4. La realpolitik des Églises à l’égard des nazis : évaluation

 

L’antisémitisme à la rescousse de la défense chrétienne contre l’anticléricalisme

Il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet, dont traitent maints ouvrages avec plus ou moins d’objectivité. Je me limiterai ici à un seul cas, qui me paraît emblématique : celui du recours catholique à un antisémitisme éculé pour se défendre contre les attaques anticléricales des nazis. Je suis de près l’historien Guenther Lewy qui le documente.

Les nazis utilisaient massivement un livre anticlérical du XIXe siècle, intitulé « Le miroir du clergé » et sous-titré « Mémorial du fanatisme chrétien » [1], dû à un auteur protestant, Otto von Corvin (1812-1886). Pour discréditer cet ouvrage qui leur causait d’autant plus de tort qu’il était populaire et très lu, l’intelligentzia catholique – en ce compris certains évêques – n’hésitèrent pas à recourir au dénigrement de son auteur, sur base raciale, à la manière des nazis, en affirmant que Corvin était un demi-juif. Comme les nazis répliquaient qu’il était au contraire totalement aryen, une véritable campagne de presse catholique s’ensuivit :

Dans des déclarations qui furent lues en chaire, dans des lettres pastorales, dans des articles publiés par les journaux ecclésiastiques, l’Église tenta d’étayer son accusation en se référant au […] Handbuch der Judenfrage [manuel de la question juive], livre notoirement antisémite […] où Corvin était catalogué comme fils d’une Juive […]. Comme les nazis s’entêtaient à affirmer les origines purement aryennes de leur auteur anticlérical favori, les polémistes catholiques trouvèrent autre chose : la première édition du livre de Corvin avait été publiée par une maison d’éditions juive, Corvin avait eu des amis juifs, Corvin présentait des traits de caractère typiques : manque de compassion, tendance au sarcasme froid, assurance présomptueuse, « bref, tout ce qu’aujourd’hui encore nous considérons comme particulièrement opposé à la mentalité aryenne ». En dépit de toutes les preuves contraires, certains évêques refusèrent de renoncer aux origines juives de Corvin et continuèrent à employer cet argument déshonorant. En février 1937, dans une lettre pastorale, Mgr Buchberger qualifiait Corvin de « demi-Juif franc-maçon », et encore en janvier 1942, Mgr Gröber traitait l’auteur du Pfaffenspiegel d’« écrivain demi-juif » [2].

Pour comprendre comment, après leur farouche opposition au nazisme, au début des années 30, les autorités religieuses catholiques en vinrent progressivement à une attitude plus conciliante à son égard, il est nécessaire de procéder à une brève rétrospective de la situation de l’Église face à un régime, certes, ambigu et inquiétant, mais dont la victoire électorale était indiscutable. Pour faire simple, disons que, parvenu au sommet du pouvoir par des voies formellement démocratiques – après avoir échoué à s’en emparer par la force – Hitler était bien décidé à gouverner sans partage et à imposer sa conception du monde non seulement à l’Allemagne, mais à l’Europe, voire au monde entier. Or, tel est le lot de l’Église, qu’elle doit, pour exercer son ministère à l’égard de ses fidèles, composer avec les pouvoirs en place. La difficulté, là comme en d’autres domaines, est de rester dans les limites de l’acceptable et de ne pas confondre conciliation et collaboration, voire inféodation.

 

De la naïveté à la composition avec le pouvoir

Je ne vais pas refaire ici l’histoire du nazisme, ni même celle des rapports conflictuels entre ce régime et l’Église, l’une et l’autre bien documentées par de nombreux ouvrages de référence. Et surtout, je me garderai de tomber dans les travers d’une certaine historiographie revancharde et démagogique, visant à régler des comptes avec l’institution religieuse, au mépris de la spécificité des situations et en recourant massivement à l’anachronisme. En effet, nombre d’ouvrages et d’articles jugent des situations, des actes et des écrits du Saint-Siège et des prélats nationaux, à la lumière de la connaissance, qui est la nôtre aujourd’hui, de la nature machiavélique et des manœuvres hypocrites du pouvoir nazi. Les thèses les plus polémiques ne craignent pas d’affirmer que l’Église et ses prélats avaient, dès le début, compris la nature totalitaire et diabolique de ce régime, mais que leur seul souci avait été de préserver leur autonomie matérielle et religieuse, et que, par conséquent, ils n’étaient pas très regardants en matière d’alliance avec des pouvoirs, même dévoyés.

