18. Annonces eschatologiques à connotations de restitution ou d’apocatastase

 Voir la table des chapitres

 

Celles et ceux dont Dieu aura «ouvert l’esprit pour qu’ils comprennent les Écritures» (cf. Lc 24, 45) découvriront un phénomène scripturaire, au demeurant patent, mais qui semble avoir échappé aux spécialistes, à moins qu’ils ne lui attribuent pas la moindre signification [1]. Faute de trouver une expression plus adéquate, j’ai appelé ce processus mystérieux : la «réalisation apocatastatique des prophéties». J’y ai fait de substantielles allusions dans mes deux ouvrages précédents, et sur mon site Internet [2]. Il ne s’agit ni de spéculation, ni de théologie, mais de la «révélation d’un mystère enveloppé de silence aux siècles éternels» (Rm 16, 25). C’est une disposition de la Sagesse divine qui a comme «tissé» l’entièreté de Son dessein dans «l’ovule» de l’Écriture, pour le féconder ensuite, par le Germe de Sa Parole – le Verbe de Dieu –, jusqu’à ce que toutes ses virtualités se déploient dans le devenir humain et que «l’Esprit», après nous avoir illuminés, nous «conduise à la vérité intégrale» (Jn 16, 13).

C’est ce qu’exprime Isaïe, en ces termes :

De même que la pluie et la neige descendent des cieux et n’y retournent pas sans avoir arrosé la terre, sans l’avoir fécondée et l’avoir fait germer, pour fournir la semence au semeur et le pain à manger, ainsi en est-il de la parole qui sort de ma bouche : elle ne revient pas vers moi sans effet, sans avoir accompli ce que j’ai voulu et réalisé l’objet de sa mission. (Is 55, 10-11).

 

Annonces eschatologiques à caractère apocatastatique

 

Les Évangiles n’utilisent pas le terme «apocatastase», mais si le mot n’y est pas, la chose, elle, s’y trouve. À preuve, quelques paroles du Christ, dont le caractère eschatologique ne fait pas le moindre doute et qui, si on ne peut pas les qualifier d’ «apocatastatiques», n’en ont pas moins un caractère mystérieux qui les apparente à la notion que je scrute ici, car elles postulent, de par leur nature et leur forme mêmes, une «apocatastase» à la fin des temps.

Après avoir solennellement proclamé sa messianité, lors de son procès devant le Sanhédrin, Jésus déclare :

Dorénavant, vous verrez le Fils de l’Homme siéger à la droite de la puissance et venant sur les nuées du ciel. (Mt 26, 64).

J’ai mis en italiques les deux termes-clé : «dorénavant» renvoie à un accomplissement ultime déjà décidé, voire inauguré ; «vous verrez» précise que ce sera un événement terrestre que chacun pourra contempler de ses yeux, et non une constatation qui s’effectuera dans l’ «autre monde», c’est-à-dire dans un univers transfiguré. En fait, cette déclaration de Jésus renvoie à la vision de Daniel :

Je contemplais, dans les visions de la nuit ; voici, venant sur les nuées du ciel, comme un Fils d’Homme [...] À lui furent conférés empire, honneur et royauté, et tous peuples, nations et langues le servirent. Son empire est un empire éternel qui ne passera point et son royaume ne sera pas détruit. (Dn 7, 13-14).

D’ailleurs, la réaction du Grand prêtre et celle du Sanhédrin ne laissent aucun doute sur le fait qu’ils ont bien compris l’allusion qu’y fait Jésus. C’est pourquoi ils l’accusent de «blasphème» et le condamnent à mort (Mt 26, 65-66). Il faut bien comprendre ce qui est en jeu ici. Celui qui comparaît devant la plus haute instance religieuse du judaïsme est considéré comme un homme ordinaire, sans instruction ; il n’appartient à aucune école rabbinique ; on ne lui connaît pas de maître appartenant à l’establishment religieux. En outre, il est difficile de le rattacher à la tradition des prophètes de l’ancien Israël, car son style et le contenu de sa prédication sont très différents des leurs. De surcroît, il a déjà fait des déclarations stupéfiantes et scandaleuses, allant jusqu’à s’identifier à Dieu lui-même, revendiquant pour son enseignement une autorité indiscutable qui plaçait ses décisions au-dessus de la Loi de Moïse elle-même, de la tradition et de l’enseignement des scribes et des docteurs de la Loi. Enfin, sa réinterprétation du passage de Daniel, en termes d’eschatologie (car les Sanhédrites voyaient bien que, dans la situation qui était la sienne, Jésus n’avait pas la possibilité de réaliser cet événement transcendant) postulait qu’il s’arrogeait un rang divin, puisqu’à Dieu seul appartient l’empire sur toute la terre (cf. Abdias, 21).

