13. Israël et les nations dans les Écritures - Nouveau Testament

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Au témoignage des Actes des Apôtres, les juifs qui avaient cru au Christ s’émerveillaient de constater que l’Écriture avait annoncé par avance tout ce qui s’était accompli au temps de Jésus et continuait de se réaliser plusieurs années après son ascension dans les cieux. C’est l’œil rivé sur les Écritures que l’auteur des Actes décrit les progrès et les revers de la prédication aux juifs. Le chapitre 17 nous relate le mode opératoire de cette mission :

Suivant son habitude, Paul entra dans [leur synagogue]. Trois sabbats de suite, il discuta avec eux sur la base des Écritures. (Ac 17, 2).

La suite du passage nous relate que, violemment contredits par des juifs incrédules qui fomentaient des émeutes à leur encontre, Paul et Silas se rendirent à Bérée, où les juifs locaux étaient mieux disposés, comme l’atteste ce compte-rendu :

Ils accueillirent la parole avec le plus grand empressement. Chaque jour, ils examinaient les Écritures pour voir si tout était exact. (Ac 17, 11).

Il ne faudrait pas passer trop vite sur la phrase essentielle que j’ai mise en italiques. Elle éclaire la manière de procéder des prédicateurs. Ils annoncent la résurrection des morts en la personne de Jésus, et l’essentiel de leur argumentation consiste à démontrer que les Écritures avaient annoncé, par la bouche des prophètes, les événements de la vie, de la mort et de la résurrection du Christ, bien avant qu’ils ne se produisent. Le critère de la recevabilité de leurs dires est donc la conformité avec les Écritures et leur accomplissement. Les choses sont fort différentes aujourd’hui. Même dans la société chrétienne passablement attiédie qui est la nôtre, ni la messianité ni la divinité de Jésus ne sont remises en question, au moins chez les fidèles qui ont encore la foi. Les pasteurs et les prêtres n’ont pas besoin d’argumenter auprès de leurs ouailles pour les en convaincre. De ce fait, l’Écriture est de moins en moins la référence vivante de chaque instant et l’annonce du futur, et rares sont les fidèles qui perçoivent pleinement le sens de sa fonction d’anamnèse [1], qu’atteste Paul, en ces termes :

Chaque fois en effet que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez [ou : proclamez] la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne. (1 Co 11, 26).

Ce que la liturgie catholique paraphrase excellemment dans cette antienne :

 Nous proclamons ta mort, Seigneur Jésus, nous célébrons ta résurrection, nous attendons ta venue dans la gloire.

Le problème est que la lecture chrétienne de la Parole de Dieu se fait à l’aune d’une expression exclusivement christocentrée de la réalisation des Écritures, empêchant ainsi de percevoir qu’elles contiennent une autre Bonne Nouvelle, qui concerne les juifs : celle de la consolation d’Israël (cf. Is 40, 1 s.).

La Révélation, proclament les théologiens chrétiens, est close. Ce en quoi ils ont raison. Mais ce qui n’est pas clos, tant s’en faut, c’est l’accomplissement intégral des Écritures. En effet, même un lecteur moyennement instruit des choses de la foi ne peut nier, sauf à faire preuve d’autosuggestion ou d’une énorme mauvaise foi, qu’un nombre non négligeable de prophéties et d’annonces de l’Ancien Testament (et même, on le verra, du Nouveau Testament) ne sont pas encore accomplies. Les exemples ne manquent pas et j’en évoque un certain nombre dans ce livre.

