20. Situations «apocatastatiques» dans le Nouveau Testament

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Par cette forme adjective du terme apocatastase, je veux parler de situations dont le contenu et la portée ne peuvent en aucun cas être considérés comme pleinement accomplis par les événements ponctuels et localisés qui ont donné lieu à leur narration. Ces situations se révèlent alors ouvertes sur un avenir eschatologique et porteuses d’une redondance telle qu’on peut bien les appeler «séminales». Elles se comportent, en fait, comme un capital chromosomique d’informations, ou, si l’on préfère, comme une sorte de programme, de code, dont la structure se reproduira inlassablement dans le cours subséquent de l’histoire événementielle, jusqu’à ce qu’elle ait produit tous ses fruits, accompli toutes ses modalités, donné le jour à tous les possibles qu’elle recelait. C’est pourquoi je parle souvent, dans mes écrits, de cette période et de son moteur intime – Jésus –, comme d’un «noyau», au sens nucléaire du terme. Son explosion initiale (la mort de Jésus) a libéré une énergie formidable qui, malgré le frein considérable que constituent l’inertie de l’histoire et celle de nos libertés individuelles, fait inexorablement lever la pâte de histoire, gonfler le ventre de l’humanité fécondée par Dieu, et, en son temps, projettera à la lumière son fruit final, malgré la coalition, apparemment fatale pour lui, de toutes les forces du Mal, qui se seront liguées pour l’étouffer dans le sein. Ce temps est celui des «douleurs de l’enfantement du Messie» (en hébreu, heveleï hammashiah), qui, selon les prophètes, précéderont l’ère messianique, thématique rabbinique que l’on trouve également dans le Nouveau Testament :

On se dressera, en effet, nation contre nation et royaume contre royaume. Il y aura par endroits des tremblements de terre, il y aura des famines. Ce sera le commencement des douleurs de l’enfantement. (Mc13, 8).

On a là un modèle nucléaire, au sens moderne du terme. Le noyau brisé, c’est le Christ écartelé sur la croix, la réaction en chaîne, c’est l’Esprit répandu dans le cœur des fidèles, et l’explosion finale, c’est la rupture totale et définitive entre «ce monde» et ce qui n’est «pas du monde». C’est là le feu dont Jésus a dit :

Je suis venu mettre le feu à la terre et comme je voudrais qu’il brûle déjà. (Lc 12, 49).

Précédemment, j’ai analysé quelques paroles du Christ, dont la portée est eschatologique, mais qui ne peuvent pas, à proprement parler, être considérées comme «apocatastatiques», bien que leur accomplissement postule, de soi, une «apocatastase». Cette fois, je vais procéder à l’examen de textes néotestamentaires qui semblent considérer comme accomplies des Écritures et des prophéties, dont le contenu et la portée sont pourtant incontestablement plus vastes. Tout se passe alors comme si les auteurs du Nouveau Testament – et, avant eux, le Christ lui-même – avaient considéré leur époque et les événements qui s’y déroulaient, comme venant réaliser «ce que Dieu avait dit par la bouche de ses saints prophètes de toujours» (Ac 3, 21), tout en laissant ouverte la perspective d’un accomplissement plénier, qui sera comme l’efflorescence complète de la semence initiale, dont toutes les virtualités seront alors parvenues à leur terme.

Pour être exhaustif, il faudrait passer en revue toutes les citations, explicites et implicites, de l’Ancien Testament dans le Nouveau, ce qui serait beaucoup trop long. Je me limiterai donc ici à évoquer quelques cas parmi les plus significatifs, et surtout, les plus lourds de conséquences. Ils illustrent bien, me semble-t-il, la pertinence de la théorie de «l’intrication prophétique» des Écritures.

 

Le «massacre des innocents»

 

Le premier cas de situation «apocatastatique», dont toutes les potentialités n’ont pas été épuisées lors de l’événement à propos duquel est évoquée une prophétie vétérotestamentaire considérée alors comme accomplie, est le massacre dit «des Innocents», relaté en Matthieu, et déjà cité plus haut :

Alors Hérode, voyant qu’il avait été joué par les mages, fut pris d’une violente fureur et envoya mettre à mort, dans Bethléem et tout son territoire, tous les enfants de moins de deux ans, d’après le temps qu’il s’était fait préciser par les mages. Alors s’accomplit l’oracle du prophète Jérémie [31, 15] : Une voix dans Rama s’est fait entendre, pleur et longue plainte : c’est Rachel qui pleure ses enfants ; et ne veut pas qu’on la console, car ils ne sont plus. (Mt 2, 16-18).

L’explication généralement donnée pour justifier le fait que l’évangéliste n’a pas poursuivi le texte de la citation de Jérémie, est que la suite de cette prophétie ne concerne pas l’événement censé accomplir cet oracle. Nous serions donc en présence d’un procédé artificiel – une sorte de midrash commode permettant aux prédicateurs d’actualiser une écriture pour l’adapter aux besoins pastoraux de leurs auditoires, en prenant de plus ou moins grandes libertés avec le texte, et, spécialement en tronquant la citation pour ne retenir que les mots utiles à la démonstration ou à l’homélie.

En réalité, ce n’est pas du tout le cas. Selon moi, c’est à une «démonstration d’Esprit» (Cf. 1 Co 2, 4) que nous avons affaire ici.

Parce qu’ils étaient remplis de l’Esprit de prophétie, les témoins apostoliques de cet événement l’ont «lu» – de manière parfaitement conforme à la théorie de «l’intrication prophétique» – comme accomplissant réellement cette prophétie de Jérémie, s’en remettant à Dieu pour concilier cette interprétation qu’il leur dictait et la suite de l’oracle, à portée visiblement eschatologique.

Or, comme on l’a vu, le texte poursuit :

Ainsi parle L’Éternel : Cesse ta plainte, sèche tes yeux ! Car il y a un salaire pour ta peine – oracle de L’Éternel – ils vont revenir du pays ennemi. Il y a espoir pour ton avenir [1] – oracle de L’Éternel – ils vont revenir, tes fils, dans leurs frontières. (Jr 31, 16-17).

J’ai mis en italiques les termes significatifs, dont surtout la mention du retour futur d’Israël «dans ses frontières». Ils rendent indéniable la portée future de cet oracle, dont l’accomplissement «plérômatique» [2] concernait notre époque qui assiste depuis plus d’un siècle, sans y voir le doigt de Dieu, au retour dans sa terre d’une part considérable du peuple juif dispersé depuis deux mille ans.

Quant au mot «salaire», il est intéressant dans ce contexte, il faut le noter. En effet, il implique que ce retour d’Israël dans sa terre n’est pas uniquement un acte de pure grâce de la part de Dieu, ni un événement totalement surnaturel et transcendant – comme le sera, par exemple, la résurrection des ossements, décrite par la vision d’Ézéchiel (Ez 37, 1-14) –, mais un événement où se mêlent initiative humaine et volonté divine, et qui, en s’insérant dans la trame de l’histoire, s’avère constituer une consolation et une rétribution bien méritées pour le peuple qui en est à la fois le sujet et l’acteur.

 

«Cette génération ne passera pas...

 

Il est un autre texte néotestamentaire, dont l’interprétation littérale a toujours paru impossible aux commentateurs (anciens comme modernes), si ce n’est au prix d’une violence faite au sens des mots. Selon l’évangile de Matthieu, en effet, Jésus aurait dit :

En vérité, je vous le dis, cette génération ne passera pas que tout cela ne soit arrivé. (Mt 24, 34).

