7. Conclusion: Les Églises ont besoin de «Guetteurs»

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Le livre de Jules Isaac sur Jésus et Israël est placé sous mes yeux comme par hasard, alors que je cherchais à mettre en ordre quelques idées sur ce problème qui, entre tous, me tient à cœur. Une première lecture des vingt-et-une propositions qui résument cet ouvrage a quelque chose de si bouleversant qu’on n’ose garder le silence alors qu’Israël pousse un tel cri d’angoisse. L’auteur a souvent raison ; il est même scandaleux qu’il puisse avoir raison à ce point et il serait tout aussi scandaleux de ne pas essayer de lui répondre, parce que beaucoup des accusations qu’il dirige contre nous sont, je le crains, celles-là même dont un juge infiniment plus puissant que lui nous accablera un jour. Car il est inutile de nous dérober : nous autres chrétiens, nous sommes presque tous responsables à des degrés qui varient mystérieusement d’une âme à l’autre selon la mesure de leur lumière et le supplice de Jésus se poursuit jour et nuit dans le monde. Après avoir été cloué sur la croix romaine il est persécuté dans sa race avec une cruauté inexorable. On ne peut frapper un juif qu’on n’atteigne du même coup celui qui est l’homme par excellence et en même temps, la fleur d’Israël ; et c’est Jésus qu’on frappait dans les camps de concentration, c’est toujours lui ; il n’en finit pas de souffrir. Ah ! mettre un terme à tout cela et tout recommencer ! Que ne pouvons- nous nous retrouver au matin de la Résurrection et embrasser Israël, sans un mot, en pleurant ! Il n’y a que les larmes qui puissent avoir un sens après Auschwitz. Chrétien, essuie les larmes et le sang sur le visage de ton frère juif, et la face de votre Christ à tous deux resplendira.

(Julien Green, Journal, dans Revue de Paris, juin 1949 ; cité dans J. Isaac, L’enseignement du mépris, Paris 1962, p.185-186).


Voici, en écho, ma propre profession de foi sur le même sujet:

Je crois que le destin individuel et unique du Christ Jésus et celui de son peuple juif sont intrinsèquement et indissolublement intriqués, et que malgré la différence de nature et d’excellence entre l’Un divin incarné et son extension multiple aux dimensions de chacun des membres de son peuple juif, ils ont le même destin historique et sont promis à la même gloire eschatologique. Je crois aussi que toute la souffrance décrite et exprimée dans les textes scripturaires leur est commune, et qu’à la mort ignominieuse du Messie d’Israël, qui a été suivie de sa résurrection, correspond l’horreur de la Shoah des juifs, qui a été suivie de leur rétablissement contemporain, comme me l’a dit le Seigneur.

De telles affirmations – j’en suis conscient – apparaîtront comme une prétention exorbitante. Comment, dira-t-on sans doute, accorder foi à un tel renversement de perspectives, qui, de l’aveu même de celui qui le prône, repose sur une «révélation privée» dont il prétend avoir été gratifié, et qui semble contredire l’Écriture, la pensée des Pères et l’enseignement de l’Église?

Je comprends le scepticisme, voire le scandale de mes contradicteurs. Mais puis-je parler contre ma conscience? Puis-je nier l’événement en présentant ce qui m’a été révélé comme une élaboration de mon esprit, ou une hypothèse de travail parmi d’autres? Puis-je cacher indéfiniment ce qu’il m’a été donné de comprendre des graves événements et des catastrophes qui se profilent déjà à l’horizon de notre époque? Dieu m’est témoin que j’ai tout fait pour échapper à l’évidence qui ne cessait de croître en moi, au fil des ans et pour me convaincre que rien ne m’obligeait à en témoigner explicitement. Jusqu’à ce que je cède enfin à la douce mais inexorable pression divine. Je ne puis mieux décrire ce processus qu’en reprenant les termes mêmes du prophète Jérémie:

Tu m’a séduit, Seigneur et je me suis laissé séduire, tu m’as maîtrisé, tu as été le plus fort. Je suis prétexte continuel à la moquerie, la fable de tout le monde. Chaque fois que j’ai à parler, je dois crier et proclamer: «Violence et dévastation!» La parole de L’Éternel a été pour moi source d’opprobre et de moquerie tout le jour. Je m’étais dit : Je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son Nom; mais c’était en mon coeur comme un feu dévorant, enfermé dans mes os. Je m’épuisais à le contenir, mais je n’ai pas pu [1].