La réalité est tout autre. Des historiens, au demeurant très sévères dans leurs jugements sur les manquements – réels ou supposés – de l’Église, en général, et des dirigeants religieux en particulier, témoignent de la naïveté, parfois surprenante, de la confiance du haut-clergé envers un régime, dont ils connaissaient pourtant le cynisme et la brutalité politiques, et de leur surprise devant sa mauvaise foi et sa déloyauté flagrantes, allant jusqu’à la violation la plus impudente des clauses du Concordat.

Pour avoir une idée de la situation réelle, il faut avoir lu, entre autres, les analyses détaillées que consacre l’historien américain Guenter Lewy aux roueries politiques mises en œuvre par Hitler et son appareil gouvernemental et policier en vue de prendre le contrôle des Églises locales et de leurs épiscopats, pour les mettre au service de son idéologie totalitaire [3]. Après une phase initiale de tentatives de séduction, le pouvoir nazi, conscient qu’il ne parviendrait pas à ses fins, jeta finalement le masque et ne cessa plus désormais de harceler, voire de persécuter les organisations et les mouvements d’obédience chrétienne, allant jusqu’à s’en prendre directement aux membres du clergé et de l’action catholique, suspectés de s’opposer au régime, et parfois emprisonnés pour ce motif, fondé ou non. Pourtant, le fait est là, incontestable : les autorités religieuses choisirent la défense élastique en entrant dans la voie de la conciliation. Le lecteur d’aujourd’hui – s’il n’est pas historien et au fait de l’extrême complexité de la situation d’alors – s’étonne, voire se scandalise de cette attitude, qu’il a tendance a considérer comme entachée de lâcheté. Que l’on partage où que l’on rejette ce soupçon, force est d’admettre que les apparences et l’enchaînement des faits sont de nature à le corroborer. Rappel des événements [4].

Après l’accession de Hitler au poste de chancelier du Reich, il était clair que les Églises ne pouvaient plus persévérer dans leur attitude hostile aux nazis, sauf à être taxées de rébellion envers l’autorité constituée, chose impensable pour des dirigeants religieux allemands, fidèles en cela à la pratique ecclésiastique constante, qui s’origine aux directives de l’apôtre Paul [5].

Mais la situation des évêques catholiques allemands était cornélienne. Il faut se souvenir en effet, que le nazisme avait fait l’objet de condamnations radicales, et de mesures qui s’apparentaient à une excommunication. Par exemple, et entre autres interdits, les drapeaux, insignes et uniformes du parti n’avaient pas droit de cité dans les lieux de culte. Cette situation devint encore plus compliquée après le discours de Hitler devant le Reichstag, le 23 mars 1933, dans lequel figuraient ces phrases engageantes, qui furent prises pour argent comptant :

Le gouvernement national considère les deux confessions chrétiennes comme les facteurs capitaux du maintien de notre idéal national. Il respectera les accords conclus entre les deux confessions et les États fédéraux. Leurs droits ne seront pas violés […] Le gouvernement national reconnaîtra et assurera aux confessions chrétiennes l’influence qui leur est due dans les domaines de l’enseignement et de l’éducation. Le gouvernement du Reich considère le christianisme comme le fondement inébranlable des mœurs, du code moral de la nation, et il attache la plus grande importance aux relations avec le Saint-Siège, qu’il s’efforce d’améliorer et de développer [6].

Il vaut la peine de citer l’analyse pertinente de Lewy à ce propos :

