14. L’hostilité des nations à l’égard d’Israël, au miroir de la Bible

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Apparition d’Israël sur la scène de l’histoire

 

C’est un fait auquel trop peu de spécialistes chrétiens ont prêté attention, ou auquel ils n’ont pas accordé l’importance qu’il mérite : l’Écriture témoigne, à maintes reprises et de multiples manières, de l’hostilité endémique, souvent violente et dramatique, dont ont fait et feront preuve à l’avenir les nations à l’égard d’Israël. Bien avant de devenir un peuple, les tribus juives issues de la lignée des patriarches Abraham, Isaac et Jacob, étaient asservies à leur puissant voisin, l’Égypte, dont l’histoire était déjà plusieurs fois millénaire à l’époque où Abram apparaît dans le récit biblique. Nul doute que sa vocation et les péripéties subséquentes de son existence et de celle de sa descendance ne soient une «histoire sainte», car les récits bibliques qui les relatent en présentent le déroulement comme initié et guidé par Dieu lui-même, qui se révélera plus tard au juif «égyptien» Moïse, en ces termes sans équivoque :

Je suis le Dieu de tes pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob. (Ex 3, 6).

Tant les biblistes que les spécialistes de l’histoire ancienne, en général, et biblique, en particulier, ont étudié l’histoire du peuple juif selon les critères de leurs disciplines respectives.

Par définition, ce sont des spécialistes et, ne serait-ce qu’à ce titre, ils ne peuvent prendre au pied de la lettre ce qu’ils lisent dans les Écritures. C’est pourquoi, l’essentiel de leurs efforts consiste à jauger la crédibilité du narratif biblique à l’aune de ce qu’en disent les textes et les monuments antiques accessibles. Or, force est de reconnaître qu’aucun document externe, qu’il soit littéraire ou épigraphique, ne peut «prouver», au sens scientifique du terme, ce qu’affirment les Écritures concernant la création, l’histoire de l’humanité et celle du peuple juif. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que, dans leur immense majorité, ces savants, même croyants, se refusent à lire l’Écriture de manière qu’ils qualifient de «littérale», voire «naïve», c’est-à-dire à la lire telle qu’elle s’exprime.

Je n’évoquerai pas ici les très nombreux ouvrages, anciens et contemporains, dont les auteurs, après une vie de labeur exténuant, ont conclu qu’on ne pouvait pas accorder foi aux textes bibliques, au moins tels qu’ils sont transmis. Pourtant, la bible n’est pas un corpus littéraire comme les autres, et même si elle est justiciable d’analyses textuelles et contextuelles, il faut se souvenir que Dieu en a fait l’instrument privilégié de sa révélation et de son dessein de salut de l’humanité, et que sa narration même contient des mystères dont la raison n’a aucune idée. L’histoire des sciences fournit maints exemples du rationalisme invétéré de l’homme que les limites de ses connaissances empêchent de croire à des processus que l’état actuel de la science et de la recherche expérimentale ne permet pas d’appréhender. Il en va de même pour la science des choses de Dieu, qu’on nomme théologie.

À la lumière de ces considérations, il va de soi que ce que je vais exposer maintenant n’a aucune chance d’être cru par les rationalistes chrétiens – dont nombre de clercs et de religieux –, qui pullulent de nos jours. Ce n’est pas pour eux que j’écris mais pour ceux à propos de qui le Christ a dit :

Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits. (Mt 11, 25).

Pour en revenir au thème de cette section, arrêtons-nous un instant sur le récit biblique le plus frappant des relations conflictuelles entre Israël et les nations – outre qu’il est constitutif de l’histoire sainte de ce peuple. Je veux parler de la résistance acharnée du Pharaon à l’ordre de Dieu, que lui intime Moïse : «laisse partir [litt. : renvoie] mon peuple !» (Ex 5, 1, etc.).

Les rationalistes évoqués plus haut considèrent comme «mythiques» tous les récits relatifs à l’Exode. Selon les plus modérés, leur style est «hyperbolique», «mythique», ou «légendaire», et traduit l’expression du sentiment national du peuple hébreu ; bref, ils ne sont pas fiables. Les juifs croyants, eux, ont toujours vu, dans les événements de l’Exode, la première intervention publique de Dieu en faveur de leur peuple, et considèrent son texte comme le récit fondateur de leur histoire passée et la préfiguration de leur destin futur. On ne s’étonnera pas qu’en ce qui me concerne, j’y voie le paradigme historique et eschatologique de l’affirmation de l’appartenance de ce peuple à un Dieu présenté par l’Exode comme prenant fait et cause pour lui et en guerre contre ses ennemis, et ce avec une ampleur cataclysmique qui restera à jamais, dans la mémoire collective de ce peuple, comme le type de sa libération de l’emprise de ses ennemis – d’où le titre juif alternatif de la fête de la Pâque (pesah) qui la commémore : «hag ha-herut» (fête de la liberté, ou de l’affranchissement). Remarquons au passage que, dans l’ensemble, les chrétiens en ont surtout retenu la thématique salvifique hypostasiée [1], qu’ils ont christologisée et universalisée, perdant de vue, du même coup, sa dimension nationale juive.