Dans ce contexte, «tout cela», ce sont les signes et événements eschatologiques annoncés en Mt 24, 1-31 : depuis les guerres et la prise de Jérusalem, en passant par les catastrophes cosmiques, et jusqu’à la Parousie éclatante du Christ. Si l’on prend le texte au pied de la lettre, tout se produira avant que ne passe la génération du Christ et des Apôtres ! Or nous savons qu’à part la destruction de Jérusalem, rien de tel n’a eu lieu à cette époque, ni depuis, d’ailleurs. Pour échapper à cette difficulté, des exégètes ont imaginé deux expédients. Le premier trouve son expression dans une note de la Bible de Jérusalem, afférente à ce verset : «Cette affirmation concerne la ruine de Jérusalem et non la fin du monde. Dans sa prédication, Jésus avait sans doute mieux distingué les perspectives.»

C’est, une fois de plus, le procédé connu, mais inadmissible selon la foi, qui consiste à opposer les paroles «originales» du Christ, dont il faut à tout jamais désespérer de pouvoir les reconstituer, et le «kérygme» – c’est-à-dire la prédication originelle [ 3] – de la première communauté chrétienne, qui serait davantage une méditation et l’expression d’une foi, qu’un récit événementiel.

Certes, les Évangiles ne sont pas une sténographie des événements de la vie du Christ. Mais le croyant chrétien doit les considérer comme l’expression adéquate, assistée par l’Esprit de Dieu, des actes de Jésus et du contenu de sa prédication. Ce qui implique que les fidèles prennent au sérieux la rédaction que la communauté chrétienne en a reçue par une tradition sûre, laquelle constitue le «dépôt» que Paul exhorte à «garder» (cf. 1 Tm 6, 20 ; 2 Tm 1, 12.14).

Or, ce «dépôt» parle de la génération du Christ, et non, comme le veut un autre expédient – plus précaire encore que le précédent –, de la race des juifs. L’astuce – car c’en est une – consiste à déformer le terme grec généa (génération) et à le confondre avec un terme apparenté : génos, qui veut dire race [4]. Mieux vaut passer pieusement sur ce piteux stratagème qui n’a d’ailleurs pas retenu l’attention des spécialistes.

Je ne m’attarderai pas non plus sur d’autres commentaires, plus «raisonnables», de ce passage difficile, car leurs explications ne résolvent ni n’éclairent rien [5]. L’explication «apocatastatique», au sens donné à cette épithète dans mes écrits, me paraît mieux rendre compte de la situation. En effet, de tous les événements annoncés, seuls un début de prédication universelle de la Bonne Nouvelle et la destruction de Jérusalem se sont accomplis. Comme dans le cas précédent et dans le suivant, certains éléments du texte trouvent alors leur accomplissement, tandis que d’autres ne se réaliseront qu’aux temps eschatologiques.

La «situation apocatastatique» réside en ceci, qu’un événement qui s’est produit comme en germe se reproduira plérômatiquement, c’est-à-dire en plénitude, «aux temps de l’apocatastase de tout ce que Dieu a dit par la bouche des ses saints prophètes de toujours» (cf. Ac 3, 21). De là découle qu’en aucun cas, la ruine de Jérusalem, qui eut lieu en 70 de notre ère, ne peut être considérée comme l’accomplissement plénier de la prophétie de Jésus (Mt 24, 2), annonçant une attaque et une destruction finales, à la «fin de cette ère», comme l’annonce d’ailleurs Jésus lui-même (Mt 24, 3 et s.).

Au contraire, selon les prophètes, la ville doit être «rebâtie dans ses murailles» (cf. Jr 30, 18 ; 31, 4 ; Dn 9, 25 ; Mi 7, 11, etc.), ne serait-ce que pour qu’elle soit, au temps de la fin, «une pierre à soulever pour tous les peuples» (Za12, 3), quand aura lieu la dernière prise de Jérusalem qui, elle, restituera dans sa plénitude eschatologique l’événement prophétisé par Jésus (Mt 24, 34), qui fait l’objet de la présente analyse. En effet, on en lit l’annonce extrapolée à des dimensions inimaginables, en Zacharie :

Voici qu’il vient, le jour de L’Éternel, quand on partagera tes dépouilles au milieu de toi. J’assemblerai toutes les nations vers Jérusalem pour le combat. La ville sera prise [...] Alors L’Éternel sortira pour combattre les nations [...] En ce jour-là, ses pieds se poseront sur le Mont des Oliviers qui fait face à Jérusalem, vers l’Orient. Et le mont des Oliviers se fendra par le milieu, d’est en ouest, en une immense vallée, une moitié du mont reculera vers le nord, et l’autre vers le sud. […] Et L’Éternel, mon Dieu, viendra, tous les saints avec lui. (Za 14, 1-5).

Il est donc indéniable que cette prise de Jérusalem, suivie du salut divin, ne s’est pas produite au temps de la génération du Christ. Seul, l’événement-germe a eu lieu, qui justifie la phrase de Jésus en Mt 24, 34 – «cette génération ne passera pas que tout cela ne soit arrivé» –, en attendant qu’advienne la «réédition plérômatique» de ces événements, au temps de l’apocatastase de toutes les prophéties.

 

Jésus s’applique une citation de l’Écriture, dont il est clair que le contenu
ne s’épuise pas dans la situation historique concernée


Examinons maintenant une autre application, faite par Jésus lui-même cette fois, d’une prophétie de l’Ancien Testament à une situation de sa vie personnelle :

Alors, Jésus leur dit : «Vous tous allez succomber à cause de moi cette nuit même. Il est écrit en effet : “je frapperai le pasteur et les brebis seront dispersées“.» (Mt 26, 31).

La prophétie qu’évoque Jésus figure en Zacharie, en ces termes :

Épée, éveille-toi contre mon pasteur et contre l’homme qui est mon familier – oracle de L’Éternel ! – Frappe le pasteur, que soient dispersées les brebis et je tournerai la main contre les petits. Alors, il arrivera dans tout le pays – oracle de L’Éternel – que deux tiers en seront retranchés, périront, et que l’autre tiers y sera laissé. Je ferai entrer ce tiers dans le feu ; je les éprouverai comme on épure l’argent, je les éprouverai comme on éprouve l’or. Lui, il invoquera mon nom et moi, je lui répondrai. Je dirai : Il est mon peuple ! Et lui dira : L’Éternel est mon Dieu ! (Za 13, 7-9).

La comparaison entre ces deux textes montre que Jésus lisait, dans l’Esprit Saint, tout ce qui le concernait comme constituant la réalisation «en germe» d’événements eschatologiques. En effet, il est clair que ce qui lui est arrivé n’accomplit pas pleinement ce qu’annonce Zacharie, puisque la mort de Jésus, le «Bon Pasteur», n’a pas été suivie de l’épuration du peuple juif, ni de sa réconciliation avec Dieu, tant s’en faut ! C’est donc qu’est encore à venir une restitution «plérômatique» de cette situation-germe, vécue jusque-là par Jésus seul.

 

Coalition des nations contre Jésus seul ?

 

Exactement du même ordre est le passage que je vais examiner maintenant. En voici le contexte : les Apôtres, relâchés par le Sanhédrin qui ne trouvait rien à leur reprocher, s’exclament d’une seule voix :

Maître, c’est toi qui as fait le ciel, la terre, la mer et tout ce qui s’y trouve ; c’est toi qui as dit par l’Esprit Saint et par la bouche de notre père David, ton serviteur : Pourquoi cette arrogance chez les nations, ces vains projets chez les peuples ? Les rois de la terre se sont mis en campagne et les magistrats se sont rassemblés de concert contre le Seigneur et contre son Oint. Oui vraiment, ils se sont rassemblés dans cette ville contre ton saint serviteur Jésus, que tu as oint, Hérode et Ponce-Pilate avec les nations païennes et les peuples d’Israël, pour accomplir tout ce que, dans ta puissance et ta sagesse, tu avais déterminé par avance. (Ac 4, 24-28).