Prenant leurs désirs pour des réalités, les chefs laïcs et spirituels du catholicisme allemand se méprirent sur les propos patelins de Hitler et les surestimèrent grossièrement. Il n’avait pas promis de garantir « les droits existants des écoles confessionnelles dans les domaines de l’enseignement et de l’éducation » […] ; il avait parlé de leur accorder « l’influence qui leur était due ». Mais qui déciderait de ce qui leur était dû ? De la même manière, s’il avait promis que seraient respectés les droits des églises, c’était avec l’espoir que les confessions chrétiennes, [pour leur part], respecteraient les efforts du gouvernement en vue de la régénération nationale et morale du peuple. Et de plus, cette promesse faisait suite au préambule dans lequel il déclarait que les confessions chrétiennes représentaient un soutien important pour le maintien de l’idéal national. Conformément à ses précédentes déclarations et aux leçons de Machiavel, Hitler faisait ici ouvertement dépendre la permanence des églises et leur libre existence de leur utilité pour l’État. Ainsi que l’a dit récemment un historien pénétrant, très versé dans la politique religieuse de Hitler : « Même devant les pires mesures qui furent prises contre les églises dans les années qui suivirent, on ne peut reprocher à Hitler d’avoir violé la ligne politique qu’il avait exposée ; le 23 mars, quiconque avait des oreilles pour entendre aurait dû ne nourrir aucune illusion [7]. »

Après des consultations, aussi hâtives que laborieuses, les instructions pastorales des évêques catholiques allemands, destinées au clergé, furent émises le 29 mars 1933. En voici les stipulations principales :

Les membres du Parti et du mouvement national-socialiste pouvaient être admis aux sacrements «sans qu’on leur fasse grief de leur appartenance […], pourvu que n’existe aucune objection générale à reconnaître leur honorabilité, et pourvu qu’ils soient résolus à ne jamais approuver des opinions ou des actes hostiles à la foi ou à l’Église. De même, le simple fait d’appartenir à ce parti ne constitue pas un motif suffisant pour refuser un enterrement religieux. […] Les membres [du mouvement] en uniforme peuvent être admis aux services et aux sacrements, même s’ils sont en grand nombre [8].

Lewy souligne que les évêques bavarois donnèrent des instructions analogues, en précisant, entre autres :

Nous sommes convaincus que notre clergé saura éviter, en paroles et en actes, dans les sermons et dans les oraisons funèbres, tout ce qui pourrait être interprété soit comme un manque de respect envers le gouvernement, soit comme une marque d’obéissance dépourvue de dignité […] [9].

 

Coopération ou collaboration avec les autorités nazies ? Essai de discernement

Lewy souligne, non sans ironie, la célérité avec laquelle la permission d’avoir une attitude positive envers le nouvel État fut remplacée par l’affirmation du devoir qu’avait tout catholique d’adopter cette attitude [10]. Il poursuit par une analyse fine et nuancée de l’état d’esprit des catholiques allemands durant le processus d’amélioration des rapports avec les dirigeants nazis.

Certes, il y eut des protestations, voire des mises en garde, mais, dans l’ensemble, ce tournant fut apprécié des fidèles, d’autant que des théologiens en vue et des mouvements catholiques le soutinrent, certains même avec enthousiasme [11].

On se prit à espérer que serait mis un terme à la politique brutale de révocations des fonctionnaires catholiques qui s’opposaient au national-socialisme. Même les suppliques de certains prélats pour que cessent ces injustices ne répugnaient pas à s’exprimer en une phraséologie flatteuse, telle celle des évêques de la province ecclésiastique de Cologne, qui se disaient « pleins d’un amour brûlant pour la patrie, dont ils soutiennent la vigueur nationale avec les moyens en leur pouvoir […] [12] ».

C’était également le cas de Mgr Konrad Gröber, évêque de Friburg, dont le communiqué débutait, par cette profession de foi :

Intimement liés au peuple allemand par la langue et par le sens, blanchis sous le harnais du travail, d’un travail effectué pendant des années au sein du peuple et pour le peuple […] [13].

Il serait fastidieux et déprimant de citer toutes les expressions aliénantes et méprisantes dont les juifs furent la cible, en ces années, de la part d’ecclésiastiques, voire de prélats. Le cardinal Faulhaber lui-même, tant vanté (à tort, on l’a vu) pour sa résistance à l’antisémitisme, insistait sur la distinction radicale entre judaïsme et christianisme, et tenait, sur le peuple juif des temps bibliques, de durs propos, au demeurant tout à fait dans la ligne de l’antijudaïsme chrétien le plus traditionnel qui était alors de mise, tant dans la hiérarchie de l’Église que parmi ses fidèles. En voici quelques échantillons :

En acceptant ces livres [ceux de l’AT], la chrétienté ne devient pas une religion juive. Ces livres n’ont pas été composés par des juifs; ils sont inspirés par l’Esprit Saint et sont donc l’œuvre de Dieu, ce sont les livres de Dieu [...]. Les filles de Sion ont reçu leur acte de divorce et, depuis cette époque, Assuérus [14] erre sur la face de la terre sans trouver le repos [...]. Peuple d’Israël, cela n’a pas poussé dans ton jardin et tu ne l’y as point planté. Cette condamnation de l’usure qui amène à la spoliation de la terre, cette guerre à l’endettement qui est l’oppresseur du cultivateur, cela n’est pas le produit de ton esprit ! [15].

