5. Conclusion

 

 […] La franche sympathie pour les Juifs et l’opposition effective à la politique antijuive des nazis ne furent le fait que d’une infime minorité de la population […] très courageuse mais hélas peu représentative [de] la grande masse des gens ordinaires qui ont eu tendance à regarder, les bras croisés, parfois sans doute d’un air réprobateur, et plus souvent encore à détourner les yeux. Probablement aurais-je été l’un d’eux si j’avais été Allemand. […]

Ian Kershaw, L’opinion allemande sous le nazisme. Bavière 1933-1945, CNRS éditions, Paris, 1955, p. 21.

 

Parvenu au terme de la rédaction de cette brève étude, j’ai conscience de son imperfection. Les spécialistes, et en particulier les historiens, regretteront sans doute que je n’aie pas « ratissé plus large » dans la masse des faits que j’ai laissés de côté, et que je me sois référé majoritairement à des auteurs très critiques de l’attitude de l’Église, en la matière. J’espère seulement qu’on ne me fera pas un procès d’intention en suspectant que, tel un mauvais magistrat, j’aurais volontairement instruit à charge un dossier infiniment complexe. On peut, en effet, estimer que les faits sur lesquels je me suis basé pour constituer ce dossier, ne représentent pas – tant s’en faut – le large éventail des attitudes et des réactions de celles et ceux qui sont intimement convaincus que tant le souverain pontife, que la Curie et les évêques d’alors, ont fait « tout ce qui leur était possible » pour sauver les juifs, comme le répètent, depuis des décennies, les porte-parole du Vatican, et les zélateurs de l’impeccabilité de l’Église et du pape de cette époque extraordinairement difficile. Il se peut même que m’aient échappé des ouvrages ou des articles de référence qui donnent une interprétation des événements, plus favorable à l’institution religieuse que celle qui se dégage des ouvrages que j’ai consultés. Si c’est le cas, il ne faudra pas y voir une intention maligne.

Je m’attends toutefois à des réactions plus ou moins vives, dans l’esprit de celles qu’ont suscitées chez un critique catholique, certaines de mes réprobations, au demeurant fort modérées, exprimées dans mon ouvrage récent consacré à la relecture apologétique des paroles et des actes de responsables ecclésiaux du temps de guerre. En témoigne cette charge, d’une tonalité aussi sarcastique que peu irénique :

Nous n’avons que faire des sentiments de Menahem Macina, de son malaise à l’écoute des discours de Benoît XVI sur son prédécesseur, de son attachement pour Jean XXIII et de ses jugements personnels sur ces “chrétiens qui ne le sont que de nom“. Qu’il sache, mieux que quiconque, ce qui est bien pour l’Église, on n’en doute pas un seul instant. Mais qu’est-ce que cela vient faire dans un livre d’histoire ? [1].

Ce genre de réaction est typique de certains cénacles qui ont beaucoup de mal à reconnaître que la responsabilité de l’extermination de millions de juifs n’incombe pas seulement à Hitler et aux Nazis, mais également au silence et à l’inaction des Églises et de leurs fidèles, comme à ceux des États et de leurs citoyens, et s’offusquent qu’un auteur, historien ou non, les leur rappelle et les invite à la repentance.

En témoigne indirectement la non-réception catholique, souvent exprimée en termes véhéments, de la courageuse Déclaration de repentance d’évêques français [2]. Nous avons une connaissance partielle de la «grogne» qu’elle a suscitée chez certains fidèles, grâce aux propos – au demeurant prudents – tenus par Mgr L.-M. Billé, qui parlait, lui, d’«incompréhension» –, lors de l’ouverture de l’assemblée plénière de la Conférence des évêques de France, dont il était le président [3]:

Je ne peux pas faire comme si le courrier reçu ensuite était majoritairement positif [...]. Parmi les sources d’incompréhension, je relève le trouble de certains chrétiens quant à l’image qu’ils ont de la sainteté de l’Église ; je relève la difficulté qu’ont un certain nombre de gens à saisir ce que peut avoir d’unique la relation de l’Église au judaïsme ; je relève surtout, hélas, que l’antisémitisme n’est pas mort, et que ses arguments les plus classiques, si j’ose employer ce mot, ont toujours cours.

Invité à préciser sa pensée, Mgr Billé confiait alors :

Certaines réflexions émanent visiblement de personnes qui n’ont pas encore pris acte des déclarations du concile Vatican II et de ce que les papes ou d’autres évêques ont pu dire par la suite. Dans ce cas, leurs questions [celles des signataires des lettres adressées aux évêques par des catholiques déstabilisés par la Déclaration de repentance] tournent autour du rapport au Christ, de sa mort et de la responsabilité du peuple juif, autrement dit, de la question du déicide. Notre travail d’éducation n’est pas terminé. Mais il y a malheureusement le registre plus «classique», si je puis dire, de l’antisémitisme qui reprend, en plus atténué toutefois, les griefs issus de Drumont et de ses acolytes: la notion de pouvoir occulte des juifs, leur puissance, et autres stéréotypes bien connus [...]. J’ai aussi relevé des questions qui tournent autour de ce qui se passe aujourd’hui en Israël, des rapports entre les juifs et les Palestiniens ; des critiques à l’égard de la politique du gouvernement de l’État hébreu [4].

