15. L’hostilité chrétienne à la souveraineté d’Israël sur une partie de son antique patrie

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Alors que le conflit palestino-israélien a ramené à la une des journaux la brûlante question de la légitimité d’Israël et celle, plus explosive encore, du statut de Jérusalem, l’attention des nations – et, parmi elles, celle de larges courants de la chrétienté [1] – se concentre à nouveau sur le peuple dans la bouche duquel le Psalmiste met cette plainte :

Tu fais de nous un objet de contradiction pour nos voisins» (Ps 80, 7).

Hasard sémantique ou typologie divine mystérieuse ? Toujours est-il que le terme utilisé par la version grecque de l’Ancien Testament («Septante»), dans ce verset, pour rendre le terme hébraïque riv – qui signifie «querelle», «procès», «contradiction», «opposition», «contestation» – est celui-là même que l’on retrouve dans un célèbre passage messianique du Nouveau Testament [2] :

Syméon les bénit et dit à Marie, sa mère : Voici que cet [enfant] constitue [une occasion] de chute et de relèvement pour beaucoup en Israël ; et un signe [en butte à la] contradiction [3]. (Lc 2, 34).

Au vu des événements tragiques qui ont jalonné l’histoire plusieurs fois millénaire d’Israël, cet épisode, lu au prisme de «l’intrication prophétique» des Écritures, prend rétrospectivement des allures de prophétie.

Mais un tel parallèle est-il significatif ? Une telle lecture est-elle légitime ?

Au risque d’être taxé de fondamentalisme débridé, je propose ici une «lecture sainte [4]» des Écritures, dans laquelle la centralité christique dessine, de manière étonnante, les contours, encore indistincts mais déjà discernables, de «l’Israël de Dieu» (cf. Ga 6, 16).

On touche ici au mystère de l’incarnation nationale d’Israël. En snobant, voire en combattant l’État que s’est donné le peuple juif, les chrétiens qui ne voient que hasard ou désir d’hégémonie politique dans la reconstitution du peuple juif sur une partie de sa patrie ancestrale, font preuve, toutes proportions gardées, du même aveuglement à l’égard d’Israël que celui qu’ils reprochent aux juifs d’avoir eu et d’avoir encore à l’égard de la messianité et de la divinité de Jésus.

Il y a, en effet, une mystérieuse «intrication» entre Jésus et son peuple, au point que nier la légitimité de l’existence politique d’Israël pourrait bien s’avérer constituer une révolte contre l’incarnation du dessein de Dieu, qui, initié en Jésus, germe divin, se développe inexorablement sous la forme de ce peuple méprisé qui grandit «comme une racine en terre aride, sans beauté ni éclat pour attirer nos regards» (Is 53, 2).

Le retour progressif des juifs dans leur terre et le développement de leur conscience nationale pourraient bien être le moyen discerné d’avance par Dieu pour les rassembler et les amener à recouvrer leur véritable identité – biblique et messianique –, qui ne peut parvenir à sa maturité que dans et par cette terre, sur laquelle leurs ancêtres ont vu la gloire de Dieu, pleuré sur leurs péchés et leurs révoltes, subi les reproches des prophètes, les exils, les massacres de la main de leurs ennemis, et finalement la dispersion, dont des millions d’entre eux sont revenus depuis un peu plus d’un siècle, et continuent de revenir sous nos yeux, avant la coalition blasphématoire des nations «contre L’Éternel et contre son Oint» – Israël (cf. Ps 2, 2) – et le grand rassemblement pré-eschatologique annoncé par les prophètes (cf. Jr 31, 10 ; Ez 11, 17 ; Mt 24, 31 ; etc.).

Ceux qui dénient au peuple juif le droit à l’existence sur sa terre doivent prendre garde de ne pas «se trouver en guerre contre Dieu» lui-même (cf. Ac 5, 39). Conscient de me répéter, je rappelle ce qui suit :

• Selon le Nouveau Testament, le Seigneur veut «rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés» (Jn 11, 52), en sorte que ceux qui «n’étaient pas son peuple» (Rm 9, 26), deviennent «un avec lui dans le Christ» (cf. Ep 2, 14), pour l’exultation de ceux qui auront cru (cf. Rm 16, 26) – comme il est écrit : «Nations exultez avec son peuple !» (Dt 32, 43 = Rm 15, 10) –, et pour la rage de ceux qui se seront révoltés –, comme il est écrit : «Avec colère, avec fureur, je tirerai vengeance des nations qui n’ont pas obéi» (Mi 5, 14).

