9. La substitution selon le christianisme

 Voir la table des chapitres

 

La substitution attestée par l’Écriture ?

 

Écoutez une autre parabole. Un homme était propriétaire, et il planta une vigne ; il l’entoura d’une clôture, y creusa un pressoir et y bâtit une tour ; puis il la loua à des vignerons et partit en voyage. Quand approcha le moment des fruits, il envoya ses serviteurs aux vignerons pour en recevoir les fruits. Mais les vignerons se saisirent de ses serviteurs, battirent l’un, tuèrent l’autre, en lapidèrent un troisième. De nouveau il envoya d’autres serviteurs, plus nombreux que les premiers, et ils les traitèrent de même. Finalement il leur envoya son fils, en se disant : Ils respecteront mon fils. Mais les vignerons, en voyant le fils, se dirent par-devers eux : Celui-ci est l’héritier : venez ! tuons-le, que nous ayons son héritage. Et, le saisissant, ils le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent. Lors donc que viendra le maître de la vigne, que fera-t-il à ces vignerons-là ? Ils lui disent : «Il fera misérablement périr ces misérables, et il louera la vigne à d’autres vignerons, qui lui en livreront les fruits en leur temps.» Jésus leur dit : «N’avez-vous jamais lu dans les Écritures [Ps 118, 22] : La pierre qu’avaient rejetée les bâtisseurs c’est elle qui est devenue pierre de faîte ; c’est là l’œuvre du Seigneur et elle est admirable à nos yeux ? Aussi, je vous le dis : le Royaume de Dieu vous sera retiré pour être confié à un peuple qui lui fera produire ses fruits. Les grands prêtres et les Pharisiens, en entendant ses paraboles, comprirent bien qu’il les visait. Mais, tout en cherchant à l’arrêter, ils eurent peur des foules, car elles le tenaient pour un prophète. (Mt 21, 33-46 = Lc 20, 9-20).

Circonstance aggravante pensent les chrétiens : la référence explicite, faite par Jésus, à l’accomplissement d’un texte scripturaire (Ps 118, 22) semble corroborée par ces autres passages :

Ac 4, 11-12 : C’est lui la pierre que vous, les bâtisseurs, avez dédaignée, et qui est devenue la pierre d’angle. Car il n’y a pas sous le ciel d’autre nom donné aux hommes, par lequel nous devions être sauvés.

1 P 2, 4 : Approchez-vous de lui, la pierre vivante, rejetée par les hommes, mais choisie, précieuse auprès de Dieu.

1 P 2, 7-8 : À vous donc, qui croyez, l’honneur, mais pour ceux qui ne croient pas, la pierre qu’ont rejetée les constructeurs, celle-là est devenue la tête de l’angle, pierre d’achoppement et roc qui fait tomber ; ils achoppent sur la parole et ne croient pas, alors que c’est à cela qu’ils ont été appelés.

Pourtant – on va le voir –, ces passages, et d’autres analogues, n’ont pas, tant s’en faut, la connotation, apparemment négative, que semble leur conférer le Nouveau Testament. Lisons d’abord le texte intégral du Psaume 118, où figure cette prophétie qui semble fatale aux juifs (1) :

De mon angoisse j’ai crié vers L’Éternel, il m’exauça, me mit au large. L’Éternel est pour moi : plus de crainte, que me fait l’homme, à moi ? L’Éternel est pour moi mon aide entre tous, j’ai toisé mes ennemis. Mieux vaut s’abriter en L’Éternel que se fier en l’homme ; mieux vaut s’abriter en L’Éternel que se fier aux puissants. Les Païens m’ont tous entouré, au nom de L’Éternel je les sabre ; ils m’ont entouré, enserré, au nom de L’Éternel je les sabre ; ils m’ont entouré comme des guêpes, ils ont flambé comme feu de ronces, au nom de L’Éternel je les sabre. On m’a poussé, poussé pour m’abattre mais L’Éternel me vint en aide ; ma force et mon chant, c’est L’Éternel, il fut pour moi le salut. Clameurs de joie et de salut sous les tentes des justes ; la droite de L’Éternel a fait prouesse, la droite de L’Éternel a le dessus, la droite de L’Éternel a fait prouesse ! Non, je ne mourrai pas, je vivrai et publierai les œuvres de L’Éternel. Il m’a châtié et châtié, L’Éternel, à la mort, il ne m’a pas livré. Ouvrez-moi les portes de justice, j’entrerai, je rendrai grâce à L’Éternel ! C’est ici la porte de L’Éternel, les justes entreront. Je te rends grâce, car tu m’as exaucé, tu fus pour moi le salut. La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la tête de l’angle. C’est L’Éternel [qui est à l’origine] de cela, ce fut merveille à nos yeux. C’est le jour que fit L’Éternel, réjouissons-nous et soyons dans l’allégresse. De grâce, Éternel, sauve ! De grâce, Éternel, donne la réussite ! Béni soit, au nom de L’Éternel, celui qui vient ! Nous vous bénissons de la Maison de L’Éternel. L’Éternel est Dieu, il nous illumine. Serrez vos cortèges, rameaux en main, jusqu’aux cornes de l’autel. C’est toi mon Dieu, je te rends grâce, mon Dieu, je t’exalte ; je te rends grâce car tu m’as exaucé, tu fus pour moi le salut. Rendez grâce à L’Éternel car il est bon, car éternel est son amour ! ( Ps 118, 5-29).

