2. Les Chrétiens ont-ils supplanté les Juifs ?

  Voir la table des chapitres

 

La théologie de la substitution (en anglais : Replacement Theology ou Supersessionism) a longtemps fait partie de l’enseignement ordinaire des Églises. Et même si elle n’a plus, aujourd’hui, le caractère militant qu’elle affichait, au fil des millénaires de suprématie de la foi chrétienne, et ce jusqu’au Concile Vatican II, elle est loin d’être remisée au rayon des antiquités ; on la trouve même, encore vivace, dans maints milieux chrétiens, toutes dénominations confondues. Rappelons qu’elle consiste à affirmer que, du fait qu’ils n’ont pas cru à la messianité de Jésus, les Juifs ont été remplacés [ou : supplantés] par les chrétiens, lesquels ont reçu le Royaume que Dieu a ôté au peuple qui en avait jusqu’alors l’exclusivité. Cette conception peut se prévaloir de plusieurs points d’ancrage scripturaires, à commencer par un oracle d’Isaïe, qui semble constituer une annonce typologique de cette situation :

Is 63, 19: Nous sommes, depuis longtemps, des gens sur qui tu ne règnes plus et qui ne portent plus ton nom.

Mais c’est, bien sûr, le Nouveau Testament qui comporte le plus de textes – apparemment tranchés -, en la matière. Et, entre autres ;

Mt 21, 43 : …le Royaume de Dieu vous sera retiré pour être confié à un peuple qui en porte les fruits.

Lc 20, 13-17 : Le maître de la vigne se dit alors: Que faire? Je vais envoyer mon fils bien-aimé; peut-être respecteront-ils celui-là. Mais, à sa vue, les vignerons faisaient entre eux ce raisonnement: Celui-ci est l’héritier; tuons-le, pour que l’héritage soit à nous. Et, le jetant hors de la vigne, ils le tuèrent. Que leur fera donc le maître de la vigne? Il viendra, fera périr ces vignerons et donnera la vigne à d’autres. A ces mots, ils dirent: A Dieu ne plaise! Mais, fixant sur eux son regard, [Jésus] dit: Que signifie donc ceci qui est écrit: La pierre qu’avaient rejetée les bâtisseurs, c’est elle qui est devenue pierre de faîte? Quiconque tombera sur cette pierre s’y fracassera, et celui sur qui elle tombera, elle l’écrasera.

Ac 13, 46 : …Paul et Barnabé déclarèrent: “C’était à vous d’abord qu’il fallait annoncer la parole de Dieu. Puisque vous la repoussez et ne vous jugez pas dignes de la vie éternelle, eh bien, nous nous tournons vers les païens".

Mais le texte le plus terrible, à cet égard, et dont le sens, fort contesté, a dressé les uns contre les autres plusieurs spécialistes chrétiens, est incontestablement 1 Th 2, 14-16, qui semble clore définitivement le chapitre de la “malédiction des Juifs” :

Car vous vous êtes mis, frères, à imiter les Églises de Dieu dans le Christ Jésus qui sont en Judée: vous avez souffert de la part de vos compatriotes les mêmes traitements qu’ils ont soufferts de la part des Juifs : eux qui ont mis à mort Jésus, le Seigneur, et persécuté les prophètes et nous-mêmes, ils ne cherchent pas à plaire à Dieu et ils s’opposent à tous les hommes en nous empêchant de prêcher aux païens pour qu’ils soient sauvés, de sorte qu’ils mettent le comble à leur péché toujours; mais elle est venue sur eux, la colère, complètement.

Certains exégètes chrétiens se sont emparés de ces paroles terribles pour les retourner contre les Juifs de tous les temps. L’un d’eux, le P. Simon Légasse [1], conclut même son analyse de ce passage en ces termes :

…on doit, au mieux de l’interprétation, donner raison à ceux qui pensent que, les Juifs ayant dépassé les bornes, Dieu a porté son jugement qui les condamne sans appel et deviendra effectif au jour de la “colère”, qui ne saurait tarder.