Depuis, j’ai intériorisé ces paroles du prophète Isaïe:

Le Seigneur L’Éternel m’a donné une langue de disciple pour que je sache apporter à l’épuisé une parole de réconfort. Il éveille chaque matin, il éveille mon oreille pour que j’écoute comme un disciple. Le Seigneur L’Éternel m’a ouvert l’oreille, et moi je ne me suis pas rebellé, je ne me suis pas dérobé [...] [2].

Dès lors, me sont devenus insupportables les propos que tiennent trop de clercs, de théologiens, et de guides spirituels «sages, cultivés, raisonneurs de ce siècle» [3], pour dissuader les chrétiens de prendre au pied de la lettre les prophéties de consolation qui promettent à Israël prospérité, bonheur et gloire. Selon ces sages autoproclamés [4], Jésus ayant accompli toutes les prophéties, elles ne concernent plus que «l’Église en marche vers son triomphe eschatologique». Pire, leur scepticisme à l’égard de l’Écriture les conduit à occulter ses mises en garde solennelles contre celui que Jean désigne comme l’«Antichrist [5]», tandis que, dans le texte suivant, Paul lui donne le nom d’«Adversaire» [6]:

Que personne ne vous abuse d’aucune manière. Auparavant doit venir l’apostasie et se révéler l’Homme impie, l’Être perdu, l’Adversaire, celui qui s’élève au-dessus de tout ce qui porte le nom de Dieu ou reçoit un culte, allant jusqu’à s’asseoir en personne dans le sanctuaire de Dieu, se produisant lui-même comme Dieu [7].

Isaïe a bien prophétisé des dits «raisonneurs de ce siècle» en ces termes:

Ses guetteurs sont tous des aveugles, ils ne savent rien; ce sont tous des chiens muets, incapables d’aboyer [...] [8].

Tandis que je lisais, fortuitement, cette exclamation qui correspondait si bien à ma souffrance intérieure, le terme «guetteur» a déchiré mon esprit et mon âme comme un appel et une certitude. J’ai compris que, comme la sécurité d’un pays dépend de ceux qui ont la responsabilité de sa défense nationale, celle du peuple de Dieu dépend de ses «guetteurs» spirituels. L’ingrate – et parfois dangereuse – charge qui leur incombe, de préserver le peuple de l’infidélité envers Dieu, leur impose l’obligation d’avertir sans cesse leurs coreligionnaires et de les réprimander, le cas échéant, afin qu’ils ne meurent pas de leurs péchés [9]. C’est de leur vocation qu’a prophétisé Ezéchiel en ces termes:

Fils d’homme, parle aux gens du peuple et dis- leur: Soit un pays: je fais venir contre lui l’épée. Les gens de ce pays prennent parmi eux un homme et l’établissent comme guetteur. s’il voit l’épée venir contre le pays, il sonne du cor pour avertir le peuple. Si quelqu’un entend le son du cor mais n’en tient pas compte, et que l’épée survient et le fait périr, le sang de cet homme [sera] sur sa propre tête. [...] Mais si le guetteur a vu venir l’épée et n’a pas sonné du cor, si bien que le peuple n’a pas été averti, et que l’épée survienne et fasse chez eux une victime, celle-ci périra victime de sa faute, mais je demanderai compte de son sang au guetteur. Et toi, fils d’homme, je t’ai fait guetteur pour la maison d’Israël. Lorsque tu entendras une parole de ma bouche, tu les avertiras de ma part. Si au contraire tu as averti le méchant d’abandonner sa conduite pour se convertir et qu’il ne s’est pas converti, il mourra, lui, à cause de son péché, mais toi, tu auras sauvé ta vie [10].

