères retrouvés, Op. cit., p. 98 s., et surtout L’apologie qui nuit à l’Église, Op. cit.

[2] Le cas le plus connu et le plus représentatif étant celui du Chambon-sur Lignon, en France.

[3] En allemand, Bekennende Kirche. Parmi ses personnalités les plus célèbres beaucoup connaissent au moins les noms du pasteur Martin Niemöller, du théologien Karl Barth, et surtout de Dietrich Bonhoeffer, qui fut exécuté par les nazis pour sa participation à une conjuration visant à éliminer Hitler.

[4] Wolfang Gerlach, Als die Zeugen schwiegen, Bekennende Kirche und die Juden, [Quand les témoins se taisaient. L’Église confessante et les juifs], Institute Kirche und Judentum, Berlin, 1993. Cité ici d’après sa version anglaise : And the witnesses were silent; the Confessing Church and the persecution of the Jews, by Wolfgang Gerlach; translated and edited by Victoria J. Barnett, © University of Nebraska Press, Lincoln, 2000.

[5] Allusion à Rm 3, 23.

[6] Surtout le verset 9: «prenez garde que cette liberté dont vous usez ne devienne pour les faibles occasions de chute». Il s’agit d’une exégèse actualisante des mises en garde de Paul contre la liberté d’esprit dont faisaient preuve ceux qui n’attachaient pas d’importance à la consommation de viandes offertes en sacrifices aux idoles, au risque de scandaliser les païens fraîchement convertis. L’idée sous-jacente – irrévérencieuse, voire blessante pour les frères et sœurs dans la foi d’origine juive – était que l’aisance dont ils faisaient preuve dans l’exercice de leurs responsabilités ecclésiales risquait de choquer les chrétiens qui n’étaient pas d’origine juive.

[7] Gerlach, And the witnesses were silent, op. cit., p. 48. Les italiques sont miens.

[8] Id. Ibid. Par « Paragraphe aryen », on entend la clause raciale découlant de la « Loi pour le redressement du fonctionnariat », du 7 avril 1933, qui excluait de l’administration publique les juifs et les fonctionnaires «politiquement peu fiables».

[9] Id. Ibid., p. 51. Les italiques sont miens.

[10] Id. Ibid., p. 53, 54. Les italiques sont miens.

[11] Id. Ibid., p. 56. Les italiques sont miens.

[12] Id. Ibid.

[13] Id. Ibid., p. 66. Les italiques sont miens.

[14] Cité in Rita Thalmann, Protestantisme et nationalisme en Allemagne (de 1900 à 1945), Klincksieck, Paris, 1976, p. 261.

[15] Gerlach, And the witnesses were silent, op. cit., p. 76.

[16] Id. Ibid., p. 103-104, qui cite Heinrich Hermelink, ed., Kirche im Kampf: 1933-1945. Dokumente des Widerstandes und des Aufbaus der Evangelischen Kirche in Deutschland (Tübingen, 1950) p. 287.

[17] Id. Ibid., p. 103-104, qui cite Hermelink, op. cit., p. 287, voir aussi p. 287 et p. 291-293.

[18] D’après Bernard Reymond, Une Église à croix gammée ? Le protestantisme allemand au début du régime nazi (1932-1935), coll. Symbolon, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1980, p. 267.

[19] Cité dans Id. Ibid., p. 268.

[20] Cité par Gerlach, And the witnesses were silent, p. 103.

[21] Id. Ibid., p. 103.

[22] Id. Ibid.

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