Avant-Propos: "L'intrication prophétique"

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Je te l’ai dit depuis longtemps, avant que cela n’arrive je te l’ai fait savoir […] Je t’ai appris dès maintenant des choses nouvelles, secrètes et que tu ne connaissais pas. C’est maintenant qu’elles sont créées, et non depuis longtemps, et jusqu’à ce jour tu n’en avais pas entendu parler, pour que tu ne dises pas : « Mais je le savais ».

(Is 48, 5-7).

Ce qui a été écrit dans le passé l’a été pour notre enseignement, afin que, par la constance et la consolation des Écritures, nous ayons l’espérance.

(Rm 15, 4).

 

À la fois obscures et lumineuses, passionnantes et décourageantes, épanouissantes et frustrantes, simples et complexes, admirables et scandaleuses, les Écritures ont résisté au temps et aux interprètes. Malgré tout le mal qu’en disent des esprits forts, et les myriades d’interprétations dont on les submerge – au point de faire parfois obstacle à ce que Dieu veut nous signifier par leur intermédiaire –, elles ne cessent d’interpeller les cœurs et les esprits au fil des siècles.

Ce livre est le fruit d’un questionnement intérieur lancinant à leur propos, qui remonte à mes premières incursions balbutiantes, il y a quelque soixante-cinq ans, dans le livre de la Parole. En voici un résumé sommaire.

J’ai toujours cru sans défaillance à la puissance qu’a la Parole de Dieu, transmise par les Traditions juive et chrétienne, d’être, comme dit Irénée à propos de Gn 2, 1, « à la fois un récit de ce qui s’est produit dans le passé, tel qu’il s’est déroulé, et une prophétie de ce qui sera » [1]. Même si je ne suis qu’un « avorton » (cf. 1 Co 15, 8), comparé aux « témoins et serviteurs de la parole » (Lc 1, 2), ma quête incessante d’intelligibilité humaine [2] de l’expression du dessein divin de salut universel, au travers d’un peuple et d’un corpus d’écrits spécifiques, m’a amené, après des décennies d’obscur labeur et de tâtonnements intellectuels douloureux, à une découverte inattendue, que je soumets au discernement du peuple de Dieu.

Au risque de me voir reprocher d’éclairer l’obscur par plus obscur encore, j’ai dû, pour la décrire, recourir à une analogie avec un phénomène étranger à notre perception intuitive, mis en évidence par Einstein et Schrödinger dans les années 30 : « l’intrication quantique ». Il semble, en effet, pour paraphraser une définition de ce phénomène [3], que, dans certaines conditions, deux passages bibliques se retrouvent dans un état d’intrication, tel qu’ils ne forment plus qu’un seul système dans un sens subtil. Dès lors, toute observation effectuée sur l’un des passages affecte l’autre, et ce quelles que soient leurs différences littéraires et la distance chronologique qui les sépare. Avant «l’intrication prophétique », ces deux systèmes sans interactions décelables sont dans des états indépendants, mais après l’intrication, ces deux états sont en quelque sorte « enchevêtrés », et il n’est plus possible de décrire ces deux systèmes de façon indépendante.

À ce stade, je souligne que cette analogie n’a rien d’une fiction poétique ni d’une vue de l’esprit. Elle ne ressortit pas non plus à l’arsenal pseudo-scientifique du jargon ésotérique qu’utilisent certains conférenciers pour stupéfier leur auditoire, dans le but de dissimuler leur ignorance du sujet qu’ils exposent et lui donner l’allure d’un savoir réservé à une élite. Elle résulte de l’observation et me paraît relativement adéquate pour donner forme langagière à une particularité de l’Écriture que, sauf erreur, aucun auteur n’a documentée jusqu’ici. Je veux parler des relations "atemporelles" et "non locales" qu’ont des événements et situations bibliques sans lien démontrable entre eux, mais qui ont en commun le fait d’être mis en relation ( « intriqués ») par des oracles prophétiques scripturaires.