La seule allusion faite dans ces homélies aux persécutions des juifs, donne, par la cruauté inconsciente de sa formulation, la mesure de l’insensibilité du cardinal à leur égard [16]:

L’antagonisme envers les juifs de notre temps ne doit pas être étendu aux livres du judaïsme préchrétien.

Venant d’un des plus illustres représentants de la hiérarchie catholique allemande d’alors, et même si on la replace dans le contexte général de l’époque, une telle appréciation, qui place la défense du donné doctrinal au-dessus de celle de la personne humaine, illustre à quel point la polarisation dogmatique et confessionnelle peut obscurcir les intelligences les plus illustres et inhiber les réflexes les plus élémentaires de solidarité.

Autre fait significatif. Vers la fin du mois de mars 1933, après hésitations et consultations, les évêques catholiques allemands décidèrent de ne pas protester officiellement contre le boycott général, décrété par les autorités nazies, du commerce, des professions libérales et de l’artisanat exercés par les juifs. Le 5 avril de la même année, un prêtre bavarois, du nom d’Aloïs Wurm, adressait au cardinal Faulhaber une lettre de protestation, où l’on pouvait lire, entre autres considérations [17]:

En cette période où la haine la plus extrême sévit contre les citoyens de race juive, dont 99 % sont à l’évidence innocents, pas un journal catholique, pour autant que je sache, n’a eu le courage de proclamer l’enseignement du catéchisme catholique, selon lequel on ne doit haïr ni persécuter aucun être humain, et moins encore en raison de sa race. Une telle situation apparaît à beaucoup comme une défaillance catholique.

Outre sa tonalité d’ironie sarcastique, sur laquelle on ne peut s’attarder ici, la réponse de Faulhaber, en date du 8 avril 1933, illustre, une fois de plus, l’étonnante indifférence du prélat au triste sort des juifs de son temps :

Tout chrétien doit s’opposer à la persécution des juifs, mais les hautes autorités de l’Église ont des problèmes immédiats beaucoup plus importants : les écoles, la continuation de l’existence des associations catholiques, la stérilisation, ont bien plus d’importance pour le christianisme dans notre patrie […] En définitive, on doit réaliser que les juifs sont capables de s’occuper d’eux-mêmes. Il n’y a donc pas lieu de donner au gouvernement des raisons de transformer la chasse aux juifs en chasse aux jésuites ! [18].

Les faits et les textes évoqués sont facilement vérifiables et semblent indiscutables : ils ont fait l’objet d’études et d’analyses autorisées, et même si les interprétations peuvent varier sensiblement d’un auteur à l’autre, à notre connaissance, aucun historien sérieux n’a produit le moindre élément objectif susceptible d’accréditer l’affirmation optimiste selon laquelle le Cardinal Faulhaber aurait fermement défendu les juifs.

Toutefois, ce serait commettre un contresens que d’interpréter mes critiques à l’encontre du cardinal comme une accusation implicite d’inhumanité envers les juifs. Mon sentiment est plutôt que son choix de ne pas prendre publiquement leur défense – attitude passive dont il n’avait pas l’apanage, tant s’en faut – pourrait bien avoir été quelque peu influencé, au moins inconsciemment, par l’antijudaïsme chrétien traditionnel, au prisme déformant duquel fidèles et pasteurs contemplaient, avec commisération ou horreur, l’errance de ces “élus” déchus, éternels parias de l’histoire du salut et de celle d’un peuple, de l’élection duquel la chrétienté estimait avoir hérité, et dont elle n’attendait plus que la reddition confessionnelle sans condition. L’importance de ce facteur, confessionnel et apologétique, pour une meilleure évaluation de l’absence de réactions des dirigeants religieux face aux exactions antijuives patentes des nazis, me paraît sous-estimée. À ma connaissance, son rôle, dans ce contexte, n’a pas fait l’objet d’une étude ad hoc, au moins en ce qui concerne la recherche en langue française.