À vrai dire, les autorités juives étaient embarrassées. Dans un contexte moins passionnel, moins explosif, cet appel à Daniel eût donné lieu à de longues controverses et une partie de l’assemblée eût peut-être donné raison à Jésus, comme ce fut le cas pour Paul, qui sut habilement jouer sur les divergences d’opinions entre sadducéens et pharisiens en matière de résurrection des morts (cf. Ac 23, 6 s.). En effet, bien que cité par les rabbins, le Livre de Daniel n’était pas normatif. Son contenu était tenu en haute suspicion par certains maîtres. De plus, la nature mystérieuse du «Fils d’Homme», aux prérogatives quasi célestes et divines, dont parle ce livre en termes grandioses, rendait la lecture littérale de ce texte (surtout sans commentaires rabbiniques) dangereuse pour le commun des fidèles.

Ce n’est que plusieurs siècles après sa rédaction que le Livre de Daniel fut «interprété», c’est-à-dire relu dans une perspective conforme à l’enseignement traditionnel des rabbins, et put trouver sa place dans la «Bible» juive. Mais, le passage évoqué par Jésus faisait incontestablement référence à des textes messianiques que la tradition rabbinique avait intégrés. On lit, en effet, dans le Talmud de Babylone, Sanhédrin 98a :

Rabbi Alexandri a dit : Rabbi Josué Ben Lévi a [opposé] deux textes : «Et voilà qu’au sein des nuées célestes survint quelqu’un qui ressemblait à un fils de l’homme» (Dn 7, 13) et : «humble, monté sur un âne» (Za 9, 9). Il faut comprendre : si on le mérite, le Messie viendra «au sein des nuées» ; si on ne le mérite pas, [il viendra] «humble monté sur un âne».

Il est d’autant plus frappant que ce texte ait pu trouver place dans le Talmud, que les juifs connaissaient bien l’insistance des chrétiens sur l’épisode messianique de l’entrée de Jésus à Jérusalem sur un âne et aux cris de la foule : «Hosannah au Fils de David» (Mt 21, 1-9). Quant à l’appellation de «Fils de l’homme», elle abonde dans le Nouveau Testament, au point qu’elle a frappé la génération de Jésus, comme en témoigne la question que lui pose la foule : «Qui est ce Fils d’homme ?» (Jn 12, 34).

La déclaration solennelle de Jésus devant le Sanhédrin a donc un caractère «apocatastatique», en ce sens qu’elle ne se produira en plénitude qu’à la faveur de

la restitution de tout ce que Dieu a dit par la bouche de ses saints Prophètes de toujours» (Ac 3, 21).

De même nature que la précédente est l’affirmation de Jésus :

Vous ne me verrez plus jusqu’à ce que vous disiez : «Béni soit Celui qui vient dans le nom du Seigneur !» (Mt 23, 39).

Le parallèle de Luc est encore plus frappant :

Vous ne me verrez plus jusqu’à ce qu’arrive le jour où vous direz : «Béni soit Celui qui vient dans le nom du Seigneur !» (Lc 13, 35).

C’est donc bien d’un événement appartenant à l’histoire qu’il s’agira : un jour – le «jour de L’Éternel», dont parle l’Écriture –, les Juifs eux-mêmes verront la Parousie et acclameront Jésus, comme leur Seigneur.

Pour cela, il est clair qu’il leur faudra être rétablis, redevenus comme avant, ce qui est proprement une apocatastase.