• En résistant comme ils le font à l’avènement de cette phase finale du processus unificateur éternellement conçu par Dieu – et dont la dispensation au cours des âges se lit dans l’histoire du peuple juif, qui englobe celle de tous les peuples et leur donne sens –, ces chrétiens risquent d’oublier que «c’est la foi qui les fait tenir» (Rm 11, 20), et de «s’enorgueillir au lieu de craindre» (ibid.). Certains de leurs «docteurs de la Loi» pourraient bien, après avoir «enlevé la clef de la connaissance et n’y être pas entrés eux-mêmes, empêcher les autres d’y entrer» (cf. Lc 11, 52). Et le peuple-cadet – qui croyait avoir supplanté l’aîné – risque de trébucher lui-même un jour sur une épreuve de foi analogue à celle qui causa la défaillance des juifs (cf. Rm 11, 15).

• À l’ignorance des juifs de jadis (cf. Ac 3, 17), qui a entraîné leur refus de la scandaleuse incarnation d’un Messie qui était aussi leur Seigneur, risque de faire pendant, à l’avenir, un refus des chrétiens d’accepter le «choix» – si contraire à leurs certitudes théologiques –, que «Dieu fera à nouveau de Sion» (cf. Za 1, 17 ; 2, 16) et du «peuple qui [y] habite» (Is10, 24), comme focalisateurs et révélateurs de sa volonté, et vecteurs de la royauté messianique de son Christ.

Je le répète encore : c’est sans doute à cette «apostasie» (2 Th 2, 3) que Paul pensait lorsqu’il écrivait que

Dieu a enfermé tous les hommes dans la désobéissance en sorte de faire à tous miséricorde. (Rm 11, 32).

Que les chrétiens qui dénigrent sans cesse Israël s’examinent donc devant Dieu. Qu’ils passent au crible de leur discernement mon affirmation qu’au travers du «procès qu’elles intentent à Sion» (cf. Is 34, 8 – lequel atteint aujourd’hui des dimensions planétaires sous la forme de la contradiction mondiale que suscite la résurrection de la souveraineté juive sur sa terre –, les nations s’en prennent, en fait, sans le savoir, à Dieu lui-même et à son Christ, comme en témoignent, entre autres, ces passages bibliques :

Ps 2, 1-4 : Pourquoi les nations s’agitent-elles, et les peuples font-ils de vains projets ? Des rois de la terre s’insurgent, des princes conspirent contre L’Éternel et contre son Oint […] Celui qui siège dans les cieux s’en gausse, Dieu les tourne en dérision.

Za 2, 12 : Qui vous touche m’atteint à la prunelle de l’œil.

Is 8, 9-10 : Sachez, peuples, et soyez épouvantés ; prêtez l’oreille, tous les pays lointains. Ceignez-vous et soyez épouvantés. Faites un projet : il sera anéanti, prononcez une parole : elle ne tiendra pas, car Dieu est avec nous.


[1] Je ne reviendrai pas sur l’embarras de l’Église ni sur l’ambiguïté de ses prises de position à ce propos, car j’en ai traité largement ailleurs : M. Macina, Chrétiens et juifs depuis Vatican II, op. cit., Ch. IV «Une théologie inadaptée à la gestion du mystère d’Israël et à son incarnation», § 5 «Retour des juifs dans leur patrie ancestrale», p. 148-166.

[2] Antilogian, accusatif du substantif correspondant au verbe verbe antilegô. Construction similaire en Ac 28, 22.

[3] Même motif et même terme en He 12, 3.

[4] J’emprunte cette expression audacieuse, calquée sur celle d’ «histoire sainte», au cistercien belge Armand Veilleux, «La lectio divina comme école de prière chez les Pères du désert».

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Date de dernière mise à jour : 26/08/2014