Il reste que même si, dans ses prêches de 1933, le cardinal Faulhaber ne visait pas le régime hitlérien lui-même, mais les chrétiens qui “marcionisaient” [19], sous l’influence des thèses nazies visant à épurer le christianisme de ses “éléments sémitiques”, les violentes critiques du prélat furent ressenties par les autorités comme une atteinte intolérable à l’idéologie du Parti et lui valurent des haines tenaces en haut lieu. Telle celle de Herman Esser, chef de la Chancellerie d’État, qui conseillait au cardinal et à ses collaborateurs

de se contenter de faire des sermons sur le chapitre de l’obéissance prônée par Dieu envers l’autorité légale de l’État, au lieu de susciter des conflits de conscience dans de larges cercles, comme il l’avait fait dans ses allocutions de l’Avent [20].

On aurait tort de croire que de tels propos étaient sans effet sur les dirigeants religieux allemands, en général, et sur le cardinal Faulhaber, en particulier. Les considérations de saint Paul sur l’obéissance due aux autorités [21] procédaient, bien sûr, d’une situation très différente de celle à laquelle étaient confrontées les Églises sous la férule d’un pouvoir sans foi ni loi. Mais le clergé et les pasteurs d’alors n’avaient pas encore intégré, entre autres critères modernes d’herméneutique, celui qui prône la restitution des écrits dans leur contexte culturel et social, et ils lisaient les Écritures de manière anhistorique et apologétique. En outre, des travaux récents ont montré, de manière convaincante, semble-t-il, que ce qui, pour nos contemporains sensibilisés aux droits de l’homme, apparaît aujourd’hui comme intolérable dans les propos et les attitudes des dignitaires religieux de l’époque à l’égard des juifs, ou comme lâcheté, compromission, voire adhésion plus ou moins déclarée aux idéaux national-socialistes, n’était, en fait, que la conséquence collatérale perverse du loyalisme national, aussi sincère que mal éclairé, des autorités religieuses, conjugué à leur souci de ne rien faire ni dire qui puisse mettre en péril l’équilibre précaire des relations de l’Église avec le pouvoir nazi, ou provoquer des mesures de rétorsion à l’encontre des institutions, des œuvres et de la presse chrétiennes.

Si, en se gardant de toute polémique comme de tout préjugé et sans minimiser pour autant le rôle de l’antijudaïsme chrétien, on cherche à comprendre l’attitude de loyalisme envers le pouvoir hitlérien, qui fut celle du cardinal Faulhaber et de l’ensemble de la hiérarchie de l’Église catholique allemande, alors en butte, comme sa consœur protestante, aux persécutions et à l’arbitraire d’un régime inique et fondé sur la force brutale [22], c’est dans cet amour excessif pour la mère-patrie qu’on en trouvera au moins des éléments d’explication, comme aussi dans la déférence, caractéristique de l’institution ecclésiastique, envers l’autorité constituée, attitude aggravée par un juridisme diplomatique excessif, qui dicta à la hiérarchie d’alors un respect scrupuleux – malheureusement à sens unique – des clauses du Concordat conclu, en 1933, entre l’Église et le Troisième Reich [23].

Pour en revenir aux sermons d’Avent du cardinal Faulhaber, malgré leur dure franchise et les violentes critiques qu’ils suscitèrent tant dans les sphères du pouvoir nazi que dans la presse, il serait erroné d’y voir autre chose qu’une réaction ecclésiastique énergique aux errements doctrinaux des chrétiens séduits par les doctrines néo-païennes et racistes des Nazis. À preuve ces remarques de Volk lui-même [24]. Après avoir noté que

son désaccord exprimé publiquement et sa profession de foi antitotalitaire firent figure d’acte d’opposition important et furent perçus comme une lumière par ses contemporains, [et que] nombreux furent ceux qui propulsèrent le courageux prédicateur de l’Avent au rang de chef du catholicisme allemand dans le conflit ecclésiastique naissant,

l’historien catholique émet, sur la personnalité du cardinal, un jugement qui, pour sévère qu’il apparaisse, a de fortes chances de correspondre à la réalité :

[ses contemporains] ne se rendaient pas compte qu’ils assignaient à Faulhaber une tâche pour laquelle il n’avait ni l’inclination ni la vocation, ni les aptitudes personnelles correspondantes [25].

