3. Le paroxysme de l’antisémitisme catholique des années 30-40: aboutissement de celui du XIXe s.

 

Des précédents au sommet de l’Église

On ne peut comprendre la regrettable discrétion de l’Église face à la dégradation du sort des juifs, que ce soit en Allemagne même ou dans le reste de l’Europe, si l’on fait abstraction de ce qui l’a précédée, non seulement dans les siècles antérieurs, mais aussi et surtout quelques décennies auparavant. Tout d’abord, il est affligeant de constater que les diatribes antijuives du pape Pie IX (1792-1878), canonisé par Jean-Paul II, constituent en quelque sorte l’archétype de l’antisémitisme ecclésiastique le plus virulent du XIXe s. Dans l’une de ses contributions [1], le professeur Giovanni Miccoli a évoqué quelques extraits particulièrement choquants des discours de ce pape, « adressés aux pèlerins venus à Rome pour exprimer leur fidélité au "vieillard prisonnier du Vatican" » :

Pie IX [...] fait souvent allusion aux juifs avec des mots très durs: « chiens » devenus tels « pour leur incroyance » (« et de ces chiens, ajoute le pape, il y en a beaucoup trop aujourd’hui à Rome, et on les entend aboyer dans les rues et ils nous dérangent partout où ils vont » ); « bœufs » qui « ne connaissent pas Dieu » et « écrivent des blasphèmes et des obscénités dans les journaux » : mais viendra le jour – assure le pape – « le jour terrible de la vengeance divine, où ils devront rendre compte des iniquités qu’ils ont commises » ; « peuple dur et déloyal, comme l’attestent aussi ses descendants » ; « nation réprouvée », et qui « persévère dans la réprobation, comme nous pouvons le voir de nos propres yeux [...] consacrée au culte de l’argent [...] fomentatrice de mensonges et d’injures [à l’égard du] catholicisme » [2].

Selon Martin Rhonheimer, qui a consacré un long article à la question de l’attitude de l’Église envers les juifs à l’époque nazie [3], l’antijudaïsme chrétien, pratiquement devenu canonique selon l’ancienne tradition séculaire, s’était transformé, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, non seulement dans le cadre d’une doctrine raciale moderne mais aussi sur des bases politiques et sociales, en un antisémitisme fréquent dans l’Église [...] [4]. Il signale un texte particulièrement représentatif, dans l’article «Juifs», du Lexique pour la théologie et l’Église, rédigé en 1933 par l’évêque de Ratisbonne, Michael Buchberger :

Depuis leur émancipation, les Juifs sont devenus une force politique et sociale ; ils sont parvenus au sommet du grand capital et ils profitent, souvent sans égards, de leur position dominante. À cela s’ajoute la mauvaise influence d’un grand nombre de leurs écrivains, sans retenue envers la religion chrétienne, mais il y a, avant tout, la position hégémonique des Juifs dans le commerce, dans la presse, souvent aussi dans la politique, et leur grande influence sur le théâtre, à travers lequel la part libertine et révolutionnaire des Juifs agit de manière corrosive sur la religiosité et le sentiment populaire. En réaction, l’antisémitisme lié à la pensée raciste s’est considérablement développé ces dernières années. Depuis l’arrivée au pouvoir du national-socialisme, une forte poussée d’hostilité au judaïsme a connu un grand succès en Allemagne au niveau de la vie publique et culturelle [5].

On remarque que cet antisémitisme est présenté comme une «réaction» qui, même si elle ne le légitime pas, en atténue implicitement la culpabilité. À en croire cette «explication», c’est parce qu’ils se sentaient menacés dans leurs valeurs (ou leurs prérogatives) que les Allemands seraient devenus antisémites. Mais suivons encore M. Rhonheimer :