Mais d’emblée, force est de constater qu’ici comme ailleurs, en matière de convictions et de croyances, ce qui prime ce ne sont pas les faits, mais l’interprétation, rationnelle ou apologétique, qu’en donnent celles et ceux qui se sont érigés en gardiens farouches de la doctrine. Pourtant, celle-ci, comme chacun sait, a été élaborée au fil des siècles par des théologiens et des clercs qui, si sincères ou pieux qu’ils fussent, étaient tributaires de l’état des connaissances de leur temps et de leurs certitudes personnelles. Sans entrer ici dans les détails (et les arcanes) de ce qu’on appelle «le développement de la doctrine»– c’est-à-dire l’effort multiséculaire d’explicitation et d’exposition du mystère de la Révélation –, ni nier la nécessité, pour qui se veut chrétien, de donner son adhésion au corps de doctrines et de pratiques religieuses que transmet l’Église en vertu de l’injonction de Paul à Timothée : «Garde le dépôt» (1 Tm 6, 20), je rappelle cependant, en paraphrasant la métaphore prégnante de l’Évangile, que nous n’avons pas encore «tiré de notre trésor» tout «le neuf et l’ancien» qu’il recèle (cf. Mt 13, 52).

C’est particulièrement vrai pour le passage suivant, qui constitue un cas typique de l'«intrication prophétique» des Écritures :

Alors Hérode, voyant qu’il avait été joué par les mages, fut pris d’une violente fureur et envoya mettre à mort, dans Bethléem et tout son territoire, tous les enfants de moins de deux ans, d’après le temps qu’il s’était fait préciser par les mages. Alors s’accomplit l’oracle du prophète Jérémie [Jr 31, 15] : Une voix dans Rama s’est fait entendre, pleur et longue plainte : c’est Rachel qui pleure ses enfants ; et ne veut pas qu’on la console, car ils ne sont plus. (Mt 2, 16-18).

La Bible ne fait aucune mention de ce chagrin de Rachel pour la mort de ses enfants. Elle évoque seulement celui de Jacob, à qui ses fils, jaloux de leur frère Joseph – qu’ils avaient vendu à des nomades –, ont fait croire qu’il avait été dévoré par une bête sauvage (cf. Gn 37, 34-35). Cela ne gêne évidemment pas les chrétiens, puisque le Nouveau Testament lui-même applique l’oracle de Jérémie, au massacre des enfants de Bethléem en lieu et place de Jésus. Selon eux donc, même si c’est à titre indirect, il s’agit d’une prophétie qui concerne exclusivement le Christ.

Mais est-ce vraiment le cas ? La suite de l’oracle montre bien que non [2]. De fait, si l’on se reporte au texte même de la prophétie de Jérémie, tel que le cite Mt 2, 18, on constate qu’en sont omis les deux derniers versets :

Ainsi parle l’Éternel; Cesse ta plainte, sèche tes yeux, car il est une compensation pour ta peine – oracle de L’Éternel – ils vont revenir du pays ennemi. Il y a donc espoir pour ton avenir – oracle de L’Éternel – ils vont revenir, tes fils, dans leurs frontières. (Jr 31, 16-17).

Pour moi et, je l’espère, pour ceux et celles qui ont «fait de Jérusalem l’objet de leur joie suprême» (cf. Ps 137, 6), cet oracle est à prendre au sens littéral, comme une prophétie de l’avenir. Selon les biblistes, il annonce le retour des juifs déportés par les Assyriens et les Chaldéens, et c’est, en effet, son contexte historique. Mais l’Esprit Saint a chargé ces textes sacrés d’un autre sens, qui ne s’est révélé que depuis un peu plus d’un siècle dans l’histoire, et ne cesse d’attirer l’attention sourcilleuse des nations. Je veux parler du retour progressif sur sa terre ancestrale d’une partie importante du peuple juif, et surtout de l’accélération qu’il a subie, suite au plus grand massacre de juifs de tous les temps, qui a eu lieu en Europe durant la Seconde Guerre mondiale. Arguer qu’en appliquant cet oracle au massacre des enfants de Bethléem, l’Évangile de Matthieu a pris, dans le texte de la prophétie, ce qui correspondait à l’événement qu’il relatait, et a laissé le reste de côté parce que sans adéquation avec son propos, c’est adopter un point de vue rationaliste qui fait fi de l’analogie de la foi [3] et de la portée prophétique des Écritures. C’est en quelque sorte considérer la masse des textes de l’Ancien Testament comme une espèce de placenta, dont la fonction était de nourrir l’embryon néotestamentaire, et que l’on a mis au rebut, quand il a terminé son rôle. J’ai parlé, à ce propos, d’une «conception placentaire» de l’Écriture.