Ces propos ont été émis en 1997, soit trente-deux ans après le concile ! Preuve que les vieux réflexes ont la vie dure et qu’une authentique repentance chrétienne est lente à venir…

Enfin, s’agissant des critiques émises à l’encontre des Églises protestantes, on fera bien d’intérioriser la prise de distance nuancée qu’exprime la recension, effectuée par une universitaire anglo-saxonne, d’un ouvrage récent :

Sommer met sans cesse l’accent sur la moralité et la droiture de von Pechmann, en opposant son empressement à protester contre la persécution des juifs [5], à la répugnance de l’évêque Meiser à s’opposer à ces mesures. Cette méthode minimise toutefois la réalité de la situation qui était celle de Meiser. En tant que dirigeant de l’une des seules églises protestantes de l’Allemagne nazie à ne pas être sous l’autorité de l’administration des Chrétiens-Allemands, Meiser avait l’obligation tacite de ne pas exaspérer inutilement les autorités nazies afin de protéger l’autonomie de son église et, par extension, celle du Protestantisme allemand lui-même. Si impeccables que fussent les conceptions humanitaires, politiques et théologiques de von Pechmann dans les conditions brutales qui étaient celles du nazisme, en fermant les yeux sur la situation précaire de l’évêque bavarois, Sommer met en valeur la réputation de Pechmann aux dépens d’hommes d’église qui se trouvaient dans des situations plus complexes et plus critiques. Bien que Wolfgang Sommer mérite louange, cependant, si l’on veut mettre en lumière un homme qui a exercé une influence sur l’Église protestante allemande, bien qu’il ne fût pas lui-même théologien, il n’est pas moins important que son travail ne soit pas utilisé pour déprécier les efforts de ceux qui étaient étroitement liés par les chaînes de leurs vocations protestante et spécifiquement luthérienne [6].

On touche ici au délicat problème de la double obligation qui incombe à l’analyste, et du déchirement permanent qu’elle engendre. D’une part, il lui faut amener à la lumière des faits et des textes, inconnus ou non pris en compte jusque-là, et décider de leur intégration ou de leur non-insertion dans le tissu de l’interprétation antérieure des événements et des jugements qui en découlent. D’autre part, instruit par l’expérience – la sienne et celle des autres chercheurs –, il est bien conscient du caractère provisoire de ses interprétations, que tout nouveau document peut potentiellement remettre en cause.

La difficulté est encore plus grande quand l’auteur croit devoir proposer, à ses risques et périls, une réévaluation interprétative dans un domaine aussi sensible – pour ne pas dire passionnel – que celui de la foi religieuse et du comportement de ses dirigeants spirituels. Ce qui est précisément mon cas. C’est pourquoi j’affectionne tout particulièrement la définition suivante:

L’histoire n’est pas seulement une entreprise de connaissance. Elle est toujours une manière de répondre à un tourment intime [7].

Elle illustre bien mon état d’esprit en tant qu’auteur. Ce « tourment intime » a été le moteur de mes livres antérieurs consacrés à l’attitude des chrétiens envers les juifs ; il l’est également pour celui-ci. En effet, mes écrits successifs sont autant de tentatives de faire partager à mes contemporains ma prise de conscience de l’irréductible altérité de ce peuple, dont Hitler lui-même avait témoigné, avec une lucidité diabolique, en exprimant à un interlocuteur privilégié, vers la fin des années 30, sa conception paranoïde du juif :

 « C’est un être étranger à l’ordre naturel, un être hors nature » [8].

Et pourtant, comme le savent celles et ceux qui ont côtoyé des membres de ce peuple, pratiquants ou non, croyants ou agnostiques, les juifs ont en commun avec nous la condition humaine, avec ses grandeurs et ses faiblesses. Aussi, ne serait-ce qu’à ce titre, ils ont droit aux mêmes égards et à la même empathie que ceux dont nous sommes censés faire preuve envers tout homme et toute femme, quelles que soient leur race, leur condition sociale, leurs convictions philosophiques et religieuses, et leur conception du monde. Alors comment se fait-il que tant de gens aient éprouvé et éprouvent encore, aujourd’hui comme jadis, une gêne instinctive à l’égard des juifs, et ont tant de difficultés à prendre leur défense quand, à l’évidence, ils sont l’objet de calomnies ou de suspicions, dont les motifs avancés sont tout sauf justifiés ?