Nous ignorons comment cette geste a été perçue par les contemporains. Les sceptiques, surtout dans le monde universitaire, se fondent sur le fait qu’on n’en trouve aucune mention explicite dans les monuments littéraires et épigraphiques, pour en affirmer le caractère anhistorique. La chose n’est pas nouvelle. L’examen de la littérature ancienne hostile aux juifs semble indiquer que beaucoup a été fait pour que le souvenir de cet événement disparaisse, ou pour l’édulcorer, voire le diffamer. En témoignent indirectement plusieurs récits calomnieux de l’antiquité grecque, affirmant que les Hébreux avaient été expulsés d’Égypte en raison des maladies qu’ils véhiculaient. Un certain Hécatée d’Abdère (IVe s. av. notre ère) relate le fait de manière modérée, dont on peut lire l’essentiel dans ce qu’on appelle L’excursus d’Hécatée sur les Juifs, qui figure chez Diodore de Sicile (fin du 1er siècle av. notre ère) [2]. On trouve également trace, à cette époque, de l’accusation imputant aux juifs la «haine du genre humain». Elle fera florès durant de longs siècles.


Dès l’époque biblique, la spécificité d’Israël lui vaut l’hostilité des nations


L’histoire d’Israël selon la bible n’est qu’une longue suite de guerres et de combats que ce peuple doit mener, pour sa survie d’abord, puis pour prendre possession de la terre de Canaan, promise par Dieu à Abraham et à ses descendants. Outre la bible elle-même, maints documents externes attestent que les peuples de la région guerroyaient sans cesse contre Israël, dont, entre autres – pour ne citer que les plus connus – les Cananéens, les Phéniciens, les Philistins, les Amalécites, les Moabites, les Ammonites, les Hittites et les Araméens.

Un texte illustre la singularité d’Israël par rapport aux peuples environnants. Il est d’autant plus frappant que, selon la bible, il s’agit d’un oracle prononcé par la voyant païen Balaam, délégué par le roi de Moab pour maudire Israël, et que Dieu contraindra à le bénir :

Oui, de la crête du rocher je le vois, du haut des collines je le regarde. Voici un peuple qui habite à part, il n’est pas rangé parmi les nations. (Nb 23, 9).

On lit également, dans le Deutéronome cet oracle étonnant :

Quand le Très-Haut donna aux nations leur héritage, quand il répartit les fils d’homme, il fixa les frontières des peuples suivant le nombre des fils d’Israël, mais la part de L’Éternel, ce fut son peuple, Jacob fut sa part d’héritage. (Dt 32, 8-9).

Conception identique dans le cantique d’action de grâces de Mardochée, qui figure dans le Livre d’Esther :

De fait, il a établi deux sorts [ou parts d’héritage], l’un en faveur de son peuple, l’autre pour les nations. (Est 10, 3, g Septante[3].

Mais le fait majeur, qui saute aux yeux du lecteur le plus novice en matière biblique, est le très grand nombre de passages qui ont trait à l’antagonisme entre Israël et les nations. Fait remarquable : il ne s’agit pas seulement d’évocations factuelles. Dans les descriptions autant que dans les oracles afférents à ces affrontements, se dessine en filigrane une thématique théologique parfaitement repérable : l’opposition nations-Israël traduit la nature transcendante du conflit et le but que poursuit Dieu lui-même au travers de ces événements.

Il ne faut pas perdre de vue, en effet, que, dans l’antiquité, pullulaient les dieux et leurs idoles, et que les rois marchaient chacun au nom de leurs divinités. Israël, lui, n’avait qu’un Dieu, comme le proclame Michée :

Car tous les peuples marchent chacun au nom de son dieu ; mais nous, nous marcherons au nom de L’Éternel notre Dieu, pour toujours et à jamais. (Mi 4, 5).

Chaque peuple méprisait les dieux de ses ennemis et toute victoire était considérée comme une défaite du dieu du vaincu. Certains conflits prenaient ainsi une coloration de guerres de dieux, de guerres saintes au sens propre du terme. Il est intéressant de se référer à ce propos au Livre de Judith, qui constitue une relecture théologique des événements advenus lors de l’incursion en Terre Sainte des troupes de Nabuchodonosor, roi d’Assyrie. On y apprend qu’un peuple misérable, réputé n’être qu’une «engeance évadée d’Égypte» (Jdt 6, 5), remettait en question la supériorité des autres dieux en général, et de Nabuchodonosor, roi d’Assyrie, en particulier. Ce «peuple de montagnards» [4] remportait de grandes victoires qu’il attribuait à la protection particulière de son «Dieu du ciel» (Jdt 5, 8). Malgré son caractère épique, ce récit est typique de la «mécanique», en quelque sorte théologique, sous-jacente à tout conflit entre les nations et Israël. C’est le cas en particulier du discours qu’adresse au général babylonien Holopherne, Achior l’Ammonite, visiblement favorable à Israël :

