3. L’Église toujours tentée de se substituer au Peuple juif

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Ce n’est pas faire un procès d’intention aux évêques français qui publiaient, en 1997, un document visant à aider les fidèles à lire l’Ancien Testament dans un esprit de dialogue avec les juifs [1], que de regretter qu’ils aient repris à leur compte une expression à saveur substitutionniste, due à un pape du Ve s., saint Léon le Grand, citée par le Catéchisme de l’Église Catholique (CEC) [2].

…L’Épiphanie manifeste que “la plénitude des païens entre dans la famille des patriarches” et acquiert la israelitica dignitas.

Quelle qu’ait pu être la motivation de ses auteurs, la force déclarative de cette assertion [3] oblige à se demander s’il s’agit là d’une interprétation des compilateurs du CEC. En mettant entre guillemets l’exclamation de S. Léon, «intret in patriarcharum familiam» (qu’elle entre dans la famille des patriarches) – qui est une citation d’une lettre de ce pape [4] -, et en la faisant suivre de l’expression israelitica dignitas (la dignité israélite), forgée par des liturgistes de jadis [5], cet ouvrage confère à une conception ecclésiologique substitutionniste une prestigieuse référence d’autorité et une patine de tradition vénérable.

C’est sur ce terreau qu’avait fleuri, jadis, le texte de l’oraison du Samedi-Saint, qui suit le récit du passage de la mer Rouge, lors de la Vigile pascale, et dont voici une traduction française:

Dieu – dont nous percevons les merveilles jusqu’en notre temps -, tandis que, par l’eau de régénération, tu opères, pour le salut des nations, ce que la puissance de ta droite a conféré à un seul peuple en le libérant de la persécution d’Égypte, fais que la totalité du monde accède [à la condition de] fils d’Abraham et à la dignité israélite [6]

Qu’on n’aille pas croire pour autant que l’expression «dignité israélite» soit une pure invention des liturgistes. Elle figure, en effet, sous une forme légèrement différente, mais de sens identique – «dignité de la race élue» (electi generis dignitatem) -, dans le texte suivant – “substitutionniste” s’il en fût – du pape S. Léon [7]:

Voici qu’«aîné», tu «sers le cadet» [8], et, tandis que «des étrangers» entrent dans ta «part d’héritage» [9], tu lis, comme un serviteur, son testament [l’Écriture], dont tu ne connais que «la lettre» [10]. Qu’elle «entre», qu’elle «entre, la plénitude des nations» [11], dans la famille des patriarches [12]; et que les «fils de la promesse» [13] reçoivent la bénédiction de la «race d’Abraham» [14] que rejettent les «fils de la chair» [15]. Que par le truchement des trois mages, tous les peuples adorent le Créateur de l’univers [16], et que «Dieu» ne soit plus seulement «connu en Judée», mais dans le monde entier, afin que, partout, «son nom soit grand en Israël» [17]. Puisque cette dignité de la race élue, convaincue d’infidélité dans sa postérité, a dégénéré, la foi en fait le bien commun de tous [18].

Outre le fait que ce passage pourvoit ses conceptions substitutionnistes et triomphalistes du renfort impressionnant de huit réminiscences scripturaires en dix lignes de texte, il est possible que les liturgistes d’alors aient forgé l’expression «israelitica dignitas» (dignité israélite), en ayant à l’esprit celle d’«electi generis dignita[s]» (dignité de la race élue), utilisée par S. Léon. Nourris de Lectio divina (lecture spirituelle de l’Écriture) et des œuvres des Pères de l’Église, ils exprimaient, dans leurs formulations liturgiques, l’inquiétude, voire le ressentiment de l’ensemble de la chrétienté, face au refus ‘obstiné’ des juifs de croire en la messianité de Jésus, pour ne rien dire de leur rejet horrifié de la confession de sa divinité, attitudes longtemps perçues en chrétienté comme incompréhensibles et même révoltantes.

La semaine sainte était le ‘lieu’ liturgique par excellence où cette frustration chrétienne, mitigée d’une espérance de la conversion d’Israël, se donnait libre cours. Les nombreuses invectives, menaces et condamnations, ainsi que les appels à la repentance, adressés aux juifs d’antan par les prophètes, constituaient un vivier idéologique inépuisable pour les liturgistes, qui y lisaient une confirmation divine de la certitude chrétienne que ces oracles visaient autant, sinon plus, les juifs de leur époque que ceux du passé.