Autour de 1930, dans le premier volume du même lexique, à l’article « Antisémitisme », Gustav Gundlach [6] avait fait la distinction entre l’orientation « populiste et raciste de l’antisémitisme » et, d’autre part, sa relation à une politique étatique. La seconde tonalité serait défendable pour un catholique [...]. Gundlach montre, certes, de manière marquante, sa désapprobation sur base du droit, dans son article « Les lois d’exception prises à l’encontre des citoyens juifs parce que Juifs », mais il ne tarde pas, par ailleurs, à désigner la ploutocratie mondiale et le bolchevisme international comme « les sombres caractéristiques de l’âme juive exilée agissant de manière destructrice contre la société humaine [7]»

L’intelligentzia catholique puisait alors sans complexe dans les écrits des idéologues d’un antisémitisme social et politique, tels, entre autres, Roger Gougenot des Mousseaux (1805-1876), Édouard Drumont (1844-1917) et Léon de Poncins (1897-1976). La simple lecture des articles et ouvrages de ces auteurs et de leurs nombreux épigones moins prestigieux montre clairement que c’est de cette littérature délétère que s’inspiraient les rédacteurs de la Civiltà cattolica. Ces conceptions n’étaient pas l’apanage de simples clercs. Les hautes sphères de l’Église les partageaient largement. C’était le cas, en 1928, du futur pape Pie XI, Mgr Achille Ratti, qui fut délégué pontifical et nonce en Pologne entre 1918 et 1921, et avait formulé des jugements au moins aussi sévères sur les juifs, qu’il estimait « responsables des problèmes de la Pologne » [8]. « Qui sont au juste les adversaires de la chrétienté, de l’Église, du peuple polonais ? », s’interroge l’historien Kertzer sur le mode rhétorique [9], et il donne lui-même la réponse de Mgr Ratti, qu’il cite verbatim :

L’une des influences les plus fortes et les plus néfastes que l’on perçoit ici, peut-être la plus puissante et la plus pernicieuse, est celle des juifs [10].

Ce jugement ne doit pas étonner si l’on se penche sur le contenu et le ton d’un rapport rédigé à son intention, qu’il transmet à la Secrétairerie d’État. Extrait :

 « Les Juifs en Pologne […] sont, contrairement à ceux qui habitent le reste du monde civilisé, un élément improductif. C’est une race de marchands par excellence […] elle se compose de petits commerçants, d’intermédiaires et d’usuriers, pour être précis, ils sont les trois simultanément, vivant de l’exploitation de la population chrétienne. » [...] Le fait que « le jargon que les Juifs parlent en Pologne [c’est-à-dire le yiddish] n’est qu’un dialecte allemand » avait permis aux juifs de profiter de la situation et à l’espionnage allemand d’être « assuré exclusivement par des Juifs » [11].

Selon Kertzer, « le rapport attribuait le récent pogrom de Lvov, en Galicie, à la colère populaire due aux liens des juifs avec les bolcheviks [12] » :

« Nous devons souligner le rôle des juifs dans le mouvement bolcheviste. Nous ne voulons point prétendre que chaque juif soit par cela même bolcheviste. Loin de là. Nous ne pouvons toutefois ne pas constater le rôle prépondérant que jouent les juifs dans ce mouvement, tout aussi bien parmi les communistes polonais qu’en Russie, où, à l’exception de Lénine, tous les chefs et tous les bolchevistes de marque […] sont des juifs polonais ou lithuaniens. » [13].

On sait ce que coûtera aux juifs de l’est, sous le pouvoir nazi, cette identification juif = bolchevik. Il est d’autant plus navrant de constater qu’elle était largement partagée par la haute hiérarchie catholique. Il serait fastidieux de citer ici les nombreux extraits des rapports reçus et utilisés par Mgr Ratti lors de sa mission en Pologne, ainsi que les appréciations personnelles communiquées directement à la Secrétairerie d’État par le prélat lui-même [14]. Je dirai, pour faire bref et au risque du simplisme, qu’il en émane une atmosphère de méfiance, voire d’hostilité foncière à l’égard des juifs polonais. L’opinion reçue et acceptée est que les juifs en rajoutent en matière de pogroms et qu’ils ont partie liée avec les éléments bolcheviques hostiles à la Pologne.