Au rebours de cette position, il y a celle d’une petite minorité de chrétiens qui considèrent que le retour de plusieurs millions de juifs sur la terre ancestrale de leur peuple, de la fin du XIXe s. à nos jours, constitue le «début de la Rédemption d’Israël», annoncé dans maints passages des Écritures [4]. L’honnêteté oblige à dire que, même dans les milieux chrétiens favorables au peuple juif, cette perception est le plus souvent rejetée, voire considérée comme procédant de l’exaltation religieuse, si ce n’est d’un faux prophétisme politique pro-sioniste et fondamentaliste.

En ce qui me concerne, je n’ai jamais fait mystère de ma certitude à ce sujet. Je la résume ici brièvement. Malgré l’obscurité et l’ambivalence de sa réalisation géopolitique, je crois fermement que cette actualisation contemporaine de l’aspiration multiséculaire du peuple juif au retour en terre d’Israël – qu’on a coutume d’appeler sionisme [5]  –, a été vue par Dieu et intégrée de toute éternité dans son dessein. Comme toutes les naissances, son incarnation peut avoir des aspects choquants, voire repoussants, il reste que cet oracle de Habacuc peut lui être appliqué :

Regardez parmi les peuples et voyez, soyez au comble de la stupéfaction ! Car voici que je réaliserai, de vos jours, une chose que vous ne croiriez pas si on la racontait […] (Ha 1, 5).

Ce n’est certainement pas un hasard si, dans sa prédication aux juifs de son temps, en Ac 13, 40-41, Paul invoque ce texte, dont il omet l’expression «parmi les peuples», qui visait originellement les nations. Si l’on prend ce fait au sérieux, il semble possible que la corrélation entre des applications prophétiques du même texte scripturaire à deux destinataires aussi différents, tant sur le plan de leur identité que sur le plan chronologique, relève, par voie d’analogie, du phénomène de l’ «intrication prophétique» [6].

J’en vois une préfiguration, parmi d’autres, dans cet oracle d’Isaïe :

J’annonce dès l’origine ce qui doit arriver, d’avance, ce qui n’est pas encore accompli, je dis : «Mon dessein s’accomplira, et tout ce qui me plaît, je le ferai». (Is 46, 10).

Plus frappant encore, et plus significatif, est le reproche de Jésus à Pierre, qui vient de trancher l’oreille du serviteur du Grand Prêtre :

Penses-tu donc que je ne puisse faire appel à mon Père qui me fournirait sur-le-champ plus de douze légions d’anges ? Mais alors comment s’accompliraient les Écritures d’après lesquelles il doit en être ainsi ? (Mt 26, 54).

J’ai mis en italiques la phrase insolite. Elle implique que toute action, même défensive, contraire au dessein de Dieu prophétisé par les Écritures, pourrait, si c’était possible, en empêcher l’accomplissement. Cette constatation est lourde de conséquences en ce qui concerne le rôle de l’Écriture dans le dessein de Dieu. Quand on examine attentivement le Nouveau Testament, tout se passe comme si ce qu’ont annoncé les prophètes devait s’accomplir inéluctablement.

Ce caractère en quelque sorte inéluctable des événements connus par la prescience de Dieu, et qui doivent advenir justement parce qu’ils ont été vus d’avance par Dieu, est exprimé dans le Nouveau Testament par le verbe grec dein, (falloir, ou devoir), comme dans les occurrences suivantes (liste non exhaustive) :

Mt 16, 21 : À dater de ce jour, Jésus commença de montrer à ses disciples qu’il lui fallait s’en aller à Jérusalem, y souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands prêtres et des scribes, être tué et, le troisième jour, ressusciter.

Mt 24, 6 (= Mc 13, 7) : Vous aurez aussi à entendre parler de guerres et de rumeurs de guerres ; voyez, ne vous alarmez pas : car il faut que cela arrive, mais ce n’est pas encore la fin.

