6. Les Écritures et la Shoah

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Il faut le reconnaître en toute franchise, on ne peut, sauf à en forcer le sens, découvrir dans l’Écriture des textes annonçant ou préfigurant plus ou moins clairement l’événement apocalyptique que fut l’extermination des Juifs par les nazis. On objectera peut-être que la Bible n’est pas un livre magique permettant d’anticiper l’avenir, et qu’il ne faut pas s’étonner que bien des événements majeurs de l’histoire de l’humanité n’y sont pas annoncés, même si nombreux sont les croyants qui sont tentés d’en identifier des types ou des allusions dans l’une ou l’autre situation biblique.

Il convient de se garder d’adopter, à ce propos, deux lectures radicales. La première, très répandue dans les milieux piétistes, qui considère les textes bibliques, et surtout les oracles prophétiques, comme autant d’annonces, voire de descriptions anticipées, plus ou moins voilées, du devenir du monde et de l’histoire ; cette lecture est massivement littéraliste, même si elle ne rejette pas totalement l’interprétation typologique ou spirituelle. La seconde, très répandue de nos jours, qui se veut «objective» et «rationnelle» et, à ce double titre, exclut a priori que l’Écriture soit inspirée de Dieu et qu’elle exprime son dessein éternel.

Les lectures, juive et chrétienne, des Écritures se veulent indemnes de ces positions extrêmes. Elles partent du principe que même si la Bible est un recueil composite de textes, de nature et de facture littéraire diverses, rédigés au fil des siècles dans des circonstances historiques et événementielles fort différentes les unes des autres par des auteurs humains insérés dans des contextes culturels spécifiques et datés, l’Esprit Saint a inspiré les écrivains sacrés et a doté leurs écrits de la capacité de révéler à qui les lit avec foi et piété, le dessein de Dieu concernant l’univers matériel et les créatures angéliques et humaines, depuis les origines jusqu’à la consommation de toutes choses.

C’est dans cette ligne que s’inscrit ma méditation incessante de ce dessein divin concernant la réunion future du peuple juif et des nations chrétiennes[1], depuis le choc surnaturel qu’ont constitué tant ma découverte du destin glorieux du peuple juif, que la grâce mystique extraordinaire qui l’a accompagnée [2]. Je rappelle que cet événement a été à l’origine de la mutation théologique radicale qui a non seulement ajouté une dimension judéo-chrétienne à ma foi catholique, mais recentré toute ma démarche religieuse autour de la foi en une réunion future des juifs et des chrétiens et en l’avènement du Royaume de Dieu sur la terre.

C’est pourquoi je ne puis concevoir qu’il n’existe dans les Écritures aucune trace de l’événement inouï de la Shoah dont a été la victime innocente le peuple qui est le «bien propre» de Dieu [3].

Dans l’un de mes ouvrages antérieurs, j’ai consacré de longs développements à une particularité frappante de quelques passages prophétiques des Écritures, qui, sauf erreur, n’a pas suffisamment retenu l’attention des biblistes, ou dont ils n’ont pas tiré toutes les conséquences théologiques. Je veux parler de la «double dimension» du sujet de certains oracles prophétiques. J’entends par là le fait indéniable que certains passages bibliques concernent à la fois un individu – par exemple, le Christ (ou Messie) – et une collectivité – par exemple, le peuple juif dans sa dimension messianique. C’est le cas, en particulier, pour les termes «oint» [4] et «serviteur» [5].

Plus complexe et non élucidé à ce jour est le phénomène étrange que constitue la présence – dans certains textes que les chrétiens considèrent comme décrivant prophétiquement les affres du Serviteur souffrant dans lequel ils voient le Christ Jésus -, de plusieurs mots, voire de phrases entières, qui, à l’évidence, ne peuvent se référer à lui. Le cas le plus frappant est celui du Psaume 69, considéré par la Tradition chrétienne comme entièrement messianique et dévoilant par avance les tribulations du Christ Jésus. Trois de ses versets sont d’ailleurs repris littéralement par l’évangile de Jean qui en voit l’accomplissement en Jésus:

  • le verset 5, «ils m’ont haï sans raison», cité en Jn 15, 25 ;
  • le verset 10 : «le zèle de ta maison me dévore», cité en Jn 2, 17;
  • et le verset 22 : «Dans ma soif ils m’ont donné à boire du vinaigre», cité en Jn 19, 28-30.

Or le verset 6 émet cet aveu, dissonant et perturbant pour les tenants de l’interprétation christique de ce psaume: «Ô Dieu, tu sais ma folie, mes offenses ne te sont pas cachées» [6].

Pour aider à la «réception» de cette perspective – qui ne va pas de soi -, j’ai développé une analogie calquée sur ce qu’on appelle «intrication quantique» en physique nucléaire [7].

Pour le dire en peu de mots, il en ressort qu’à l’instar de ce qui se passe en physique nucléaire dans certaines conditions, deux passages bibliques se retrouvent dans un état d’interdépendance relationnelle tel qu’ils ne forment plus qu’un seul système dans un sens subtil. Dès lors, toute observation effectuée sur l’un des passages affecte l’autre, et ce quelles que soient leurs différences événementielles, littéraires et la distance chronologique qui les sépare.