Notant, avec juste raison, qu’ « en refusant l’intimidation et le joug séculier – attitude qui avait suscité un tel enthousiasme – le cardinal n’entendait pas adopter une attitude foncièrement subversive », Volk illustre la reculade qui suivit, en mentionnant que, peu de temps après son coup d’éclat, Faulhaber rappela au clergé et aux fidèles la nécessité de « la collaboration avec l’État », et fit comprendre qu’il ne voulait pas « creuser un fossé infranchissable ». Dans son désir d’apaisement, il posa même un acte que l’historien rapporte avec réprobation :

Il montra combien il était mal conseillé en se laissant convaincre […] d’adresser au Gauleiter Wagner « un salut hitlérien réglementaire et irréprochable ».

Toutefois, si regrettables qu’ils soient, il serait injuste de juger ces manques de discernement – dont les dirigeants religieux n’avaient d’ailleurs pas l’exclusivité – à l’aune de nos critères contemporains “éclairés”, et en faisant abstraction du régime d’intimidation et de terreur que les nazis ne cessèrent de faire régner, à des degrés divers, durant toute la durée du Troisième Reich. Car nul ne peut ignorer que c’est le plus souvent dans des conditions extrêmement troublées et violentes que nombre de responsables politiques et religieux, en Allemagne et partout où les Nazis régnaient en maîtres, durent exercer leurs fonctions, adopter des positions et prendre des décisions, dont certaines eurent des conséquences imprévisibles et le plus souvent dramatiques. Et si, avec le recul du temps et sachant aujourd’hui ce qu’ignoraient ou ne pouvaient prévoir les protagonistes des événements d’alors, certains de leurs comportements peuvent nous sembler entachés d’erreurs, de compromissions et de faiblesses, il est clair qu’ils ne furent pas tous, tant s’en faut, des antisémites, des collaborateurs, ni des lâches.



[1] Der Pfaffenspiegel - Historische Denkmale des christlichen Fanatismus (1845).

[2] Guenter Lewy, L'Église catholique et l'Allemagne nazie, op. cit., p. 241-242, et les notes afférentes, en p. 341.

[3] G. Lewy, L’Église catholique et l’Allemagne nazie, Stock, Paris, 1964. Je me réfère de manière privilégiée à ce livre, non parce qu’il constitue le nec plus ultra de l’historiographie de la question, mais parce qu’il s’agit d’un ouvrage de vulgarisation, traduit en français, non polémique et dans l’ensemble assez objectif.

[4] Je suis G. Lewy, en référant aux pages de son livre dont je m’inspire.

[5] « Que chacun se soumette aux autorités en charge. Car il n'y a point d'autorité qui ne vienne de Dieu, et celles qui existent sont constituées par Dieu. Si bien que celui qui résiste à l'autorité se rebelle contre l'ordre établi par Dieu. Et les rebelles se feront eux-mêmes condamner. » (Cf. Rm 13, 1-2 et Tt 3, 1).

[6] Lewy, Op. cit., p. 43, qui cite Norman H. Baynes : The speeches of Adolf Hitler, Londres, 1942, I. p. 371-372.

[7] Lewy, Op. cit., p. 43; la citation finale est de Hans Buchheim, « Der deutsche Katholizismus im Jahre 1933 : Eine Auseinandersetzung mit Ernst-Wolfgang Böckenförde », Hochland, LIII, 1961, p. 510.

[8] Lewy, Op. cit., p. 47.

[9] Lewy, Op. cit., p. 48.

[10] Lewy, Op. cit., p. 49.

[11] Lewy, Op. cit., p. 48 s.

[12] Lewy, Op. cit., p. 51.

[13] Id., Ibid.

[14] Nom mythique du “Juif errant”, dans l’imaginaire antisémite populaire. En fait, Assuérus était un roi perse (cf. Livre d’Esther).

