21. La restitution à Israël du royaume de David

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Si discret sur sa messianité durant sa vie publique, Jésus n’en fait plus mystère quand approche la fin de sa mission. Il le fait même de manière particulièrement frappante en entrant dans Jérusalem sur un âne, comme le relate l’évangile de Matthieu en ces termes :

Quand ils approchèrent de Jérusalem et arrivèrent en vue de Bethphagé, au mont des Oliviers, Jésus envoya deux disciples en leur disant : «Rendez-vous au village qui est en face de vous ; et aussitôt vous trouverez, à l’attache, une ânesse avec son ânon près d’elle ; détachez-la et amenez-les-moi. Et si quelqu’un vous dit quelque chose, vous direz : Le Seigneur en a besoin, mais aussitôt il les renverra». Ceci advint pour que s’accomplît l’oracle du prophète : Dites à la fille de Sion : Voici que ton Roi vient à toi ; modeste, il monte une ânesse, et un ânon, petit d’une bête de somme. (Mt 21, 1-5).

L’Évangile affirme explicitement que, par cet acte symbolique, Jésus accomplit ce passage du prophète Zacharie :

Exulte avec force, fille de Sion ! Crie de joie, fille de Jérusalem ! Voici que ton roi vient à toi : il est juste et victorieux, humble, monté sur un âne, sur un ânon, le petit d’une ânesse. Il retranchera d’Éphraïm la charrerie et de Jérusalem les chevaux ; l’arc de guerre sera retranché. Il annoncera la paix aux nations. Son empire ira de la mer à la mer et du Fleuve aux extrémités de la terre. (Za 9, 9-10).

Selon ce récit, après cette manifestation, qui ressemble à une intronisation messianique, Jésus entre dans le Temple et renverse les tables des changeurs. Mais la relation se termine de manière décevante :

Et les laissant, il sortit de la ville pour aller à Béthanie, où il passa la nuit. (Mt 21, 17).

Dans l’évangile de Marc, même chose, sans la scène des marchands du Temple, mais la fin de l’événement est aussi abrupte et frustrante :

Il entra à Jérusalem dans le Temple et, après avoir tout regardé alentour, comme il était déjà tard, il sortit pour aller à Béthanie avec les Douze. (Mc 11, 11).

On conviendra que toute cette geste est pour le moins étrange. Pourtant, son intention messianique ne fait pas l’ombre d’un doute. La venue du Messie sur un âne est clairement annoncée dans l’Écriture, et aucun juif pieux et instruit des Écritures ne pouvait hésiter sur le sens à donner à ce geste audacieux. La foule ne s’y était d’ailleurs pas trompée, qui avait clamé :

Béni soit le Royaume qui vient, de notre père David ! Hosanna au plus haut des cieux ! (Mc 11, 10).

À en juger par les termes employés – «le Royaume qui vient, de notre père David» –, celles et ceux qui ont salué Jésus de cette bénédiction peu commune avaient compris qu’il venait restaurer le royaume de David. En témoignera, plus tard, la question – déjà évoquée – des Apôtres à Jésus, après sa résurrection :

Seigneur, est-ce en temps-ci que tu vas restaurer la royauté pour Israël [ou : restituer la royauté à Israël] ? (Ac 1, 6).

Auparavant, alors qu’il était encore en vie, Jésus avait répondu à Pierre qui lui demandait, au nom des Douze, quelle serait leur récompense :

En vérité je vous le dis, à vous qui m’avez suivi : dans la régénération, quand le Fils de l’homme siégera sur son trône de gloire, vous siégerez vous aussi sur douze trônes, pour juger les douze tribus d’Israël. (Mt 19, 27-28 = Lc 22, 28-30).

J’ai toujours été étonné par le scepticisme de maints biblistes et théologiens concernant le réalisme de cette promesse du Christ. Pour eux, c’est une image de la judicature céleste de Jésus et de ses Apôtres ; en clair : Jésus et ses Apôtres régneront au ciel, et non sur la terre, après la reconstitution d’Israël et de la Maison de David, annoncée par les prophètes. Pour mémoire, la formule «douze tribus» figure cinq fois dans le Nouveau Testament : outre sa présence dans les passages cités des évangiles, on la trouve en Ac 26, 7 ; Jc 1, 1 ; Ap 21, 12.

Cette espérance de la reconstitution des tribus d’Israël et de la tribu de David figure dans l’Ancien Testament et, entre autres, dans le Livre de Ben Sira et celui d’Amos :

Si 48, 10 : [Élie] toi qui fus désigné dans des menaces futures pour apaiser la colère avant qu’elle n’éclate, pour ramener le cœur des pères vers les fils et rétablir les tribus de Jacob [1].

Am 9, 11-15 (= Ac 15, 16) : En ces jours-là, je relèverai la hutte branlante de David, je réparerai ses brèches, je relèverai ses ruines, je la rebâtirai comme aux jours d’antan afin qu’ils possèdent le reste d’Édom et toutes les nations qui furent appelées de mon nom [...] Je rétablirai mon peuple, Israël. Ils rebâtiront les villes dévastées et les habiteront [...] Je les planterai sur leur terre et ils ne seront plus arrachés de dessus la terre que je leur ai donnée.