Dans un article publié en 1972 le même Légasse était allé beaucoup plus loin, à en croire D. Marguerat, qui introduit la citation de son collègue en ces termes [2]:

De bout en bout, Mt 23 dénonce la scrupuleuse obéissance pharisienne comme la quintessence de l’erreur, comme le sommet de la fraude, puisque, sous le couvert de la minutie [sic], elle barre aux hommes l’accès du Royaume des cieux (23, 13)…

Et Marguerat d’ajouter, en s’abritant sous l’autorité de son aîné :

Que reste-t-il à Israël enfermé dans son refus?”, demande Simon Légasse […] “La réponse est parfaitement claire : rien d’autre que la damnation [3]". La damnation tombera sous la forme d’une auto- condamnation des foules jérusalémites lors de la Passion (Mt 27, 25).

Cette énormité m’a, en son temps, poussé à réagir par un article (inédit, à ce jour), dans lequel je soumettais ces élucubrations à une critique serrée [4]. Aujourd’hui, je m’en tiens, concernant ces deux auteurs – dont le savoir et le mérite ne sont pas négligeables, mais qui ignorent que toucher à Israël, c’est atteindre Dieu à la prunelle de l’œil (Cf. Za 2, 12) – à l’attitude de Jésus qui priait, en ces termes, pour ceux qui le mettaient à mort : “Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font” (Lc 23, 34).

———————–

Ce n’est pas le lieu d’approfondir ici l’histoire de la rupture tragique et, apparemment irréversible, entre le judaïsme et la foi chrétienne. Précisons seulement que c’est un processus qui a duré plus longtemps qu’on ne le croit généralement (les spécialistes l’estiment à un siècle ou deux, voire trois, selon les maximalistes). Ce qui est certain, sur la base de textes non canoniques qui traitent des affres de cette rupture et des conflits dramatiques entre Juifs et chrétiens, qu’elle a causés, c’est que la confusion, ou, au moins, le flou, ont longtemps prévalu en cette matière.

Rappelons qu’il y a eu, durant une assez longue période, un véritable judéo-christianisme, qui est aujourd’hui assez bien documenté [5]. J’en ai traité ailleurs [6]. Voici un exemple étonnant de cet état, encore hybride, de la primitive Église, tiré d’un livre appartenant au Corpus de la littérature intertestamentaire [7]:

C’est pourquoi Jésus est caché aux yeux des Hébreux qui ont reçu Moïse pour docteur, et Moïse est voilé aux yeux de ceux qui croient en Jésus. Comme l’enseignement transmis par l’un et par l’autre est le même, Dieu accueille favorablement l’homme qui croit à l’un des deux. Mais croire à un maître doit aboutir à faire ce que Dieu commande. Qu’il en soit ainsi, c’est ce qu’a déclaré notre Seigneur lui-même par ces paroles : “Je te rends grâces, Père du ciel et de la terre, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux hommes âgés et les as révélés aux enfants à la mamelle qui ne parlent pas encore” [8]. Ainsi, Dieu lui-même a caché le docteur aux uns parce qu’ils savaient déjà ce qu’il faut faire, et il l’a révélé aux autres parce qu’ils ignoraient ce qu’il faut faire. Donc, les Hébreux ne sont pas condamnés parce qu’ils ignorent Jésus, puisque c’est Dieu lui-même qui le leur a caché, à condition, naturellement, d’accomplir les préceptes transmis par Moïse et de ne pas haïr celui qu’ils ignorent [Jésus] ; les croyants de la gentilité ne sont pas condamnés non plus de ce qu’ils ignorent Moïse, puisque c’est Dieu qui l’a voilé à leurs yeux, à condition, eux aussi, d’observer les préceptes transmis par Jésus et de ne pas haïr ceux qui l’ignorent (les Juifs) […] Au reste, si quelqu’un reçoit la grâce de connaître les deux [Moïse et Jésus] à la fois, ceux-ci prêchant une seule et même doctrine, cet homme doit être compté comme riche devant Dieu, puisqu’il comprend que les choses anciennes sont nouvelles dans le temps, et que les choses nouvelles sont anciennes [9].

