16. La Guerre des Six-Jours a-t-elle inauguré la «fin du temps des nations» ?

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Voir aussi, à ce sujet : Menahem Macina, La "Fin du temps des nations" a-t-elle eu lieu en juin 1967 (texte mis à jour). Brève étude à caractère essentiellement philologique.


Tous les chrétiens ne sont pas allergiques ou indifférents aux Saintes Écritures et aux prophéties qui visent le peuple juif. Il en est même qui non seulement se sentent particulièrement concernés par son retour en Terre Sainte, mais qui croient qu’il est voulu par Dieu ; aussi scrutent-ils tous les événements qui l’affectent, dans l’espoir d’y discerner l’accomplissement des prophéties et l’approche du Retour du Christ. Il s’agit surtout de protestants de la mouvance évangélique et de certains courants du Renouveau charismatique et du Pentecôtisme. Leurs opposants leur reprochent, non sans raison parfois, leur sionisme inconditionnel, voire leur illuminisme, et, en général, leur propension à voir dans tous les événements dramatiques qui agitent la planète, des signes de la proximité de la fin des temps ou de celle du monde.

C’est dans ces milieux qu’a vu le jour, vers la fin des années 60 du siècle passé, une exégèse actualisante, qui se veut prophétique, du discours eschatologique de Jésus en Mt 24, Mc 13, et Lc 21. Une expression surtout focalise l’attention de ces fidèles, persuadés que l’ère messianique est aux portes, celle de «temps des nations», qui figure dans l’évangile de Luc :

Ils tomberont sous les coups de l’épée et seront emmenés captifs dans les nations. Et Jérusalem sera foulée aux pieds par les nations, jusqu’à ce que soient accomplis les temps des nations. (Lc 21, 24).

Certains membres de ces groupes fervents proclament que ce «temps des nations» est déjà accompli depuis que l’État juif a «réuni» Jérusalem, suite à sa victoire lors de la Guerre dite «des Six-Jours», en juin 1967. Dès lors, selon eux, la fin des temps est proche, qui coïncidera avec la conversion des juifs avant la Parousie, ou retour glorieux du Christ.

Comme on le verra plus loin, cette interprétation n’est pas seulement une pieuse croyance populaire, mais elle est partagée par certains théologiens, au moins en milieu protestant évangélique. On peut, bien entendu, estimer qu’il s’agit là d’une relecture piétiste actualisante des Écritures, à laquelle il ne faut pas attacher plus d’attention qu’elle n’en mérite. Je partagerais volontiers cet avis si le contexte où figure le verset de Luc évoqué n’était, à l’évidence, eschatologique. En effet, quiconque lit l’entièreté du passage se convaincra aisément qu’il ne peut concerner uniquement la prise de Jérusalem en 70 de notre ère – comme le pensent, à tort, certains –, ne serait-ce qu’en raison des signes de nature apocalyptique, prédits comme devant accompagner les événements annoncés. On lit, en effet, en Luc :

Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles. Sur la terre les nations seront dans l’angoisse, inquiètes du fracas de la mer et des flots ; les hommes défailliront de terreur, dans l’attente de ce qui menace le monde habité, car les puissances des cieux seront ébranlées. (Lc 21, 25-26).

Les contempteurs de cette lecture prétendument prophétique arguent que les prodiges annoncés dans ces versets ne s’étant pas produits en 1967 ni par la suite, ce «scénario» apocalyptique n’est pas crédible. Mais les tenants de l’interprétation actualisante de ces passages ne se démontent pas pour autant et font remarquer que, d’après le Nouveau Testament, ces signes ne se produiront qu’après l’accomplissement du temps des nations (Lc 21, 24). Selon eux, la victoire israélienne de juin 1967 a «ouvert» la fin du temps des nations, période qui précède la Parousie du «Fils de l’Homme venant dans une nuée et avec puissance et grande gloire» (cf. Lc 21, 27).

Il est aisé de démonter les présupposés de ces deux courants d’interprétation. Le premier pèche par historicisme. Ses tenants ne doutent pas un instant que la prise de la Ville Sainte et la déportation subséquente de ses habitants, annoncées en Lc 21, 23 s., et parallèles, décrivent uniquement les événements de l’an 70 de notre ère, alors que, comme on l’a vu plus haut, la suite du texte rend évident qu’il s’agit aussi d’un événement eschatologique. Le second courant pèche par excès d’impatience eschatologique. Ses adeptes croient fermement que l’Esprit Saint les guide dans leur compréhension de ce passage. En réalité, celle-ci est étroitement tributaire de leur langue maternelle, qui ne leur permet pas de saisir le sens du grec sous-jacent et les amène à commettre plusieurs contresens ruineux pour leur exégèse.

Tout d’abord, ils projettent dans les textes leurs propres conceptions eschatologiques, sans prendre garde au sens qu’avaient, pour les contemporains des événements relatés dans le Nouveau Testament, des expressions telles que «temps des nations» et «fin du (ou des) temps des nations».