A tort ou à raison, je vois une convergence entre ma théorie de l'«intrication prophétique» et la dimension, une et multiple à la fois, de l’incarnation du dessein de Dieu, telle qu’elle ressort de l’Écriture. J’en esquisse ici, les grandes lignes à la lumière de la fonction vicariante du «Serviteur souffrant» d’Isaïe, telle que l’expose le rabbin et philosophe Juda Halévi (1085-1141), dans son Kuzari [8].

Extraits:

Nous sommes semblables à l’homme accablé de souffrances d’Isaïe, dans le chapitre Voici que mon serviteur réussira[9] et dont il est dit : sans beauté et sans éclat, comme quelqu’un devant qui on se cache la face [10]. Le prophète veut dire que son physique est hideux, son aspect laid, semblable à des immondices dont la vision répugne aux hommes et devant lesquels ils se cachent la face. Méprisé et rebut de l’humanité, homme de douleurs et familier de la maladie [...] [11]. N’estime pas déraisonnable l’application à un peuple comme Israël du verset : Or, c’étaient nos maladies qu’il supportait, nos souffrances qu’il endurait [12]. Oui, tandis que nous sommes accablés de maux, le monde jouit de la tranquillité et de la quiétude. Les épreuves qui nous sont infligées ont pour effet de garder notre religion dans son intégrité, de maintenir purs les purs parmi nous et de rejeter loin de nous les scories [...] [13].

Et Juda Halévi de poursuivre [14]:

Et puis Dieu a aussi un dessein secret nous concernant, pareil au dessein qu’il nourrit pour le grain. Celui-ci tombe à terre et se transforme [15]; en apparence, il se change en terre, en eau, en fumier ; l’observateur s’imagine qu’il n’en reste plus aucune trace visible. Or, en réalité, c’est lui qui transforme la terre et l’eau en leur donnant sa propre nature : graduellement, il métamorphose les éléments qu’il rend subtils et semblables à lui en quelque sorte [...] Il en est ainsi de la religion de Moïse. La forme du premier grain fait pousser sur l’arbre des fruits semblables à celui dont le grain a été extrait. Bien qu’extérieurement elles la repoussent, toutes les religions apparues après elle sont en réalité des transformations de cette religion. Elles ne font que frayer la voie et préparer le terrain pour le Messie, objet de nos espérances, qui est le fruit […] et dont elles toutes deviendront le fruit. Alors, elles le reconnaîtront et l’arbre deviendra un. À ce moment-là, elles exalteront la racine qu’elles vilipendaient, comme nous l’avons dit en expliquant le texte : Voici, mon serviteur prospérera […] [16].

Telle est aussi ma conviction, même si je ne la dois pas à Juda Halévi, mais à une grâce particulière du Très-Haut, qui a changé le cours de mon existence humaine et religieuse, ainsi que ma compréhension du rôle des Écritures. L’interminable rumination que j’en ai faite m’a amené à la conviction qu’il ne faut pas chercher en elles des prophéties littérales de la Shoah, car toute l’histoire du Peuple juif et la mission qui lui est impartie par Dieu, en tant que Serviteur, n’est qu’une longue succession de contradictions et de souffrances qui ont culminé dans l’extermination des juifs d’Europe, et se poursuivront jusqu’à l’avènement des temps messianiques qui leur sont destinés. En témoignent, entre des dizaines d’autres, les passages suivants:

Ps 44, 12-27 : Comme animaux de boucherie tu nous livres et parmi les nations tu nous as dispersés; tu vends ton peuple à vil prix sans t’enrichir à ce marché. Tu fais de nous l’insulte de nos voisins, fable et risée de notre entourage; Tout le jour, mon déshonneur est devant moi et la honte couvre mon visage, sous les clameurs d’insulte et de blasphème, au spectacle de la haine et de la vengeance. Tout cela nous advint sans t’avoir oublié, sans avoir trahi ton alliance, sans que nos coeurs soient revenus en arrière, sans que nos pas aient quitté ton sentier: tu nous broyas au séjour des chacals, nous couvrant de l’ombre de la mort. Si nous avions oublié le nom de notre Dieu, tendu les mains vers un dieu étranger, est-ce que Dieu ne l’eût pas aperçu, lui qui sait les secrets du coeur? C’est pour toi qu’on nous massacre tout le jour, qu’on nous traite en moutons d’abattoir. Lève-toi, pourquoi dors-tu, Seigneur? Réveille-toi, ne rejette pas jusqu’à la fin! Pourquoi caches-tu ta face, oublies-tu notre oppression, notre misère? Car notre âme est effondrée en la poussière, notre ventre est collé à la terre. Debout, viens à notre aide, rachète-nous en raison de ton amour!

Ps 69, 21: L’insulte m’a brisé le coeur, jusqu’à défaillir. J’espérais la compassion, mais en vain, des consolateurs, et je n’en ai pas trouvé.