On objectera peut-être qu’il n’est pas possible de fonder une certitude théologique sur un texte apocryphe, qui semble refléter des doctrines hétérodoxes. Mais voici deux témoignages irrécusables provenant, cette fois, de Pères de l’Église tout ce qu’il y a de plus orthodoxes. Le premier figure dans un ouvrage apologétique de Justin martyr (100-165), intitulé Dialogue avec Tryphon, dans lequel cet ancien philosophe païen converti polémique avec les Juifs, pour les convaincre de la vérité de la foi chrétienne:

«Tryphon reprit: Si quelqu’un, sachant cela, croit que Jésus est le Christ et lui obéit et veut observer ces prescriptions [celles de la Loi juive], sera-t-il sauvé ? demandait-il. – Moi : À mon avis, Tryphon, cet homme [Juif croyant en Jésus] sera sauvé, pourvu qu’il ne cherche pas à imposer ces pratiques aux autres hommes, j’entends à ceux des nations, qui, par le Christ, sont circoncis de l’erreur, en leur disant qu’ils ne seront pas sauvés s’ils ne les observent pas [10]»

Le second texte de Justin est encore plus frappant:

Il en est […] qui ne voudraient même pas frayer avec eux [les judéo-chrétiens] ni en conversation, ni à table. Je ne suis pas de leur avis. Si, au contraire, par faiblesse d’esprit, ils veulent observer présentement tout ce qu’ils peuvent des observances – que Moïse a instituées, nous le savons, parce que le peuple avait le cœur dur -, et, en même temps, espérer en notre Christ et observer les pratiques éternelles de la justice et de la religion naturelles, [ces Juifs convertis au Christ], s’ils consentent à vivre avec les chrétiens et les fidèles, sans vouloir leur imposer, comme je l’ai déjà dit, de se circoncire comme eux, de faire les sabbats et d’observer toutes les autres pratiques semblables, je déclare qu’il faut les accueillir et frayer avec eux en toutes choses, comme avec des frères nés des mêmes entrailles […] Quant à ceux [des chrétiens de la Gentilité] qui se laissent persuader par eux [les Juifs] de vivre suivant la Loi, et qui en même temps continuent à confesser le Christ de Dieu, j’admets qu’ils peuvent être sauvés.» [11]

On notera que Paul, lui, était beaucoup plus sévère à ce propos:

Ga 4, 21 à 5, 3: Dites-moi, vous qui voulez vous soumettre à la Loi, n’entendez-vous pas la Loi? Il est écrit en effet qu’Abraham eut deux fils, l’un de la servante, l’autre de la femme libre; mais celui de la servante est né selon la chair, celui de la femme libre en vertu de la promesse. Il y a là une allégorie: ces femmes représentent deux alliances; la première se rattache au Sinaï et enfante pour la servitude: c’est Agar (car le Sinaï est en Arabie) et elle correspond à la Jérusalem actuelle, qui de fait est esclave avec ses enfants. Mais la Jérusalem d’en haut est libre, et elle est notre mère; car il est écrit: Réjouis-toi, stérile qui n’enfantais pas, éclate en cris de joie, toi qui n’as pas connu les douleurs; car nombreux sont les enfants de l’abandonnée, plus que les fils de l’épouse. Or vous, mes frères, à la manière d’Isaac, vous êtes enfants de la promesse. Mais, comme alors l’enfant de la chair persécutait l’enfant de l’esprit, il en est encore ainsi maintenant. Eh bien, que dit l’Écriture: Chasse la servante et son fils, car il ne faut pas que le fils de la servante hérite avec le fils de la femme libre. Aussi, mes frères, ne sommes-nous pas enfants d’une servante mais de la femme libre. C’est pour que nous restions libres que le Christ nous a libérés. Donc tenez bon et ne vous remettez pas sous le joug de l’esclavage. C’est moi, Paul, qui vous le dis: si vous vous faites circoncire, le Christ ne vous servira de rien. De nouveau je l’atteste à tout homme qui se fait circoncire: il est tenu à l’observance intégrale de la Loi.