Tout croyant – pourvu qu’il ne se prenne ni pour un envoyé de Dieu ni pour un saint, mais «agisse selon le droit, aime avec miséricorde et marche humblement avec son Dieu [11]» - pourra s’agréger de lui-même à cette modeste cohorte informelle que Dieu est en train de susciter. Ses membres ne constitueront pas un mouvement spécifique ni ne seront désignés ou cooptés par quelque autorité que ce soit. Tout en «demeurant dans l’état où les aura trouvés l’appel de Dieu [12]», et en pourvoyant par un travail honnête à leurs besoins et à ceux des proches dont ils ont la charge, il prieront, veilleront et méditeront la Parole de Dieu. Ainsi sanctifiés et instruits par le Seigneur lui-même, ils auront pour charte cette exhortation de Paul:

Car notre combat n’est pas contre des adversaires de sang et de chair, mais contre les Principautés, contre les Puissances, contre les Régisseurs de ces monde de ténèbres, contre les esprits du mal qui habitent les hauteurs célestes. C’est pour cela qu’il vous faut endosser l’armure de Dieu, afin qu’au jour mauvais vous puissiez résister et, après avoir tout mis en oeuvre, rester fermes. Tenez-vous donc debout, avec la Vérité pour ceinture, la Justice pour cuirasse, et pour chaussures le zèle à propager la Bonne Nouvelle de paix; ayez toujours en main le bouclier de la Foi, grâce auquel vous pourrez éteindre tous les traits enflammés du Mauvais; enfin recevez le casque du Salut et le glaive de l’Esprit, c’est-à-dire la Parole de Dieu. Vivez dans la prière et les supplications; priez en tout temps, dans l’Esprit; apportez-y une vigilance inlassable et intercédez pour tous les saints [13].

Le «jour mauvais» dont parle l’Apôtre [14] pourrait bien être le temps de l’Antichrist [15].

Nous vivons une époque difficile et inquiétante, mais riche en espérance et en manifestations de l’Esprit. Jamais la parabole du bon grain et de l’ivraie n’a été davantage d’actualité:

Mt 13, 24-30 : Il leur proposa une autre parabole: Il en va du Royaume des Cieux comme d’un homme qui a semé du bon grain dans son champ. Or, pendant que les gens dormaient, son ennemi est venu, il a semé à son tour de l’ivraie, au beau milieu du blé, et il s’en est allé. Quand le blé est monté en herbe, puis en épis, alors l’ivraie est apparue aussi. S’approchant, les serviteurs du propriétaire lui dirent: Maître, n’est-ce pas du bon grain que tu as semé dans ton champ ? D’où vient donc qu’il s’y trouve de l’ivraie ? Il leur dit: C’est un ennemi qui a fait cela. Les serviteurs lui disent : Veux-tu donc que nous allions la collecter ? Non, dit-il, vous risqueriez, en collectant l’ivraie, d’arracher en même temps le blé. Laissez l’un et l’autre croître ensemble jusqu’à la moisson; et au moment de la moisson je dirai aux moissonneurs: Ramassez d’abord l’ivraie et liez-la en bottes que l’on fera brûler; quant au blé, recueillez-le dans mon grenier.

La transposition de cette parabole à la réalité actuelle est à la fois lumineuse et menaçante. En effet, de nos jours, comme c’est le cas depuis l’aube de la Création, ce Dieu qui s’est révélé aux patriarches [16], qui nous a donné ses commandements [17]; qui nous a révélé sa volonté [18]; qui nous a annoncé les choses à venir [19]; ce Seigneur de miséricorde continue inlassablement à nous faire connaître «le mystère de sa volonté et son dessein bienveillant de récapituler toutes choses dans le Christ, celles qui sont dans les cieux et celles qui sont sur la terre [20]». Mais, dans le même temps, sachant que ses jours sont comptés [21], «notre adversaire, le Diable, comme un lion rugissant, rôde, cherchant qui dévorer» [22]. Quoi qu’en disent les rationalistes chrétiens qui se gaussent de ces textes ou tentent de les allégoriser, c’est bien le Satan qui ne cesse de semer son ivraie, en la personne de ceux dont parle le Livre de la Sagesse, en ces termes :

Sg 2, 24 : C’est par l’envie du diable que la mort est entrée dans le monde: ils en font l’expérience, ceux qui lui appartiennent !