 

L’antisémitisme rabique de la presse catholique semi-officielle

On ne peut comprendre cette dégradation de l’attitude de l’Église envers les juifs qu’en jetant un coup d’œil rétrospectif sur la presse catholique de la fin du XIXe siècle. Dans un précédent ouvrage, j’ai effectué un survol succinct des fleurs de rhétorique venimeuses qui y prolifèrent [15]. Elles ont sali l’âme de générations de chrétiens. En cette matière, le bimensuel jésuite italien de Rome, la Civiltà cattolica, mérite une mention spéciale, que résume bien cette brève présentation de Kertzer :

 […] fondé par Pie IX, il deviendra l’organe officieux des différents papes successifs et de leurs secrétaires d’État. Le journal lança sa campagne contre les juifs en décembre 1880 par une série d’articles férocement antisémites qui se succédèrent sur quarante mois [16].

Voici un bref résumé des propos du P. Giuseppe Oreglia di Santo Stefano, l’un des fondateurs du journal et son directeur de 1865 à 1868 :

Les juifs […] ont toujours bénéficié de la mansuétude de l’Église et tout particulièrement de ses papes. Ils vivaient heureux dans leurs ghettos, ce qui permettait aux chrétiens, ainsi protégés, de vivre également en paix. Le fait que les juifs, sur les territoires du pape, n’avaient pas accès à la propriété et ne pouvaient exercer que les métiers les plus humbles les empêchait de s’enrichir tout en « leur évitant d’être l’objet d’un trop grand mépris » […] L’histoire avait montré, écrivait le jésuite, que, « si on accordait trop de liberté à cette race étrangère, les juifs se transformaient immédiatement en persécuteurs, oppresseurs, tyrans, voleurs et destructeurs des pays qui les accueillaient ». La leçon était claire : il fallait introduire des lois spéciales maintenant les juifs à leur place si l’on voulait protéger la société chrétienne de l’hostilité qu’ils manifestaient « contre toute société humaine qui n’appartenait pas à leur race ». Loin de persécuter les juifs, cette législation avait pour but de les empêcher de persécuter les chrétiens [17].

Hélas, se lamentait Oreglia :

les peuples avaient négligé les enseignements de l’Église et commençaient à le regretter : « Les juifs – ces enfants à jamais insolents, obstinés, sales, voleurs, menteurs, de la plus profonde ignorance, fléau et calamité de ceux qui les approchent de près ou de loin – […] ont abusé immédiatement [de leur nouvelle liberté] pour entraver celle des autres. Ils se sont arrangés pour mettre la main sur […] toute la richesse publique […] et prendre le contrôle sur pratiquement l’ensemble de la finance […] mais également sur la législation des pays qui leur ont permis d’occuper des responsabilités publiques. » [18].

La Civiltà croit aussi à la théorie de la conspiration juive et la corrobore d’article en article. Comme le remarque Kertzer, cette accusation ne vise plus les rabbins, mais des juifs laïcs, athées ou libres penseurs. Selon Oreglia,

ils gardent « leur vieille haine du christianisme », ils forment « le noyau des sectes secrètes en plein essor qui fomentent la ruine et l’extermination de toute la société chrétienne ». Ces sectes « expriment la rancœur, le désir de vengeance et la haine satanique que le juif nourrit contre ceux qui le frustrent – injustement selon lui – de la domination absolue sur l’univers, que Dieu, pense-t-il, lui aurait attribuée. » [19].

Le même Oreglia n’oublie cependant pas le « juif talmudique », comme l’appelle alors toute une presse antisémite catholique militante :

Le nerf du judaïsme moderne – la règle asociale, inhumaine et par-dessus tout antichrétienne que les juifs d’aujourd’hui font passer pour la loi mosaïque – vient du dogme fondamental qui enjoint au juif de ne jamais reconnaître pour son semblable quiconque n’est pas juif. Tout bon juif respectueux de sa loi se doit de considérer tous les non-juifs, chrétiens ou non […] comme des ennemis haïssables qu’il faut persécuter et si possible exterminer […] de la surface de la terre. Et cela selon les préceptes religieux que Dieu lui-même, croient-ils, leur a enseignés grâce au Talmud et aux rabbins. Le juif qui par inadvertance traite un non-juif en frère humain, explique le Père Oreglia « pense avoir péché contre sa religion et sa conscience […] Le chrétien demande pardon pour ses péchés, le juif pour ses bonnes actions [20].