Apparemment, nous avons affaire ici à un mode d’interprétation bien connu du judaïsme de l’époque : le pesher [6]. C’est surtout dans les manuscrits découverts dans le désert de Juda (Qumran) que l’on trouve le plus d’attestations de ce mode d’interprétation. Il s’agit, en substance, d’une relecture actualisante d’événements et de prophéties scripturaires, considérés comme accomplis dans les situations contemporaines de l’auteur du pesher en question. Et c’est bien ce que font les Apôtres avec, toutefois, cette nuance capitale, qu’ils émettent leur pesher sous l’inspiration de l’Esprit, car il était certainement aussi clair pour eux alors que ce l’est pour nous aujourd’hui que ce n’étaient ni «des nations», ni «des peuples d’Israël» qui s’étaient «ligués» contre Jésus, mais seulement quelques représentants des uns (les Romains) et des autres (les accusateurs juifs de Jésus).

C’est, une fois de plus, une situation de nature «apocatastatique». En effet, ce qui s’est produit en germe – c’est-à-dire au niveau du seul Messie-Jésus, accusé par une poignée de représentants du peuple juif et exécuté par un détachement de Romains, sur l’ordre de leur «magistrat», Ponce Pilate – se reproduira à des dimensions tentaculaires, lorsque se réalisera intégralement la prophétie du Psaume 2, concernant la montée finale des nations contre Jérusalem :

Pourquoi ces nations en tumulte, ces peuples qui parlent en vain ? Des rois de la terre s’insurgent, des princes conspirent contre L’Éternel et contre son Oint «Faisons sauter leurs entraves, débarrassons-nous de leurs liens !» Celui qui siège dans les cieux s’en amuse, L’Éternel les tourne en dérision. Puis dans sa colère il leur parle, dans sa fureur il les épouvante : «C’est moi qui ai sacré mon roi sur Sion, ma montagne sainte.» J’énoncerai le décret de L’Éternel. Il m’a dit : «Tu es mon fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré. Demande, et je te donne les nations pour héritage, pour domaine les extrémités de la terre ; tu les briseras avec un sceptre de fer, comme vases de potier tu les fracasseras.» (Ps 2, 1-9).

Les passages mis en italiques illustrent éloquemment le peu de ressemblance entre le texte original du Psaume – à la portée clairement eschatologique – et l’application christologique qu’en fait le Livre des Actes, comme exposé plus haut. On aura remarqué que Luc ne force pas le trait. Il est visible qu’il ne cherche pas à faire coïncider littéralement son interprétation avec le texte du Psaume. Voici quelques exemples, flagrants (et insolites !) :

Là où le Psaume parle uniquement de «rois» et de «princes», les Actes ajoutent «et les magistrats» – allusion à Ponce Pilate, d’ailleurs cité nommément dans le verset suivant (Ac 4, 27).

Même processus avec la mention expresse de Hérode et l’ajout au mot «peuples» du déterminant «d’Israël» (ibid.).

Mais le plus frappant figure au second chapitre du Livre des Actes, dans lequel la prophétie de Joël est donnée comme accomplie par l’effusion de l’Esprit Saint sur le groupe des Apôtres et des disciples, sans que soient omises les composantes eschatologiques les plus flagrantes (en italiques, ci-dessous) du passage cité par Luc :

Mais c’est bien ce qu’a dit le prophète : Il se fera dans les derniers jours, dit le Seigneur, que je répandrai de mon Esprit sur toute chair. Alors vos fils et vos filles prophétiseront, vos jeunes gens auront des visions et vos vieillards des songes. Et moi, sur mes serviteurs et sur mes servantes je répandrai de mon Esprit. Et je ferai paraître des prodiges là-haut dans le ciel et des signes ici-bas sur la terre. Le soleil se changera en ténèbres et la lune en sang, avant que vienne le Jour du Seigneur, ce grand Jour. Et quiconque alors invoquera le nom du Seigneur sera sauvé. (Jl 3, 1-5).

Il a paru utile de citer ces longs passages, parce que leur réalisation eschatologique révélera pleinement le mystère de la relation entre le Christ et son peuple, lorsque ce dernier sera réintégré dans ses prérogatives messianiques, comme je vais tenter de l’exposer à présent.

Tout d’abord, il convient de rappeler que, pour toute la tradition chrétienne, sans aucune exception, c’est Jésus qui est le Roi, l’Oint dont parle le Psaume 2 ; et il est bien entendu que c’est lui qui est le Fils engendré par Dieu (cf. Ac 13, 33 s. ; He 1, 5).

Pourtant, la qualité de «Fils de Dieu» est attribuée à un descendant de la lignée de David qui ne peut être Jésus, comme le prouve ce texte du 2ème Livre de Samuel, où, après avoir annoncé à David qu’il lui fera une Maison, Dieu ajoute :

Et quand tes jours seront accomplis et que tu seras couché avec tes pères, je maintiendrai après toi le lignage issu de tes entrailles et j’affermirai sa royauté. C’est lui qui construira une maison pour mon Nom et j’affermirai pour toujours son trône royal. Je serai pour lui un père et il sera pour moi un fils : s’il commet le mal, je le châtierai avec une verge d’homme et par les coups que donnent les humains. Mais ma faveur ne lui sera pas retirée comme je l’ai retirée à Saül, que j’ai écarté de devant toi. Ta maison et ta royauté subsisteront à jamais devant moi, ton trône sera affermi à jamais. (2 S 7, 12-16).

Les phrases que j’ai mises en italiques veulent rappeler, si nécessaire, que le «lignage» dont il s’agit n’est pas Jésus, comme le corrobore le Psaume 89, dont les versets décrivent un descendant de David en termes de filiation :

Il m’appellera : Toi, mon père, mon Dieu et le rocher de mon salut ! si bien que j’en ferai l’aîné, le très-haut sur les rois de la terre. À jamais je lui garde mon amour, mon alliance est pour lui véridique ; j’ai pour toujours établi sa lignée, et son trône comme les jours des cieux. Si ses fils abandonnent ma loi, ne marchent pas selon mes jugements, s’ils profanent mes préceptes et ne gardent pas mes commandements, je visiterai avec des verges leur péché, avec des coups leur méfait, mais sans retirer de lui mon amour, sans faillir dans ma vérité. Point ne profanerai mon alliance, ne dédirai le souffle de mes lèvres ; une fois j’ai juré par ma sainteté : mentir à David, jamais ! Sa lignée à jamais sera, et son trône comme le soleil devant moi, comme est fondée la lune à jamais, témoin véridique dans la nue. (Ps 89, 27-38).

Et soudain, dans le même psaume, voici un cri de détresse, motivé par la non-fidélité apparente de Dieu à ses promesses :

Mais toi, tu as rejeté et répudié, tu t’es emporté contre ton oint ; tu as renié l’alliance de ton serviteur, tu as profané jusqu’à terre son diadème. Tu as fait brèche à toutes ses clôtures, tu as mis en ruines ses lieux forts ; tous les passants du chemin l’ont pillé, ses voisins en ont fait une insulte. Tu as donné la haute main à ses agresseurs, tu as mis en joie tous ses adversaires ; tu as brisé son épée contre le roc, tu ne l’as pas épaulé dans le combat. Tu as ôté son sceptre de splendeur, renversé son trône jusqu’à terre ; tu as écourté les jours de sa jeunesse, étalé sur lui la honte. (Ps 89, 39-46).

