Avant-Propos

 

Et malgré tout cela tu dis : « Je suis innocente, que sa colère se détourne de moi ! » Me voici pour te juger puisque tu dis : « Je n'ai pas péché ».

Jérémie 2, 35.

Par ton endurcissement et l'impénitence de ton cœur, tu amasses contre toi un trésor de colère, au jour de la colère où se révélera le juste jugement de Dieu, qui rendra à chacun selon ses œuvres […].

Épître aux Romains 2, 5-6.

Quand tu te tenais à distance, le jour où des étrangers emmenaient ses richesses, où des barbares franchissaient sa porte et jetaient le sort sur Jérusalem, toi tu étais comme l'un d'eux !

Abdias 11.

Car je leur rends témoignage qu’ils ont du zèle pour Dieu, mais il est dépourvu de connaissance.

Épître aux Romains 10, 2.

L’exagération n’est pas rare dans un certain type d’historiographie, que F. Traniello a correctement définie comme « pontificale », souvent documentée avec sérieux, mais trop influencée par des préoccupations apologétiques.

G. Miccoli, Les dilemmes et les silences de Pie XII, 2005.

 

À en croire Fadiey Lovsky – à qui la purification du regard chrétien sur les juifs doit tant –, « l'apologie (n'importe quelle apologie) est grande consommatrice d'à-peu-près dans tous les domaines : ses ravages dans l'ordre de l'histoire et de la charité ne se comptent plus [1] ».

Pourtant, il existe une bonne apologie, que recommande l’apôtre Pierre, en ces termes : Sanctifiez dans vos cœurs le Seigneur Christ, toujours prêts à l’apologie face à quiconque vous demande raison de l'espérance qui est en vous (1 P 3, 15). Elle consiste en un exposé, défensif ou militant, d’arguments favorables à une personne, une idée, une croyance, etc.

Hélas, il en est une mauvaise qui fait bien plus florès que la bonne : c’est celle qui procède du « zèle mal éclairé [2] », dont parle saint Paul dans son épître aux Romains (Rm 10, 2), à propos de ses coreligionnaires qui, incapables de croire en l’annonce du salut en Jésus le Christ, telle que prêchée par ses apôtres et disciples, polémiquaient à son propos sans la comprendre.

De manière analogiquement semblable, un grand nombre de chrétiens font flèche de tout bois pour justifier l’attitude de la hiérarchie religieuse à l’égard des juifs, au fil des siècles, et plus particulièrement celle qui fut la sienne à l’époque de la Shoah.

Ayant largement traité de la première, dans mes deux ouvrages précédents [3], j’ai choisi de me concentrer ici sur la seconde. Je me suis senti encouragé dans cette tâche – que j’avais longtemps hésité à entreprendre pour ne pas nuire au processus de réconciliation en cours entre l’Église et le judaïsme depuis la Déclaration Nostra Aetate, § 4, du Concile Vatican II [4] – par la lecture d’une étude séminale de Martin Rhonheimer, professeur de philosophie à l’Université pontificale de la Sainte-Croix, de Rome, intitulée explicitement « L’antiracisme catholique, l’autodéfense de l’Église et le sort des Juifs dans l’Allemagne nazie. Le “silence de l’Église” à l’égard de la persécution des Juifs dans l’État national-socialiste. Plaidoyer pour un débat ouvert sur le passé [5] ».

D’emblée, je voudrais qu’il soit clair que l’intention de ce livre n’est pas de souffler à nouveau sur les braises du conflit aigu qu’a déclenché, en son temps, la pièce de théâtre de Rolf Hochhut [6], Le Vicaire [7], entre les tenants de l’impeccabilité de l’attitude de Pie XII à l’égard des juifs avant, durant et après la Shoah, et ceux qui reprochent à ce pontife son silence, ou du moins sa réserve extrême à ce sujet. Loin de s’apaiser, on le sait, la polémique est plus vive que jamais en raison de l’intention, affirmée par les plus hautes instances de l’Église, de béatifier ce pontife. À ce propos, il convient d’avoir présent à l’esprit qu’en déclarant bienheureux ou saint l’un de ses membres, l’Église n’entend pas réputer exempts d’erreurs tous les actes, écrits et comportements de son existence, tributaires des mentalités et opinions de son époque, dont certaines sont considérées aujourd’hui comme inadmissibles ; ce qu’elle honore et propose en modèle à ses fidèles, c’est la sainteté de vie de ce serviteur, ou de cette servante, de Dieu et l’héroïcité de ses vertus.