D’année en année le registre de la diatribe antijuive de la Civiltà enfle jusqu’à la diabolisation. Quelques exemples.

En 1892, le Père Raffaele Ballerini, publie dans les colonnes de la revue un article intitulé « Les juifs – Pourquoi ils restent juifs », dans lequel il explique que les juifs

ont depuis longtemps cessé d’observer la loi mosaïque pour ne plus suivre que l’exécrable Talmud. Ils ont rejeté et assassiné le Messie, et cru que Dieu lui-même les avait désignés pour gouverner le monde : « Toute la race juive […] conspire en vue de la domination de tous les peuples du monde. » [21].

Le P. Ballerini déplore l’émancipation que la société a accordée aux juifs, malgré les protestations de l’Église. Selon lui, le résultat a été que les juifs ont entamé

sans remords une guerre perpétuelle contre la religion chrétienne […]. Puis ils se sont lancés de façon débridée dans l’usure, l’accaparement et les escroqueries en tout genre, au détriment de ceux parmi lesquels ils avaient joui et continuaient de jouir des libertés civiles. […] La fraternité et la paix ont été et sont toujours pour les juifs […] de purs prétextes leur permettant – au moyen de la destruction du christianisme et de la ruine des nations chrétiennes – de préparer le règne messianique que le Talmud leur promet [22].

Glissons sans trop nous y attarder sur le motif, plus politique, mais non moins diabolisateur, de la trahison, qu’évoque le P. Ballerini en colportant le ragot selon lequel, lors de la guerre contre l’Autriche, un général disait avoir été témoin de ce que les juifs, qui « pullulaient dans ce pays, s’étaient bousculés pour espionner leur armée et trahir leur pays pour une bouchée de pain. » Et le jésuite de conclure :

L’histoire ne compte plus les trahisons dont les juifs se sont rendus coupables [23].

La même année, un autre journal catholique, L’Osservatore romano, considéré par le monde catholique, avec la Civiltà cattolica, comme reflétant fidèlement l’opinion du pape et de la Curie romaine sur les questions à l’ordre du jour dans le monde, consacrait une série d’articles à la question juive. Il

s’inquiétait du sentiment de sympathie croissante envers les juifs que les pogroms avaient suscité. Cet engouement pour les juifs suite aux débordements de violence n’était-il qu’une coïncidence ? demandait l’auteur de l’article [24].

Et voici sa conclusion, perverse s’il en fût :

Se voyant sur le point d’être sérieusement attaqué par l’opinion publique et la population en général, le judaïsme […] provoque des manifestations hostiles […] afin que les peuples sympathisent avec les victimes et oublient qui sont les véritables persécuteurs [25].

En 1893, un autre rédacteur de la Civiltà, le Père Saverio Rondina reprend à son compte les calomnies qui se répandent en Europe à cette époque, accusant les juifs de pratiques bancaires frauduleuses et même d’assassinats. C’est sans doute pour accréditer ces rumeurs infamantes qu’il écrit :

La nation juive ne travaille pas mais exploite la propriété et le travail d’autrui ; elle ne produit pas mais vit et s’engraisse grâce à l’art et l’industrie des nations qui l’accueillent. Il s’agit d’une pieuvre gigantesque dont les immenses tentacules enveloppent tout. La banque lui sert d’estomac […] et ses ventouses se posent partout : sur les affaires, les monopoles […] la poste et le télégraphe, la navigation maritime, les chemins de fer, la trésorerie des villes et les finances de l’État. Elle représente l’empire du capital […] l’aristocratie de l’argent […] Elle règne sans entrave. […] Les juifs ont profité de la proclamation de la liberté religieuse et de la citoyenneté qui leur a été concédée pour […] devenir nos maîtres. En fait aujourd’hui, c’est la bourse qui a le contrôle politique et elle est aux mains des juifs. C’est la franc-maçonnerie qui gouverne et ce sont les juifs qui la dirigent. C’est la presse qui façonne et refaçonne l’opinion publique et ce sont les juifs qui, pour l’essentiel, l’inspirent et la subventionnent [26].

