Annexe 3: À propos du mémoire de l’enseignante protestante, Élisabeth Schmitz, rédigé à Berlin en 1935, en défense des juifs persécutés par les nazis

 

Recension de l’ouvrage de Manfred Gailus, Élisabeth Schmitz und ihre Denkschrift gegen die Judenverfolgung. Konturen einer vergessenen Biographie (1893-1977) [Élisabeth Schmitz et son mémorandum sur les Juifs. Eléments d’une biographie oubliée (1893-1977)]. Berlin : Wichern Verlag 2008 ISBN 978-3 -88981-213-8. 230 pages.


On trouve rarement des héroïnes dans l’histoire du combat de l’Église protestante contre le national-socialisme. La cause tient probablement au fait que l’histoire a été intégralement écrite par des hommes. Mais maintenant, une femme accède à la reconnaissance – le Dr Élisabeth Schmitz –, et ce pour une courte mais frappante contribution qui a été hélas ignorée à l’époque et est oubliée depuis. En 1935, elle a eu le courage de sommer les membres de son Église Confessante, dirigée par des hommes comme Martin Niemöller et Karl Barth, de braver les persécutions de plus en plus violentes infligées aux juifs d’Allemagne par les Nazis. Le mémoire qu’elle a rédigé pour le Synode de 1935 était un modèle de clarté et de prévision de l’avenir, qui prédit avec précision le sort probable qui attend la minorité juive en Allemagne. Dans le même temps, elle appelait l’Église à honorer sa responsabilité de défendre les membres les plus menacés de la société, et à protester contre la discrimination pénale pratiquée par le gouvernement nazi. Une telle attitude était très impopulaire. Seuls quelques-uns de ses collègues de l’Église Confessante partageaient les vues du Dr Schmitz. Le fait que le mémoire ait été proposé par une femme laïque, qui n’avait pas de fonction dans l’Église, n’était pas de nature à favoriser sa cause. Signe que la propagande nazie avait déjà affecté les ministres du culte de l’Église, même en 1935, la majorité des pasteurs responsables étaient opposés à un quelconque soutien apporté aux Juifs, ou à tout le moins ils étaient réticents à faire preuve d’hostilité envers le gouvernement nazi, qui était maintenant de plus en plus populaire.

Qui était Élisabeth Schmitz ? Les textes que contient ce livre fournissent un compte-rendu succinct de sa carrière d’enseignante, formée par d’éminents savants comme Adolf von Harnack et Friedrich Meinecke. Du fait qu’à l’époque les femmes n’étaient pas admises à l’ordination dans l’Église évangélique, elle s’est consacrée à l’enseignement de la religion et de l’histoire à des jeunes filles du secondaire. Son caractère était réservé, consciencieux et très droit, conformément à la tradition protestante allemande. Une fois convaincue de la justesse de ses vues, elle pouvait être inflexible et déterminée. Elle a refusé d’abandonner son indépendance d’esprit et de faire des compromis pour des raisons de convenance personnelle ou un avantage politique. Avec un niveau aussi élevé de normes morales et intellectuelles, elle fut naturellement révoltée par le ton fanatique des diatribes antisémites nazies, telles qu’elles se donnaient libre cours dans la presse, à la radio et dans les rassemblements du parti. Tout cela était en contradiction avec son sens de l’ordre, de la sincérité et de la compassion humaine. Ces attaques de la propagande et la violence qui les accompagnait étaient totalement contraires aux valeurs qu’elle s’efforçait d’inculquer à ses élèves. Sa première protestation fut particulièrement inspirée par le fait qu’une amie proche, d’origine juive, avait été privée d’exercer sa profession de médecin. Élisabeth Schmitz lui offrit son aide et son hospitalité, ce qui lui valut d’être dénoncée à la Gestapo parce qu’elle partageait son domicile avec un membre de la race méprisée.

L’accumulation de cette atmosphère empoisonnée, qui atteignit son paroxysme lors du pogrom de la Nuit de Cristal, en novembre 1938, conduisit Élisabeth Schmitz à la détermination de renoncer à son poste d’enseignante, du fait qu’elle ne pouvait plus, en conscience, enseigner comme les Nazis l’ordonnaient. Heureusement, elle fut autorisée à prendre sa retraite par anticipation, et ne revint à l’enseignement qu’après la fin de la guerre.

À l’époque où elle préparait son mémoire en faveur des juifs, à l’été 1935, la situation des églises protestantes et celle de l’Église Confessante étaient particulièrement critiques. Les Nazis venaient tout juste de nommer un nouveau Ministre des Affaires de l’Église, et menaçaient de s’emparer du contrôle de son administration. Les invectives et les attaques de la propagande contre les églises, accusées d’être des agents du judaïsme mondial, étaient de plus en plus courantes et virulentes, en particulier dans les pages de Der Stürmer, le journal radical diffusé dans tout le pays par les agences du parti nazi.