Mc 13, 10 : Il faut d’abord que l’Évangile soit proclamé à toutes les nations.

Lc 13, 33 : […] aujourd’hui, demain et le jour suivant, je dois poursuivre ma route, car il ne convient pas qu’un prophète périsse hors de Jérusalem.

Lc 17, 25 : il faut d’abord qu’il souffre beaucoup et qu’il soit rejeté par cette génération.

Lc 21, 9 : Lorsque vous entendrez parler de guerres et de désordres, ne vous effrayez pas ; car il faut que cela arrive d’abord, mais ce ne sera pas de sitôt la fin.

Lc 22, 37 : Car, je vous le dis, il faut que s’accomplisse en moi ceci qui est écrit : Il a été compté parmi les scélérats. Aussi bien, ce qui me concerne touche à sa fin.

Lc 24, 7 : Il faut, disait-il, que le Fils de l’homme soit livré aux mains des pécheurs, qu’il soit crucifié, et qu’il ressuscite le troisième jour.

Lc 24, 26 : Ne fallait-il pas que le Christ endure cela pour entrer dans sa gloire ?

Lc 24, 44 : Puis il leur dit : «Telles sont bien les paroles que je vous ai dites quand j’étais encore avec vous : il faut que s’accomplisse tout ce qui est écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes.»

Jn 3, 14 : Comme Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi faut-il que soit élevé le Fils de l’homme…

Jn 13, 18 : Ce n’est pas de vous tous que je parle ; je connais ceux que j’ai choisis ; mais il faut que l’Écriture s’accomplisse : Celui qui mange mon pain a levé contre moi son talon.

Ac 1, 16 : Frères, il fallait que s’accomplît l’Écriture où, par la bouche de David, l’Esprit Saint avait parlé d’avance de Judas, qui s’est fait le guide de ceux qui ont arrêté Jésus.

Ac 17, 3 : Il les leur expliquait, établissant que le Christ devait souffrir et ressusciter des morts…

Ac 27, 24 : et il m’a dit : Sois sans crainte, Paul. Il faut que tu comparaisses devant César…

1 Co 11, 19 : Il faut qu’il y ait aussi des scissions parmi vous, pour permettre aux hommes éprouvés de se manifester parmi vous.

1 Co 15, 25 : Car il faut qu’il règne jusqu’à ce qu’il ait placé tous ses ennemis sous ses pieds.

1 Co 15, 53 : Il faut, en effet, que cet être corruptible revête l’incorruptibilité, que cet être mortel revête l’immortalité.

2 Co 5, 10 : Car il faut que tous nous soyons mis à découvert devant le tribunal du Christ, pour que chacun recouvre ce qu’il aura fait pendant qu’il était dans son corps, soit en bien, soit en mal.

Qu’on n’aille surtout pas croire qu’il s’agit là d’une espèce de prédestination événementielle, et donc de fatalité, au sens que celle-ci revêt dans la tragédie grecque, où des héros, tel Oreste, ne peuvent échapper à leur destin. La théodicée antique a tenté de régler la question difficile de la contradiction entre le déterminisme naturel et le libre arbitre humain auquel Dieu semble faire échec, comme dans le cas d’école de Pharaon dont l’obstination est attribuée à Dieu, sur la foi de l’affirmation mise dans sa bouche par l’Écriture : «J’endurcirai le cœur de Pharaon» (Ex 4, 21, etc.). Les anciens commentateurs, tant juifs que chrétiens, ont tenté de résoudre cette aporie en dissuadant de comprendre la phrase au pied de la lettre. L’Écriture, affirment-ils en substance, veut dire que plus Dieu le frappe, plus le Pharaon résiste et s’endurcit, et c’est en ce sens qu’on peut attribuer à Dieu son endurcissement.