En vertu même de l’adage traditionnel : lex orandi lex credendi (la prière est la norme de la foi), cette répétition multiséculaire incessante de stances liturgiques, dont certaines contenaient de graves accusations (déicide, perfidie, blasphème, etc.), ne pouvait manquer de causer les graves dommages collatéraux que furent la certitude de la déchéance juive et son corollaire : la conviction que les chrétiens qui ont cru en Jésus ont pris la place des juifs qui, eux, l’avaient rejeté.

On ne saurait sous-estimer le rôle qu’a joué la lettre de S. Léon le Grand dans l’élaboration de ces textes et dans le développement de la «théorie de la substitution», selon laquelle sont passées à l’Église l’élection juive, la prophétie et les bénédictions divines, même si l’impact des écrits polémiques d’Augustin (mort une trentaine d’années avant la naissance de S. Léon), surtout son Adversus Judeos, fut sans doute beaucoup plus considérable [19].

En reprenant à son compte et l’exclamation du pape S. Léon sur l’«entrée de la totalité des nations dans la famille des patriarches», et celle de l’oraison pascale demandant à Dieu qu’elles «acquièr[ent] la Israelitica dignitas», et en présentant l’une et l’autre comme un fait accompli, le Catéchisme de l’Église catholique témoigne involontairement de la pérennité de la conception substitutionniste qui est, pour ainsi dire, consubstantielle au christianisme.

On peut en lire des signes avant-coureurs chez certains Pères apostoliques; elle chemine, discrètement mais tenacement, durant les trois premiers siècles, et trouve son théoricien le plus redoutable en la personne impressionnante de Saint Augustin (354-413), dont les écrits sont comme hantés par le besoin incoercible de poser la foi chrétienne en accomplissement indiscutable et irrévocable de la foi juive, reléguée, dès lors, au rang d’ombre, contrainte de disparaître devant l’éblouissante lumière de la révélation chrétienne. Témoin ce discours triomphaliste cruel :

Les Juifs ont fait souffrir le Christ : ils se sont laissé dominer par l’orgueil contre lui. En quel endroit ? Dans la ville de Jérusalem. Ils y étaient les maîtres: voilà pourquoi ils s’y montraient si orgueilleux: voilà pourquoi ils y levaient si hautement la tête. Après la passion du Sauveur, ils en ont été arrachés, et ils ont perdu le royaume à la tête duquel ils n’ont pas voulu placer le Christ. Voyez comme ils sont tombés dans l’opprobre : les voilà dispersés au milieu de toutes les nations, incapables de se tenir n’importe où , ne tenant nulle part une place fixe. Il reste encore assez de ces malheureux Juifs pour porter en tous lieux nos livres saints, à leur propre confusion. Quand, en effet, nous voulons prouver que le Christ a été annoncé par les prophètes, nous montrons aux païens ces saintes lettres. Les adversaires de notre foi ne peuvent nous reprocher, à nous chrétiens, d’en être les auteurs et de les avoir fait parfaitement concorder avec l’Évangile, afin de faire croire que ce que nous prêchons avait été prédit d’avance : car la vérité de notre Évangile ressort avec évidence de ce fait palpable, que toutes les prophéties relatives au Christ sont entre les mains des Juifs, et qu’ils les possèdent toutes. Par là, des ennemis nous fournissent eux-mêmes, dans ces Écritures divines, des armes pour réfuter et confondre d’autres ennemis. Quelle honte leur a donc été infligée ? C’est qu’ils sont les dépositaires des livres où le chrétien trouve le fondement le plus solide de sa foi. Ils sont nos libraires : ils ressemblent à ces serviteurs qui portent des livres derrière leurs maîtres: ceux-ci les lisent à leur profit: ceux-là les portent sans autre bénéfice que d’en être chargés. Tel est l’opprobre infligé aux Juifs : voilà comme s’accomplit en eux cette prédiction si ancienne : “Il a fait tomber dans l’opprobre ceux qui me foulaient aux pieds.” Quelle honte pour eux, mes frères, de lire ce verset, et de ressembler à des aveugles qui se trouvent en face d’un miroir ! Devant les Saintes Écritures, dont ils sont les dépositaires, les Juifs sont dans une position analogue à celle d’un aveugle devant un miroir : on l’y voit, et il ne s’y voit pas lui-même. […] » [20].