Le mystère «apocatastatique» de ces concordances scripturaires me paraît être le suivant : il y a identité analogique entre la filiation divine de Jésus et son intronisation messianique, et celles de son Peuple.

À l’ «Aujourd’hui, je t’ai engendré» correspondent ces paroles de Dieu, par la bouche d’Isaïe, déjà citées plus haut :

Alors qu’elle n’avait pas encore eu d’enfant, elle a enfanté, alors qu’elle n’avait pas encore eu les douleurs, elle a accouché d’un mâle. Qui a jamais entendu rien de tel ? Qui a jamais vu chose pareille ? Peut-on mettre au monde un pays en un jour ? Enfante-t-on une nation en une fois ? Et voici que Sion a enfanté et mis au monde ses fils. (Is 66, 7-8).

Toutefois, il est patent que le Nouveau Testament a monopolisé le verset 7 du Psaume 2 pour l’appliquer à Jésus. Pour sa part, Luc l’applique au baptême du Christ :

Or, il advint, une fois que tout le peuple eut été baptisé et, au moment où Jésus, baptisé lui aussi, se trouvait en prière, que le ciel s’ouvrit et l’Esprit Saint descendit sur Lui, sous une forme corporelle, comme une colombe. Et une voix partit du ciel : «Tu es mon fils ; moi, aujourd’hui, je t’ai engendré». (Lc 3, 21-22).

Pour Paul, par contre, c’est en ressuscitant que Jésus devient Fils de Dieu :

Et nous, nous vous annonçons la Bonne Nouvelle : la promesse faite à nos pères, Dieu l’a accomplie en notre faveur à nous, leurs enfants : il a ressuscité Jésus. Ainsi est-il écrit dans les Psaumes : «Tu es mon fils. Moi-même, aujourd’hui, je t’ai engendré.» (Ac 13, 32-33).

La Tradition chrétienne, elle, par la bouche des Pères de l’Église, voit, dans l’enfant mis au monde par la «femme dans le soleil», d’Ap 12, 1 s., la naissance de Jésus, ou sa résurrection. Pourtant, si l’on s’en tient au contexte, c’est une vue hautement fantaisiste ; en effet, Jésus est ressuscité et monté au ciel adulte. De surcroît, la femme de l’Apocalypse – quel qu’en soit le symbole caché – s’enfuit au désert pour une période définie : 1260 jours (v. 6). Et il n’est pas possible de voir, dans ce laps de temps, même si on le convertit en années, le règne invisible du Christ, au travers de Son Église, jusqu’à la Parousie, comme le professent nombre d’exégètes et de prédicateurs chrétiens. Il est probable que ce qui fonde cette interprétation chrétienne traditionnelle soit la citation vétérotestamentaire explicite de la fameuse phrase (v. 5) :

 «Or la Femme mit au monde un enfant mâle, celui qui doit mener toutes les nations avec une verge de fer», qui est une référence au Ps 2 (v. 9), lequel traite du Messie eschatologique. Et, en effet, Ap 19, 11 s. attribue au «Cavalier-Verbe de Dieu», venant «à la tête des armées du Ciel», la même «verge de fer» (v. 15).

Il semble donc que l’auteur de l’Apocalypse ait vu, dans l’enfant enlevé, le Verbe de Dieu, considéré comme Premier-né d’entre les morts. Toutefois, un examen plus attentif de l’Écriture révèle que, comme beaucoup d’autres passages, celui-ci peut s’appliquer aussi bien à un être unique – ici, le Verbe de Dieu – qu’à une collectivité d’individus – en l’occurrence, le peuple de Dieu parvenu à son stade messianique. En fait foi ce passage de l’Apocalypse elle-même :

Le vainqueur, celui qui restera fidèle à mon service jusqu’à la fin, je lui donnerai pouvoir sur les nations ; c’est avec une verge de fer qu’il les mènera, comme on fracasse des vases d’argile ! Ainsi, moi-même j’ai reçu ce pouvoir de mon Père [...] (Ap 2, 26-28).

On peut le constater, une fois de plus, tant les paroles des prophètes que celles des auteurs du Nouveau Testament, nous invitent à être sans cesse attentifs tant au processus que j’ai appelé «l’intrication prophétique» des Écritures, qu’au mystère de leur récapitulation apocatastatique, à la Fin des temps, qui est celui de la consommation [7].

Si l’on consent à lire ainsi le récit d’Ac 4, 24 s., analysé plus haut, il apparaît vraisemblable que la première communauté chrétienne ait vu, dans la coalition momentanée entre le pouvoir religieux juif du temps de Jésus et l’empire romain, non pas la réalisation plénière de la prophétie de David (Ps 2), mais sa charge apocatastatique, tout en pressentant que l’avenir reproduirait, en plénitude, le modèle ainsi réalisé dans le drame messianique, réel mais en germe, qui eut lieu sous Ponce-Pilate.

 

L’effusion de l’Esprit à la Pentecôte épuise-t-elle la portée eschatologique de la prophétie de Joël ?

 

Il semble qu’on ait affaire à un processus de même nature avec le discours de Pierre à la foule, accourue après la descente de l’Esprit Saint sur la première communauté :

Pierre alors, debout avec les Onze, éleva la voix et leur adressa ces mots : «Hommes de Judée et vous tous qui résidez à Jérusalem, apprenez ceci, prêtez l’oreille à mes paroles. Non, ces gens ne sont pas ivres, comme vous le supposez ; ce n’est d’ailleurs que la troisième heure du jour. Mais c’est bien ce qu’a dit le prophète : Il se fera dans les derniers jours, dit le Seigneur, que je répandrai de mon Esprit sur toute chair. Alors vos fils et vos filles prophétiseront, vos jeunes gens auront des visions et vos vieillards des songes. Et moi, sur mes serviteurs et sur mes servantes je répandrai de mon Esprit. Et je ferai paraître des prodiges là-haut dans le ciel et des signes ici-bas sur la terre. Le soleil se changera en ténèbres et la lune en sang, avant que vienne le Jour du Seigneur, ce grand Jour. Et quiconque alors invoquera le nom du Seigneur sera sauvé.» (Ac 2, 14-21).

Ce n’est certainement pas un hasard si la prophétie de Joël 3, 1-5 est citée in extenso par Luc, dans le Livre des Actes, alors que ne s’est produit aucun des signes terrifiants annoncés par le prophète (prodiges dans le ciel et sur la terre, soleil changé en ténèbres, et lune changée en sang). De plus, il est patent – et ce l’était, bien entendu, pour les contemporains de l’événement – que l’Esprit n’a pas été répandu «sur toute chair», et que le «Jour du Seigneur», c’est-à-dire celui du Jugement, n’est pas advenu.

Il est vrai qu’il est courant d’entendre affirmer que Pierre et les premiers adeptes de Jésus étaient persuadés que «la fin de toutes choses était proche» (1 P 4, 7), si bien que, pour les commentateurs, ce passage ne fait pas difficulté. L’argument ne convaincra que les convaincus d’avance. Il reste que, si tel était bien le cas, les chrétiens seraient les plus malheureux des hommes, car il leur faudrait avouer que Pierre et les autres Apôtres se sont trompés, puisque, de fait, aucun de ces signes ne s’est produit. Dans ce cas, c’est le Nouveau Testament tout entier qui deviendrait suspect. Mieux vaut donc voir, dans l’interprétation par Pierre de cette effusion d’Esprit, un cas particulièrement frappant de prophétie à caractère «apocatastatique», et attendre, sur la foi de ce que nous savons désormais de «l’intrication prophétique», la restitution – ou la réédition eschatologique – de cet événement, qui sera alors accompagné des signes annoncés par Joël et repris à son compte par Jésus lui-même (Mt 24, 29).


