Avant-Propos

 

Dans un précédent livre, consacré à mettre au jour et à stigmatiser l’insincérité des plaidoyers pro domo des défenseurs inconditionnels de l’Église et de sa hiérarchie [1], j’ai traité presque exclusivement de l’attitude de l’Église catholique envers les juifs durant la Seconde Guerre mondiale et laissé en dehors du champ de ma réflexion celle des Églises protestantes. Conscient de l’inconvénient que constitue ce déséquilibre de traitement, surtout eu égard à mon but qui est de proposer à un public de non-spécialistes un matériau de réflexion sur cette question dans sa globalité, j’ai d’abord réfléchi à la meilleure manière d’exploiter l’information dispersée dans un nombre considérable d’ouvrages de lecture parfois difficile.

Je me suis également demandé comment, alors que je ne suis pas un spécialiste de ce domaine particulier de l’histoire, je pourrais tirer, de mes lectures, matière à esquisser au moins les grandes lignes d’une appréciation objective et honnête de ce qui apparaît aujourd’hui comme des déficiences, parfois inadmissibles, de la part des Églises, en ces temps de détresse et de chaos que furent les années 30 et celles de la Seconde Guerre mondiale. Mais surtout, je me suis posé la question de la responsabilité, voire de la culpabilité éventuelles de ces institutions, alors confrontées à des événements hors normes qui se sont déroulés à une époque et dans des circonstances définitivement révolues, et celle de la complicité éventuelle des chrétiens qui y furent impliqués à divers niveaux de responsabilité, ou en tant que témoins, voire simples spectateurs passifs.

Même un non-historien de métier peut comprendre, par référence à sa propre vie, la quasi-impossibilité de retracer les circonstances qui ont amené un être humain à agir comme il a l’a fait dans des circonstances données. La difficulté est encore plus grande – voire, dans certains cas, insurmontable – lorsqu’on tente de formuler une évaluation morale et spirituelle des motivations, conscientes ou inconscientes, d’individus qui furent contraints de prendre des décisions et d’agir dans des circonstances exceptionnelles et violentes, dont ils ne mesuraient pas forcément la nature exacte ni les conséquences, et dont, en tout état de cause, ils ne pouvaient pas s’affranchir. Sur ce point, même l’historien le plus objectif, le plus méticuleux et le plus sincère, doit reconnaître que son travail de reconstruction des faits et des comportements se heurtera toujours à l’imperfection, voire à l’arbitraire – volontaire ou non – inhérents à toute interprétation.

Pourtant, s’agissant de la responsabilité ou de la culpabilité des chrétiens et de leurs élites religieuses eu égard au sort dramatique des juifs dans la période ici étudiée, un fait demeure, patent et incontestable : les déclarations de pénitence de responsables ecclésiaux, formulées après la guerre, reconnaissent loyalement que leurs institutions et leurs pasteurs n’ont pas été à la hauteur des circonstances et des exigences particulières qu’on est en droit d’attendre de disciples du Christ. J’ai cité plusieurs de ces textes dans mon ouvrage évoqué [2]. Certains vont très loin dans la reconnaissance de la complicité, voire de la culpabilité de leur Église. Il est significatif que les plus dramatiques émanent de hauts responsables religieux allemands. Je précise qu’il serait erroné de les attribuer à l’émotion qui a suivi la découverte de l’ampleur de la persécution et de l’extermination de millions de juifs [3] ; à titre d’exemple, voici deux extraits qui datent des années 1975 et 1998 :

 

Déclaration du Synode des évêques catholiques de la République fédérale allemande (Würzburg, 22 novembre 1975) :