Voici maintenant ce qu’écrivait, sur le même sujet, l’évêque Irénée de Lyon (II-IIIe s.), dans son maître ouvrage contre les hérésies:

Pour leur part, Jacques et les apôtres qui l’entouraient permettaient bien aux Gentils d’agir librement, nous confiant à l’Esprit de Dieu, mais eux-mêmes, sachant qu’il s’agissait du même Dieu, persévéraient dans les anciennes observances. C’est au point qu’un jour, Pierre lui-même eut peur d’encourir leur blâme : jusque-là, il mangeait avec les Gentils, à cause de la vision qu’il avait eue et à cause de l’Esprit qui avait reposé sur eux [cf. Ac 10, 47], mais, après que certains furent venus auprès de Jacques, il se tint à l’écart et ne mangea plus avec les Gentils [cf. Ga 2, 12]. Et Paul souligne que Barnabé en fit autant [cf. Ga 2, 13]. Ainsi les apôtres que le Seigneur fit témoins de tous ses actes et de tout son enseignement – car partout on trouvait à ses côtés Pierre Jacques et Jean – en usaient-ils religieusement à l’égard de la Loi de Moïse, indiquant assez par là qu’elle émanait d’un seul et même Dieu. [12]

Sauf erreur, l’idée n’a effleuré aucun chrétien, clerc, théologien, ou laïc non spécialisé en matière religieuse, que les écrits canoniques du judaïsme rabbinique aient pu véhiculer la conception pessimiste, identique ou analogue à celle du NT (dont, d’ailleurs, ils ne connaissaient vraisemblablement pas le contenu de manière directe), selon laquelle Dieu avait ôté le royaume aux Juifs pour le confier aux chrétiens venus du paganisme.

C’est pourtant le cas, et voici de quelle manière et dans quel contexte. On sait que, lorsqu’il est confronté à une difficulté du texte des Écritures, le Talmud tente de résoudre l’aporie d’une manière qui sauvegarde et la lettre du texte et la Tradition juive dans ses deux composantes principales : halakha et aggadah.

C’est ainsi qu’il procède à l’égard de cet oracle obscur du livre de Jérémie :

Jr 30, 6 : Interrogez donc et regardez. Est-ce qu’un mâle enfante? Pourquoi vois-je tout homme les mains sur les reins comme celle qui enfante? Pourquoi tous les visages sont-ils devenus livides?

On lit, en effet, dans le Traité Sanhedrin, Talmud de Babylone 98b, l’explication étonnante que voici :

Que signifie : “Toute face est devenue livide” [Jr 30, 6] ? – Rabbi Yohanan a dit : Il s’agit de la famille divine d’en haut [les anges] et de la famille divine d’en bas [Israël]. Et cela aura lieu [aux temps messianiques] lorsque le Saint, béni soit-Il, se dira: les uns [les idolâtres] et les autres [Israël] sont l’œuvre de mes mains. Comment pourrais-je perdre les premiers pour ne laisser subsister que les derniers ? Rav Pappa a dit : C’est comme le dicton populaire : quand le bœuf a couru et est tombé, on met le cheval à l’étable à sa place.

Et Rashi [13] commente ainsi ce passage :

Ce que [son maître, Dieu,] ne voulait pas faire avant la chute du bœuf [le Juif], parce qu’il lui était extrêmement cher. Et lorsque, un jour ou l’autre, le bœuf est guéri de sa chute, il est difficile [au maître] d’évincer le cheval [le païen] au profit du bœuf [le Juif], alors que lui-même l’a mis [en place]. De même, le Saint, béni soit-Il, voyant la chute d’Israël, a donné sa grandeur aux idolâtres [14]. Et lorsque Israël se convertit et est racheté, il lui est difficile de perdre les idolâtres au profit d’Israël.»

On voit clairement que court, dans la littérature juive canonique – et ce depuis les premiers siècles de notre ère -, un fil d’Ariane qui, par des chemins que Dieu seul connaît, sort tout droit du creuset des événements séminaux que furent - pour les apôtres et les premiers disciples, juifs et païens, du “prophète de Galilée”, d’une part, et l’establishment rabbinique de l’époque, d’autre part -, l’expansion et la diffusion rapide de la foi chrétienne, l’affrontement direct entre un nationalisme religieux juif exacerbé par les provocations de l’occupant romain, et sa répression féroce par les légions impériales, qui aboutit à la ruine du Temple (70 de notre ère), à la suppression du caractère juif de la terre d’Israël - rebaptisée “Palestina”, par les Romains -, et à l’exil de la majeure partie du peuple juif.

