3. De la dualité de l’élection selon la Bible : Typologie et genèse de la royauté

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Royauté de Dieu

Membres d’un peuple exceptionnel, fondé par Dieu à partir d’une souche humaine unique (Abraham) arrachée à la voie polythéiste des nations, puis soudé dans l’épreuve en Égypte, et amené par Dieu lui-même «à main forte et bras étendu» (Dt 4, 34) dans la Terre promise à leurs ancêtres, les Hébreux n’avaient de roi que Dieu seul. Mais le peuple a vite souffert de cette royauté invisible. Déjà au temps des Juges, il veut se donner un roi en la personne de Gédéon, mais celui-ci les en dissuade :

Ce n’est pas moi qui régnerai sur vous ni mon fils non plus, car c’est L’Éternel qui régnera sur vous. (Jg 8, 23).

Mais le peuple revient à la charge, au temps de Samuel :

Tous les anciens d’Israël se réunirent et vinrent trouver Samuel à Rama. Ils lui dirent : «Tu es devenu vieux et tes fils ne suivent pas ton exemple. Eh bien, établis-nous un roi pour qu’il nous régisse comme les autres nations.» (1 S 8, 4-5).

La chose déplut visiblement à Samuel, mais Dieu accéda à leur demande :

Satisfais à tout ce que te dit le peuple, car ce n’est pas toi qu’ils ont rejeté, c’est moi qu’ils ont rejeté ne voulant plus que je règne sur eux. (1 S 8, 7).

On perçoit comme un écho de ce déplaisir divin dans cet oracle du prophète Osée :

Je vais te détruire, Israël, qui pourra te secourir ? Où donc est-il ton roi ? Qu’il te sauve ! Tes chefs ? Qu’ils te protègent, ceux-là dont tu disais : «Donne-moi un roi et des chefs». Un roi, je te l’ai donné et, dans ma fureur, je te l’enlève. (Os 13, 9-11).

Et ce n’est certainement pas un hasard si cette invective est dirigée contre l’Israël du Nord par son prophète (Osée), si l’on songe que la première tentative de royauté (celle de Gédéon), comme la seconde (celle d’Abimélech), ont pour siège Sichem et peuvent être attribuées sans hésitation aux tribus du Nord.

 

Royauté de Saül

Le premier oint de Dieu est valeureux et honnête, malheureusement, il pèche par présomption. Attendant avec angoisse les instructions promises par Samuel (1 S 10, 8), il ne peut se résoudre au retard de ce dernier et offre l’holocauste à sa place, encourant ainsi la fatale condamnation, fulminée par le prophète :

Samuel dit à Saül : «Tu as agi en insensé ! Si tu avais observé l’ordre que L’Éternel ton Dieu t’a donné, L’Éternel aurait affermi pour toujours ta royauté sur Israël. Mais maintenant ta royauté ne tiendra pas [...] parce que tu n’as pas observé ce que L’Éternel t’avait commandé.» (1 S 13, 13-14).

La seconde faute de Saül est encore cultuelle : il enfreint l’anathème en épargnant Agag, roi d’Amaleq, et le meilleur de ses troupeaux. (1 S 15, 8-9). La cause en est, une fois de plus, la présomption du roi : c’est lui qui décide de ce qui est bien et bon, sans tenir compte de ce qu’a prescrit Dieu. Néanmoins, il se justifie ainsi devant Samuel :

J’ai obéi à L’Éternel ! J’ai fait l’expédition où il m’envoyait, j’ai amené Agag, roi d’Amalek, et j’ai voué les Amalécites à l’anathème. Dans le butin le peuple a pris, en petit et en gros bétail, le meilleur de ce que frappait l’anathème pour le sacrifier à L’Éternel ton Dieu à Gilgal ! (1 S15, 20-21).