Nous sommes le pays dont l’histoire politique récente a été assombrie par la tentative d’extermination systématique du peuple juif. Malgré la conduite exemplaire de quelques individus et groupes, nous avons été en général, à cette époque du National-Socialisme, une communauté ecclésiale qui a vécu en tournant le dos au destin de ce peuple persécuté, une communauté obsédée par la crainte pour ses institutions menacées, une communauté qui a gardé le silence en face des crimes perpétrés contre les juifs et le judaïsme. Aussi, un grand nombre d’entre nous se sont-ils rendus coupables purement et simplement parce qu’ils ont eu peur de risquer leur vie. Et c’est pour nous une humiliation particulière que des chrétiens aient pu prendre une part active à cette persécution. La sincérité réelle de notre désir de renouvellement dépendra de l’aveu de ces fautes et de notre disponibilité à nous laisser douloureusement instruire par l’histoire des forfaits de notre pays et de notre Église [...] [4].

 

« Le temps de la conversion – Les Églises évangéliques d’Autriche et les juifs » (Extrait de la déclaration du Synode général du 28 octobre 1998):

Nos Églises reconnaissent dans la honte ne pas s’être montrées sensibles au sort des juifs et d’innombrables autres persécutés […] Les Églises n’ont pas protesté contre le tort bien visible qui s’exerçait, elles se sont tues, ont détourné le regard, elles n’ont pas «empêché la roue de tourner» (Bonhoeffer). Et c’est ainsi que non seulement des chrétiens et des chrétiennes, mais également nos Églises, partagent la faute de l’Holocauste de la Shoa [5].

 

Ce sont des déclarations officielles de cette nature – à l’honnêteté desquelles il convient de rendre hommage – qui m’ont donné le courage de rédiger cette modeste contribution. Pour éviter qu’elle soit confondue avec un réquisitoire, j’ai choisi d’illustrer le silence, la démission, l’indifférence, ou la complicité chrétiennes d’alors, par de nombreuses citations, dûment référencées, de textes choisis en raison de la contemporanéité de leurs auteurs avec les événements de l’époque, ou, s’agissant de documents et d’analyses historiques, en raison de leur pertinence et de leur crédibilité.

Dans tous les cas où cela a été possible, ce matériau de référence a été remis dans son contexte et succinctement analysé et critiqué. Mon espoir est que ce travail – qui s’abstient de tout jugement téméraire des personnes et de l’arrogance d’accusations à charge déconnectées des circonstances exceptionnelles auxquelles elles étaient confrontées – contribuera à resituer dans leur contexte les faits et les comportements, à cerner les responsabilités, voire à avertir quiconque juge et condamne, que même s’il l’ignore et n’a pas encore été mis à l’épreuve, il est susceptible de commettre lui-même un jour les méfaits ou les lâchetés qu’il reproche à d’autres.

Enfin, je ne saurais trop recommander la lecture attentive des Annexes dont j’ai pourvu ce petit livre. Leurs textes illustrent, mieux que tout exposé savant, les choix, heureux ou malheureux, louables ou déplorables, que firent, en leur âme et conscience, les Églises et les mouvements chrétiens de l’époque pour affirmer et préserver leur foi et survivre socialement dans les circonstances les plus défavorables qui soient.



[1] Menahem Macina, L’apologie qui nuit à l’Église. Révisions hagiographiques de l’attitude de Pie XII envers les Juifs. Suivi de contributions des professeurs Michael Marrus et Martin Rhonheimer, éditions du Cerf, Paris, 2012.

[2] L’apologie qui nuit à l’Église, Op. cit., p. 43-63.

[3] L’un des ouvrages majeurs à ce propos est celui de Raul Hilberg, La destruction des juifs d’Europe, Fayard, Paris, 1985

[4] Cité d’après Les Églises devant le Judaïsme. Documents officiels 1948-1978. Textes rassemblés, traduits et annotés par Marie-Thérèse Hoch, et Bernard Dupuy, Cerf, Paris, 1980, p. 72-73. Les italiques sont miens.

[5] Texte cité d’après la traduction française de H. Cellérier, dans SIDIC, vol. XXXII/1 de 1999, p. 26. Les italiques sont miens.

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