Il est clair qu’il s’agit du cantique de joie et d’action de grâces du Peuple de Dieu pour le salut dont il a bénéficié. «On m’a poussé pour m’abattre, mais L’Éternel me vint en aide», dit le texte (v. 13). Par conséquent, la portée eschatologique des vv. 22-23, seuls retenus par les Synoptiques, montre que, malgré les apparences, ils ne constituent pas une malédiction, mais s’inscrivent dans un contexte de stupeur joyeuse : «C’est là l’œuvre de L’Éternel, ce fut merveille à nos yeux !» (v. 23). Mieux, cet événement mystérieux (la «pierre rejetée» devenue «tête de l’angle») introduit le «jour de L’Éternel» qui, s’écrie le Peuple de Dieu, est «pour nous allégresse et joie» (v. 24).

Considérons maintenant le Psaume 40. Il est réputé messianique sur la foi des versets 7 à 9 qui, pensent les chrétiens, s’appliquent évidemment au Christ. J’en cite ci-dessous la partie dans laquelle est enchâssé ce verset :

J’espérais en L’Éternel d’un grand espoir, il s’est penché vers moi, il écouta mon cri. Il me tira du gouffre tumultueux, de la vase du bourbier ; il dressa mes pieds sur le roc, affermissant mes pas. En ma bouche il mit un chant nouveau, louange à notre Dieu ; beaucoup verront et craindront, ils auront foi en L’Éternel. Heureux est l’homme, celui-là qui met en L’Éternel sa foi, ne tourne pas du côté des rebelles égarés dans le mensonge ! Que de choses tu as faites, toi, Éternel mon Dieu, tes merveilles, tes projets pour nous : rien ne se mesure à toi ! Je veux le publier, le redire : il en est trop pour les dénombrer. Tu ne voulais ni sacrifice ni oblation, tu m’as ouvert l’oreille, tu n’exigeais ni holocauste ni victime, alors j’ai dit : Voici, je viens. Au rouleau du livre il est écrit de moi de faire tes volontés ; mon Dieu, j’ai voulu ta loi au profond de mes entrailles. J’ai annoncé la justice de L’Éternel dans la grande assemblée ; vois, je ne ferme pas mes lèvres, toi, tu le sais. Je n’ai pas celé ta justice au profond de mon cœur, j’ai dit ta fidélité, ton salut, je n’ai pas caché ton amour et ta vérité à la grande assemblée. Toi, Éternel, tu ne fermes pas pour moi tes tendresses ! ton amour et ta vérité sans cesse me garderont. Or les malheurs m’assiègent, à ne pouvoir les dénombrer ; mes torts retombent sur moi, je n’y peux plus voir ; ils foisonnent plus que les cheveux de ma tête et le cœur me manque. Daigne, Éternel, me secourir ! Éternel, vite à mon aide ! Honte et déshonneur sur tous ceux-là qui cherchent mon âme pour la perdre ! Arrière ! honnis soient-ils, ceux que flatte mon malheur ! qu’ils soient stupéfiés de honte, ceux qui me disent : Ha ! ha ! Joie en toi et réjouissance à tous ceux qui te cherchent ! qu’ils redisent toujours : «Dieu est grand !» ceux qui aiment ton salut ! Et moi, pauvre et malheureux, le Seigneur pense à moi. Toi, mon secours et sauveur, mon Dieu, ne tarde pas. (Ps 40, 2-18).

En fait, comme s’en convaincra quiconque lit ce psaume dans son intégralité, à l’exception des versets 7-9a, il concerne le peuple juif. Et si quelque doute subsistait à ce sujet, il serait levé par le verset 13b, que j’ai évoqué à plusieurs reprises :

«mes torts retombent sur moi […] ils foisonnent plus que les cheveux de ma tête».