Le cas particulier du Psaume 69

 

En voici d’abord le texte intégral :

Ps 69, 2-37 : Sauve-moi, ô Dieu, car les eaux me sont entrées jusqu’à l’âme. J’enfonce dans la bourbe du gouffre, et rien qui tienne ; je suis entré dans l’abîme des eaux et le flot me submerge. Je m’épuise à crier, ma gorge brûle, mes yeux sont consumés d’attendre mon Dieu. Ils sont plus nombreux que les cheveux de ma tête, ceux qui me haïssent sans raison ; ils pullulent ceux qui veulent me détruire, qui me harcèlent injustement [pour que] je restitue ce que je n’ai pas volé ! Ô Dieu, Tu sais ma folie, mes offenses ne Te sont pas cachées. Qu’ils ne rougissent pas de moi, ceux qui T’espèrent, Éternel Sabaot ! Qu’ils n’aient pas honte de moi, ceux qui Te cherchent, Dieu d’Israël ! Car c’est pour Toi que je subis l’insulte, que la honte me couvre le visage, que je suis différent pour mes frères, un étranger pour les fils de ma mère ; 10 car le zèle de Ta maison me dévore, l’insulte de Tes insulteurs tombe sur moi. 11 Si je verse des larmes en jeûnant, je subis leur opprobre ; 12 si je me revêts d’un sac pour vêtement, je suis l’objet de leurs sarcasmes, 13 la fable des gens assis à la porte et la chanson des buveurs d’alcool. 14 Et moi je Te prie, Seigneur, au temps favorable, en Ton grand amour, Dieu, réponds-moi en la vérité de Ton salut. 15 Tire-moi du bourbier, que je ne m’enfonce, que j’échappe à mes adversaires et à l’abîme des eaux ! 16 Que le flux des eaux ne me submerge, que le gouffre ne m’avale, que la bouche de la fosse ne me happe ! 17 Réponds-moi, Éternel, car Ton amour est bonté ; en Ta grande tendresse tourne-Toi vers moi ; 18 à Ton serviteur ne cache point Ta face, car je suis opprimé, vite, exauce-moi ; 19 approche de mon âme, sauve-la, à cause de mes ennemis, rachète-moi. 20 Toi, tu connais mon insulte, ma honte et mon affront. Tous mes oppresseurs sont devant Toi. 21 L’insulte m’a brisé le cœur, et je suis à bout. J’espérais la compassion, mais en vain, des consolateurs, et je n’en ai pas trouvé. 22 Ils ont mis du fiel dans ma nourriture, dans ma soif ils m’ont donné à boire du vinaigre. 23 Que devant eux leur table soit un piège et leur abondance un traquenard ; 24 que leurs yeux s’enténèbrent en sorte qu’ils ne voient plus, et fais-leur toujours plier le dos. 25 Déverse sur eux ton courroux, que le feu de Ta colère les atteigne ; 26 que leur enclos devienne un désert, que leurs tentes soient sans habitant. 27 Ils s’acharnent sur celui que Tu frappes, ils rajoutent aux blessures de Ta victime. 28 Charge-les, tort sur tort, qu’ils n’aient pas accès à ta justice ; 29 qu’ils soient effacés du livre de vie, et ne soient pas inscrits avec les justes. 30 Et moi, affligé et souffrant, Ton salut, ô Dieu, m’élèvera ! 31 Je louerai le nom de Dieu par un cantique, je Le magnifierai par l’action de grâces ; 32 cela plaît à L’Éternel plus qu’un jeune taureau ayant cornes et sabots. 33 Les humbles verront, ceux qui cherchent Dieu se réjouiront, et votre cœur vivra. 34 Car L’Éternel a entendu les pauvres, Il n’a pas méprisé Ses captifs. 35 Les cieux et la terre l’acclameront, les mers et tout ce qui y foisonne. 36 Car Dieu sauvera Sion, il rebâtira les villes de Juda, ils y habiteront, et en hériteront ; 37 la descendance de Ses serviteurs en héritera et ceux qui aiment Son nom y demeureront [8].

Ce psaume est considéré par la Tradition chrétienne comme entièrement messianique et dévoilant par avance les tribulations du Christ. Y figurent, en effet, les passages suivants, explicitement cités par le Nouveau Testament comme prophétisant ce qui est arrivé à Jésus :

Ps 69, 5 cité en Jn 15, 25 : Ils m’ont haï sans raison.

Ps 69, 10 cité en Jn 2, 17 : Le zèle de ta maison me dévore.

Ps 69, 22 cité en Jn 19, 29 : Dans ma soif, ils m’ont fait boire du vinaigre [9].

Et pourtant, comme je l’ai noté à plusieurs reprises, plus haut, il est indéniable qu’au moins une des plaintes émises dans ce psaume ne peut être le fait du Christ ; elle dit, en effet :

Ô Dieu, tu sais ma folie, mes offenses ne te sont pas cachées. (Ps 69, 6).

Les partisans du sens exclusivement christocentré des prophéties et des situations de l’Ancien Testament, ne sont pas troublés par cet aveu de péché du « Serviteur souffrant » dans ce contexte. Pour eux […], l’Écriture est une espèce de « placenta » typologique, dont tout ce qui ne concerne pas le Christ ou l’Église est finalement éliminé, comme l’arrière-faix après un accouchement [10]. C’est qu’ils ne connaissent pas les modalités de l’incarnation du dessein de Dieu dans l’histoire des hommes, en général, et dans celle du peuple juif, en particulier.

Un autre passage recèle aussi un grand mystère. On lit en effet dans le même Psaume :

Ils s’acharnent sur celui que tu frappes, ils glosent sur les blessures de tes victimes. (Ps 69, 27).

La Tradition chrétienne n’a jamais eu le moindre doute sur la portée christique de ce passage. Pour elle, à l’évidence, nonobstant la forme plurielle (« tes victimes »), il s’agit de Jésus. Il n’est que de voir la manière dont le traitent certains passants qui assistent à son agonie sur la croix, pensent de nombreux chrétiens, pour comprendre que le texte prophétise l’acharnement des adversaires du Christ. Mais est-ce le seul sens de ce texte, ou, plus exactement, vise-t-il exclusivement le Christ ? Une prophétie de Zacharie devrait au moins en faire douter :

Ainsi parle L’Éternel Sabaot. J’éprouve un amour très jaloux pour Jérusalem et pour Sion, mais une très grande irritation contre les nations insouciantes ; car moi, je n’étais que peu irrité, mais elles, elles ont rajouté au mal [11]. (Za 1, 14-15).

N’est-on pas fondé à voir, dans ce texte, une prophétie de ce qu’ont fait subir aux juifs les chrétiens lorsqu’ils ont eu la faveur du pouvoir, et que le christianisme est devenu religion d’État ? Pour mémoire, la sujétion, les vexations, les autodafés et autres persécutions, dont ont été victimes les Juifs en chrétienté, ont perduré au fil de nombreux siècles, avec des périodes de répit, certes, mais de manière endémique, jusqu’aux Lumières et à l’émancipation des Juifs (XVIIIe s.) qui ne doivent rien au christianisme. À quelques exceptions près, les chrétiens ne se sont pas émus outre mesure du sort cruel réservé au peuple juif, aveuglés qu’ils étaient par des siècles d’un « enseignement du mépris » qui les inclinait à voir dans ce triste sort une sévère mais juste rétribution – censée devoir durer jusqu’à la fin des temps – pour le « crime de déicide » et les « vices de ce peuple déchu » [12].