On pourrait croire que cette littérature est datée et que, des décennies après la mort de Drumont et l’échec patent des partis politiques antisémites en France, elle sera tombée en désuétude. Il n’en est rien. Le feu antijuif couvait sous la cendre et les vents mauvais du nazisme le réveillèrent au tournant des années 1930-1940. En 1936, paraissait dans la Civiltà cattolica, un article [27] qui, selon deux historiens [28], « épousait le point de vue d’un essayiste français antisémite, Léon de Poncins » [29]. Pour la clarté du propos, je résume ici brièvement la polémique sous-jacente à ce texte [30]. Un des anciens rédacteurs de la Civiltà Cattolica avait publié dans cette revue, en 1890, un article de facture si antisémite que le journal fasciste Il Regime fascista, du 30 août 1938, ironisait à son propos en ces termes:

Nous confessons que, dans le plan comme dans l’exécution, le fascisme est très inférieur à la rigueur de la Civiltà Cattolica [...]. Les États et les sociétés modernes, y compris les nations les plus saines et les plus courageuses d’Europe, l’Italie et l’Allemagne, ont encore beaucoup à apprendre des pères de la Compagnie de Jésus [31].

Dans l’article précité, en réaction aux manipulations que le journaliste fasciste avait faites des articles de l’auteur anonyme de 1890 [32], pour les retourner contre les récentes déclarations de Pie XI sur le racisme (1938), le père Rosa, alors directeur de la Civiltà, argumente avec subtilité, tout en citant abondamment son prédécesseur :

 « Si les juifs se trouvent sur notre sol, ce n’est pas innocemment, mais pour nous l’enlever, à nous autres chrétiens, ou pour comploter contre notre foi», puisque finalement, « il s’agit d’un ennemi dont le but est de s’approprier notre terre et de nous priver du ciel ». Mais semblable remède [l’expulsion par application des lois raciales] ne serait pas possible d’une façon généralisée [...], « il contreviendrait, au contraire, au dessein de Dieu » qui exige la conversion d’Israël, bien que dispersé, en tant qu’« argument concret de la vérité du christianisme [...] ». Notre prédécesseur du siècle passé croit donc que la complète égalité civile accordée par le libéralisme aux juifs, qui les lia ainsi aux francs-maçons, non seulement ne leur est pas due [...] mais « est même pernicieuse, aussi bien pour les juifs que pour les chrétiens ». Il est donc d’avis que, « tôt ou tard, par l’amour ou par la force, on devra refaire ce qu’on a défait depuis cent ans dans les anciens systèmes juridiques par amour d’une prétendue liberté nouvelle ou d’un faux progrès ». Or, le bien-fondé de cette prévision se trouve sous nos yeux. Car aujourd’hui même, « la toute-puissance à laquelle le droit révolutionnaire les avait élevés est en train de creuser sous leurs pieds un abîme dont la profondeur est comparable au sommet qu’ils avaient atteint ». On doit constater combien ce qui était dénoncé en 1890 correspond à la réalité et s’est confirmé en un demi-siècle d’expérience, à savoir que « l’égalité que les sectateurs antichrétiens ont accordée aux juifs partout où le gouvernement des peuples a été usurpé, a eu pour effet d’associer le judaïsme et la franc-maçonnerie dans la persécution de l’Église catholique et d’élever la race juive au-dessus des chrétiens, aussi bien dans la puissance occulte que dans l’opulence manifeste [33]. »

À quoi font écho ces propos navrants, émis du haut de la chaire par un important dignitaire de l’Église catholique, en 1939, à l’apogée du fascisme italien et du nazisme allemand :

Il est bien vrai que [l'Église] dut, et non rarement, avec les moyens qu’elle avait à sa disposition, se défendre elle-même, ainsi que ses fidèles, contre de dangereux contacts et l’envahissement des juifs, qui semble être, en vérité, la note héréditaire de ce peuple contre lequel les chrétiens doivent se défendre par tous les moyens [34].