Il vaut la peine de citer l’intégralité de ce chapitre et le début du suivant :

Sg 2, 1-24 – Sg 3, 1-10 : [Les impies] disent entre eux, dans leurs faux calculs: «Courte et triste est notre vie; il n’y a pas de remède lors de la fin de l’homme et on ne connaît personne qui soit revenu de l’Hadès. Nous sommes nés du hasard, après quoi nous serons comme si nous n’avions pas existé. C’est une fumée que le souffle de nos narines, et la pensée, une étincelle qui jaillit au battement de notre cœur ; qu’elle s’éteigne, le corps s’en ira en cendre et l’esprit se dispersera comme l’air inconsistant. Avec le temps, notre nom tombera dans l’oubli, nul ne se souviendra de nos oeuvres; notre vie passera comme les traces d’un nuage, elle se dissipera comme un brouillard que chassent les rayons du soleil et qu’abat sa chaleur. Oui, nos jours sont le passage d’une ombre, notre fin est sans retour, le sceau est apposé et nul ne revient. Venez donc et jouissons des biens présents, usons des créatures avec l’ardeur de la jeunesse. Enivrons-nous de vins de prix et de parfums, ne laissons point passer la fleur du printemps, couronnons-nous de boutons de roses, avant qu’ils ne se fanent, qu’aucune prairie ne soit exclue de notre orgie, laissons partout des signes de notre liesse, car telle est notre part, tel est notre lot ! Opprimons le juste pauvre, n’épargnons pas la veuve, soyons sans égards pour les cheveux blancs, chargés d’années, du vieillard. Que notre force soit la loi de la justice, car ce qui est faible s’avère inutile. Tendons des pièges au juste, puisqu’il nous gêne et qu’il s’oppose à notre conduite, nous reproche nos fautes contre la Loi et nous accuse de fautes contre notre éducation. Il se flatte d’avoir la connaissance de Dieu et se nomme enfant du Seigneur. Il est devenu un reproche pour nos pensées, sa vue même nous est à charge ; car son genre de vie ne ressemble pas aux autres, et ses voies sont entièrement différentes. Il nous tient pour chose frelatée et s’écarte de nos chemins comme [autant] d’impuretés. Il proclame heureux le sort final des justes et il se vante d’avoir Dieu pour père. Voyons si ses dires sont vrais, expérimentons ce qu’il en sera de sa fin. Car si le juste est fils de Dieu, Il l’assistera et le délivrera des mains de ses adversaires. Eprouvons-le par l’outrage et la torture afin de connaître sa douceur et de mettre à l’épreuve sa résignation. Condamnons-le à une mort honteuse, puisque, d’après ses dires, il sera visité.» Ainsi raisonnent-ils, mais ils s’égarent, car leur malignité les aveugle. Ils ignorent les secrets de Dieu, ils n’espèrent pas de rémunération pour la sainteté, ils ne croient pas à la récompense des âmes pures. Oui, Dieu a créé l’homme pour l’incorruptibilité, il en a fait une image de sa propre nature ; c’est par l’envie du diable que la mort est entrée dans le monde: ils en font l’expérience, ceux qui lui appartiennent ! Les âmes des justes sont dans la main de Dieu. Et nul tourment ne les atteindra. Aux yeux des insensés ils ont paru mourir, leur départ a été tenu pour un malheur et leur voyage loin de nous pour un anéantissement, mais eux sont en paix. S’ils ont, aux yeux des hommes, subi des châtiments, leur espérance était pleine d’immortalité ; pour une légère correction ils recevront de grands bienfaits. Dieu en effet les a mis à l’épreuve et il les a trouvés dignes de lui ; comme l’or au creuset, il les a éprouvés, comme un parfait holocauste, il les a agréés. Au temps de leur visite, ils resplendiront, et comme des étincelles à travers le chaume ils courront. Ils jugeront les nations et domineront sur les peuples, et le Seigneur régnera sur eux à jamais. Ceux qui mettent en lui leur confiance comprendront la vérité et ceux qui sont fidèles demeureront auprès de lui dans l’amour, car la grâce et la miséricorde sont pour ses saints et sa visite est pour ses élus. Mais les impies auront un châtiment conforme à leurs pensées, eux qui ont négligé le juste et se sont écartés du Seigneur.

On aura reconnu, à quelques détails près, le credo de l’hédonisme contemporain, qui n’est rien d’autre qu’un paganisme, comme celui qui sévissait, sous la forme de l’hellénisme militant, au deuxième siècle avant notre ère. Mais le reconnaître ne suffit pas. D’autant que les avocats de la seigneurie de l’homme, même si leur philosophie a changé de langage, n’en sont pas moins des adversaires irréductibles de la seigneurie de Dieu sur la création et des négateurs de sa maîtrise souveraine de l’histoire. Comme au temps d’Antiochus Epiphane, ils se sont refait des prépuces et ont renié l’alliance sainte pour s’associer aux païens [23]; entendez: ils ont effacé en eux et dans leur comportement, toute trace de la foi de leur enfance ou de leurs parents. Au temps de la fin, ils pactiseront avec les impies dont a mystérieusement prophétisé le Livre des Proverbes, en ces termes :

Pr 30, 11 : Engeance qui maudit son père et ne bénit pas sa mère, engeance pure à ses propres yeux, mais dont la souillure n’est pas effacée, engeance aux regards altiers et aux paupières hautaines, engeance dont les dents sont des épées, les mâchoires, des couteaux, pour dévorer les pauvres et les retrancher du pays, et les malheureux, d’entre les hommes.