J’ai consacré mes deux premiers ouvrages grand public aux traitements et attitudes indignes dont le peuple juif a été l’objet de la part des chrétiens, au fil des siècles [9]. J’y ai examiné les reproches et les accusations, souvent contradictoires, formulés à son endroit. J’ai aussi rendu compte loyalement des actes, déclarations et écrits chrétiens témoignant d’une attitude beaucoup plus positive, voire d’une réelle empathie à l’égard des juifs. Bref, à tort ou à raison, j’estime avoir été honnête dans mes analyses et mes jugements afférents à cette problématique. Malheureusement pour la réception de mes positions, j’ai choisi de ne pas me limiter aux analyses historiques et théologiques – que je ne manque jamais de faire, au demeurant – mais de les assortir d’un témoignage personnel, éthique et spirituel, sur les faits et les comportements examinés.

C’était déjà le cas de mon livre consacré à la dénonciation de la déferlante apologétique visant à justifier à tout prix l’extrême discrétion verbale et écrite de Pie XII et de l’Église catholique durant la Seconde Guerre mondiale [10]. Ce l’est encore, et plus peut-être, de celui-ci, tant les nombreux textes que j’y ai passés en revue, ont exacerbé le « tourment intime » que me cause l’extrême réticence, voire le refus, de nombreux chrétiens d’admettre que maints ministres et fidèles de leur Église ont regardé ailleurs tandis qu’on persécutait et déportait leurs concitoyens juifs, et qui, aujourd’hui encore, tentent de les exonérer de toute responsabilité pour ne pas ternir l’honneur de leur Église.

Pour clore la présente réflexion sur ce que je considère, à tort ou à raison, comme un endurcissement et une indifférence coupables de trop nombreux chrétiens face au sort des juifs, je propose à la méditation du lecteur cette paraphrase terrible de la parabole du « Bon Samaritain », que nous devons au jésuite Alfred Dep, qui paya de sa vie son opposition résolue au nazisme [11]:

Tant que l’homme gît au bord de la route, frappé de coups sanglants et dépouillé de ses derniers biens, son véritable prochain et celui auquel il accordera sa confiance sera celui qui se chargera de lui pour le mettre à l’abri, et non pas celui qui passera à côté pour se rendre à ses « pieux offices », pensant ne pas avoir de compétence en la matière [12].



[1] Frédéric Le Moal, « L’apologie qui nuit à l’Eglise : livre d’histoire ou libelle ? », en ligne sur le site Le Littéraire.com, 22 juin 2012.

[2] Lue par Mgr Olivier Berranger à Drancy, le 30 septembre 1997. Texte en ligne.

[3] Je reprends ici ce que j’écrivais dans mon ouvrage antérieur, Les frères retrouvés, op. cit., p. 131-132.

[4] Cité d’après l’article de Claudine Barouhiel, « L’Église au lendemain de la Déclaration de repentance », dans L’Arche, le mensuel du judaïsme français, n° 479, décembre 1997, p. 85. Les italiques sont miens.

[5] J’ai cité, dans mon Introduction, un passage de la courageuse motion que cet ancien président du Kirchentag, soumit, en avril 1933, au bureau de l’Union des Églises Évangéliques, qui la refusa.

[6] Recension de Wolfgang Sommer, Wilhelm Freiherr von Pechmann: Ein konservativer Lutheraner (Göttingen: Vandenhoeck & Ruprecht, 2010), 255 Pp. ISBN 978-3-525-55005-2. par Diana Jane Beech (University of British Columbia), in Association of Contemporary Church Historians Quarterly, University of British Columbia, June 2011 — Vol. XVII, no. 2. Les italiques sont miens.

[7] Yvan Yablonka, « 1939-1945 : Les Allemands exterminent les Juifs », dans La vie des Idées.fr, 29 février 2008, texte repris du site La vie des Idées.

[8] Au chapitre 39 de l'ouvrage de Hermann Rauschning, ancien chef national-socialiste du Gouvernement de Dantzig : Hitler m'a dit. Confidences du Führer sur son plan de conquête du monde ; édition Coopération, Paris, 1939, p. 261.

[9] Menahem Macina, Chrétiens et Juifs depuis Vatican II. État des lieux historique et théologique. Prospective eschatologique, édit. Docteur Angélique, Avignon, 2009 ; Id., Les Frères retrouvés. De l’hostilité chrétienne à l’égard des juifs à la reconnaissance de la vocation d’Israël, éditions de L’Oeuvre, Paris, 2011.

[10] M. Macina, L’apologie qui nuit à l’Église, op. cit.

[11] Il fut décapité dans la prison de Berlin-Plötzensee, le 2 février 1945.

[12] Je reprends ici le texte qui figure dans Giovanni Miccoli, Le pontificat de Jean-Paul II. Un gouvernement contrasté, Lessius, 2012, p. 99, qui le cite d’après R. Marlé, « Le P. Alfred Dep », dans Christus, II, 1955, p. 521. Les italiques sont miens.].

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