Revenons à présent sur le cas très intéressant de l’application apocatastatique, par le Nouveau Testament, de plusieurs versets du Psaume 69. En effet, tant les Évangiles que les Épîtres et l’Apocalypse ont abondamment puisé dans ce Psaume pour mettre en lumière l’accomplissement de certaines prophéties. Je ne retiendrai ici que les versets appliqués à Jésus par l’évangile de Jean :

– Citation du verset 5, pour dénoncer la haine gratuite envers Jésus

Si je n’avais pas fait, parmi eux, des œuvres que nul autre n’a faites, ils n’auraient pas de péché ; mais maintenant, ils ont vu et ils nous haïssent, et moi et mon Père. Mais c’est pour que s’accomplisse la parole écrite dans leur Loi : Ils m’ont haï sans raison. (Jn 15, 24-25 = Ps 69, 5).

– Citation du verset 10, à la suite de l’expulsion des vendeurs du Temple, par Jésus :

Les disciples se souvinrent qu’il est écrit : le zèle de ta maison me dévore. (Jn 2, 17 = Ps 69, 10).

– Allusion au verset 22 – « dans ma soif ils m’ont fait boire du vinaigre » :

Après quoi, sachant que, désormais, tout était achevé, pour que l’Écriture fût accomplie, Jésus dit : J’ai soif. Un vase était là, rempli de vinaigre. On mit autour d’une branche d’hysope, une éponge imbibée de vinaigre et on l’approcha de sa bouche. Quand il eut pris le vinaigre, Jésus dit : c’est achevé. Et, inclinant la tête, il rendit l’esprit. (Jn 19, 28-30 = Ps 69, 22).

Une utilisation aussi importante d’un même texte vétérotestamentaire par le Nouveau Testament [13] est un fait trop exceptionnel pour que le chrétien qui croit à l’inspiration des Écritures ne se sente pas invité à regarder de plus près ce Psaume. Une lecture attentive de ce texte devrait convaincre les plus sceptiques que, considéré dans son entièreté, ce psaume ne peut pas s’appliquer à Jésus. En témoigne au moins ce verset, déjà évoqué :

 « Ô Dieu, tu sais ma folie, mes offenses sont à nu devant toi ». (Ps 69, 6)

Jésus a-t-il péché, qu’il doive confesser sa folie ?… Mais cette évidence a peu de chances de venir à bout de la dialectique apologétique des allégoristes et piétistes chrétiens pour lesquels l’Écriture n’est qu’un magma humano-divin, une espèce de matière première brute, d’où émergent parfois – tels des diamants à peine décelables dans leur gangue de boue – quelques pépites opportunément tombées, par la volonté de Dieu, des lèvres des semeurs inconscients qu’étaient les prophètes et auteurs sacrés, afin que, plus tard, des Pères de l’Église, des écrivains ecclésiastiques anciens et modernes, des exégètes, des prédicateurs et des théologiens d’aujourd’hui, et une foule d’autres interprètes, autorisés ou autoproclamés, y trouvent exactement ce qu’ils cherchent, à savoir : la justification et la confirmation péremptoires des présupposés de leur religion, considérée comme ayant supplanté le judaïsme.

Paul a eu bien raison d’écrire : «tous les descendants d’Israël ne sont pas Israël» (Rm 9, 6). Car il est d’autres chrétiens qui pensent différemment, et les partisans de la théorie de la substitution n’ont pas forcément l’Esprit de Dieu. Ayant, une fois pour toutes, décrété que « l’ancien Israël » [14] lisait les événements de son histoire nationale et religieuse, « de manière charnelle », et préférait « la lettre qui tue » à « l’Esprit qui vivifie », ils se sont permis de “donner des notes” à la parole de Dieu, en décrétant, par exemple : ceci est un cri de haine nationaliste du prophète [15], ou : ceci est l’expression des espérances juives limitées à l’horizon d’un messianisme terrestre et matériel, etc. Même le Pape Jean-Paul II, à qui le « nouveau regard » chrétien sur le peuple juif doit tant, était tributaire de la dépréciation chrétienne multiséculaire des attentes messianiques juives, quand il affirmait :

[…] Après avoir réfléchi sur le salut intégral accompli par le Christ Rédempteur, nous voulons maintenant réfléchir sur sa réalisation progressive dans l’histoire de l’humanité. En un certain sens, c’est bien sur ce problème que les disciples interrogent Jésus avant l’Ascension : « Est-ce maintenant que tu vas rétablir la royauté en Israël ? » (Ac 1, 6). Ainsi formulée, la question révèle combien ils sont encore conditionnés par les perspectives d’une espérance qui conçoit le royaume de Dieu comme un événement étroitement lié au destin national d’Israël. Pendant les quarante jours qui séparent la Résurrection de l’Ascension, Jésus leur avait parlé du « Royaume de Dieu » (Ac 1, 3). Mais ce n’est qu’après la grande effusion de l’Esprit, à la Pentecôte, qu’ils seront en mesure d’en saisir les dimensions profondes. Entre temps, Jésus corrige leur impatience, soutenue par le désir d’un royaume aux contours encore trop politiques et terrestres, en les invitant à s’en remettre aux mystérieux desseins de Dieu. « Il ne vous appartient pas de connaître les temps et les moments que le Père a fixés dans sa liberté souveraine » (Ac 1, 7) […]. Il leur confie la tâche de diffusion de l’Évangile, les poussant à sortir de l’étroite perspective limitée à Israël. Il élargit leur horizon, en les envoyant, pour qu’ils y soient ses témoins, « à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1, 8) [16].

Pour les zélateurs de l’exégèse substitutionniste, en effet, ce qui compte, ce sont les prophéties messianiques « indiscutables » – entendez : les passages bibliques qui mettent en lumière l’accomplissement des Écritures par le Christ. C’est ainsi qu’ils deviennent aveugles concernant le reste, ce qu’ils appellent le « terreau ». En poussant à l’extrême les conséquences de leur méthode, le Psaume 69 serait « l’humus », sur lequel fleuriraient, çà et là, les quelques parallèles et analogies surnaturelles applicables à Jésus ou au message chrétien ! Traiter ainsi l’Écriture, c’est en quelque sorte la disséquer, comme s’il s’agissait d’un cadavre. Or, la Parole de Dieu, si elle est bien un Corpus et, à ce titre, justiciable d’analyses en tous genres, reste avant tout une «démonstration d’Esprit» (cf. 1 Co 2, 4).

En fait, lu à la lettre – il le faut bien aussi –, le Psaume 69 est une méditation prophétique douloureuse sur les épreuves personnelles du roi-Messie David. Mais il est certain – et cela n’a, bien entendu, pas échappé à la tradition juive – qu’au delà de ce que prophétise l’auteur, l’inspiration de Dieu lui fait pressentir et exprimer mystérieusement une extension, bien plus vaste, et de portée prophétique plus transcendante que ne pourrait le laisser supposer une lecture superficielle du texte.

À combien plus forte raison, pour les rarissimes fidèles d’aujourd’hui qui – consciemment ou non – lisent l’Écriture de manière « apocatastatique », devrait-il apparaître clairement que c’est là, décrite prophétiquement, la situation du peuple parvenu à sa dimension messianique, aux temps eschatologiques, lorsqu’il sera en butte à la haine, au mépris et aux accusations iniques des nations coalisées contre lui, jusqu’à ce qu’enfin, Dieu prenne fait et cause pour lui, le sauve et le glorifie, confondant ainsi, définitivement, les ennemis de son peuple.