Tant qu’ils ne péchèrent pas en présence de leur Dieu, la prospérité fut avec eux, car ils ont un Dieu qui hait l’iniquité. Quand au contraire ils s’écartèrent de la voie qu’il leur avait assignée, une partie fut complètement détruite en de multiples guerres, l’autre fut conduite en captivité dans une terre étrangère. Le Temple de leur Dieu fut rasé et leurs villes tombèrent au pouvoir de leurs adversaires. Alors ils se retournèrent de nouveau vers leur Dieu, remontèrent de leur dispersion, des lieux où ils avaient été disséminés, reprirent possession de Jérusalem où se trouve leur Temple et repeuplèrent la montagne demeurée déserte. Et maintenant, Maître et Seigneur, s’il y a dans ce peuple quelque égarement, s’ils ont péché contre leur Dieu, alors assurons-nous qu’il y a bien en eux cette cause de chute. Puis montons, attaquons-les. Mais s’il n’y a pas d’injustice dans leur nation, que Monseigneur s’abstienne, de peur que leur Seigneur et Dieu ne les protège. Nous serions alors la risée de toute la terre ! (Jdt 5, 17-21).

Ce texte est emblématique du sentiment qu’avait Israël d’être sous la protection spéciale de son Dieu dans le monde d’alors. Peuple insignifiant, surgi de nulle part et longtemps esclave des Égyptiens, il était devenu peu à peu une force avec laquelle même les grandes puissances devaient compter. Ce serait se méprendre lourdement que de ne voir que vanité ou surestimation nationaliste dans les récits bibliques relatant les succès guerriers d’Israël ; en effet, l’Écriture nous prévient par la voix de Moïse que c’est à Dieu seul que le peuple juif doit sa survie et ses faits d’armes :

Ce n’est pas parce que vous étiez plus nombreux que tous les autres peuples, que l’Éternel s’est attaché à vous, et vous a choisis ; car vous étiez le plus petit de tous les peuples. Mais, c’est parce que l’Éternel vous aime, et parce qu’il garde le serment qu’il a fait à vos pères, que l’Éternel vous a retirés à main forte, et qu’il t’a racheté de la maison de servitude, de la main de Pharaon, roi d’Égypte. (Dt 7, 7-8).

David s’inscrit dans cette démarche de reconnaissance lorsqu’il s’écrie avec émerveillement :

Y a-t-il, comme ton peuple Israël, un autre peuple sur la terre qu’un Dieu soit allé racheter pour en faire son peuple, pour le rendre fameux et opérer en sa faveur de grandes et terribles choses, en chassant des nations devant ton peuple que tu as racheté d’Égypte ? (2 S 7, 23 = 1 Ch17, 21).

Toute l’Écriture atteste ce rôle exemplatif d’Israël. C’est au point que lorsqu’il se comporte bien et est fidèle à ses commandements, Dieu le «sanctifie» et le «glorifie» aux yeux des nations (cf. Ez, 20, 41 ; 28, 25 ; 36, 23 ; 37, 28 ; 38, 16). Au contraire, quand il se conduit mal, le «nom de Dieu est profané» (cf. Ez 20, 9.14 ; 39, 7). De manière plus générale, Dieu se fait «connaître» et «manifeste sa gloire» au travers de son peuple (cf. Ez 38, 16.23 ; 39, 7 ; Si 46, 6 ; Is 64, 1 ; 66, 19). Enfin, c’est par les hauts-faits de Dieu en faveur d’Israël que les nations «savent» que L’Éternel est Dieu (cf. Ez 12,16 ; 36, 36 ; 37, 28 ; 39, 23).

Cette espèce d’ «osmose» sacrée entre Dieu et son peuple est un fait unique, semble-t-il, dans l’histoire des religions anciennes. Elle court comme un fil écarlate, dans les récits et les oracles bibliques ayant trait aux rapports conflictuels entre Israël et les nations, et n’est probablement pas étrangère à l’hostilité endémique plus ou moins larvée des peuples envers les juifs jusqu’à ce jour.


[1] Au sens de donner, à tort, une réalité absolue à ce qui n’est que relatif.

[2] Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, XL, 3. Le texte peut être consulté en ligne sur le site du Bulletin du Centre de recherche français à Jérusalem, n° 19, 2008.

[3] Absent de l’hébreu ; cité ici d’après la Septante.

[4] L’expression est d’Achior qui tentait de dissuader Holopherne, le général de Nabuchodonosor, de combattre Israël (Jdt 5, 5; 11, 2).

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Date de dernière mise à jour : 26/08/2014