Pour en revenir à l’entrée messianique de Jésus à Jérusalem, selon Matthieu 21, 1-5, cité et analysé ci-dessus, il n’est pas question d’esquiver la question qui se pose concernant cette version des faits. J’ai utilisé plus haut le mot «décevant» pour qualifier ce récit qui, il faut bien l’avouer, se termine – pour le dire familièrement – en queue de poisson. Certains parleront même d’ «acte manqué». L’évangile de Matthieu ne commente pas cette fin abrupte de l’aventure. En d’autres circonstances, il est clairement relaté que Jésus se dérobe, voire s’enfuit pour éviter qu’on le proclame roi (cf. Jn 6, 14-15). Ce n’est pas le cas ici. Seul point commun : Jésus s’esquive. Sur ce point, l’évangile de Marc surprend en précisant qu’il entra dans le Temple et que

après avoir tout regardé autour de lui, et comme il était déjà tard il sortit pour aller à Béthanie avec les Douze. (Mc 11, 11).

Difficile d’éviter l’impression que Jésus a posé son acte audacieux tout en sachant qu’il n’irait pas jusqu’au bout de ses conséquences. Difficile également, pour le croyant chrétien tout au moins, de nier que le but de cette geste était de démontrer que, tout en étant réellement le sujet de l’oracle de Zacharie 9, 9-10, et donc le Roi messianique prophétisé par les Écritures, l’accomplissement en germe qu’il «représentait» de la sorte, avait pour but d’accréditer son rôle eschatologique, en attendant la réalisation plénière de la prophétie, aux temps messianiques.

C’est d’ailleurs ce que dit le passage suivant de l’évangile de Matthieu :

Ceci advint pour que s’accomplît l’oracle du prophète : Dites à la fille de Sion : Voici que ton Roi vient à toi ; modeste, il monte une ânesse, et un ânon, petit d’une bête de somme. (Mt 21, 4-5).

On a ici un cas prégnant d’apocatastase, car il est bien évident que cette geste de Jésus, dont Matthieu dit qu’elle constitue l’ «accomplissement» de l’oracle de Zacharie, n’est qu’une anticipation de sa réalisation plénière encore à venir, et il est frappant que Jésus lui-même en ait pris l’initiative.

À vue humaine, cette manière d’agir est inexplicable. On dira sans doute que Jésus eût pu se passer de cette action dramatique (encore heureux si l’on ne parle pas de «mise en scène» rédactionnelle) et se contenter d’annoncer à ses disciples qu’il était ce Roi messianique prophétisé par Zacharie et qu’il prendrait possession de sa Royauté aux temps eschatologiques. Force est de conclure que s’il a agi de la sorte, c’est qu’il le fallait. Tout se passe en effet comme s’il était nécessaire que toutes les prophéties concernant Jésus aient d’abord un accomplissement caché, énigmatique – séminal en quelque sorte –, en sa personne, avant de déployer leur dimension plénière, messianique, dans un avenir eschatologique. On peut se demander si ce processus n’est pas une conséquence du mystère de l’Incarnation. Personnellement, j’y vois aussi une nouvelle confirmation de l’adéquation de la théorie de «l’intrication prophétique» des Écritures.

En tout état de cause, qui oserait fixer des limites à la puissance du Christ et lui demander des comptes de sa manière d’agir ? En effet, au miroir des évangiles, nous constatons que l’humanité de cet homme, si indéniable qu’elle soit, a des propriétés inimaginables, et, entre autres : il «commande même aux vents et aux flots, et ils lui obéissent» (Lc 8, 25) ; comme le Père, il a le pouvoir de ressusciter les morts (cf. Jn 5, 21) ; il déclare de lui-même : «avant qu’Abraham fût, je suis» (Jn 8, 58) ; il se transfigure ; il donne sa chair en nourriture et son sang en breuvage (Jn 6, 54-55) ; enfin, son Père le ressuscite des morts (Ga 1, 1), et lui-même ressuscitera ses élus au dernier jour (Jn 6, 39.40.44.54.). Bref, sa nature humano-divine était une véritable épreuve pour la foi de ses contemporains. Et plaise à Dieu que les cas de double portée des Écritures et ceux de réalisation apocatastatique des prophéties, examinés ici, ne soient pas une épreuve plus grande encore pour la foi des chrétiens, dont Jésus est allé jusqu’à se demander s’il la «trouverait [encore] sur la terre, quand il viendrait» (cf. Lc 18, 8).



[1] Hébreu : «Toi dont il est écrit que tu es prêt [ou destiné] pour le temps [fixé], à faire cesser la colère avant [son] déchaînement, à ramener le cœur des pères aux fils, à établir [ou rétablir] les tribus de Jacob». Je traduis d’après l’édition en hébreu de Tsvi Segal, Sefer Ben Sira hashalem, Mosad Bialik, Jérusalem, 1972, p. 330.

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Date de dernière mise à jour : 27/08/2014