[1] 1. G. Miccoli, « Un nouveau protagoniste du complot antichrétien à la fin du XIXe siècle », in Annette Becker, Danielle Delmaire, Frédéric Gugelot (éd.), Juifs et chrétiens entre ignorance, hostilité et rapprochement (1898-1998), Actes du colloque des 18 et 19 novembre 1998, Lille, Université Charles-de-Gaulle – Lille 3, 2002, p. 21.

[2] G. Miccoli, « Un nouveau protagoniste… », op. cit., note 28, p. 21, fait référence à Discorsi del Sommo pontefice Pio IX pronunziati in Vaticano ai fedeli di Roma e dell’orbe dal principio della sua prigionia fino al presente, per la prima volta raccolti e pubblicati dal Padre don Pasquale de Franciscis di Pii Operai, vol I-IV, Rome, 1874-1878. Le Professeur Miccoli fait remarquer que ces textes « furent revus personnellement par le pape ». Les italiques sont miens.

[3] « Katholischer Antirassismus, kirchliche Selbstverteidigung und das Schicksal der Juden im nationalsozialistischen Deutschland. Das "Schweigen der Kirche" zur Judenverfolgung im NS-Staat: Ein Plädoyer für eine offene Auseinandersetzung mit der Vergangenheit », in: Andreas Laun (Hg.), Unterwegs nach Jerusalem. Die Kirche auf der Suche nach ihren jüdischen Wurzeln, Franz-Sales-Verlag, Eichstätt 2004, 10-33. L’article est paru en traduction française, sous le titre « L’antiracisme catholique, l’autodéfense de l’Église et le sort des Juifs dans l’Allemagne nazie. Le “silence de l’Église” à l’égard de la persécution des Juifs dans l’État national-socialiste. Plaidoyer pour un débat ouvert sur le passé », dans mon livre L’apologie qui nuit à l’Église, op. cit., p. 229-271.

[4] L’apologie qui nuit à l’Église, op. cit., p. 236.

[5] Lexikon für Theologie und Kirche (Lexique pour la théologie et l’Église) (2ème éd. de Kirchliches Handlexikon), Vol. 5, Herder, Fribourg en Brisgau, 1933, p. 687. Extrait de l’article de Martin Rhonheimer, traduit dans L’apologie qui nuit à l’Église, p. 236, les italiques sont miens.

[6] Jésuite, l’un des collaborateurs de l’encyclique Humani Generis Unitas [L’unité du genre humain] que projetait de promulguer le pape Pie XI, mais qui ne vit jamais le jour. L’histoire et le texte de ce document font l’objet de l’ouvrage de G. Passelecq et B. Suchecky, L’encyclique cachée de Pie XI. Une occasion manquée de l’Église face à l’antisémitisme, La Découverte, Paris, 1995. Les italiques sont miens.

[7] Gustav Gundlach, Article “Antisemitismus”, Lexikon für Theologie und Kirche, vol l, Freiburg i. Br. 1930, 504 sq. Je suis toujours Martin Rhonheimer, in L’apologie qui nuit à l’Église, op. cit., p. 236-237, les italiques sont miens.

[8] David Kertzer, Le Vatican contre les Juifs. Le rôle de la papauté dans l’émergence de l’antisémitisme moderne, version française, Robert Laffont, Paris, 2001, p. 286. Les extraits ci-après des rapports de Ratti au Vatican, sont repris du livre de Kertzer, lequel se base sur l’ouvrage de référence édité par Stanislaus Wilk (1995-1999), Achille Ratti (1918-1921), Acta Nuntiaturae Polonae, tome 57, vol. 1, 2, 3, 5, Institutum Historicum Polonicum Romae, Rome, 1995.