[1] «Lire l’Ancien Testament. Contribution à une relecture catholique de l’Ancien Testament pour permettre le dialogue entre juifs et chrétiens», in Bulletin n° 9 du Secrétariat de la Conférence des Evêques de France, juin 1997. Le texte cité ici figure en note 17 du Ch. V. 2, «L’alliance avec Israël», de ce document. Avertissement : les italiques sont miens.

[2] Édition définitive avec guide de Lecture (Texte typique latin, Libreria Editrice Vaticana, Citta del Vaticano, 1997). Centurion/Fleurus-Mame, Librairie editrice Vaticane, Paris 1998, § 528, p. 116.

[3] Le pape Benoît XVI y faisait également allusion dans son adresse à la foule des fidèles pour l’Angelus du dimanche 6 janvier 2013, en ces termes: «Saint Léon le Grand affirme : "Autrefois, une descendance innombrable qui aurait été engendrée non selon la chair mais selon la fécondité de la foi a été promise à Abraham" (Discours 3 pour l’Épiphanie, 1 : PL 54, 240). [...] Saint Léon dit encore : "Qu’elle entre, qu’elle entre donc dans la famille des patriarches la grande foule des nations […]. Que tous les peuples […] adorent le Créateur de l’univers, et que Dieu soit connu non seulement en Judée, mais par toute la terre" (ibid.).» Site du Vatican.

[4] Cf. Catéchisme de l’Église Catholique, op. cit., Ibid., n. 11, qui réfère à S. Léon le Grand, Sermo 33, 3.

[5] Cf. Id., Ibid., n. 12, qui cite le Missale Romanum, Vigile pascale 26 : prière après la troisième lecture. Voir M. Macina «L'attribution de l'«israelitica dignitas» aux chrétiens est-elle un concept substitutionniste?».

[6] Id., Ibid., IVe prophétie.

[7] Sermon 5 pour Noël, in Léon le Grand, Sermons, SC 22, 1947, p. 206.

[8] Cf. Gn 25, 23 = Rm 9, 12.

[9] Cf. Ps 79, 1 = Ac 26, 18, et Is 56, 3-8.

[10] Cf. Rm 7, 6.

[11] Cf. Rm 11, 25.

[12] Cf. Ga 3, 7.

[13] Cf. Rm 9, 8 ; Ga 4, 28 ; He 11, 17.

[14] Cf. Gn 18, 18 ; Gn 22, 18 ; Gn 26, 4 ; Ac 13, 26.

[15] Cf. Rm 9, 8.

[16] Cf. Rm 15, 11.

[17] Cf. Ps 76, 2.

[18] La traduction française est mienne.

[19] Augustin, Contre les juifs, Chapitre IX, 13 : «Ensuite, de ce que vous n’offrez à Dieu aucun sacrifice, et de ce qu’il n’en reçoit pas de votre main, il ne suit nullement qu’on ne lui en offre aucun. Celui qui n’a besoin d’aucun de nos biens, n’a pas, à la vérité, plus besoin de nos offrandes; elles lui sont inutiles, mais elles nous procurent de grands avantages. Cependant, comme on lui fait de ces offrandes, le Seigneur ajoute ces paroles : "Parce que, depuis le lever du soleil jusqu’à son couchant, mon nom est devenu grand parmi les nations, et l’on me sacrifie en tous lieux, et l’on offre à mon nom une oblation toute pure, car mon nom est grand parmi les nations, dit le Seigneur tout-puissant". A cela, que répondrez-vous ? Ouvrez donc enfin les yeux et voyez : on offre le sacrifice des chrétiens partout, et non pas en un seul endroit, comme on vous l’avait commandé ; on l’offre, non à un Dieu quelconque, mais à Celui qui a fait cette prédiction, au Dieu d’Israël.»

[20] Cité d’après Augustin, Discours sur les Psaumes, I, du psaume 1 au psaume 80, Cerf, coll. «Sagesses chrétiennes», Paris, 2007, p. 969.

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Date de dernière mise à jour : 27/08/2014