Et ce n’est certainement pas un hasard si Dieu a permis que Paul rédige, à cette époque violemment troublée, ses vues prophétiques sur ce qu’il appelle un «mystère», à savoir, le destin religieux eschatologique de ceux et celles de son peuple qui n’avaient pas cru à la prédication du jugement par Jean le Baptiste, exécuté par Hérode, et à celle du Royaume par Jésus, que leurs chefs religieux avaient rejeté et fait mettre à mort par la puissance occupante.

Ceci étant dit, force est de reconnaître que, malgré ses paroles d’espérance prophétique dans la persistance de l’élection d’Israël, l’Apôtre formule des reproches sévères, voire des condamnations, inquiétants, en apparence, et d’où il semble ressortir que les Juifs ne seront pleinement intégrés dans le dessein de Dieu que s’ils finissent par croire au Christ Jésus. Toutefois, la pensée de Paul à ce sujet est dialectique et complexe [15], comme en témoignent ces quelques extraits.

Rm 11, 7-10 : Ce que recherche Israël, il ne l’a pas atteint; mais ceux-là l’ont atteint qui ont été élus. Les autres, ils ont été endurcis, selon le mot de l’Écriture: Dieu leur a donné un esprit de torpeur: ils n’ont pas d’yeux pour voir, d’oreilles pour entendre jusqu’à ce jour. David dit aussi: Que leur table soit un piège, un lacet, une cause de chute, et leur serve de salaire! Que leurs yeux s’enténèbrent pour ne point voir, et fais-leur toujours courber le dos !

Mais c’est pour s’exclamer aussitôt :

Rm 11, 11 : Je demande donc: serait-ce pour qu’ils tombent qu’ils ont trébuché ? Jamais de la vie ! Mais leur faux pas a été le salut des nations, pour les rendre jaloux d’elles.

Et l’Apôtre de mettre en garde les premiers croyants au Christ:

Rm 11, 17-18 : …si quelques-unes des branches ont été coupées tandis que toi, olivier sauvage, tu as été greffé parmi elles pour bénéficier avec elles de la sève de l’olivier, ne va pas te glorifier aux dépens des branches. Ou si tu veux te glorifier, ce n’est pas toi qui portes la racine, c’est la racine qui te porte.

On croit entendre l’oracle de Michée :

Mi 7, 8-9 : Ne te réjouis pas à mon sujet, ô mon ennemie : si je suis tombée, je me relèverai ; si je demeure dans les ténèbres, Yahvé est ma lumière. Je dois porter la colère de L’Eternel, puisque j’ai péché contre lui, jusqu’à ce qu’il juge ma cause et me fasse justice ; il me fera sortir à la lumière, et je contemplerai ses justes oeuvres.

Et Paul, à nouveau - mais, cette fois, c’est pour mettre en garde les païens convertis au Christ :

Rm 11, 19-25 : Tu diras: On a coupé des branches, pour que moi je fusse greffé. Fort bien. Elles ont été coupées pour leur incrédulité, et c’est la foi qui te fait tenir. Ne t’enorgueillis pas; crains plutôt. Car si Dieu n’a pas épargné les branches naturelles, prends garde qu’il ne t’épargne pas davantage. Considère donc la bonté et la sévérité de Dieu: sévérité envers ceux qui sont tombés, et envers toi bonté, pourvu que tu demeures en cette bonté; autrement tu seras retranché toi aussi. Et eux, s’ils ne demeurent pas dans l’incrédulité, ils seront greffés: Dieu est bien assez puissant pour les greffer à nouveau. En effet, si toi tu as été retranché de l’olivier sauvage auquel tu appartenais par nature, et greffé, contre nature, sur un bon olivier, combien plus eux, les branches naturelles, seront-ils greffés sur leur propre olivier!

