19. Restitution de la royauté à Israël

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La dernière citation qui reste à examiner dans le cadre de cette étude des annonces eschatologiques à caractère apocatastatique contenues dans le Nouveau Testament n’est, en fait, qu’un corollaire du cas précédent. Il s’agit de la question, apparemment insolite, des Apôtres à Jésus :

Seigneur, est-ce en ce temps-ci que tu vas restituer la royauté à Israël ? (Ac 1, 6).

De prime abord, une telle demande apparaît comme surprenante dans le contexte où elle est formulée. Jésus est ressuscité. Les Apôtres croient – sans trop comprendre ce qu’il en est exactement – que leur Maître est investi d’un caractère divin. Certes, ils n’ont pas encore reçu l’Esprit Saint en plénitude, mais ils ont pu constater, à plusieurs reprises, que leur Maître accomplit, en sa personne, une partie des prophéties. Ce n’est donc certainement pas par étourderie ou par esprit du monde qu’ils interrogent ainsi Jésus. D’ailleurs, la réponse du Maître ne les rabroue pas (preuve qu’ils n’ont pas mal parlé), mais elle reporte la réalisation de cette espérance à un avenir dont le Père s’est réservé le secret.

Le verbe utilisé (apokathistanai) est caractéristique du vocabulaire de l’apocatastase. Il figure en Mt 17, 11 et Mc 9, 12, pour le retour d’Élie, qui viendra tout reconstituer (ou rétablir, ou remettre en état). Théodotion [1] l’emploie également dans sa traduction d’Isaïe :

Je rétablirai (ou : restituerai) tes juges comme à l’origine. (Is 1, 26).

Le rétablissement des 12 tribus impliquait comme allant de soi la reconstitution de la Maison de David, ainsi que l’annonçaient, d’ailleurs, les prophètes, et entre autres, Michée et Amos :

Mi 4, 8 : Et toi, Tour du troupeau, Ophel de la Fille de Sion, à toi va venir la souveraineté première, la royauté pour la Fille de Jérusalem.

Mi 5, 1-3 : Et toi, Bethléem, Ephrata, le moindre des clans de Juda, c’est de toi que me naîtra celui qui régnera sur Israël ; ses origines remontent au temps jadis, aux jours antiques. C’est pourquoi il les abandonnera jusqu’au temps où aura enfanté celle qui enfante. Alors, le reste de ses frères reviendra aux enfants d’Israël. Il se dressera, il fera paître son troupeau par la majesté du nom de son Dieu. Ils s’établiront, car alors, il sera grand jusqu’aux extrémités de la terre.

Am 9, 11.12.14.15 : En ces jours-là, je relèverai la hutte branlante de David, je réparerai ses brèches, je relèverai ses ruines, je la rebâtirai comme aux jours d’antan afin qu’ils possèdent le reste d’Édom et toutes les nations qui furent appelées de mon nom [...] Je rétablirai mon peuple, Israël. Ils rebâtiront les villes dévastées et les habiteront [...] Je les planterai sur leur terre et ils ne seront plus arrachés de dessus la terre que je leur ai donnée [...].

Pour la tradition chrétienne dans son ensemble, ces textes se sont accomplis en Jésus, qui a reconstitué la Maison de David, est devenu lui-même le Fils de David, et reviendra pour prendre possession de son Royaume. D’autant que l’Évangile de Matthieu, dans un processus qui s’apparente à ce que j’appelle «l’intrication prophétique» des Écritures, applique clairement un oracle de Michée à la naissance obscure de Jésus à Bethléem :

 [Le roi Hérode] assembla tous les grands prêtres avec les scribes du peuple, et il s’enquérait auprès d’eux du lieu où devait naître le Christ. «À Bethléem de Judée, lui dirent-ils ; ainsi, en effet, est-il écrit par le prophète [cf. Mi 5, 1] : Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es nullement le moindre des clans de Juda ; car de toi sortira un chef qui sera pasteur de mon peuple Israël.» (Mt 2, 4-6).

Et pourtant, nous allons le voir une fois de plus, il s’agit là d’une situation à caractère apocatastatique, dont le contenu n’a pas encore réalisé toutes ses potentialités. On le constate tout d’abord par le contexte vétérotestamentaire. Tant chez Michée que chez Amos, la reconstitution de la Maison de David est concomitante de la reconstitution et du rétablissement d’Israël sur sa terre, ce qui n’a pas été le cas au temps de Jésus.

De plus, «celle qui enfante» n’est pas forcément une vraie femme. On le voit clairement en Isaïe (cité ici d’après l’hébreu, car toutes les traductions modernes sont insatisfaisantes) :

Alors qu’elle n’avait pas encore [2] eu d’enfant, elle a enfanté, alors qu’elle n’avait pas encore eu les douleurs, elle a accouché d’un mâle. Qui a jamais entendu rien de tel ? Qui a jamais vu chose pareille ? Peut-on mettre au monde un pays en un jour ? Enfante-t-on une nation en une fois ? Et voici que Sion a enfanté et mis au monde ses fils. (Is 66, 7-8).