La majorité du clergé conservateur, en particulier les dirigeants de l’Église, tout en déplorant l’extrémisme du Stürmer, s’efforçaient d’afficher leur loyauté nationale. Aucun d’eux ne voulait d’un conflit ouvert avec l’État, et surtout pas à propos d’un sujet aussi impopulaire et sensible que celui du traitement des juifs. Il n’est donc pas étonnant que le mémoire d’Élisabeth Schmitz n’ait pas fait l’objet d’un débat lors de la réunion du Synode de 1935. Seule une timide résolution fut adoptée, proclamant le devoir universel de l’Église d’offrir le baptême à tous, indépendamment de la race. En ignorant la question plus large des droits humains des juifs en Allemagne, l’Église Confessante a pu éviter la possibilité d’être opprimée par la Gestapo. C’était une victoire à la Pyrrhus.

Trois ans plus tard, à l’époque du pogrom de novembre 1938, Schmitz réitéra son défi. Elle écrivit une lettre au pasteur Helmut Gollwitzer, qui était en charge de la plus importante église de Berlin, à Dahlem, après l’arrestation et l’emprisonnement du pasteur Martin Niemöller. Dans cette lettre, elle appelait à la mobilisation de l’opinion dans l’Église pour protester contre la violence aveugle à l’égard des Juifs ; elle suggérait qu’un lieu d’église soit mis à la disposition des orphelins ou des communautés juives détruites, et elle demandait instamment que soient effectuées des collectes d’argent pour atténuer la souffrance juive.

Rien de tel ne se produisit.

Le texte du mémoire de Schmitz est intégralement publié dans le livre [de Manfred Gailus], avec un supplément écrit quelques mois plus tard. Du fait que la plupart de ses informations proviennent de la presse, il ne révèle rien de nouveau concernant les campagnes antisémites nazies. Sa valeur actuelle réside plutôt dans le fait qu’il montre tout ce qu’un témoin engagé pouvait savoir de l’étendue de la violence, de la haine, de l’intimidation et de la discrimination dont était victime la minorité juive, et des conséquences désastreuses qu’éprouvaient ces victimes. Il est imprégné d’un puissant sentiment d’indignation devant les injustices infligées, et d’un sentiment égal de frustration de ce que les églises n’aient pas pris des mesures en temps opportun pour mettre des bâtons dans les roues de ces procédés scandaleux.

Cette collection d’articles, éditée avec beaucoup de talent par le professeur Manfred Gailus, est une contribution qui fait chaud au cœur, même si elle est tardive. Mais elle a du mal à expliquer pourquoi la contribution de Schmitz a été oubliée durant si longtemps, ou même attribuée à d’autres de manière erronée. Gailus suggère quelques facteurs pertinents, mais le mystère demeure. Tout cela fait peut-être partie de l’ensemble d’un processus douloureux pour l’Église protestante, empreint d’une réticence à accepter le passé. C’est aussi une part du processus consistant à tenter de forger une nouvelle et meilleure relation entre l’Église et le peuple juif. C’est pourquoi il est bon que nous puissions maintenant entendre la voix – pionnière mais solitaire – de cette courageuse laïque, Élisabeth Schmitz.

C’est également une bonne nouvelle qu’un cinéaste américain, Steven Martin, ait réalisé un film documentaire en DVD, intitulé « Élisabeth de Berlin » […] Ce document de 60 minutes en langue anglaise [1], est ponctué en arrière-fond des protestations de Schmitz. Des rushes de la Nuit de cristal sont mis en phase avec des sentiments d’indignation partagés par des gens comme Dietrich Bonhoeffer et Helmut Gollwitzer. Le film bénéficie d’un excellent commentaire dû au professeur David Gushee, à Martin Greschat et à Andreas Pangritz. Un témoin oculaire de l’époque, Rudolf Weckerling, actuellement dans sa 90e année [en 2008], livre ses commentaires sincères et appropriés, et l’ensemble est harmonisé par l’évêque Wolfgang Huber de Berlin.

 

JSC

 

© Association of Contemporary Church Historians (Arbeitsgemeinschaft kirchlicher Zeitgeschichtler), John S. Conway, Editor. University of British Columbia, November 2008 — Vol. XIV, no. 11

Texte en ligne sur le site de l’Association des Historiens de l’Église contemporaine.


Traduction française : Menahem Macina.



[1] Le DVD est accessible sur le Web à ce lien.

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