L’Apôtre ouvre alors une perspective étonnante, qui dévoile un des aspects les plus complexes du dessein de salut de Dieu : un délai est assigné à l’incrédulité d’Israël, et il correspond au temps imparti par Dieu aux non-Juifs (nations) pour “entrer” (nous verrons plus loin ce que Paul entend par cette ‘entrée’):

Rm 11, 25-29 : Car je ne veux pas, frères, vous laisser ignorer ce mystère, de peur que vous ne vous complaisiez en votre sagesse: un endurcissement est advenu à une partie d’Israël [16] jusqu’à ce qu’entre la plénitude (plèrôma) des nations, et ainsi tout Israël sera sauvé, comme il est écrit: De Sion viendra le Libérateur, il ôtera les impiétés du milieu de Jacob. Et voici quelle sera mon alliance avec eux: alors j’enlèverai leurs péchés [17]. Car les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables.

Le passage cité ci-dessus contient deux précisions capitales, de nature à écarter d’emblée aussi bien toute théologie antijudaïque, que tout sentiment de supériorité chrétienne par rapport au peuple juif. Tout d’abord, il révèle que l’endurcissement d’Israël aura un terme, même si sa formulation est difficile et constitue toujours un sujet de controverse entre les spécialistes. Ensuite, il affirme sans ambages que c’est Dieu Lui-même qui justifiera Israël en enlevant ses péchés. (Cf. Is 27, 9 ; Is 59, 20 ; Ps 130, 8).

Avant d’aller plus loin, il convient d’examiner sommairement les quatre termes-clé qui figurent dans les deux passages de l’Épître aux Romains (11, 19-29), cités ci-dessus: incrédulité, endurcissement, plérôme, entrer.

 

Incrédulité et bonne foi

Les citations qui suivent montrent qu’au rebours de ce qu’a martelé, au fil des siècles, une tradition chrétienne sûre de sa “justice propre”, l’incrédulité et l’endurcissement de cœur d’une partie du peuple juif, étaient plus incoercibles que volontaires, outre que les Apôtres eux-mêmes et Paul furent, eux aussi, incrédules et endurcis de cœur:

Mc 16, 14 : Enfin il se manifesta aux Onze eux- mêmes pendant qu’ils étaient à table, et il leur reprocha leur incrédulité (apistia) et leur endurcissement de coeur (sklèrokardia) à ne pas croire ceux qui l’avaient vu ressuscité.

Lc 24, 25 : Alors il leur dit: “O coeurs sans intelligence, lents à croire à tout ce qu’ont annoncé les Prophètes!…”

Jn 20, 27 : Puis il dit à Thomas: “Mets ton doigt ici: voici mes mains; avance ta main et mets-la dans mon côté, et ne sois pas incrédule (apistos), mais croyant.”

1 Tm 1, 13 : moi [Paul], naguère un blasphémateur, un persécuteur, un insulteur. Mais il m’a été fait miséricorde (èleèthèn) parce que j’agissais par ignorance, du fait de mon incrédulité (apistia)…

Incrédulité et désobéissance à Dieu

Rm 11, 30-32 : En effet, de même que jadis vous n’avez pas cru (pote èpeithèsate) en Dieu et qu’au temps présent vous avez obtenu miséricorde (nun èleèthète) grâce à leur désobéissance (apeitheia), eux de même au temps présent n’ont pas cru (nun épeithèsan) suite à la miséricorde exercée envers vous, afin qu’eux aussi ils obtiennent au temps présent miséricorde (nun eleèthôsin]. Car Dieu a enfermé tous les hommes dans la désobéissance (apeitheia), pour [de manière à] faire à tous miséricorde (eleèsè).

Ac 28, 24 : Les uns se laissaient persuader par ses paroles, les autres étaient incrédules (hoi de èpistoun, du verbe apisteuô).

Rm 3, 3 : Quoi donc si certains n’ont pas cru (èpistèsan) ? Leur incrédulité (apistia) va-t-elle annuler la fidélité de Dieu?