Si, à l’évidence, les versets du Nouveau Testament, cités ci-dessus, n’entrent pas dans cette perspective, il reste que les problèmes qu’ils soulèvent sont consonants, en ce qu’ils paraissent accréditer le soupçon que l’homme n’est pas libre, du fait que tout ce qui arrive – y compris la trahison de Judas – est présenté par l’Écriture comme étant inéluctable. Pourtant, comme nous le verrons plus loin, la différence de situations est totale. Dans les cas de figure évoqués par le Nouveau Testament, le fait que Dieu ait su d’avance que des actes mauvais seraient commis par un individu ne prédestine pas celui-ci à les commettre. La prescience divine laisse entière la liberté humaine. La tradition juive s’est évidemment mesurée à ce problème. Selon certains spécialistes, la solution qu’elle a trouvée s’exprime dans la formule suivante : «Tout est prévu, mais la liberté est donnée [7]. Quant à Paul, il tranche la question par un argument d’autorité, selon lequel Dieu n’a pas de comptes à rendre à l’homme :

Car l’Écriture dit au Pharaon : Je t’ai suscité à dessein pour montrer en toi ma puissance et pour qu’on célèbre mon nom par toute la terre. Ainsi donc il fait miséricorde à qui il veut, et il endurcit qui il veut. Tu vas donc me dire : «Qu’a-t-il encore à blâmer ? Qui résiste en effet à sa volonté ?» Ô homme ! Qui es-tu pour disputer avec Dieu ? L’œuvre va-t-elle dire à celui qui l’a modelée : Pourquoi m’as-tu faite ainsi ? […]. (Rm 9, 17-20).

Il ne faudrait pas croire, pour autant, que cette déclaration péremptoire de l’Apôtre ferme la porte à tout effort de compréhension de la portée prophétique de l’Écriture, et de discernement des signes de son accomplissement. En effet, le même Paul affirme aussi :

[…] ce qui a été écrit par avance l’a été pour notre enseignement, afin que par la persévérance et par la consolation [que procurent] les Écritures, nous ayons l’espérance. (Rm 15, 4).

On ne peut mieux résumer l’encouragement que procure la lecture des Écritures aux croyants qu’elles instruisent des promesses et des oracles prophétiques, et auxquels elles en garantissent l’accomplissement, suscitant leur persévérance et illuminant leur foi de consolation et d’espérance.

Et l’Apôtre de poursuivre, par ailleurs :

Je l’affirme en effet, le Christ s’est fait ministre des circoncis à l’honneur de la véracité divine, pour accomplir les promesses faites aux patriarches, et les nations glorifient Dieu pour sa miséricorde, selon le mot de l’Écriture : C’est pourquoi je te louerai parmi les nations et je chanterai à la gloire de ton nom ; et cet autre : Nations, exultez avec son peuple ; ou encore : Toutes les nations, louez le Seigneur, et que tous les peuples le célèbrent. Et Isaïe dit à son tour : Il paraîtra, le rejeton de Jessé, celui qui se dresse pour commander aux nations. En lui les nations mettront leur espérance. (Rm 15, 8-12).

Ce développement est précieux pour une perception «judéo-chrétienne» de la Révélation. En effet, non seulement il exprime le but ultime du dessein de Dieu, révélé dans les Écritures, qui est de rassembler dans l’unité les juifs et les chrétiens, mais il en récapitule les étapes et les modalités. Dans cet exposé saturé de références bibliques, les deux peuples sont comme en miroir l’un par rapport à l’autre, mais leur spécificité est nettement exprimée. S’agissant des juifs (les «circoncis»), Paul déclare tout net que le Christ s’est mis à leur service par fidélité à l’engagement que Dieu a pris envers leurs ancêtres (les «patriarches»). Quant aux nations, elles bénéficient de sa miséricorde. La hiérarchie de cette geste divine, si subtile qu’en soit l’expression, est perceptible. Elle concerne d’abord les juifs [8], et si, chez Paul, les nations leur sont, à l’évidence, inextricablement liées (encore «l’intrication prophétique» des Écritures !), c’est en la personne du Messie ( «le rejeton de Jessé»), qui les régira [9] et sera leur seule espérance.