[9] Kertzer, Le Vatican contre les Juifs, op. cit., p. 289.

[10] Ratti à Gasparri [Secrétaire d’État du Vatican], 9 janvier 1917, cf. Wilk, op. cit., vol. 3, 1997, p. 250-261.

[11] Kertzer, op. cit., p. 290.

[12] Id. Ibid.

[13] Archivo Segreto Vaticano (ASV), Archivio della Nunziatura di Versavia (ANV), b. 205, « Notices sur les rapports polono-juifs » [non daté], f. 322-327.

[14] On peut les lire dans l’ouvrage de Kertzer, Le Vatican contre les Juifs, op. cit., p. 291-303.

[15] Voir M. Macina, Les frères retrouvés, op. cit., p. 53-67.

[16] Kertzer, Le Vatican contre les Juifs, op. cit., p. 158.

[17] Civiltà cattolica, 1880, IV, p. 108, 109, cité dans Kertzer, Le Vatican contre les Juifs, op. cit., p. 161.

[18] D’après Kertzer, op. cit., ibid.

[19] Civiltà cattolica, 1881, IV, p. 477, cité dans Kertzer, op. cit., p. 163.

[20] Civiltà cattolica, 1881, IV, p. 477, cité dans Kertzer, op. cit., ibid.

[21] Civiltà cattolica, 1881, I, p. 727, cité dans Kertzer, op. cit., p. 164.

[22] Civiltà cattolica, 1892, II, p. 136-138, cité dans Kertzer, ibid.

[23] Kertzer, op. cit., p. 169.

[24] Kertzer, op. cit., p. 172.

[25] Id. Ibid. Kertzer cite l’article « L’antisemitismo in Francia », de L’Osservatore Romano du 1er juillet 1892, p. 1.

[26] Civiltà cattolica, 1891, I, p. 1450-1453, cité dans Kertzer, op. cit., p. 170.

[27] « La question juive », Civiltà Cattolica, vol. IV, quad. 2071, du 25 septembre 1936.

[28] G. Passelecq et B. Suchecky, L’encyclique cachée de Pie XI, op. cit., p. 167 et note 51.

[29] Léon de Poncins, La mystérieuse Internationale juive, Beauchesne, Paris, 1936, p. 207-211. Cité par G. Passelecq et B. Suchecky, ibid., p. 167.

[30] Je reprends, en l’abrégeant, l’exposé que j’en ai déjà fait dans mon précédent ouvrage, Les Frères retrouvés, op. cit., p. 65-67.

[31] Cité par G. Passelecq et B. Suchecky, L’encyclique cachée de Pie XI, op. cit., p. 173, et note 60.

[32] Les auteurs de l’ouvrage susmentionné (ibid., p. 174) font remarquer que la riposte du Père Rosa (sous le titre « La question juive et la Civiltà Cattolica », dans le numéro du 22 septembre 1938) à cette manipulation fasciste d’une série d’articles, alors vieux de près d’un demi-siècle, intervenait «trois semaines après la promulgation du premier décret-loi antisémite en Italie (expulsion des juifs étrangers), deux semaines après la célèbre déclaration de Pie XI selon laquelle "l’antisémitisme est inadmissible" [...], et au moment même – à un ou deux jours près – où John La Farge [l’un des auteurs du projet d’encyclique sur le racisme et l’antisémitisme] remettait à Rome les projets d’Humani generis unitas [titre de la dite encyclique, qui ne vit jamais le jour]. »

[33] G. Passelecq et B. Suchecky, Ibid., p. 175-177.

[34] Homélie du Cardinal Piazza, patriarche de Venise, prononcée le 6 janvier 1939, citée d'après Passelecq, Suchecky, op. cit., p. 193. Les italiques sont miens.

Ajouter un commentaire

Code incorrect ! Essayez à nouveau

Date de dernière mise à jour : 16/05/2014