Autre annonce surprenante qui n’a de sens que dans le cadre d’une reconstitution d’Israël «comme au commencement», l’évangile de Matthieu rapporte cette affirmation de Jésus à ses apôtres :

Dans la régénération [3], vous siégerez sur douze trônes, pour juger les douze tribus d’Israël. (Mt 19, 28).

Ce n’est que par suite d’une allégorisation croissante des Écritures (trop vite baptisée «interprétation spirituelle») que beaucoup de chrétiens et la grande majorité de leurs pasteurs en sont venus à conférer à cet événement une portée symbolique et à en transférer la réalité au ciel. C’est ainsi, d’ailleurs, que la venue en gloire du Royaume de Dieu, dont les juifs attendent l’avènement ici-bas, s’est vu assigner comme cadre, par les chrétiens, le «monde à venir», c’est-à-dire, selon eux, celui de la résurrection, après la destruction de ce monde-ci. Ce contresens est tellement fréquent et si ancré, qu’il a fini par être tenu pour un dogme, voire une vérité révélée [4]. Or, une telle conception n’a aucun fondement scripturaire. Toute l’espérance messianique chrétienne est à revoir à la lumière de la juive et sur le fondement de l’Écriture. En reportant «au ciel» l’établissement définitif du Royaume, on escamote l’espérance messianique juive, on dissout l’historicité de la venue sur la terre du Verbe en tant qu’homme, et du coup, l’Incarnation de Dieu perd toute prise sur l’histoire des hommes.

Il est temps de préciser que le terme «palingénésie» de Mt 19, 28, cité plus haut, a des parallèles : en Lc 22, 30, il devient le «Royaume» ; tandis qu’en Marc, la rétribution promise aux Apôtres dans cette palingénésie est double :

[…] dès maintenant, en ce temps [grec : kairos], le centuple en maisons, frères, sœurs, mères, enfants et champs, avec des persécutions, et, dans le siècle (grec : aiôn, c’est-à-dire ère, époque) à venir, la vie éternelle. (Mc 10, 30).

Il faut convenir que ce dernier passage prête le flanc à la confusion entre «monde à venir» et «au-delà», puisqu’il y est question de résurrection. Et, pour la majorité des chrétiens, il ne fait pas de doute que la résurrection nous transfère dans le monde céleste. Mais c’est ignorer l’Écriture et la dispensation du mystère de Dieu. En effet, en Dn 12, 2, il est écrit :

Beaucoup de ceux qui dorment au pays de la poussière s’éveilleront…

Beaucoup, donc pas tous. Ce que confirme d’ailleurs :

Puis je vis des trônes sur lesquels ils s’assirent et on leur remit le jugement [...] Ils reprirent vie et régnèrent avec le Christ mille années. Les autres morts ne purent reprendre vie avant l’achèvement des mille années [...] (Ap 20, 4-5).

Remarquons le parallèle extraordinaire : les trônes et le jugement [5] sont remis aux Saints du Très-Haut (cf. Dn 7, 27 et Ap 2, 26-27) et à ceux qui ont suivi le Christ jusqu’au bout en subissant son sort. Le Royaume est donc l’équivalent des temps messianiques. Il a bien lieu sur la terre, comme l’atteste l’Apocalypse :

[…] ils chantaient un cantique nouveau : Tu es digne de prendre le livre et d’en ouvrir les sceaux, car tu fus égorgé et tu rachetas pour Dieu, au prix de ton sang, des hommes de toute race, langue, peuple et nation ; tu as fait d’eux pour notre Dieu une Royauté et des Prêtres, et ils régneront sur la terre. (Ap 5, 9-10).