[15] Extrait des premier et troisième Sermons d’Avent du Cardinal, en 1933. Faute d’avoir eu accès à l’original allemand, je les ai traduits sur une version anglaise autorisée : Judaism, Christianity and Germany. Advent Sermons preached in St. Michaels’s, Munich, in 1933, by His Eminence Cardinal Faulhaber, Archbishop of Munich. Translated by Rev. George D. Smith, Burns Oates & Washbourne, London, 1934. L’ouvrage est muni de l’Imprimatur. Cette citation, comme celles qui suivent et les réflexions y afférant, sont tirées de mon article, « Le cardinal Faulhaber et l'antisémitisme nazi des années trente », paru dans Bulletin Trimestriel de la Fondation Auschwitz, n° 64, juillet-septembre 1999, Bruxelles, pp. 63-74. Les italiques sont miens.

[16] Premier sermon. L’expression est employée, à deux reprises, de manière identique.

[17] Cf. K. Scholder, op. cit., p. 701.

[18] Scholder, op. cit., ibid.

[19] Ne pouvant supporter l’image du Dieu vengeur et sanguinaire, qu’il croyait lire dans la Bible juive, et qu’il opposait à celle du Dieu d’amour révélé par le Nouveau Testament, Marcion, célèbre hérésiarque chrétien du IIe s., conçut un système théologique aux relents gnostiques et manichéens, dans lequel l’Ancien Testament était réputé l’œuvre d’un dieu juif, mauvais et vindicatif, tandis que le Dieu du Nouveau Testament était présenté comme rempli de bonté. De nos jours, le qualificatif de “marcionite” est souvent utilisé, de manière métaphorique, par certains auteurs, pour stigmatiser toute tentative, à prétention théologique, aboutissant à dénigrer ou à dévaloriser, explicitement ou implicitement, l’Ancien Testament.

[20] Cité dans L. Volk, Der Bayerische Episkopat und der Nationalsozialismus 1930-1934, Mainz, 1966, p. 174.

[21] Conformément aux paroles de l’apôtre Paul, citées plus haut, auxquelles fait écho l’injonction de Pierre, en 1 P 2, 13-14 : « Soyez soumis, à cause du Seigneur, à toute institution humaine: soit au roi, comme souverain, soit aux gouverneurs, comme envoyés par lui pour punir ceux qui font le mal et féliciter ceux qui font le bien. »

[22] Sur les persécutions de l’Église allemande par le régime nazi, voir, entre autres ouvrages, The Persecution of the Catholic Church in the Third Reich. Facts and Documents, translated from German, Burns Oates, London, 1940 ; J. S. Conway, La persécution des Églises, trad. de l’anglais, Paris, 1969; W. Gerlach, op. cit.; E.C. Helmreich, The German Churches under Hitler : Background, Struggle and Epilogue, Detroit, 1979; X. de Montclos, Les Chrétiens face au Nazisme et au stalinisme. L’épreuve totalitaire, 1939-1945, Paris 1983. Sur la résistance des Églises, cf. K. Nowak, “Églises et résistances dans le IIIe Reich”, in Des Allemands contre le nazisme. Oppositions et résistances, 1933-1945, Paris, 1997, p. 109-127; Ian Kershaw, op. cit., p. 159-212. Pour des considérations plus générales, voir O. D. Kulka et P.R. Mendès-Flohr, Judaism and Christianity under the Impact of National Socialism, Jérusalem, 1987.

[23] Selon certains historiens, ce Concordat fut un marché de dupes pour l’Église. Selon d’autres, malgré le bénéfice indéniable qu’en tira Hitler, il fut un moindre mal, outre que c’était la seule option politico-juridique possible pour parvenir à une coexistence supportable avec un régime qui s’appuyait sur des principes diamétralement opposés à ceux de la morale chrétienne. À ce propos, cf. Scholder, The Churches and the Third Reich, op. cit., volume II, surtout les chapitres 4-6, pp. 89-211.

[24] Cf. Volk, Der Bayerische Episkopat, op. cit., p. 172.

[25] Sur la vie et la personnalité du Cardinal, voir l’article exhaustif de V. Conzemius, dans le Dictionnaire d’Histoire et de Géographie Ecclésiastique, article Faulhaber, T XVI , Paris, 1967, col. 692-711.

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