1. Introduction

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Ce jour-là, je venais de lire, pour la énième fois, la célèbre exclamation prophétique de saint Paul, dans son Épître aux Romains: « Dieu aurait-Il rejeté son peuple ? – Jamais de la vie ! Dieu n’a pas rejeté le peuple qu’il a discerné d’avance » [1]. Alors, jaillit de mon âme une protestation presque violente dont, jusqu’alors, je n’avais pas pris conscience qu’elle était latente en moi depuis longtemps. C’était un véritable cri, qui peut se résumer à peu près en ces termes, que j’émis avec fougue et dans le silence d’un recueillement intense et déjà quasi surnaturel:

« Mais enfin, Seigneur, dans les faits, les Juifs sont éloignés du Christ et de Son Église. Qu'en est-il de cette merveilleuse annonce de Paul ? »

Il faut croire que l’ardeur désespérée de ce cri fut agréable à Dieu, puisque, dans Son immense miséricorde, Il daigna me répondre. Je me sentis soudain submergé par le même recueillement intérieur surnaturel que celui qui avait précédé ma première expérience spirituelle intense, neuf années auparavant, m’avertissant de la proximité d’un dévoilement de la Présence divine. Dès que je réalisai ce qui m’arrivait, je me réfugiai dans l’humilité. Mais, avant même que j’aie eu le temps d’émettre les paroles de la prière qui me montait au cœur, je me vis environné d’une lumière indicible. Je ne pouvais résister à l’envahissement délicieux de la Gloire divine. Je compris que ma supplication avait atteint le cœur de Dieu et même qu’elle Lui avait été agréable. Mais rien de tout cela ne me fut signifié de manière intelligible ou discursive. La vision fut brève et la suspension de mes sens cessa assez vite. Toutefois, juste avant que se dissipe la lumière surnaturelle, s’imprima clairement en moi la phrase suivante : «Dieu a rétabli Son peuple». En même temps, m’était infusée la certitude qu’il s’agissait du peuple juif; que le rétablissement de ce dernier, dont on venait de m’annoncer la «bonne nouvelle», était chose faite, et que l’événement concernait aussi bien les juifs d’aujourd’hui, la terre d’Israël et Jérusalem, que la chrétienté et toute l’humanité.

Si je reprends ici ce texte qui figure dans un de mes livres [2], c’est pour témoigner, sans arrogance comme sans fausse modestie, de ce que Dieu m’a donné à comprendre du rétablissement des juifs dans leurs prérogatives originelles.

Comme l’attestent les interventions de Dieu par le ministère des prophètes et l’action multiforme de l’Esprit par celui des saints au long des générations, il faut du temps pour que les événements explicitent et rendent manifestes le sens et la portée des révélations et des promesses divines. J’en ai fait l’expérience à mon infime niveau. Les décennies de ma méditation incessante du mystère qui m’a été dévoilé jadis m’ont contraint à en dégager progressivement les implications théologiques, dont j’expose la teneur dans mes livres successifs.

C’est le scepticisme radical des clercs auxquels j’avais confié ce qui m’était advenu [3], qui m’a amené à rendre public, après un très long silence, ce que Dieu m’a révélé de son dessein [4], et que je ne me sens pas autorisé à taire.

Si j’insiste sur ces fondamentaux traditionnels de la foi chrétienne, c’est pour qu’il soit clair que ma démarche ne procède ni d’un illuminisme religieux, ni d’une orgueilleuse construction intellectuelle érigée en norme théologique, mais d’une nécessité intérieure qui s’impose à ma conscience [5], et qui me pousse à rendre ce témoignage.

Comme je l’expliciterai dans les chapitres qui suivent, j’ai longtemps été entravé dans ma démarche par l’infirmité de ma compréhension du sens et de la portée de ce qui m’a été manifesté. S’il ne m’avait pas été dit, très distinctement, au printemps 1967, que Dieu avait (déjà) «rétabli son peuple», je me serais tu à tout jamais sur les grâces reçues. Mais, si surnaturels et extatiques qu’en aient été les effets, une telle révélation était tellement en rupture avec le “schéma” chrétien traditionnel qui m’avait été inculqué – selon lequel les juifs devaient d’abord croire à la messianité et à la divinité de Jésus et entrer dans l’Église pour être sauvés – que j’estimai avoir grand besoin d’un «discernement des esprits» [6]. Cette perplexité a longtemps inhibé la voix de ma conscience qui me reprochait de mettre cette lumière sous le boisseau [7].

Faute de guidance spirituelle adéquate de la part des membres du clergé auxquels je m’étais adressé ou que l’on m’avait recommandé de consulter, c’est sur l’étude que j’avais fini par m’appuyer exclusivement pour tenter de savoir si les conclusions théologiques auxquelles j’étais parvenu au fil des ans venaient de Dieu, du démon, ou de mon imagination. Seul résultat positif de ma longue quête, solitaire et épuisante, de discernement: je n’ai rien trouvé, dans les Écritures ou la Tradition, qui s’inscrive en faux contre ce qui m’a été dit ou montré dans les visitations surnaturelles dont j’ai été l’indigne bénéficiaire. Pourtant, j’hésitai longtemps encore avant de rendre publique ma conviction intime, car mon intelligence achoppait sur deux inconnues majeures que je ne parvenais pas à résoudre et qui me faisaient craindre de tromper les autres après m’être éventuellement trompé moi- même.