Contrairement à certaines dénominations protestantes, la théologie catholique ne croit pas à l’établissement du royaume de Dieu sur la terre. Elle englobe cette croyance dans ce qu’elle appelle «l’hérésie millénariste». J’en ai traité ailleurs [6]. Retenons pourtant que c’est à cause des excès et des sectes engendrés par une actualisation exagérément fondamentaliste d’Ap 20, 4 s., que le Magistère de l’Église a estimé nécessaire, en son temps, de prendre des positions extrêmement restrictives à l’encontre de la conception d’un règne temporel du Christ après la Parousie. Il est dommage que cette réaction autoritaire ait incité beaucoup de chrétiens à nier, purement et simplement, le règne futur du Christ sur terre et à renier la description de l’instauration de la royauté divine en ce monde, faite par Apocalypse 20, en l’allégorisant de manière forcenée, comme d’ailleurs l’Apocalypse entière et tout ce qui, dans l’Écriture, n’est pas réductible à leurs conceptions rationnelles.

C’est eux que vise l’Écriture lorsqu’elle dit, par la bouche de Job : «Avec vous mourra la sagesse» (Jb 12, 2). Il s’agit d’une «sagesse de Dieu, mystérieuse, demeurée cachée» (1 Co 2, 7). Or, non contents d’être incapables d’entrer eux-mêmes dans cette connaissance, dont ils ont ôté la clé, ils empêchent les autres d’y entrer (cf. Lc 11, 52).

En conclusion, la citation examinée ici (Mt 19, 28) nous amène inéluctablement, par ses termes mêmes – palingénésie, douze trônes, douze tribus – à envisager une «apocatastase», ou restitution à Israël de ses prérogatives d’antan, comme l’annoncent deux textes prophétiques :

Is 49, 6 : C’est trop peu que tu sois pour moi un serviteur pour relever les tribus de Jacob et rétablir (ou ramener) les conservés d’Israël […].

Si 48, 10 : Toi (Élie) qui fus désigné dans des menaces futures, pour apaiser la colère avant qu’elle n’éclate, pour ramener les cœurs des pères vers les fils et rétablir les tribus de Jacob.

Les termes et expressions mis en italiques appartiennent tous, on le voit, au vocabulaire de l’apocatastase. Ils impliquent incontestablement une reconstitution d’Israël dans son état primitif. C’est dur à admettre, difficile à imaginer, mais c’est écrit, et il faut y croire, sous peine d’encourir le terrible reproche qu’adressa Jésus à Pierre qui s’opposait à la perspective de sa mort violente :

Écarte-toi, Satan, tu me fais obstacle (ou : «tu me scandalises»), car tu n’as pas le sens des choses de Dieu, mais celui des hommes ! (Mt 16, 23).



[1] Du grec apokatastasis, terme dont il n’existe pas d’équivalent satisfaisant dans nos langues modernes. Sa signification varie selon les contextes. Dans les transactions commerciales, il s’emploie au sens de rétablissement ou solde de comptes, acquittement d’un engagement financier. Au sens métaphorique, il connote le rétablissement, la réintégration dans une fonction ou une situation antérieures, un retour bénéfique de fortune, la restitution d’un dû, la restitution ou remise en vigueur d’une disposition originelle. C’est dans cette dernière acception qu’il est utilisé, une seule fois, dans le Nouveau Testament, en Ac 3, 21.

[2] M. Macina, Chrétiens et juifs depuis Vatican II, 2009, op. cit., et surtout, Id., Les Frères retrouvés, 2011, op. cit., p. 204 s. ; bref excursus sur le site rivtsion.org : «Qu’est-ce que l’apocatastase ?».

[3] Littéralement «palingénésie», ou renaissance.

[4] L’expression juive «le monde à venir» (en hébreu : ha-‘olam haba’) ne veut pas dire «le ciel», mais «le siècle (ou l’ère) qui vient», c’est-à-dire l’époque messianique. D’ailleurs, le grec néotestamentaire lui-même distingue le monde matériel, kosmos, du monde-époque, pour lequel il utilise le terme aiôn (= éon). La confusion entre «fin du monde» et «fin des temps» est telle, que j’ai cru utile d’y consacrer un excursus spécial : «Ce monde» / «l’au-delà», ou «patrie céleste» : La spiritualisation du Royaume de Dieu.

[5] Voir Is 1, 26, qu’il faut traduire : «Je rétablirai tes juges, comme au début».

Ajouter un commentaire

Code incorrect ! Essayez à nouveau

Date de dernière mise à jour : 26/08/2014