Le Nouveau Testament lui-même n’est pas en reste sur ce point, comme l’illustre le discours de Pierre dans le Livre des Actes :

Hommes d’Israël, écoutez ces paroles. Jésus le Nazôréen, cet homme que Dieu a accrédité auprès de vous par les miracles, prodiges et signes qu’il a opérés par lui au milieu de vous, ainsi que vous le savez vous-mêmes, cet homme qui avait été livré selon le dessein bien arrêté et la prescience de Dieu, vous l’avez pris et fait mourir en le clouant à la croix par la main des impies, mais Dieu l’a ressuscité, le délivrant des affres de l’Hadès. Aussi bien n’était-il pas possible qu’il fût retenu en son pouvoir ; car David dit à son sujet : Je voyais sans cesse le Seigneur devant moi, car il est à ma droite, pour que je ne vacille pas. Aussi mon cœur s’est-il réjoui et ma langue a-t-elle jubilé ; ma chair elle-même reposera dans l’espérance que tu n’abandonneras pas mon âme à l’Hadès et ne laisseras pas ton Saint voir la corruption. Tu m’as fait connaître des chemins de vie, tu me rempliras de joie en ta présence. Frères, il est permis de vous le dire en toute assurance : le patriarche David est mort et a été enseveli, et son tombeau est encore aujourd’hui parmi nous. Mais comme il était prophète et savait que Dieu lui avait juré par serment de faire asseoir sur son trône un descendant de son sang, il a vu d’avance et annoncé la résurrection du Christ qui, en effet, n’a pas été abandonné à l’Hadès, et dont la chair n’a pas vu la corruption : Dieu l’a ressuscité, ce Jésus ; nous en sommes tous témoins. Et maintenant, exalté par la droite de Dieu, il a reçu du Père l’Esprit Saint, objet de la promesse, et l’a répandu. C’est là ce que vous voyez et entendez. Car David, lui, n’est pas monté aux cieux ; or il dit lui-même : Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Siège à ma droite, jusqu’à ce que j’aie fait de tes ennemis un escabeau pour tes pieds. Que toute la maison d’Israël le sache donc avec certitude : Dieu l’a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous, vous avez crucifié. (Ac 2, 22-36).

Le fait que les versets 25 à 28 de ce chapitre des Actes des Apôtres reprennent littéralement les versets 8 à 11 du Psaume 16 n’est pas anodin. En effet, quiconque se reportera au texte de ce psaume constatera que les versets 2 à 6, qui précèdent ceux que le Livre des Actes a cités, ne concernent pas le Christ, mais bien le peuple juif :

J’ai dit à L’Éternel : C’est toi mon Seigneur, mon bonheur n’est en aucun de ces démons de la terre. Ceux-là en imposent à tous ceux qui les aiment, leurs idoles foisonnent, on court à leur suite. Verser leurs libations de sang ? Jamais ! Faire monter leurs noms sur mes lèvres ? Jamais ! Éternel, ma part d’héritage et ma coupe, c’est toi qui garantis mon lot ; le cordeau me marque un enclos de délices, et l’héritage est pour moi magnifique. (Ps 16, 2-6).

Je reviendrai par d’autres exemples sur cette particularité fréquente.

Considérons maintenant ces deux extraits du Quatrième Chant du Serviteur, qui semble, lui, ne s’appliquer qu’au Christ :

Is 52, 13-15 : Voici que mon serviteur prospérera, il grandira, s’élèvera, sera placé très haut. De même que des multitudes avaient été saisies d’épouvante à sa vue, car il n’avait plus figure humaine, et son apparence n’était plus celle d’un homme, de même des multitudes de nations seront dans la stupéfaction, devant lui des rois resteront bouche close, pour avoir vu ce qui ne leur avait pas été raconté, pour avoir appris ce qu’ils n’avaient pas entendu dire.

Is 53, 1-12 : Qui a cru ce que nous entendions dire, et le bras de L’Éternel, à qui s’est-il révélé ? Comme un surgeon il a grandi devant lui, comme une racine en terre aride ; sans beauté ni éclat pour attirer nos regards, et sans apparence qui nous eût séduits ; objet de mépris, abandonné des hommes, homme de douleur, familier de la maladie, comme quelqu’un devant qui on se voile la face, méprisé, nous n’en faisions aucun cas. Or ce sont nos maladies qu’il portait et nos douleurs dont il était chargé. Et nous, nous le considérions comme puni, frappé par Dieu et humilié. Mais lui, il a été frappé à cause de nos crimes, écrasé à cause de nos fautes. La correction qui nous rend la paix est sur lui, et dans ses blessures nous trouvons la guérison. Tous, comme des moutons, nous étions errants, chacun suivant son propre chemin, et L’Éternel a fait retomber sur lui nos fautes à tous. Maltraité, il s’humiliait, il n’ouvrait pas la bouche, comme l’agneau qui se laisse mener à l’abattoir, comme devant les tondeurs une brebis muette, il n’ouvrait pas la bouche. Par contrainte et jugement il a été saisi. Parmi ses contemporains, qui s’est inquiété qu’il ait été retranché de la terre des vivants, qu’il ait été frappé pour le crime de mon peuple ? On lui a donné un sépulcre avec les impies et sa tombe est avec le riche, bien qu’il n’ait pas commis de violence et qu’il n’y ait pas eu de tromperie dans sa bouche. L’Éternel a voulu l’écraser par la maladie ; s’il offre sa vie en sacrifice expiatoire, il verra une postérité, il prolongera ses jours, et par lui la volonté de L’Éternel s’accomplira. À la suite de l’épreuve endurée par son âme, il verra la lumière et sera comblé. Par sa connaissance, le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes en s’accablant lui-même de leurs fautes. C’est pourquoi il aura sa part parmi les multitudes, et avec les puissants il partagera le butin, parce qu’il s’est livré lui-même à la mort et qu’il a été compté parmi les pécheurs, alors qu’il portait le péché des multitudes et qu’il intercédait pour les criminels.