Michée a entrevu, dans l’Esprit saint, ce que sera leur comportement à l’approche des douleurs de l’enfantement des temps messianiques:

Mi 7, 6 : Car le fils insulte le père, la fille se dresse contre sa mère, la belle-fille contre sa belle-mère, chacun a pour ennemis les gens de sa maison.

Quant à Paul, il a prédit l’avènement des futurs adeptes de l’Antichrist:

2 Tm 3, 1 : Sache bien, par ailleurs, que dans les derniers jours surviendront des moments difficiles. Les hommes en effet seront égoïstes, cupides, vantards, orgueilleux, diffamateurs, rebelles à leurs parents, ingrats, sacrilèges, sans coeur, intraitables, calomniateurs, intempérants, sauvages, ennemis du bien, délateurs, effrontés, aveuglés par l’orgueil, plus amis de la volupté que de Dieu, ayant les apparences de la piété mais reniant ce qui en est la force…

Qui ne voit, dans la dépravation et la violence qui ravagent nos sociétés, les signes avant-coureurs de ce qui se passera quand l’iniquité se donnera libre cours, au temps de la puissance de l’Antichrist ? On objectera sûrement que le mal a toujours existé et que notre époque n’est ni pire ni meilleure que les précédentes. Mais la question n’est pas seulement le degré, croissant ou non, du mal, mais «le temps» qui nous sépare de l’épreuve, et qui, à en croire Paul, «se fait court» [24]. En outre, le Christ lui-même a prévenu ses disciples en termes alarmants :

Mt 24, 42-44 (= Lc 12, 36-40) : Veillez donc, parce que vous ne savez pas quel jour va venir votre Maître. Comprenez-le bien: si le maître de maison avait su à quelle heure de la nuit le voleur devait venir, il aurait veillé et n’aurait pas permis qu’on perçât le mur de sa demeure. Ainsi donc, vous aussi tenez-vous prêts, car c’est à l’heure que vous ne pensez pas que le Fils de l’homme va venir.

Paul n’est pas moins incisif, qui écrit :

1 Th 5, 1-6 : Quant aux temps et moments, vous n’avez pas besoin, frères, qu’on vous en écrive. Vous savez vous-mêmes parfaitement que le Jour du Seigneur arrive comme un voleur en pleine nuit. Quand les hommes se diront: Paix et sécurité ! c’est alors que tout d’un coup fondra sur eux la perdition, comme les douleurs sur la femme enceinte, et ils ne pourront y échapper. Mais vous, frères, vous n’êtes pas dans les ténèbres, de telle sorte que ce Jour vous surprenne comme un voleur : tous vous êtes des fils de la lumière, des fils du jour. Nous ne sommes pas de la nuit, des ténèbres. Alors ne nous endormons pas, comme font les autres, mais restons éveillés et sobres.

Quant à l’auteur de l’Apocalypse, il met en garde :

Ap 3, 3 : Allons ! rappelle-toi comment tu accueillis la parole ; garde-la et repens-toi. Car si tu ne veilles pas, je viendrai comme un voleur sans que tu saches à quelle heure je te surprendrai.

Pourtant, même en chrétienté, on met solennellement en garde contre les «sinistrologues», néologisme ironique à la mode qui sert de flèche favorite aux chrétiens pour qui le plus grand danger n’est pas le refroidissement de l’amour, ni même la croissance de l’iniquité [25], mais ce qu’ils appellent le «sentimentalisme pieux», l’«exaltation malsaine», voire l’«hystérie religieuse» des précurseurs des «guetteurs» que Dieu ne cessera de susciter, comme je l’ai écrit plus haut.