Ceci étant dit, je ne prétends pas avoir éclairci le mystère que recèlent ces propos, comme d’ailleurs tous ceux qui traitent des juifs et des nations, qui, selon l’Apôtre sont objets du même jugement et de la même miséricorde de Dieu. J’ai seulement voulu mettre les chrétiens en garde contre une sous-estimation routinière de la portée eschatologique des Écritures, qui maintient la majorité d’entre eux jusqu’à ce jour dans l’ignorance du dessein de Dieu sur le peuple juif et, par contrecoup, sur la chrétienté.

Leur incompréhension de l’histoire tragique du peuple juif est du même ordre que celle dont ont fait preuve les Apôtres eux-mêmes des nombreux passages de l’Écriture qu’ils avaient maintes fois lus sans comprendre qu’ils s’appliquaient à Jésus, comme en témoigne l’évangile de Luc :

Alors il leur dit : «Ô cœurs sans intelligence, lents à croire à tout ce qu’ont annoncé les Prophètes ! Ne fallait-il pas que le Christ endurât ces souffrances pour entrer dans sa gloire ?» Et, commençant par Moïse et parcourant tous les Prophètes, il leur interpréta dans toutes les Écritures ce qui le concernait. (Lc 24, 25-27).

Au risque d’être considéré comme un blasphémateur, j’ose la transposition suivante de ce texte : «Ô cœurs sans intelligence, lents à croire à tout ce qu’ont annoncé les Prophètes ! Ne fallait-il pas que le peuple juif endurât ces souffrances pour entrer dans sa gloire ?»

Et il n’aura pas échappé à celles et ceux qui ont lu tout ou partie de ce que j’ai écrit sur ce thème depuis des décennies, que je ne cesse d’ «interpréter dans toutes les Écritures ce qui concerne» ce peuple.


Je terminerai ce chapitre sur une autre transposition, plus audacieuse encore, de ce que dit Jésus dans ce même passage de l’évangile :

il faut que s’accomplisse tout ce qui est écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes […] (Lc 24, 44).

En effet, je le lis ainsi : il faut que s’accomplisse tout ce qui est écrit des juifs dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes.

Irez-vous, me dira-t-on sans doute, jusqu’à appliquer aux juifs ce que Luc dit de Jésus deux versets plus loin ?

Ainsi est-il écrit que le Christ souffrirait et ressusciterait d’entre les morts le troisième jour… (Lc 24, 46).

Si, à en croire l’Écriture (Ps 90, 4 = 2 P 3, 8), «un jour est comme mille ans», cet oracle d’Osée y invite peut-être mystérieusement :

Venez, retournons à L’Éternel. Il a déchiré, mais il nous guérira ; il a frappé, mais il soignera nos plaies ; après deux jours il nous fera revivre, le troisième jour il nous relèvera et nous vivrons devant lui (Os 6, 1-2 ).

Au moins, se diront sans doute mes contradicteurs, ce verset du chapitre 24 de Luc, est-il irréductible à la transposition au peuple juif :

et qu’en son nom le repentir en vue de la rémission des péchés serait proclamé à toutes les nations, à commencer par Jérusalem. (Lc 24, 47).

Sans aucun doute. Mais il faut avoir à l’esprit que «l’intrication prophétique» des Écritures, dont j’ai parlé plus haut, ne postule pas que tous les termes d’un même texte concernant à la fois le peuple juif et le Christ, s’appliquent littéralement à l’un et à l’autre [10].

Autre remarque : l’évangile relate que les Sadducéens, qui ne croyaient pas à la résurrection des morts, avaient forgé, pour en démontrer l’impossibilité, l’apologue de la femme aux sept maris (Mt 22, 23-28). Jésus leur avait répliqué :

Vous faites erreur, faute de connaître les Écritures et la puissance de Dieu. (Mt 22, 29).