Première inconnue: Si surnaturels qu’aient été les effets sur mon âme de la révélation du rétablissement du peuple juif dont j’avais été gratifié, j’étais dérouté par ce bouleversement radical de mes convictions religieuses héritées d’une éducation catholique traditionnelle, selon lesquelles l’Église est le «Nouvel Israël [8]» et constitue l’unique instrument de salut pour tous les hommes, y compris les juifs. Une conviction que le cardinal Augustin Bea, principal artisan du texte consacré aux juifs lors du Concile Vatican II [9], exprimait en ces termes au lendemain du Concile Vatican II: «L’ “ancien” Israël a perdu ses prérogatives originelles, qui sont passées à l’Église [10].» Autre problème et non des moindres: Paul lui-même n’a-t-il pas conditionné le rétablissement des juifs à leur adhésion à la foi chrétienne, en écrivant «Et eux, s’ils ne demeurent pas dans l’incrédulité, ils seront greffés…» [11]?

Deuxième inconnue: Malgré mes efforts pour en découvrir au moins l’annonce, même voilée, dans les Écritures, force m’était d’admettre que je n’y trouvais aucun texte prédisant clairement la Shoah. Or, comme je l’ai relaté dans mon ouvrage cité plus haut [12], c’est la découverte de la relative “discrétion” dont avaient fait preuve, sauf exception, les autorités religieuses à propos de la persécution et de l’extermination des juifs d’Europe par les nazis, qui avait été à l’origine de la mutation spirituelle, confirmée par une grâce surnaturelle immense dont je vis encore jusqu’à ce jour [13], laquelle m’a fait entrer dans le mystère de la relation particulière de Dieu avec son peuple juif et de la prééminence du rôle de ce dernier dans le dessein divin de salut de l’humanité [14]. Je me demandais donc comment il se pouvait que l’Écriture, qui affirme que Dieu ne «fait rien qu’il n’ait révélé son dessein à ses serviteurs les prophètes [15]», n’ait pas annoncé ou au moins préfiguré cet événement capital.

Les pages qui suivent sont consacrées à dissiper le doute, que semblent induire les deux points évoqués ci-dessus, quant à la réalité du rétablissement du peuple juif, déjà opéré par Dieu, et à avertir du grave danger spirituel qu’encourraient les chrétiens, s’ils en refusaient l’évidence quand Dieu lui-même la rendra manifeste.

 


[1] Rm 11, 1-2.

[2] Confession d’un fol en Dieu, éditions Docteur angélique, Avignon, 2012, p. 35-36.

[3] Entre les années 1958 et 1969; j’ai relaté ces expériences dans Confession d’un fol en Dieu, op. cit., pp. 21-84.

[4] Il s’agit, bien entendu, de grâces personnelles qui ne s’imposent pas à la foi des fidèles, comme l’expose ce passage du Catéchisme de l’Église Catholique (III, 67): «Au fil des siècles il y a eu des révélations dites "privées", dont certaines ont été reconnues par l’autorité de l’Église. Elles n’appartiennent cependant pas au dépôt de la foi. Leur rôle n’est pas d’"améliorer" ou de "compléter" la Révélation définitive du Christ, mais d’aider à en vivre plus pleinement à une certaine époque de l’histoire. Guidé par le Magistère de l’Église, le sens des fidèles sait discerner et accueillir ce qui dans ces révélations constitue un appel authentique du Christ ou de ses saints à l’Église.» Pour mémoire, voici une définition simple de ce sensus fidei : «Perception surnaturelle de la foi exprimée par le consentement universel en matière de foi et de morale, et manifestée par l’ensemble des fidèles sous la conduite de l’Esprit Saint» (TermWiki) ; pour une définition théologique approfondie, voir, entre autres, «Sensus fidei, fiche de synthèse».

[5] À l’instar de la plainte de Jérémie : «Je m’étais dit : Je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son Nom; mais c’était en mon coeur comme un feu dévorant, enfermé dans mes os. Je m’épuisais à le contenir, mais je n’ai pas pu.» (Jr 20, 9).

[6] Cf. 1 Co 12, 10.

[7] Cf. Mt 15, 15 et parallèles; j’ai fait plusieurs allusions à ces hésitations douloureuses dans mes ouvrages antérieurs, et en particulier dans Confession d’un fol en Dieu, «Épilogue des Cinq visitations», p. 85 s.

[8] Cf. la Constitution Lumen Gentium II, 9, du concile Vatican II.

[9] Pour mémoire, il s’agit de la «Déclaration sur les Relations de l’Église avec les Religions non-Chrétiennes Nostra Aetate», faite par les évêques du monde entier réunis en concile à Rome entre 1962 et 1965, et dont le chapitre 4, exprime une perception théologique positive envers les juifs, en rupture radicale avec la position catholique traditionnelle antérieure, sévèrement réprobatrice à leur égard; cette Déclaration est accessible en ligne sur le site du Vatican. On peut lire l’ensemble des documents de ce Concile sur le même site.

[10] Cardinal Augustin Bea, L’Église et le peuple juif, traduit de l’italien, Cerf, 1967, p. 91.

[11] Cf. Rm 11, 23.

[12] Confession d’un fol en Dieu, p. 21 et ss.

[13] Voir Ibid., «Première visitation», p. 21-34.

[14] Cette prééminence, qui résulte d’un choix de Dieu (cf. Rm 1, 16 ; Rm 2, 9.10) et ne constitue nullement une discrimination à l’égard des nations chrétiennes (cf. Ac 15, 11), court en filigrane tant dans le Premier Testament que dans le Second. J’en ai traité à plusieurs reprises dans mes ouvrages antérieurs.

[15] Cf. Am 3, 7.

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Date de dernière mise à jour : 27/08/2014