Annexe 5: L'aryanisation de Jésus par les Chrétiens dans l'Allemagne nazie

 

Des théologiens en avance sur les nazis [1].

Comme le souligne Susannah Heschel :

 « Débarrasser l’Allemagne des Juifs était devenu un sujet de discussion acceptable entre théologiens, même lorsque la technique proposée pour y parvenir était le meurtre Au nom de l’idéal de la pureté aryenne, ces théologiens étaient en avance sur les nazis: cela se passait en 1936, bien avant que le meurtre de masse des Juifs ne soit devenu une politique nazie. »

Paula Fredriksen [2] a rédigé une analyse [3], parue sur le site de The Tablet, du livre de Susannah Heschel [4], et intitulée Le Jésus Aryen: les Théologiens Chrétiens et la Bible dans l’Allemagne Nazie [5].

L’ouvrage retrace l’histoire de l’Institut d’Étude et d’Éradication de l’Influence Juive sur la Vie de l’Église Allemande [6]. Créé en mai 1939, l’Institut avait pour mission de promouvoir un christianisme débarrassé de ses « excroissances » juives et de restituer au Volk [7] allemand un Christ « nordique » et un christianisme aryen rétablis dans leur pureté originelle. Dans ce but, les théologiens de l’Institut recourent à toutes les méthodes possibles et imaginables pour démontrer et diffuser ce message, basé sur l’effroyable logique raciste qui postulait que l’Allemagne était une nation chrétienne (et elle l’était) et que si la véritable nation allemande était aryenne (selon la croyance populaire), alors le christianisme, et plus particulièrement Jésus de Nazareth, devaient aussi être aryens.

Ils organisaient des lectures du Nouveau Testament, interprété au prisme du racisme anti-juif. Ils sollicitaient servilement l’appui financier et politique du parti nazi. Ils disséminaient leur message antisémite en recourant aux moyens propres au monde académique : recherche commanditée, articles dans les journaux, livres, financement de conférences, formation de futurs diplômés, conférences publiques. L’Allemagne étant dotée d’une religion d’État, ils apportaient aux fidèles, dans les églises, le message aryen, en changeant les textes du Nouveau Testament (dans la traduction allemande), en réécrivant la liturgie, et en prônant et prêchant avec énergie que l’Ancien Testament (juif) devait être abandonné en tant qu’Écriture sainte chrétienne.

 

Une fois Jésus aryanisé, les Juifs pouvaient être exterminés.

Le plus horrible est de constater que ces positions furent élaborées et formulées par des théologiens et des penseurs chrétiens avant que les nazis ne mettent en œuvre leur entreprise de destruction des Juifs. Comme le souligne Susannah Heschel,

Débarrasser l’Allemagne des juifs était devenu un sujet de discussion acceptable entre théologiens, même lorsque la technique proposée pour y parvenir était le meurtre. Au nom de l’idéal de la pureté aryenne, ces théologiens étaient en avance sur les nazis : cela se passait en 1936, bien avant que le meurtre de masse des Juifs ne soit devenu une politique nazie.

En effet, en 1936, à l’occasion d’une réunion de responsables religieux de la Thuringe et de la Saxe, Siegfried Leffler, qui allait devenir plus tard l’un des piliers de l’Institut, déclara, sans que cela soulève la moindre critique :

Dans une vie chrétienne, le cœur doit toujours être bienveillant envers le Juif […] En bon Chrétien, je peux, je dois, je devrais toujours trouver dans mon cœur un pont vers les juifs. Mais en tant que Chrétien, je me dois aussi de suivre les lois de mon Volk . […] Même si je sais que « Tu ne tueras point » est un commandement de Dieu, ou que « Tu aimeras le Juif », car lui aussi est un enfant du Père éternel, je suis aussi capable de savoir que je dois le tuer, que je dois l’abattre [8], ce qui est possible parce que je suis autorisé à prononcer le nom du Christ.

Susannah Heschel démontre que, malgré un important réseau de 600.000 membres comprenant des pasteurs, des évêques, des professeurs de théologie, des professeurs de religion, des laïcs engagés qui s’étaient livrés pendant plusieurs années à une prodigieuse activité en termes de productivité et d’activisme politique, l’Institut est devenu totalement invisible après la guerre.

Le dernier épisode, auquel Susannah Heschel consacre les deux derniers chapitres de son ouvrage, donne la nausée, mais pour des raisons différentes. Ces champions chrétiens du génocide juif, se mirent à l’abri dès que les Alliés gagnèrent la guerre. Ils échangèrent des lettres s’exonérant mutuellement. Ils furent protégés par l’Église, par leurs collègues et par leurs propres mensonges. Ceux qui, pendant la guerre, avaient fait valoir leur expertise académique du judaïsme pour promouvoir le programme raciste de l’Institut, faisaient valoir, en temps de paix, cette même expertise pour camoufler leurs agissements : eût-il été concevable que des experts en judaïsme soient des antisémites ? Les convergences entre l’antijudaïsme de l’Institut et celui qui était propre à la théologie chrétienne traditionnelle, rendent ce type de crime pratiquement indécelable.

Après la guerre, la carrière de ces spécialistes du Nouveau Testament prit un nouvel essor et une nouvelle respectabilité. En lisant le livre, Paula Fredriksen a sursauté quand elle s’est rendu compte qu’elle avait lu certains de leurs travaux au cours de sa propre formation dans les années 1970. Elle regrette qu’encore de nos jours, des chercheurs continuent à défendre l’idée que [l’apôtre] Paul n’aimait pas l’ethnie juive ni les pratiques religieuses juives et que Jésus, en tant que juif pieux, avait condamné le culte du Dieu d’Israël dans le temple de Jérusalem.

Et Fredriksen d’ajouter :

Cela fait vingt siècles que l’on caricature ainsi le judaïsme pour exprimer l’identité chrétienne, ce que nos contemporains perpétuent tout en s’efforçant de rendre cette attitude « présentable » [salonfähig]. Ces caricatures du judaïsme produisent des narratifs qui sont dommageables tant sur le plan historique que sur le plan moral. Comme le démontre magistralement Susannah Heschel, la “paroi” qui sépare antijudaïsme et antisémitisme est non seulement extrêmement mince, mais aussi – et c’est bien là le malheur – trop perméable.



[1] Article publié avec la collaboration de Roseline Lewin, sur le site Philosémitisme, 17 juin 2009. Je remercie la responsable de ce site de m’avoir autorisé à le reproduire ici. Je précise toutefois que, si utile qu’elle soit pour les lecteurs francophones, cette adaptation de l’article de Paula Fredriksen est un résumé qui ne dispense pas de lire l’article original paru sur le site de The Tablet (voir note 3, ci-après).

[2] Voir l’article que consacre Wikipedia à cette auteure.

[4] Voir une brève présentation académique de cette auteure.

[5] The Aryan Jesus: Christian Theologians and the Bible in Nazi Germany (Princeton University Press, 2008), Barnes and Noble.

[7] Le terme signifie « peuple ». C’est une notion-clé du nazisme, surtout sous la forme adjective « völkisch ». Selon Daniel Bovy, Dictionnaire de la barbarie nazie et de la Shoah, éditions Luc Pire, 2007 : « Il exprime l’idée de "communauté raciale" surmontant le traditionnel clivage des classes sociales ».

[8] Les italiques sont miens.

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