Les chrétiens qui n’ont pas encore découvert «l’intrication prophétique» des Écritures, comme ceux qui n’y croient pas, et ne peuvent, de ce fait, discerner l’enchevêtrement voulu par Dieu entre son dessein sur son peuple et sur le Christ, sont, mutatis mutandis, enfermés dans la même ignorance invincible. Plaise à Dieu que ce Christ auquel ils croient, avec juste raison, fasse pour eux ce qu’il fit pour ses Apôtres :

Alors il leur ouvrit l’esprit pour qu’ils comprissent les Écritures. (Lc 24, 45).


[1] Ce terme, calqué sur le grec, est généralement expliqué, de manière insuffisante selon moi, comme l’acte de «faire mémoire de la Passion, de la résurrection et de l’Ascension du Christ.». La notion, qui vient en droite ligne du Premier Testament, est plus complexe qu’il n’y paraît. Ce n’est pas seulement une opération de remémoration, mais une forme de réitération rituelle de l’action de Dieu, en même temps qu’une profession d’espérance de l’accomplissement ultime de cette action divine. En témoigne la formule «vous ferez cela en mémoire de moi» de l’institution de l’eucharistie (Lc 22, 19), que l’Église catholique, à la suite de Paul (1 Co 11, 24-25), a reprise dans la liturgie de la messe. J’en ai fait une étude fouillée ; voir : M. Macina, «Fonction liturgique et eschatologique de l’anamnèse eucharistique (Lc 22, 19 ; 1 Co 11, 24, 25). Réexamen de la question à la lumière des Écritures et des sources juives», Ephemerides Liturgicae 102, Rome, 1988, p. 3-25, version en ligne, sous le titre «Arrière-fond juif de l’Anamnèse eucharistique».

[2] Je m’inspire ici de ce que j’ai écrit dans mon ouvrage précédent : M. Macina, Les Frères retrouvés, Op. cit., p. 238.

[3] Pour être correctement comprise et appliquée, la notion (traditionnelle) d’analogie de la foi suppose un minimum de connaissance théologique. Pour la commodité des lecteurs je réfère ici à quelques documents qui ne sont ni les seuls de leur espèce ni forcément les meilleurs : Interprétation catholique traditionnelle ; selon le Catéchisme de l’Église Catholique ; explicitation théologique ; bref exposé en termes simples (Renouveau) ; etc.

[4] J’ai longuement développé cette thématique dans M. Macina, Chrétiens et juifs depuis Vatican II, op. cit., IV. Une théologie inadaptée à la gestion du mystère d’Israël et à son incarnation, § 5. Retour des juifs dans leur patrie ancestrale, p. 148-166. On voudra bien s’y reporter.

[5] Ceux qui ne connaissent que la connotation politique de ce terme feraient bien de se souvenir qu’il dérive de «Sion», nom biblique poétique de Jérusalem, et que c’est la raison pour laquelle il a été choisi par les juifs partisans d’une prise en main de leur destin par la réalisation concrète du souhait multiséculaire, trop longtemps resté à l’état de vœu pieux : «L’an prochain à Jérusalem !».

[6] Voir ce que j’en dis, plus haut, dans l’Avant-propos.

[7] En hébreu, «hakol tsafoui we-hareshout netounah» (Mishna Avot, 3, 15). Les opinions sur le sens et la portée de cet aphorisme divergent ; voir la discussion dans E. E. Urbach, Les Sages d’Israël, conceptions et croyances des maîtres du Talmud, (original hébreu 1969), traduction française M.-J. Jolivet, Cerf – Verdier, Paris, 1996, ch. XI, «De la Providence», p. 268 s.

[8] Cf. «le juif d’abord» (Rm 1, 16 ; Rm 2, 9.10).

[9] L’apocalypse précise mystérieusement : «avec un sceptre de fer» (Ap 2, 27 ; 12, 5 ; 19, 15).

[10] L’exemple-type est la présence, dans le Psaume 69, déjà évoqué, parmi plusieurs phrases prophétisant les souffrances du Christ, de celle du v. 9, qui, à l’évidence ne le concerne pas : «Ô Dieu, tu sais ma folie, mes offenses sont à nu devant toi».

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Date de dernière mise à jour : 26/08/2014