Dans une homélie prononcée le 9 octobre 2008, lors de la messe qu'il présidait dans la basilique Saint-Pierre, à l'occasion des 50 ans de la mort de Pie XII [8], le pape Benoît XVI a clairement pris position en faveur de son prédécesseur. Il a rappelé le radio-message de Noël (décembre 1942), dans lequel ce pontife déplorait la situation des « centaines de milliers de personnes qui, sans aucune faute de leur part, mais seulement pour des raisons de nationalité ou de race, sont destinées à la mort ou à un progressif dépérissement [9] ».

Il a également évoqué le témoignage élogieux de Madame Golda Meir, alors ministre des Affaires étrangères du jeune État d’Israël, qui, à l’occasion des funérailles de Pie XII, en 1958, avait écrit, dans son télégramme de condoléances : « Quand le martyre le plus épouvantable a frappé notre peuple, durant les dix années de terreur du nazisme, la voix du Souverain Pontife s'est élevée en faveur des victimes […]. Nous pleurons la perte d'un grand serviteur de la paix. »

Ce qui n’a pas empêché Benoît XVI de déplorer le fait que « le débat historique […] sur la figure du serviteur de Dieu Pie XII n'a pas toujours été serein ». Je reviendrai, à la fin de la Première partie, sur sa position qui vise clairement à exprimer sa désapprobation des critiques, souvent excessives, voire diffamatoires, dont est l’objet, depuis des décennies, l’attitude du pape et de l’Église du temps de guerre, face à la persécution et l’extermination des juifs d’Europe par les nazis. Ce long et âpre procès est pour beaucoup dans l’exacerbation des répliques des défenseurs de l’institution ecclésiale et de sa hiérarchie, dont les excès apologétiques, causent souvent autant de dommages à la cause de l’Église que les accusations stridentes et injustes de ses détracteurs.

On lira, dans les pages qui suivent, des analyses et des études de cas de cette nature, dont certaines pourront irriter, voire scandaliser celles et ceux qui voudraient que tout aille pour le mieux dans le meilleur des mondes religieux, et qui, pour discréditer toute remise en cause, même sincère et documentée, de l’institution ecclésiale et de ses prélats, accusent leurs auteurs de volonté de nuire à la religion de manière indiscriminée. Le lecteur de bonne foi comprendra vite que ma démarche non seulement ne prétend pas porter un jugement sur l’agir de Pie XII, et encore moins le réputer coupable, mais qu’elle se propose seulement de contribuer à mettre un terme à ce qui, au fil du temps, est devenu un dialogue de sourds et une source de conflits souvent inexpiables. Elle veut s’inscrire dans la ligne de ce qu’écrivait, à un siècle de distance, un pape du XIXe siècle :

L’historien de l’Église sera d’autant plus fort pour faire ressortir son origine divine […] qu’il aura été plus loyal à ne rien dissimuler des épreuves que les fautes de ses enfants, et parfois même de ses ministres, ont fait subir à cette épouse du Christ dans le cours des siècles […] [10].

Les citations mises en exergue au début de cet ouvrage en donnent le ton. C’est à une démarche de pénitence et de repentance, sincère et totale, qu’il veut appeler les chrétiens, leurs dignitaires et leurs pasteurs. Les récentes mises en lumière d’abus sexuels sur enfants, commis par des membres du clergé, et le scandale qui en a découlé, illustrent, si besoin est, qu’il ne sert à rien de jeter un voile pudique sur les fautes des membres et des dignitaires de l’Église. Au contraire, la dissimulation, ou pire, le déni, ne font que rendre plus intolérable la prise de conscience, par les fidèles, de la condition pécheresse de l’institution, qui participe de sa condition humaine.