Ce passage fait écho à cet autre, du même Isaïe :

Ils diront de nouveau à tes oreilles les fils de ton veuvage : l’endroit est trop étroit pour moi, fais-moi une place pour que je m’installe. Et tu diras dans ton cœur : «Qui m’a enfanté ceux-ci ? J’étais privée d’enfants et stérile, exilée et répudiée, et ceux-ci, qui les a élevés ? Pendant que moi, j’étais laissée seule, ceux-ci, où étaient-ils ?» (Is 49, 20-21).

Et Osée dit de même :

Car, pendant de longs jours, les enfants d’Israël resteront sans roi et sans chef, sans sacrifice et sans stèle, sans éphod et sans téraphim. Ensuite, les enfants d’Israël reviendront. Ils rechercheront L’Éternel, leur Dieu, et David, leur roi, ils accourront en tremblant vers L’Éternel et vers ses biens à la fin des jours [3]. (Os 3, 4-5).

Il est encore question de la Maison de David, mais cette fois dans un contexte eschatologique indéniable, en Za 12, 7.8.10.12 et 13, 1.

On pourrait citer bien d’autres textes témoignant que la question des disciples à Jésus concernant le rétablissement de la royauté davidique s’appuyait sur une solide tradition prophétique que Jésus entérine. Pourtant, il faut s’arrêter un instant sur une difficulté qui semble découler de la révélation néotestamentaire. Elle concerne la messianité de Jésus.

Que Jésus soit né dans la Maison de David, l’Évangile l’affirme sans ambages (Lc 1, 69). Pourtant, il est symptomatique que, si le Nouveau Testament fait usage du titre «Fils de David» et d’autres apparentés, pour caractériser la messianité de Jésus [4], lui-même semble s’en distancier, témoin ce passage de l’évangile de Matthieu :

Comme les Pharisiens se trouvaient réunis, Jésus leur posa cette question : «Quelle est votre opinion au sujet du Christ [litt. Messie] ? De qui est-il le fils ?» Ils lui disent : «De David». «Comment donc, dit-il, David [parlant] dans l’Esprit l’appelle-t-il Seigneur quand il dit : Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Siège à ma droite, jusqu’à ce que j’aie mis tes ennemis sous tes pieds ? Si donc David l’appelle Seigneur, comment est-il son fils ?» Nul ne fut capable de lui répondre un mot. Et à partir de ce jour, personne n’osa plus l’interroger. (Mt 22, 41-46).

La réponse du chrétien à une telle aporie sera aisée. Il dira que Jésus a voulu exprimer par là le mystère de sa double nature, à la fois divine et humaine. Par la chair, il est fils de David, puisque né dans une famille de la lignée de David, tandis qu’il est Dieu par sa nature divine. Outre que ses interlocuteurs ne pouvaient pas le savoir, il reste qu’en levant ainsi un coin du voile sur le mystère de son être, Jésus laisse la porte ouverte à l’espérance messianique juive traditionnelle qui s’appuie sur les Écritures et spécialement sur les prophètes, pour attendre un «prince» (nasi[5], ainsi que l’atteste ce passage du Talmud de Babylone, Sanhedrin 98b :

Rabbi Juda a dit, au nom de Rav : le Saint, béni soit-il, suscitera pour Israël un autre David, car il est dit : «Ils serviront l’Éternel, leur Dieu, et David, leur roi, que je placerai à leur tête» (Jr 30, 9). Il n’est pas dit : «J’ai placé», mais «je placerai». Rabbi Pappa a fait remarquer à Abaye : Il est écrit pourtant : «David, mon serviteur, sera leur prince pour toujours» (cf. Ez 37, 25). (Réponse d’Abaye) : il y a bien aujourd’hui un empereur et un vice-empereur.

Le dilemme de ces rabbins est le suivant : d’après Jérémie, Dieu annonce, pour l’avenir, que David régnera. Ce ne peut donc être qu’un autre David, puisque le véritable David est mort depuis longtemps (cf. Ac 2, 29 s.). Pourtant, il existe une autre prophétie qui semble dire tout le contraire, puisqu’elle affirme que David régnera pour toujours. Or, on le sait, pour la tradition juive, la Parole de Dieu ne saurait se contredire. Il faut donc absolument trouver une solution à cette aporie insupportable. C’est ce que fait Abaye, en fondant son exégèse sur une particularité du texte d’Ézéchiel, où David est appelé Prince (nasi) et non plus roi. Il suppose donc qu’aux temps messianiques, il y aura un roi : David, et un vice-roi : le Prince.

Quelle que soit la valeur intrinsèque de ce midrash, convenons qu’il ouvre des horizons insoupçonnés. En effet, pour la tradition chrétienne, le Verbe de Dieu, en s’incarnant, est devenu le nouveau David, qui régnera éternellement sur le Peuple de Dieu. Et puisque, lors de sa Parousie, il prendra possession de son règne et régira toutes les nations, pourquoi n’aurait-il pas un second, un Prince juif ? L’existence de ce Prince eschatologique est d’ailleurs clairement annoncée par Ézéchiel, qui n’utilise jamais le terme «Messie», dans les chapitres 45 et 46, consacrés à la description du pays et du culte, aux temps messianiques. De plus, ce Prince ne peut être qu’un homme, puisque, entre autres obligations cultuelles, il est précisé le concernant :

il offrira pour lui-même et pour tout le peuple du pays un taureau en sacrifice pour le péché. (Ez 45, 22).