Le personnage de Job exemplifie le sort du peuple juif persécuté et diffamé, et c’est pour notre avertissement que l’Esprit a inspiré à l’auteur de ce livre ces plaintes prémonitoires:

Jb 16, 2.4: Que de fois ai-je entendu de tels propos, et quels pénibles consolateurs vous faites! […] moi aussi, je saurais parler comme vous, si vous étiez à ma place; je pourrais vous accabler de discours en hochant la tête sur vous […]

Jb 19, 26-29: …Et mes reins en moi se consument. Lorsque vous dites: Comment l’accabler, quel prétexte trouverons-nous en lui? craignez pour vous-mêmes l’épée, car la colère s’enflammera contre les fautes, et vous saurez qu’il y a un jugement.

Et n’est-ce pas la restauration du peuple juif après ses terribles épreuves, que prophétise l’Écriture, dans les versets suivants?

Jb 42, 7-10: Après qu’il eut ainsi parlé à Job, L’Éternel s’adressa à Eliphaz de Témân : Ma colère s’est enflammée contre toi et tes deux amis, car vous n’avez pas parlé de moi correctement comme l’a fait mon serviteur Job. Et maintenant [...] allez vers mon serviteur Job… [qui] priera pour vous. J’aurai égard à lui et ne vous infligerai pas ma disgrâce pour n’avoir pas, comme mon serviteur Job, parlé correctement de moi […] Et L’Éternel restaura la situation de Job, tandis qu’il intercédait pour ses amis…

Pourquoi les chrétiens ne sont-ils pas venus en masse au- devant des rescapés juifs des camps, en témoignage de pénitence pour l’enseignement du mépris et de la haine qui, au long des siècles, a déshonoré les écrits de la quasi-totalité des Pères, la liturgie, et une grande partie de la littérature religieuse, comme brièvement illustré dans ce livre et plus largement dans ceux qui l’ont précédé? N’ont-ils pas, comme les amis médisants de Job, encouru la «disgrâce» divine? Je reviendrai sur ce point dans ma Conclusion.

Mais, d’ores et déjà, je confesse avec confusion qu’il m’arrive de me demander si ce n’est pas en raison de cette impénitence et de cette défection chrétiennes générale, alors que le Seigneur «avait au coeur un jour de vengeance» car «le jour de sa rétribution était arrivé» [17], qu’il a révélé à «l’avorton [18]» que je suis la nouvelle inouïe du rétablissement de son peuple juif, dont la reconstitution est en cours dans sa patrie d’antan, à la vue de tous les peuples qui en nient l’évidence, mais seront bien obligés de la reconnaître, comme il est écrit:

Ha 1, 5: Voyez parmi les nations, regardez, soyez dans l’étonnement et la stupéfaction! Car voici que j’accomplirai, de vos jours, une oeuvre que vous ne croiriez pas si on la racontait.

 


[1] Elle est déjà réalisée dans le Christ, selon la formulation de Paul en Ep 2,14 : «lui qui, des deux, a fait un...».

[2] Voir, à ce propos, Confession d’un fol en Dieu, op. cit., p. 21-34, et en version WebBook: «Première visitation».

[3] L’expression est biblique; j’ai fait la liste de ses occurrences, voir «Israël, bien propre (segulah) de Dieu»; sur le plan théologique, elle connote la nature transcendante du lien entre Dieu et le peuple juif, et elle est certainement pour beaucoup dans l’agacement universel que suscite le concept de «peuple élu».

[4] Voir, par exemple: 1 Ch 16, 22; 2 Ch 6, 42; Ha 3, 13.

[5] Voir, entre autres, Is 41, 8 ; 44, 1 ; Is 44, 21 ; Is 45, 4 ; Is 49, 3 ; Jr 30,10 ; Jr 46, 27.

[6] J’ai documenté ce phénomène, textes à l’appui, dans mon livre La pierre rejetée par les bâtisseurs. "L'intrication prophétique des Ecritures", Ch. XX, «Situations apocatastatiques dans le NT», § Le cas particulier du Psaume 69.

[7] J’en expose les grandes lignes dans l’Avant-Propos de mon livre cité (La pierre rejetée par les bâtisseurs), intitulé «L’ "intrication prophétique"».

[8] Au Livre II, 34 et 44, extraits cités ici d’après Juda Hallevi, Le Kuzari, apologie de la religion méprisée, trad. Charles Touati, Bibliothèque de l’École des Hautes Études en Sciences Religieuses, Volume C, Peeters, Louvain-Paris, 1994, p. 64 et 66.

[9] Péricope du Serviteur souffrant, Is 52, 13 à Is 53, 12.

[10] Is 53, 2-3.

[11] Is 53, 3.

[12] Is 53, 4.

[13] Le Kuzari, Op. cit., Livre II, p. 66.

[14] Op. cit., Livre IV, 23, p. 173.

[15] L’éditeur insère en note 234 cette remarque : «Ce que dit le Rabbin ressemble étrangement à la parabole de l’Évangile de Jean, 12, 24 [Jn 12, 24], sur le grain qui meurt».

[16] [Cf. Is 52, 13 s.].

[17] Is 64, 3ss.

[18] Cf. 1 Co 15, 8.

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Date de dernière mise à jour : 14/05/2014