C’est contre ce type de «prophète de malheur» que se déchaînent des ministres et des serviteurs de Dieu, devenus des pervertisseurs. En son temps déjà, Michée les prenait à partie en ces termes:

Mi 3, 5 : Ainsi parle l’Éternel contre les prophètes qui égarent mon peuple : S’ils ont quelque chose entre les dents, ils proclament: «Paix!». Mais à qui ne leur met rien dans la bouche ils déclarent la guerre.

Jérémie, les stigmatisait de manière analogue en disant d’eux :

Jr 6, 14 (= Jr 8, 11) Ils pansent à la légère la blessure de mon peuple en disant: «Paix! Paix!» alors qu’il n’y a point de paix.

Je pourrais multiplier les citations sur ce registre, car elles abondent, mais qui les lit et y croit encore?

Dieu merci, il est des croyants qui prennent au sérieux l’avertissement prophétique de l’apôtre Pierre, «Sauvez-vous, de cette génération dévoyée ! [26]». Dieu les connaît. En temps utile, il en fera des «Guetteurs» qui avertiront les Églises de la venue prochaine du «Prince de ce monde [27]


***


Pour clore cette Conclusion, je reviens, comme je l’annonçais à la fin du chapitre précédent, sur le cas des chrétiens dont je déplorais qu’ils ne fussent «pas venus en masse au-devant des rescapés des camps, en témoignage de pénitence pour l’enseignement du mépris et de la haine du peuple juif, qui peuple les écrits de la quasi-totalité des Pères, la liturgie, et une grande partie de la littérature religieuse…» N’ont-ils pas, me demandais-je, «encouru la disgrâce divine comme les amis médisants de Job»… Après avoir médité et prié, les deux passages scripturaires suivants se sont présentés à mon esprit:

Jr 31, 28-29: En ces jours-là on ne dira plus: Les pères ont mangé des raisins verts, et les dents des fils sont agacées. Mais chacun mourra pour sa propre faute.

Mt 23, 29-36: Malheur à vous, scribes et Pharisiens hypocrites, qui bâtissez les sépulcres des prophètes et décorez les tombeaux des justes, tout en disant: Si nous avions vécu du temps de nos pères, nous ne nous serions pas joints à eux pour verser le sang des prophètes. Ainsi, vous témoignez contre vous-mêmes que vous êtes les fils de ceux qui ont assassiné les prophètes! Eh bien! vous, comblez la mesure de vos pères! Serpents, engeance de vipères! comment pourrez-vous échapper à la condamnation de la géhenne? C’est pourquoi, voici que j’envoie vers vous des prophètes, des sages et des scribes: vous en tuerez et mettrez en croix, vous en flagellerez dans vos synagogues et pourchasserez de ville en ville, pour que retombe sur vous tout le sang innocent répandu sur la terre, depuis le sang de l’innocent Abel jusqu’au sang de Zacharie, fils de Barachie, que vous avez assassiné entre le sanctuaire et l’autel! En vérité, je vous le dis, tout cela va retomber sur cette génération!

J’ai alors perçu l’intrication prophétique de ces deux situations sans lien événementiel ni chronologique apparent, et j’ai compris l’identité du processus sous-jacent à l’une et à l’autre. Il faut se souvenir en effet qu’avant de devenir artisans ou complices de la Solution finale, la plupart des fonctionnaires, policiers et militaires, allemands ou étrangères, qui prirent part ou collaborèrent à la persécution d’hommes, de femmes et d’enfants sans défense, uniquement coupables d’être juifs, étaient des gens ordinaires, souvent même des chrétiens convaincus. Même quand, de par leurs fonctions, ils devaient participer à la mise en oeuvre, directe ou indirecte, de cette entreprise mortifère, rien ne les obligeait à agir avec brutalité et inhumanité, et encore moins avec cruauté et sadisme. C’est pourtant ce que firent nombre d’entre eux alors que rien dans leur existence antérieure ne semblait les prédestiner à de tels comportements. Le peuple juif a été la pierre de touche du dévoiement de ses persécuteurs, l’occasion de révéler de quelles extrémités du mal ils étaient capables, attirant sur eux le juste jugement de Dieu.

C’est exactement ce qui se produira quand la majeure partie de l’humanité, subvertie par l’esprit de l’Antichrist auquel elle aura fait obédience, refusera d’admettre la restauration du peuple juif, pourtant devenue incontestable, et entreprendra de le détruire une bonne fois pour toutes, jusqu’à ce que Dieu intervienne, comme il est écrit:

Jr 30, 7: Malheur! parce que ce jour est grand et sans pareil ! C’est un temps de détresse pour Jacob, mais dont il sera sauvé.