De la même manière, mais par ignorance linguistique cette fois, il est visible qu’ils comprennent l’expression «Jérusalem sera foulée aux pieds par les nations», comme décrivant l’occupation étrangère presque bimillénaire de la ville, depuis sa prise par Titus en 70, qui, selon eux, durera jusqu’à ce qu’ils considèrent comme sa «libération» par l’armée israélienne en 1967. Or, le verbe grec pateô (fouler), utilisé dans ce verset, n’a pas cette signification. On le trouve dans des phrases telles que «le Seigneur a foulé au pressoir la vierge, fille de Juda» (Lm 1, 15) ; ou bien : «si le sel vient à s’affadir, avec quoi le salera-t-on ? Il n’est plus bon à rien qu’à être jeté dehors et foulé aux pieds par les gens» (Mt 5, 13), etc. Il est donc clair que ce verbe ne connote pas une «occupation» permanente dans la durée, mais une action ponctuelle – plus ou moins longue (mais certainement pas multiséculaire) et violente – accompagnée de massacres et de destructions, et suivie de déportations.

Cette contextualisation et les précisions philologiques qui l’accompagnent devraient suffire à convaincre que l’expression «jusqu’à ce que soient accomplis les temps des nations» (Lc 21, 24) n’a rien à voir avec le scénario pseudo-messianique évoqué plus haut, selon lequel la victoire israélienne de la Guerre des Six-Jours aurait mis un terme (définitif) à l’ «occupation» de Jérusalem par différentes nations au fil des siècles.

Il reste que le caractère solennel de l’expression, unique en son genre dans le Nouveau Testament, et sa portée clairement eschatologique, obligent à vérifier si elle ne s’enracine pas dans une tradition vétérotestamentaire. Comme nous allons le voir, c’est bien le cas.

L’expression «temps des nations» (en grec, kairoi ethnôn) ne figure que deux fois dans l’Écriture :

- Dans l’AT, en Ézéchiel :

Car le jour est proche, il est proche le jour de L’Éternel ; ce sera un jour de nuée, le temps des nations. (Ez 30, 3).

- Dans le NT, dans l’évangile de Luc :

Ils tomberont sous les coups de l’épée et seront emmenés captifs parmi les nations. Et Jérusalem sera foulée aux pieds par les nations, jusqu’à ce que soient accomplis les temps des nations. (Lc 21, 24).

Notons deux particularités intéressantes :

Contrairement à Lc 21, 24 qui l’exprime, en grec, par kairoi ethnôn, l’expression «temps des nations», dans la version grecque (Septante) d’Ez 30, 3, est rendue par hèmera peras ethnôn, «jour-fin» (ou «jour-limite») des nations.

Concernant le mot «foulée» (en grec, patoumenè), de Lc 21, 24, comme dit plus haut, tant la sémantique du verbe, que son sens dans ce contexte, ne permettent pas de lui donner le sens d’occupation prolongée, qui est à la base de l’exégèse actualisante dont on traite ici.


On conviendra qu’au terme de ce bref examen, il ne reste rien de l’interprétation qui attribue à la victoire militaire israélienne de 1967 un sens pré-messianique, que non seulement l’histoire, mais la langue, ne permettent pas de lui donner. Il est d’autant plus regrettable de constater que des théologiens sérieux ont pu y accorder créance, comme en témoigne ce texte de l’un d’entre eux, le professeur Henri Blocher [1] :

Luc 21.24 paraît bien impliquer que Jérusalem restera sous contrôle des Gentils tant que dureront les «temps des nations», et qu’elle reviendra alors sous autorité juive – dans une conversation avec Edmund P. Clowney (ancien président du Westminster Theological Seminary), son accord sur ce point m’a encouragé. Cette implication de Luc 21.24 n’est-elle pas devenue histoire en 1967 ? Si c’est bien le cas, les temps des nations tirent à leur fin et le grand réveil spirituel des Israélites est proche

Il est regrettable qu’une certaine exégèse chrétienne applique – de manière générale, routinière et paresseuse – au Christ et/ou à l’Église ces passages et d’autres du même genre, au mépris du réalisme du texte, ou en recourant à des interprétations plus ou moins acrobatiques pour tenter de masquer au lecteur la faiblesse, voire l’incongruité de leurs actualisations ou de leurs explications. Je puis en témoigner, m’étant entendu répondre, à propos du texte ci-dessus, au cours d’un échange consécutif à une conférence publique, que les versets 19 à 21 du chapitre 2 des Actes avaient été cités «machinalement», dans la foulée des versets 17 à 18, et que l’intention de Luc n’était évidemment pas de faire croire aux destinataires de son écrit que ces signes eschatologiques, voire apocalyptiques, s’étaient produits à ce moment-là.

Ce genre d’argument rationnel, qui prétend identifier le processus mental sous-jacent à la rédaction des Écritures, est non seulement arbitraire, mais insatisfaisant pour l’esprit. Je lui préfère de loin – outre la théorie de «l’intrication prophétique» des Écritures, à laquelle je recours largement ici, même si elle n’est pas encore connue des spécialistes – l’argument de la double portée des prophéties messianiques et eschatologiques, qui fait l’objet de la 3ème Partie de ce livre.



[1] «La déclaration de Willowbank et sa pertinence aujourd’hui», ThEv, vol. 2, n° 1, 2003, p. 3-20. Les italiques sont miens. Je remercie Olivier Peel, d’avoir attiré mon attention sur cet article. Autre point de vue protestant, mais hostile à cette perspective : Henri Rossier, «Les Temps des Nations et la Venue du Seigneur : Luc 21 v. 24».

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Date de dernière mise à jour : 29/09/2014