Un exemple remarquable de ce phénomène est la présence, dans le Psaume 69, parmi plusieurs phrases prophétisant les souffrances du Christ, de celle du verset 6, qui, à l’évidence ne le concerne pas [4], mais semble s’appliquer au peuple juif par intrication prophétique :

 « Ô Dieu, tu sais ma folie, mes offenses sont à nu devant toi ».

Il existe maints autres textes qui constituent de véritables apories, et dont l’interrelation ne devient manifeste que si l’on admet leur «intrication prophétique». C’est le cas, par exemple, de la prescription du livre de l’Exode à propos de l’agneau pascal : « Vous ne briserez aucun de ses os » (Ex 12, 46 ; Nb 9, 12). L’Évangile de Jean considère ce verset comme une prophétie dont l’accomplissement a lieu quand le centurion, constatant que Jésus est déjà mort, s’abstient de lui briser les jambes (Jn 19, 36).

Le titre de cet ouvrage indique le changement radical de perspective qu’induit la découverte du phénomène de « l’intrication prophétique » des Écritures. Pour les chrétiens, en effet, nul doute que Jésus soit « la pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs », dont le Psaume 118 (v. 22), suivi en cela par le Nouveau Testament (Mt 21, 42 ; Ac 4, 11, etc.), affirme qu’elle « est devenue la pierre d’angle ». Pourtant, il se peut que ce verset ait aussi, précisément par la médiation unique du Christ, une autre portée, eschatologique celle-là, en la personne collective du peuple juif qui, au temps connu de Dieu seul, constituera, à son tour, cette pierre, rejetée par les nations, dans l’indifférence complice d’une partie affadie et enorgueillie de la chrétienté (cf. Mt 5, 13 et Rm 11, 20), persuadée que c’est elle qui porte la racine et non l’inverse (Rm 11, 18). Il est écrit, en effet :

Il arrivera en ce jour-là que je ferai de Jérusalem une pierre pesante pour tous les peuples, et tous ceux qui la soulèveront se blesseront grièvement. Et contre elle se rassembleront toutes les nations de la terre. (Za 12, 3).

Si cette particularité structurelle des Écritures est bien réelle et inhérente à la portée prophétique dont Dieu les a « équipées », en quelque sorte, il semble qu’elle ait pour fonction d’éprouver la foi des chrétiens. Et ce n’est certainement pas un hasard si l’apôtre Paul parle d’un

mystère enveloppé de silence aux siècles éternels, mais aujourd’hui manifesté, et par des Écritures prophétiques selon l’ordre du Dieu éternel, porté à la connaissance de toutes les nations afin qu’elles obéissent à la foi. (Rm 16, 25-26).

C’est peut-être de cette « obéissance de la foi » que parle Pierre, sans laisser aucun doute sur le danger qu’encourt quiconque refuse de s’y soumettre :

À vous donc, qui croyez, l’honneur, mais pour les incrédules, la pierre qu’ont rejetée les constructeurs, celle-là est devenue la tête de l’angle, pierre d’achoppement et roc qui fait tomber ; ils achoppent sur la parole et ne croient pas, alors que c’est à cela qu’ils ont été appelés. (1 P 2, 7-8).

Or, en chrétienté, on a cru, durant de longs siècles, que seul le judaïsme incrédule était visé par ces oracles, alors qu’en vertu de l’« intrication prophétique », ils ont aussi pour but de mettre en garde les chrétiens eux-mêmes de ne pas rejeter le dessein de Dieu, sous peine d’être « retranchés, eux aussi » (cf. Rm 11, 22), comme il est écrit :

« Avec colère, avec fureur, je tirerai vengeance des nations qui n’ont pas obéi ». (Mi 5, 14).