Ez 30, 3: …le jour est proche, il est proche, il est proche le jour de L’Éternel; jour de nuées, ce sera le temps des nations.

Mt 24, 21-22: …il y aura alors une grande tribulation, telle qu’il n’y en a pas eu depuis le commencement du monde jusqu’à ce jour, et qu’il n’y en aura jamais plus. Et si ces jours-là n’avaient été abrégés, nul ne serait sauvé; mais à cause des élus, ils seront abrégés, ces jours-là.

Lc 21, 24: Ils tomberont sous le tranchant du glaive et ils seront emmenés captifs dans toutes les nations, et Jérusalem sera foulée aux pieds par des païens jusqu’à ce que soient accomplis les temps des nations.

Alors, les «Guetteurs» que le Seigneur a «préposés à son peuple» ne l’avertiront plus du «son de la trompe» appelant au combat [28], car, prophétise Isaïe:

Is 52, 8: C’est la voix de tes guetteurs: ils élèvent la voix, ensemble ils poussent des cris de joie,

car ils voient, les yeux dans les yeux, L’Éternel revenant à Sion.

 

Pâques/Pessah 2013



[1] Cf. Jr 20, 7-9.

[2] Cf. Is 50, 4-5.

[3] Cf. 1 Co 1, 20.

[4] Cf. Rm 11, 25.

[5] Cf. 1 Jn 2, 18.22 ; 1 Jn 4, 3 ; 2 Jn, 7.

[6] Cf. 2 Th 2, 3-4.

[7] Irénée de Lyon identifie cet Adversaire avec l’Antichrist (ou Antéchrist) dans Adv. Haer. V, 25, 1, Irénée de Lyon, Contre les Hérésies. Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur, traduction française par Adelin Rousseau, éditions du Cerf, Paris, 1984, p. 567 à 679.

[8] Cf. Is 56, 10.

[9] Cf., entre autres, Jr 6, 17.

[10] Ez 33, 2-9.

[11] Cf. Mi 6, 8.

[12] Cf. 1 Co 7, 20.24.

[13] Ep 6, 12-18.

[14] Peut-être un écho de Qo 12, 1.

[15] Pour mémoire, le terme d’«Antichrist» n’apparaît que dans le Nouveau Testament, et seulement dans les Épîtres de Jean (1 Jn 2, 18.22; 1 Jn 4, 3; 2 Jn, 7). La tradition chrétienne a identifié ce personnage mystérieux avec «l’Impie», encore nommé «l’Être perdu», «l’Adversaire», dont parle la seconde Épître aux Thessaloniciens (2 Th 2, 1-12). Certains courants de la même tradition considèrent également les deux «Bêtes» évoquées dans l’Apocalypse (Ap 13), comme des avatars de l’Antichrist. D’autres en voient un type dans le roi impie du Livre de Daniel (cf. Dn 11, 31ss). Enfin, selon une tradition apocalyptique toujours vivace dans de nombreux courants de la chrétienté et qui fait partie du patrimoine traditionnel de l’Église, à la Fin des Temps, période troublée qui préludera à la Parousie, se manifestera un personnage violent, détenteur de tous les pouvoirs politiques, militaires et religieux, qui se donnera pour juste et se proclamera Messie, séduisant l’humanité (cf. 2 Jn, 7; Ap 12, Ap 9; Ap 20, 8.10), ainsi qu’un grand nombre de fidèles (cf. Mt 24, 24).

[16] Cf. Gn 15, 1ss ; Ac 3, 13.

[17] Cf. Ne 1, 5-10, Jn 15, 10.

[18] Cf. Mi 6, 8 ; Mt 7, 21.

[19] Cf. Is 41, 22 ; Jn 16, 13.

[20] Cf. Ep 1, 9-10.

[21] Cf. Ap 12, 12.

[22] Cf. 1 P 5, 8.

[23] Cf. 1 M 1, 15.

[24] Cf. 1 Co 7, 29.

[25] Cf. Mt 24, 12.

[26] Cf. Ac 2, 40.

[27] Cf. Jn 12, 31; Jn 14, 30; Jn 16, 11; 1 Co 2, 6.8; Ep 2, 2.

[28] Cf. Jr 6, 17.

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Date de dernière mise à jour : 14/05/2014