La réponse de Dieu par Samuel est fulgurante, et elle fait entrevoir la vraie nature du refus d’obéissance de ce roi imbu de son autorité propre :

L’Éternel se plaît-il aux holocaustes et aux sacrifices comme dans l’obéissance à la parole de L’Éternel ? Oui, l’obéissance est autre chose que le meilleur sacrifice, la docilité autre chose que la graisse des béliers. Un péché de sorcellerie, voilà la rébellion, un crime de téraphim, voilà la présomption. Parce que tu as rejeté la parole de L’Éternel, il t’a rejeté pour que tu ne sois plus roi ! (1 S 15, 22-23).

 

Royauté de David

Si Dieu avait vraiment voulu régner seul sur son peuple, sans intermédiaire aucun, les fautes de Saül, sanctionnées par son rejet final, lui en fournissaient, si l’on peut dire, l’occasion. Or, l’Écriture nous indique qu’il n’en fut rien. Dès le premier faux pas de Saül, Dieu dévoile son projet de donner un successeur valable à ce roi mal inspiré :

L’Éternel s’est cherché un homme selon son cœur et il l’a désigné comme chef sur son peuple. (1 S 13, 14).

Son choix est le fait de Dieu et a lieu dans des circonstances prophétiques (1 S 16, 1-13). L’Écriture a cristallisé, comme on sait, sur David, toute l’espérance messianique d’Israël, et il ne fait aucun doute qu’elle a vu en lui la réplique humaine vicariante idéale de la royauté divine. Il est le Serviteur par excellence, en ce qu’il obéit parfaitement à Dieu sans discuter.

Contrairement à Saül qui, à peine oint, part en guerre contre les Philistins, David attend son heure. Certes, lui aussi a reçu l’onction, mais il y a déjà un oint de L’Éternel et David refuse de se dresser contre lui. C’est l’Esprit de Dieu qui avait déserté Saül (1 S 16, 14) pour s’emparer de lui, lors de sa consécration par Samuel, qui va l’amener lentement, mais inexorablement, à la célébrité, par des actions de bravoure (victoire sur Goliath, 1 S 17), et par une chance insolente dans toutes ses entreprises, illustrée par le refrain populaire qui le célébrait à l’envi : «Saül a tué ses milliers, et David ses myriades.» (1 S 18, 7).

Quand enfin la royauté échoit à David, il l’exerce avec vigueur, il combat les guerres de Dieu, il est généreux envers les fils de Saül, et surtout il se conduit en homme profondément religieux, comme l’illustre le désir qu’il exprime, et dont il préparera, de son vivant, la réalisation : bâtir une maison à L’Éternel. On s’attardera sur cette typologie mystérieuse de «Maison» reprise par le prophète Nathan, car elle vise incontestablement à conférer une portée messianique au destin de la lignée davidique.

David, donc, ne peut supporter «d’habiter une maison de cèdre [quand] l’arche de Dieu habite sous la tente» (2 S 7, 2). Il veut bâtir une «Maison à L’Éternel». Et voici la réponse de Dieu :

L’Éternel te rendra grand, L’Éternel te fera une Maison [...] ta maison et ta royauté subsisteront à jamais devant moi, ton trône sera affermi à jamais. (2 S 7, 11-16).

Un examen superficiel de cette promesse n’y décèlera probablement rien de bien extraordinaire : David est devenu roi et Dieu lui promet qu’il ne lui arrivera pas ce qui est advenu à Saül, mais que la royauté restera acquise à sa «maison». Or, dans son chant d’action de grâces, David va bien au-delà de son ambition politique personnelle, et ses paroles témoignent d’un grand sens des voies de Dieu et d’une identification totale avec le destin religieux du peuple spécial à la tête duquel Dieu l’a placé :

Y a-t-il comme ton peuple Israël, un autre peuple sur la terre qu’un Dieu soit allé chercher pour en faire son peuple, pour le rendre fameux, opérer en sa faveur de grandes et terribles choses et chasser devant son peuple des nations et des dieux ? (2 S 7, 23).