Rm 4, 20 : [Abraham] appuyé sur la promesse de Dieu, sans hésitation ni incrédulité (apistia), mais avec une foi puissante, il rendit gloire à Dieu…

He 3, 12 : Prenez garde, frères, qu’il n’y ait peut-être, en quelqu’un d’entre vous, un coeur mauvais, [atteint] d’incrédulité (apistia) pour se détacher du Dieu vivant.

He 3, 19 : Et nous voyons qu’ils ne purent entrer à cause de leur incrédulité (apistia).

He 4, 7 : de nouveau Dieu fixe un jour, un aujourd’hui, disant en David, après si longtemps, comme il a été dit ci-dessus: Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs (mè sklèrunète tas kardias humôn)…

Jc 1, 5-8 : Si l’un de vous manque de sagesse, qu’il la demande à Dieu – qui donne à tous ceux qui ont le cœur droit et ne récriminent pas – et elle lui sera donnée. Mais qu’il demande avec foi, sans peser le pour et le contre, car celui qui pèse le pour et le contre ressemble au flot de la mer que le vent soulève et agite. Qu’il ne s’imagine pas, cet homme- là, recevoir quoi que ce soit du Seigneur: homme à l’âme partagée [18], inconstant dans toutes ses voies!

Le plérôme des nations qui doit entrer

Examinons maintenant l’expression obscure de “totalité des nations” (grec, plèrôma tôn ethnôn). Le terme plèrôma, que la théologie s’est contentée d’occidentaliser sous la forme ‘plérôme’, est familier aux chrétiens, même si peu d’entre eux en comprennent le sens et les harmoniques.

Sur le plan sémantique, il connote l’état de complétude d’une personne ou d’un phénomène, ou la maturité à laquelle ils sont parvenus. Est ‘plérôme’ ce qui a accompli toute ses virtualités, ou atteint ses capacités optimales. C’est aussi l’état d’un ensemble parvenu à sa complétude quantitative et/ou qualitative et auquel, par définition, rien ne manque. Il semble donc que, par ce “plérôme des nations” qui doit “entrer”, Paul désigne la totalité des non-Juifs appelés à entrer, par la médiation du Christ, dans l’Alliance qui lie Dieu à Son peuple, comme en témoigne cette exclamation de l’apôtre Pierre:

1 P 2, 9: Vous êtes une race élue un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple particulier (hébreu : segullah) pour proclamer les louanges de Celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière.

Toutefois, nous ignorons tout du moment où l’entrée des nations sera parvenue à son ‘plérôme’, limite assignée par Dieu à l’incrédulité d’Israël. Nous ne savons pas davantage quand se produiront les douleurs de l’enfantement des temps messianiques, explicitement décrites dans le chapitre 24 de l’évangile de Matthieu. Jésus lui-même déclare, à ce propos :

Mt 24, 36: Quant à la date de ce jour, et à l’heure, personne ne les connaît, ni les anges des cieux, ni le Fils, personne que le Père, seul.

Enfin, il semble qu’il y ait un parallèle inspiré entre le sort heureux des nations qui, parvenues à leur plénitude, entrent (cf. Rm 11, 25), et celui des vierges intelligentes, qui, prêtes quand arrive l’époux, entrent avec lui dans la salle des noces, tandis que la porte se ferme devant les vierges imprévoyantes parties acheter de l’huile. (Cf. Mt 25, 10). Et il semble que c’est cette entrée qui était en toile de fond de la méditation de l’auteur de l’Épître aux Hébreux quand il écrivait :

He 4, 1.3.6.7.11 : Craignons donc que l’un de vous n’estime arriver trop tard, alors qu’en fait la promesse d’entrer dans son repos reste en vigueur… Nous entrons, en effet, nous les croyants (hoi pisteusantes), dans un repos, selon qu’il a dit : Aussi ai-je juré dans ma colère: Non, ils n’entreront pas dans mon repos… Ainsi donc, puisqu’il est acquis que certains doivent y entrer, et que ceux qui avaient reçu d’abord la bonne nouvelle n’y entrèrent pas à cause de leur désobéissance (apeitheia), de nouveau Dieu fixe un jour, un aujourd’hui, disant en David, après si longtemps, comme il a été dit ci-dessus (cf. Ps 95, 7): Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs (mè sklèrunète tas kardias humôn). Efforçons-nous donc d’entrer dans ce repos, afin que nul ne succombe, en imitant cet exemple de désobéissance (apeitheia).