Or, on l’a vu, ce Prince est appelé «mon serviteur David» (Ez 34, 24). Et, de ce même David, il est dit : «Il régnera sur eux» (Ez 37, 24).

Mais il y a plus. Jérémie précise :

Son chef sera issu de lui, son souverain sortira du milieu de lui. Je lui donnerai audience et il s’approchera de moi [6] ; qui donc, en effet, aurait l’audace de s’approcher de moi ? Oracle de L’Éternel. (Jr 30, 21).

Ailleurs, Ézéchiel est encore plus concret :

Le Prince s’assiéra [dans le porche oriental] pour y prendre son repas en présence de L’Éternel. (Ez 44, 3).

Enfin, pour qu’il ne subsiste plus de doute sur la possibilité d’un roi humain pour les juifs aux temps eschatologiques, Zacharie nous apprend qu’à cette époque, la Maison de David sera reconstituée (Za 12), ainsi, d’ailleurs, que les deux familles d’Israël – la Maison de Joseph (ancien Royaume du Nord) et celle de Juda (ancien Royaume du Sud (cf. Za 10, 6). Le passage-clé concernant cet événement mystérieux n’est pas clair pour nous, aujourd’hui, mais l’Esprit Saint nous le fera bien comprendre un jour :

L’Éternel sauvera d’abord les tentes de Juda, pour que la gloire de la Maison de David et celle de l’habitant de Jérusalem ne s’élèvent pas au-dessus de Juda. En ce jour-là, L’Éternel protégera l’habitant de Jérusalem, celui d’entre eux qui chancelle sera comme David, en ce jour-là, comme l’Ange de L’Éternel devant eux. (Za 12, 7-8).

Cette analyse de la quatrième et dernière citation examinée dans le cadre des «annonces eschatologiques à caractère apocatastatique», est allée loin. Elle aura au moins permis de mesurer à quel point était fondée la question des Apôtres à Jésus ressuscité :

Seigneur, est-ce en ce temps-ci que tu vas restituer la royauté à Israël ? (Ac 1, 6).

Et plaise à Dieu que lorsque la chose se produira et que surgira, du milieu du peuple juif, un homme que les juifs appelleront Messie, ou Fils de David, les chrétiens n’aillent pas crier à l’Antichrist et monter contre ce peuple et contre son Oint (cf. Ps 2, 2) en une ultime et sacrilège croisade !



[1] Théodotion (IIe s.), auteur d’une traduction grecque de l’Ancien Testament qui semble être une révision de la version des Septante, et dont il ne reste que des extraits recueillis par Origène.

[2] La locution hébraïque sous-jacente est beterem, que la Septante rend maladroitement par prin, qui signifie généralement «avant que» , alors qu’elle traduit correctement par oudepô (pas encore) la même locution en Ex 9, 30 : «Quant à toi (Pharaon) et à tes serviteurs, je savais que vous ne craindriez pas encore Dieu». Il ne s’agit donc pas, en Is 66, 7, d’une femme qui enfante avant d’avoir eu les douleurs, ce qui serait, à proprement parler, une naissance virginale. Si c’était le cas, Luc n’eût pas hésité à voir dans ce verset une prophétie de la conception virginale de Marie. La Bible de Jérusalem nous surprend encore davantage quand elle voit, dans ce passage, une prophétie de la Femme dans le Soleil d’Ap 12, 5, sans tenir compte du fait que cette dernière enfante précisément dans la douleur, ce qui est contraire à la foi chrétienne. Il est clair que la Bible de Jérusalem a cité ce parallèle à cause de la mention de l’enfant mâle ; mais, une fois encore, c’est de l’exégèse et non l’utilisation d’une application, faite par le Nouveau Testament lui-même, d’une prophétie vétérotestamentaire, car il n’est pas du tout sûr qu’Ap 12, 7 évoquait Is 66, 7 en parlant du mâle enfanté par la Femme.

[3] L’expression beaharit hayamim veut dire littéralement «dans l’après des jours» ; elle connote, semble-t-il, un temps qui est au-delà du temps de l’histoire : l’époque messianique.

[4] Voir, entre autres références, dans le Nouveau Testament : Mt 9, 27 ; 12, 23 ; 15, 22 ; 20, 30-31 ; 21, 9 ; Lc 1, 32 ; Jn 7, 42 ; Rm 1, 3 ; 2 Tm 2, 8 ; Ap 5, 5 ; 22, 16.

[5] Cf. Ez 34, 24, etc. Nasi et non mashiah, qui, lui, veut dire proprement : «oint», «Messie».

[6] Cf. Za 3, 7.

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Date de dernière mise à jour : 26/08/2014