De longs siècles d’exaltation excessive de la sainteté de l’Église et de ses ministres – trop souvent confondue avec celle, réelle mais invisible, qui, selon les théologiens, subsiste dans l’union mystérieuse avec le Christ de l’assemblée des rachetés, épouse sans tache en tant que participante de la sainteté de son Rédempteur –, ont contribué à forger un mythe que la théologie a la possibilité de faire voler en éclats sans porter atteinte à la réalité de ce mystère.

Pour ce faire, plutôt que de rendre hommage, voire d’accorder des distinctions honorifiques à des apologètes exaltés et peu regardants sur le choix des « preuves » qu’ils assènent à leurs contradicteurs, l’Église gagnerait à souligner et à actualiser l’appel à la pénitence qui parcourt toutes les Écritures, et à y répondre, avec ses fidèles, par la conversion du cœur et la reconnaissance publique de ce qui fut regrettable dans l’attitude de la chrétienté d’alors. C’est le seul moyen de toucher le cœur de Dieu et celui de nos contemporains.

En son temps, Jean le Baptiste invitait le peuple d’Israël à une telle conversion du cœur, en ces termes : Produisez donc un fruit digne du repentir et ne vous avisez pas de dire en vous-mêmes : Nous avons pour père Abraham. Car je vous le dis, Dieu peut, des pierres que voici, faire surgir des enfants à Abraham (Mt 3, 8-9).

L’Esprit-Saint y appelle, aujourd’hui encore, toute la chrétienté, comme il est écrit : De nouveau Dieu fixe un jour, un aujourd'hui, disant en David, après si longtemps, comme il a été dit ci-dessus : Aujourd'hui, si vous entendez sa voix, n'endurcissez pas vos cœurs (He 4,7).



[1] F. Lovsky, La Déchirure de l'absence, Paris, Calmann-Lévy, 1971, p. 68.

[2] Traduction littéraire de la Bible de Jérusalem. Je sais gré à Sr M.-M. Kraentzel, enseignante et familière du grec ancien, d'avoir attiré mon attention sur le fait que l'expression grecque ou kat' epignôsin, se traduirait mieux : « qui ne [procède pas] d’une connaissance approfondie ».

[3] Menahem Macina, Chrétiens et Juifs depuis Vatican II. État des lieux historique et théologique. Prospective eschatologique, Avignon, Éditions Docteur angélique, 2009 ; Les Frères retrouvés. De l’hostilité chrétienne à l’égard des juifs à la reconnaissance de la vocation d’Israël, Paris, Éditions de L’Œuvre, 2011.

[4] Promulguée en 1965 ; on peut en lire le texte sur le site du Vatican.

[5] « Katholischer Antirassismus, kirchliche Selbstverteidigung und das Schicksal der Juden im nationalsozialistischen Deutschland. Das "Schweigen der Kirche" zur Judenverfolgung im NS-Staat : Ein Plädoyer für eine offene Auseinandersetzung mit der Vergangenheit », dans Andreas Laun (éd.), Unterwegs nach Jerusalem. Die Kirche auf der Suche nach ihren jüdischen Wurzeln, Eichstätt, Franz-Sales-Verlag, 2004, p. 10-33. On peut en lire une traduction française par l’abbé Alain René Arbez, à la fin du présent ouvrage.

[6] Sur la personnalité de cet auteur, voir l’article de Wikipedia qui lui est consacré.

[9] Acta Apostolicae Saedis (AAS), XXXV, 1943, p. 23.

[10] Léon XIII, « Depuis le jour », Lettre aux évêques et au clergé de France, du 8 septembre 1899 (Acta Leonis XIII, tome 7, p. 295), consultable en ligne sur le site du Vatican.

Ajouter un commentaire

Code incorrect ! Essayez à nouveau