Autres références à cette notion d’entrée:

Mt 23, 13 : Malheur à vous, scribes et Pharisiens hypocrites, qui fermez aux hommes le Royaume des Cieux! Vous n’entrez certes pas vous-mêmes, et vous ne laissez même pas entrer ceux qui le voudraient.

Lc 13, 24 : Luttez pour entrer par la porte étroite, car beaucoup, je vous le dis, chercheront à entrer et ne pourront pas.

Lc 11, 52 : Malheur à vous, les légistes, parce que vous avez enlevé la clef de la science! Vous-mêmes n’êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés!



[2] Cité d’après D. Marguerat, «Quand Jésus fait le procès des juifs. Matthieu 23 et l’antijudaïsme», in A. Marchadour (dir.), Procès de Jésus, procès des juifs? Éclairage biblique et historique, Lectio divina hors série, Cerf, Paris, 1998, p. 104.

[3] S. Légasse, «L’"antijudaïsme" dans l’évangile selon Matthieu», in M. Didier, éd., L’Evangile selon Matthieu. Rédaction et théologie, Bibliotheca Ephemeridum Theologicarum Lovaniensium, 29, Gembloux, Duculot, 1972, p. 417-418.

[5] Voir surtout C. Mimouni, Le judéo-christianisme ancien : essais historiques, collection “Patrimoines”, Cerf, Paris, 1998.

[7] Extrait des Kerygmata Petrou, Homélie VIII, 5-7. On cite, en la corrigeant, la traduction française de A. Siouville, Les Homélies Clémentines, Paris 1933, pp. 209-210.

[8] [Cf. Mt 11, 25].

[9] [Allusion à Mt 13, 52].

[10] Dialogue, 47. On cite, en la retouchant quelque peu, la version française publiée dans Justin Martyr, Oeuvres complètes, coll. «Bibliothèque», Paris, éd. Migne, 1994, p. 169.

[11] Ibid., p. 170.

[12] Adversus Haereses, III, 12, 15. Texte cité d’après Irénée de Lyon, Contre les Hérésies. Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur, Cerf, Paris, 1984, pp. 334-335.

[13] Acronyme du plus célèbre des commentateurs médiévaux de la Bible et du Talmud : Rabbi Shlomo Itshaqi, né à Troyes (1040-1105). Ses gloses sont simples et brèves, et ont pour but principal d’éclairer le sens littéral du texte. Aucun juif cultivé n’étudie la Torah ou le Talmud sans consulter Rachi.

[14] Hébreu: ‘ovdeï kokhavim, littéralement, adorateurs des astres - les païens, y compris les chrétiens qui, alors, étaient englobés dans cette expression stéréotypée.

[15] Pierre fait allusion à la difficulté de la pensée de Paul, lorsqu’il écrit (2 P 3, 15-16) : "Tenez la longanimité de notre Seigneur pour salutaire, comme notre cher frère Paul vous l’a aussi écrit selon la sagesse qui lui a été donnée. Il le fait d’ailleurs dans toutes les lettres où il parle de ces questions. Il s’y rencontre des points obscurs, que les gens sans instruction et sans fermeté détournent de leur sens - comme d’ailleurs les autres Écritures - pour leur propre perdition."

[16] On peut aussi traduire: ‘un endurcissement partiel est advenu à Israël’.

[17] Réminiscence de plusieurs passages scripturaires: Is 4, 4.5 ; Is 27, 9 ; Is 59, 20 ; Is 59, 21 ; Ps 130, 8.

[18] Le grec, dipsuchos, littéralement, "à l’âme double", connote la tendance à penser tantôt d’une manière, tantôt d’une autre.

Ajouter un commentaire

Code incorrect ! Essayez à nouveau

Date de dernière mise à jour : 27/08/2014