Pour la quasi-totalité des chrétiens, ce texte ne peut concerner que le Christ. Pourtant, force est de constater qu’il comporte des passages qui ne concordent ni avec le comportement de Jésus ni avec la réaction des témoins de ses souffrances. Voici quelques points :

  • Après avoir dit que «des multitudes avaient été saisies d’épouvante à sa vue» (Is 52, 14), ce qui peut, à la rigueur, s’appliquer à Jésus crucifié (bien que des «multitudes» n’aient pas assisté à son supplice), mais convient mieux au destin multiséculaire du peuple juif, le texte d’Isaïe ajoute : «de même, des multitudes de nations seront dans la stupéfaction. Devant lui, des rois resteront bouche close» (v. 15). À l’évidence, telle n’a pas été la réaction des nations chrétiennes au sort de Jésus. Au contraire, on s’est extasié, on s’est ingénié à reproduire ses traits, on s’est indigné des mauvais traitements qu’il a subis, etc.
  • Et s’il est difficile pour des chrétiens d’admettre que c’est dans les blessures du peuple juif qu’ils «trouv[ent] la guérison» (Is 53, 5), d’autres traits correspondent bien à ses souffrances inouïes et injustes : «et nous, nous le considérions comme puni, frappé par Dieu et humilié» (Is 53, 4).
  • Peu de chrétiens mettent en cause la portée christique du passage : «L’Éternel a fait retomber sur lui nos fautes à tous» (Is 53, 6). Mais le verset 8 pourrait bien constituer une prophétie du silence des nations sur l’extermination (Shoah) : «Parmi ses contemporains, qui s’est inquiété qu’il ait été retranché de la terre des vivants, qu’il ait été frappé pour le crime de mon peuple ?»

Comment un lecteur honnête peut-il ne pas être frappé de la dualité Jésus-peuple juif de maints passages des Écritures ? Voici quelques cas.

  • Si en Ps 69, 27a (premier stique), il s’agit bien d’une seule personne – «Ils s’acharnent sur celui que tu frappes»,
  • c’est, sans conteste, une collectivité qu’évoque le deuxième stique (Ps 69, 27b) : «ils glosent sur les blessures de tes victimes».
  • Quant au Ps 41, son verset 5 – «j’ai dit : Pitié pour moi, Éternel ! guéris mon âme, car j’ai péché contre toi !» – témoigne qu’il ne s’applique pas à Jésus. Et en poursuivant : «Mes haïsseurs chuchotent contre moi. Ils estiment que le mal qui m’arrive est mérité» (v. 8-9), il confirme pleinement que le verset d’Is 53, 5, cité plus haut, s’exprime en la personne collective du peuple.
  • Enfin, le mode conditionnel d’Is 53, 10 – «S’il offre sa vie en sacrifice expiatoire, il verra une postérité, il prolongera ses jours» – ne convient pas au Christ, dont les propos, dans les évangiles, confirment sa volonté expresse de donner sa vie en sacrifice. Outre que la «postérité» et le «prolongement des jours», promis à la victime sont incompatibles avec sa résurrection glorieuse, sauf à en faire une exégèse allégorique forcée. Il s’agit donc, là encore, du peuple juif.

Seule la théorie de «l’intrication prophétique» des Écritures me paraît rendre compte de la double portée – individuelle et collective de ces textes.

----

1. Je reprends ici une partie de ce que j’ai écrit sur ce sujet dans M. Macina, Chrétiens et juifs depuis Vatican II, Op. cit., p. 254 s.

Ajouter un commentaire

Code incorrect ! Essayez à nouveau

Date de dernière mise à jour : 26/08/2014