Outre la reconnaissance de l’état de pécheur de ce Messie (Ps 69, 6), individuel ou collectif, les passages suivants du même psaume semblent corroborer ma certitude qu’ils ne peuvent absolument pas concerner Jésus, même «aux jours de sa chair» (Cf. He 5, 7) :

Ps 69, 4 : Mes yeux sont consumés d’attendre mon Dieu.

Telle est bien là la situation du peuple juif depuis des milliers d’années.

Ps 69, 5 : Ce que je n’ai pas volé, je dois le rendre.

N’est-ce pas justement ce qu’on exige de l’État d’Israël aujourd’hui, à savoir qu’il rende à d’autres, qui n’ont aucun titre de propriété sur elle, une terre à eux promise par Dieu lui-même et qu’ils n’ont certainement pas volée !

Ps 69, 9 : Je suis un étranger pour mes frères, un inconnu pour les fils de ma mère.

Ce verset est lourd de réminiscences et de parallèles prophétiques, dont voici quelques exemples :

– Job a bien prophétisé de ces «frères», quand il s’écriait :

Jb 6, 15 : Mes frères ont été décevants, comme un torrent, comme le cours des torrents passagers !

– De même, Isaïe, lorsqu’il prononça cet oracle mystérieux :

Is 66, 5 : Écoutez la parole de L’Éternel, vous qui tremblez à sa parole. Ils ont dit, vos frères qui vous haïssent, qui vous rejettent à cause de mon nom : que L’Éternel manifeste sa gloire et que nous soyons témoins de votre joie. Mais c’est eux qui seront confondus !

Ce bannissement est analogue à celui de David qui, poursuivi par Saül, se plaint des hommes, dont il affirme :

1 S 26, 19 : Ils m’ont banni aujourd’hui, en sorte que je ne participe plus à l’héritage de L’Éternel, comme s’ils disaient : va servir des dieux étrangers !

Pourtant Moïse avait dit à Israël :

Dt 7, 6 : Tu es un peuple consacré à L’Éternel, ton Dieu ; c’est toi que L’Éternel, ton Dieu, a choisi comme son peuple particulier, parmi toutes les nations qui sont sur la terre.

Ces « frères » qui « rejettent » le peuple juif (cf. Is 66, 5), et pour lesquels il est un étranger, ne seraient-ils pas cet Éphraïm, que constitue la chrétienté, les dix tribus séparées de Juda par un schisme radical – politique d’abord, religieux ensuite (cf. 1 R 12) – puis dispersées dans les nations, sans jamais être revenues dans leur patrie, malgré les assurances des prophètes. Ayant oublié ses racines, l’Éphraïm chrétien ne s’est pas seulement arrogé le titre de « nouvel Israël », mais il nie systématiquement le destin messianique de la tribu de Juda (= les juifs) et refuse la perspective d’une réunion avec lui, pourtant réalisée sacramentellement en Jésus (cf. Ep 2, 14 s.).

Les « greffés », que sont les chrétiens, sur le tronc de Jacob – lequel avait été fait « maître pour ses frères », et devant lequel les « fils de sa mère » devaient « se prosterner » (cf. Gn 27, 29) –, le somment, depuis près de deux millénaires, d’accepter sans condition une foi, dont l’exposé qu’ils en font et la pratique qu’ils en ont (sans parler du visage défiguré qu’ils en montrent et des conditions qu’ils posent à ceux à qui ils prétendent la démontrer), détournent invariablement les fils de Jacob d’y adhérer, ou même d’y comprendre quoi que ce soit.

Mais il est un autre texte, plus prophétique encore que poétique, et qui préfigure bien la situation ambiguë qui est celle de l’Israël « selon la chair », incrédule et endurci par rapport au Christ, selon un dessein divin, mystérieux, dont nous n’avons pas la clé, mais qui est également celle de l’Israël qui se qualifie de « nouveau », à savoir : la Chrétienté. Il s’agit d’un passage, à l’accent triste, du Cantique des Cantiques, qui prophétise bien le résultat de ce zèle chrétien convertisseur, qui fut longtemps agressif, et exhale, aujourd’hui encore, un relent de rancune, ainsi que l’impatience mauvaise et apologétique de ses zélateurs, fiers de leur religion bien établie et sûrs de leur bon droit confessionnel face à un Israël « à la nuque raide » et à l’âme non encore baptisée :

Ct 1, 6 : Les fils de ma mère se sont emportés contre moi. Ils m’ont mise à garder les vignes. Ma vigne à moi, je ne l’avais pas gardée.

Quand on sait qu’en judaïsme, l’Épouse du Cantique est le symbole de la communauté d’Israël, on ne peut que s’émerveiller de cette prophétie mystérieuse du « retour au troupeau » de cette brebis égarée, mais combien chérie, qu’annonce poétiquement cet autre verset du Cantique :

Ct 1, 7 : Dis-moi, toi que mon cœur aime : où mèneras-tu paître le troupeau, où le mettras-tu au repos, à l’heure de midi, pour que je n’erre plus en vagabonde, près des troupeaux de tes compagnons [17].


Et pour revenir au Psaume 69, c’est peut-être à ce passage du verset 10 (« Car le zèle de ta maison me dévore ») que songeait Paul quand il disait, à propos des Juifs « selon la chair » (Rm 10, 2) : « Car je leur rends témoignage qu’ils ont du zèle pour Dieu […] ».

Quant à Ps 69, 21 – « J’espérais la compassion, mais en vain, des consolateurs, et je n’en ai pas trouvé » –, je ne puis m’empêcher de lui trouver un air de famille avec un passage du Livre de Job, qui relate que ses amis, censés être venus pour le « consoler » (Jb 2, 11), se muèrent en violents accusateurs ; et avec le verset dans lequel Job exhale sa déception et son amertume en ces termes (Jb 16, 2) : « Quels piètres consolateurs vous faites ! ». Rappelons que cette dureté des «amis» de Job provoqua la colère de Dieu, qui ne leur pardonna que sur l’intercession du saint homme lui-même (Jb 42, 7 s.).

Et c’est, bien entendu, ce qui arrive au peuple juif depuis qu’il existe. Ce cri de Jérémie en témoigne :

Lm 1, 16 : Mes yeux fondent en larmes, car il est loin de moi, le consolateur qui me rendra la vie.

Et encore :

Lm 1, 17 : Sion tend les mains, mais pas de consolateur pour elle.

Et pourtant, n’est-ce pas aux chrétiens, de « consoler » le peuple juif, comme Dieu semble le demander, par la voix d’Isaïe ?

Is 40, 1 : Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu.

À moins que l’injonction ne s’adresse au peuple juif lui-même – ce qui ne laisserait pas d’être étrange – l’impératif pluriel pourrait bien désigner prophétiquement les chrétiens, invités à « parler au cœur de Jérusalem » et à lui crier « que son service est fini, que sa faute est expiée… » (Is 40, 2).

Considérons maintenant ce verset du Psaume 69, 27, déjà signalé plus haut :

Ps 69, 27 : Ils s’acharnent sur celui que tu frappes, ils glosent sur les blessures de tes victimes.

Ce texte a, lui aussi, bien des parallèles. Contentons-nous de ces versets :

Ps 41, 8-9 : Vient-on me voir, on dit des paroles en l’air. Tous, à l’envi, mes haïsseurs, chuchotent contre moi : ils estiment que le mal qui m’arrive est mérité : «C’est une malédiction infernale qui s’est déversée sur lui. Maintenant qu’il est couché, il ne se relèvera plus !».

Notons, au passage, qu’un autre verset de ce Psaume contient aussi une phrase appliquée à Jésus par l’évangile de Jean :

Jn 13, 18 : Même le confident sur qui je faisais fond et qui mangeait mon pain a levé le talon contre moi. (Cf. Ps 41, 10).