Il faudra beaucoup de temps et d’humble méditation de ce mystère pour en exprimer, en termes humains, toutes les conséquences. Mais il semble qu’il soit possible, d’ores et déjà, d’appliquer la formule, que j’ai appelée « irénéenne » [5], à certains passages de l’Écriture, qui, faute d’avoir été lus à sa lumière, ont alimenté jusqu’ici une perception chrétienne indûment substitutionniste, aux dépens du « rassemblement dans l’unité des enfants de Dieu dispersés », accompli, selon Jn 11, 51-52, par la mort du Christ, dont Paul exprime ainsi le mystère : « Lui qui, des deux [peuples], a fait un » (Ep 2, 14), et dont l’extension eschatologique aux deux parties de son peuple est en cours, comme en témoigne cet oracle d’Ézéchiel :

La parole de L’Éternel me fut adressée en ces termes : Et toi, Fils d’Homme, prends un morceau de bois et écris dessus : Juda et les Israélites qui sont avec lui. Prends un morceau de bois et écris : Joseph bois d’Éphraïm et toute la maison d’Israël qui est avec lui. Rapproche-les l’un de l’autre pour faire un seul morceau de bois, qu’ils ne fassent qu’un dans ta main. […]. Quand les morceaux de bois sur lesquels tu auras écrit seront dans ta main, à leurs yeux, dis-leur : Ainsi parle le Seigneur L’Éternel. Voici que je vais prendre les Israélites parmi les nations où ils sont allés. Je vais les rassembler de tous côtés et les ramener sur leur sol. J’en ferai une seule nation dans mon pays et dans les montagnes d’Israël, et un seul roi sera leur roi à eux tous ; ils ne formeront plus deux nations ; ils ne seront plus divisés en deux royaumes. Ils ne se souilleront plus avec leurs ordures, leurs horreurs et tous leurs crimes. Je les sauverai des infidélités qu’ils ont commises et je les purifierai, ils seront mon peuple et je serai leur Dieu. Mon serviteur David régnera sur eux ; il n’y aura qu’un seul pasteur pour eux tous ; ils obéiront à mes coutumes, ils observeront mes lois et les mettront en pratique. Ils habiteront le pays que j’ai donné à mon serviteur Jacob, celui qu’ont habité vos pères. Ils l’habiteront, eux, leurs enfants et les enfants de leurs enfants, à jamais. David mon serviteur sera leur prince à jamais. Je conclurai avec eux une alliance de paix, ce sera avec eux une alliance éternelle. Je les établirai, je les multiplierai et j’établirai mon sanctuaire au milieu d’eux à jamais. Je ferai ma demeure au-dessus d’eux, je serai leur Dieu et ils seront mon peuple. Et les nations sauront que je suis L’Éternel qui sanctifie Israël, lorsque mon sanctuaire sera au milieu d’eux à jamais. (Ez 37, 15-28).

 

Cette manière féconde de lire l’Écriture à la lumière de l’« intrication prophétique » du peuple juif et de son Roi-Messie [6], n’est-elle pas inscrite dans le « génome » scripturaire [7] du dessein divin ?

C’est à cette question que s’efforce de répondre le présent livre.

 


[1] Voir Irénée de Lyon, Contre les Hérésies, Livre V, 28, 3, vol. 2, Sources Chrétiennes 153, Cerf, Paris, 1969, p. 359. Plus avant, quand j’évoquerai cette norme, j’utiliserai, pour faire bref, l’expression de « formule irénéenne ».

[2] Que résume admirablement la formule de Saint Anselme de Cantorbéry (1034-1101) : « Fides quaerens intellectum » – la foi qui cherche à comprendre.

[3] Voir l’article intitulé « Intrication quantique », sur le site Web Futura-Sciences.

[4] Quiconque se reportera à la version française du Rabbin Sadoq Kahn (dans “La Bible du Rabbinat”) remarquera l’habile mise au conditionnel de la phrase (que n’accrédite pas le texte original), dont le but est d’escamoter la difficulté que représente le propos du psalmiste, si on le lit à la forme assertive.

[5] « L’Écriture est à la fois un récit de ce qui s’est produit dans le passé, tel qu’il s’est déroulé, et une prophétie de ce qui sera ». J’en ai donné la référence plus haut.

[6] Au sens de : « qui vous touche m’atteint à la prunelle de l’œil » (Za 2, 12).

[7] Voir Menahem Macina, « La “génétique” divine ». Pour « génome », voir l’article de Wikipedia.

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Date de dernière mise à jour : 26/08/2014