De même, la foi de David en la puissance de Dieu et en son intervention efficace en faveur de son peuple est totale ; à Goliath, qui le défie, il crie :

Tu marches contre moi avec épée, lance et javelot, mais moi je marche contre toi au nom de L’Éternel Sabaot, le Dieu des armées d’Israël que tu as défié. Toute la terre saura qu’il y a un Dieu en Israël, et toute cette assemblée saura que ce n’est pas par l’épée ni par la lance que L’Éternel donne la victoire, car L’Éternel est maître du combat, et il vous livre entre nos mains. (1 S 17, 45-47).

La tradition postérieure, qui s’exprime surtout par la voix des Prophètes et dans les Psaumes, démontre à quel point ce roi-messie idéal (et idéalisé !) est le type du Roi-Messie eschatologique, qui portera d’ailleurs le titre symbolique de «Fils de David».

Ainsi, la «Maison de David» sera, parallèlement au Temple, «Maison de L’Éternel», le symbole et le type de la Royauté de Dieu en personne, aux temps eschatologiques, comme l’annoncent les prophètes suivants.

Amos

En ce temps-là je relèverai la hutte branlante de David, j’en réparerai les brèches, j’en relèverai les ruines, je la rebâtirai telle qu’aux jours d’autrefois, afin qu’ils conquièrent ce qui reste d’Édom et toutes les nations sur lesquelles mon nom a été prononcé, oracle de L’Éternel qui accomplira cela. (Am 9, 11-12).

Ézéchiel

Je susciterai pour le mettre à leur tête un pasteur qui les fera paître, mon Serviteur David : c’est lui qui les fera paître et sera pour eux un pasteur. Moi L’Éternel, je serai pour eux un Dieu et mon Serviteur David sera prince au milieu d’eux. (Ez 34, 23-24).

Zacharie

En ce jour-là, L’Éternel étendra sa protection sur les habitants de Jérusalem : celui d’entre eux qui allait tomber, en ce jour, sera comme David, et la maison de David sera comme Dieu, comme l’Ange de L’Éternel à leur tête. (Za 12, 8).

 

Royauté de Salomon

 

La royauté de David sur l’ensemble des 12 tribus ne fut jamais totale ni sans problème ; il dut même faire face à une révolte de l’Israël du Nord (2 S 20). Salomon, lui, achèvera l’unification, et sa domination nous est présentée dans l’Écriture comme totale. Devenu vieux, David lui avait d’ailleurs confié cette tâche :

Car c’est lui que j’ai institué chef sur Israël et sur Juda. (1 R 1, 35).

Son règne est décrit comme messianique avant la lettre. On lui attribue

• L’unité :

Le roi Salomon fut roi sur tout Israël (1 R 4, 1).

• La paix :

Juda et Israël habitèrent en sécurité, chacun sous sa vigne et sous son figuier depuis Dan jusqu’à Beer-Sheba, pendant toute la vie de Salomon. (1 R 5, 5).

• L’abondance :

Juda et Israël étaient nombreux, aussi nombreux que le sable de la mer ; ils mangeaient et buvaient et passaient du bon temps. (1 R 4, 20).

• La domination universelle :

Salomon étendit son pouvoir sur tous les royaumes, depuis le fleuve jusqu’au pays des Philistins, et jusqu’à la frontière d’Égypte. Ils apportèrent leur tribut et servirent Salomon toute sa vie. (1 R 5, 1).

• La renommée universelle :

On vint de tous les peuples pour entendre la Sagesse de Salomon et il reçut un tribut de tous les rois de la terre, qui avaient ouï parler de sa sagesse. (1 R 5, 14).

Malgré toute cette gloire, il est incontestable que la figure de David l’emporte de beaucoup sur celle de son fils ; sans doute est-ce dû aux fautes du règne finissant du grand Salomon, il reste que l’intention du récit est de faire de Salomon le type du Fils de David, le Roi-Messie attendu, et de son Royaume unifié et en paix, le prototype de l’unité finale du Peuple de Dieu à son stade messianico-eschatologique.

Pour beaucoup de biblistes, il s’agit là d’une une projection fictive dans le passé d’une réalité espérée pour l’avenir. Ma vision personnelle des choses est évidemment différente. J’y vois un cas particulièrement frappant d’ «intrication prophétique».

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Date de dernière mise à jour : 26/08/2014