Or, une fois de plus, ce Psaume concerne David et, au-delà de lui, le Messie-homme Jésus, mais ce n’est certainement pas le cas de ce verset :

Ps 41, 5 : Moi, j’ai dit : pitié pour moi, Éternel ! Guéris mon âme, car j’ai péché contre toi.

Ce n’est d’ailleurs pas le seul cas dans l’Ancien Testament ; en effet, ce verset d’un autre Psaume,

Ps 40, 8 : Alors j’ai dit : Voici, je viens. Au rouleau du Livre il est écrit de moi [...]

est cité et appliqué à Jésus par He 10, 7, alors que le contexte indique qu’il s’agit d’un pécheur, comme en témoigne ce passage du même Psaume :

Ps 40, 13 : Car les malheurs m’assiègent, à ne pouvoir les dénombrer ; mes torts retombent sur moi, je n’y peux plus voir ; ils foisonnent plus que les cheveux de ma tête et le cœur me manque.

Jérémie, lui, a bien prophétisé des persécuteurs de tous les temps, pour lesquels tuer ou faire souffrir des juifs est un service rendu à l’humanité et une glorification de Dieu :

Jr 50, 6-7 : Les gens de mon peuple les égaraient, ils erraient par les montagnes, de montagne en colline, ils allaient, oubliant leur bercail. Tous ceux qui les trouvaient les dévoraient, leurs ennemis disaient : « Nous ne sommes pas en faute, puisqu’ils ont péché contre L’Éternel… ».

Ce à quoi fait écho cette parole de Jésus :

Jn 16, 2 […] l’heure vient où quiconque vous tuera pensera rendre un culte à Dieu.

Ces versets d’un autre Psaume ne disent rien d’autre :

Ps 71, 10-11 : Car mes ennemis parlent de moi, ceux qui guettent mon âme se concertent : « Dieu l’a abandonné, pourchassez-le, empoignez-le. Il n’a personne pour le défendre ! ».

Mais Job annonce prophétiquement ce qui attend ceux qui agissent ainsi :

Jb 19, 28-29 : Lorsque vous dites : Comment l’accabler ? Quel prétexte trouverons-nous en lui ? Craignez pour vous-mêmes l’épée, car, en prenant l’épée [contre moi], vous avez attiré la colère sur vos fautes et vous saurez qu’il y a un jugement.

C’est aussi ce que dit le prophète Amos :

Am 1, 11 : Ainsi parle L’Éternel, pour trois crimes d’Édom et pour quatre, je l’ai décidé sans retour : parce qu’il a poursuivi son frère avec l’épée, étouffant toute pitié, parce que sa colère déchire toujours et qu’il conserve sans fin sa fureur, j’enverrai le feu dans Teman et il dévorera les palais de Boçra.


Au terme de cette analyse détaillée du Psaume 69 et de ses parallèles, il semble que l’on puisse conclure, une fois de plus, que, dans l’utilisation faite par Jésus et le Nouveau Testament d’un texte vétérotestamentaire, se vérifient et la pertinence de la théorie de « l’intrication prophétique » des Écritures, et la réalité du mystère de l’accomplissement apocatastatique. Il s’avère difficile, en effet, de nier la superposition, dans maints passages bibliques, de la personne singulière de Jésus, cause de rédemption universelle, et de la personne collective de Son Peuple parvenu à son stade eschatologico-messianique et devenu le révélateur des mauvais desseins cachés de l’humanité.


[1] Le terme hébreu est aharit. Il a une connotation indéniablement eschatologique.

[2] Qu’on me pardonne ce néologisme ! J’ai été contraint de le forger, comme d’ailleurs son cousin : «apocatastatique», pour rendre au mieux le caractère de plénitude, de complétude (que connote précisément le terme grec plèrôma) de cet accomplissement final des prophéties, qui a véritablement toutes les caractéristiques d’une fin de grossesse (pour conserver l’image à laquelle recouraient les prophètes et Jésus lui-même), lorsque le fruit de la conception étant à terme, l’embryon est devenu un petit d’homme.

[3] Le terme grec kèrugma signifie «proclamation solennelle ou publique».

[4] Ainsi, le sens du texte serait parfaitement plausible : les descendants juifs, race qui – cela va de soi – existera jusqu’à la fin du monde, seront témoins de tous les événements eschatologiques décrits par le Christ.

[5] Celle de la TOB est décevante, malgré son appel au «contexte messianique de l’époque» ; elle a, cependant, le mérite de ne pas escamoter la difficulté, en précisant que la tradition scripturaire des Évangiles a tenu à conserver ce passage, malgré son obscurité.

[6] Interprétation d’un texte biblique, en vue d’en exposer le sens spirituel, voire, la portée prophétique. Le terme figure en Qo 8, 1. Les Manuscrits du Désert de Juda (Qumran) l’utilisent comme terme technique : plusieurs textes y sont qualifiés de pesher, par exemple le Pesher de Habacuc.

[7] Cette vue me semble corroborée par le fait que l’Apocalypse évoque ce texte dans un contexte qui est incontestablement eschatologique, puisqu’il s’agit de l’établissement, sur terre, du règne du Christ (Voir Ap 11, 18). C’est, encore une fois, une situation-germe.

[8] En italiques, les versets attribués aux souffrances du Christ par le NT, et celui dans lequel la victime confesse son péché, comme expliqué ci-après.

[9] Auxquels il faut ajouter le parallèle suivant – «Que devant eux leur table soit un piège et leur abondance un traquenard, que leurs yeux s’enténèbrent pour ne plus voir, et fais-leur toujours plier le dos» (Ps 69, 23-24 = Rm 11, 9-10) – qui, selon le Nouveau Testament, vise les Juifs incrédules ; et cet autre – «Que leur enclos devienne un désert, que leurs tentes soient sans habitants» (Ps 69, 26 = Ac 1, 20) – qui vise Judas, le traître.

[10] C’est ce que j’ai appelé la «conception placentaire» de l’Écriture.

[11] Litt. : «elles ont aidé au mal». La Septante lit : «elles se sont acharnées», cf. Ps 69, 29, cité ci-dessus.

[12] Exagération ? Voir les nombreux cas cités dans mon livre : M. Macina, Les frères retrouvés, op. cit., 1ère Partie : «Vos frères qui vous haïssent». La réprobation chrétienne du peuple juif, p. 25-138.

[13] Il faut y ajouter : Rm 15, 3 ; 11, 9-10 ; Ac 1, 20.

[14] L’Église étant, bien entendu, le «nouvel Israël», ou le «nouveau Peuple de Dieu», expressions malheureuses, dépourvues de tout support scripturaire, et qui, comme signalé plus haut, ont hélas trouvé place dans certains textes conciliaires de Vatican II (Constitution Lumen Gentium et Déclaration Nostra Aetate).

[15] Voir La Bible de Jérusalem, éditions 1981 – Introduction aux prophètes (à propos de Nahum), p. 1088, où le commentateur nous parle de «ce nationalisme violent qui ne soupçonne pas encore l’Évangile, ni même l’universalisme de la seconde partie d’Isaïe».

[16] Audience générale du 11 mars 1998, texte italien paru dans L’Osservatore Romano, du 12 mars 1998 ; traduction française de La Documentation catholique, n° 2179/7, du 5 avril 1998, p. 304, sous le titre : «La réalisation du salut dans l’histoire». J’ai mis en italiques les expressions caractéristiques.

[17] Voir aussi Mi 7, 14 ; Ps 119, 176 ; Is 63, 17, etc.

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Date de dernière mise à jour : 27/08/2014