9. Quelques exemples navrants de distorsion apologétique des événements par Gary Krupp et sa fondation

 

Dans l’article de Zenit, cité plus haut, Krupp impute à l’ignorance des langues l’échec de la Commission conjointe chargée d’étudier l’attitude de l’Église envers les juifs durant la Seconde Guerre mondiale :

En 1999, le cardinal Edward Cassidy créa une commission spéciale d’académiciens [lire : universitaires] juifs et catholiques pour étudier conjointement ces documents. Mais l’initiative échoua le 21 juillet 2001, les professeurs n’arrivant pas à comprendre la langue des nombreux documents [1].

Je ne sais d’où M. Krupp tire cette contrevérité, alors qu’il est notoire que les spécialistes juifs et chrétiens de ce groupe de travail maîtrisaient parfaitement les langues des documents étudiés [2]. Il suffit de lire les déclarations des intéressés eux-mêmes à l’époque des faits [3] pour constater que le véritable motif de la suspension, puis de l’interruption sine die des travaux de la commission mixte, a été l’exigence formulée par la partie juive d’avoir accès à des documents originaux qui ne figuraient pas dans les volumes d’archives déjà publiées par le Vatican. Le rejet de cette demande, sous divers motifs, par les instances vaticanes concernées, ainsi que l’insuffisance des réponses aux 47 questions posées par les membres juifs [4], puis les accusations mutuelles qui découlèrent de ces incidents, sont les seules causes réelles de l’échec de l’initiative.

Mais les déficiences d’autres affirmations de Pave the Way, qui figurent dans un ouvrage publié par cette Fondation [5], sont d’une plus grande magnitude. Qu’on en juge par ce qui suit. Dans l’introduction de son livre, où il décrit la genèse de son projet, Krupp écrit :

Après m’être rendu personnellement en France pour interviewer Mgr Giovanni Ferrofino, et à Londres, pour interviewer Sir Martin Gilbert et de nombreuses autres [personnes], nous étions convaincus que nous avions à 100% raison d’estimer que les activités secrètes de Pacelli avaient sauvé plus de juifs que tous les dirigeants politiques et religieux de l’époque réunis. Il y a peut-être trois millions de juifs qui sont en vie aujourd’hui grâce à l’intervention directe, mais secrète, [de Pie XII] [6].

Dépassés, Lapide et Blet, avec leurs dérisoires centaines de milliers de juifs sauvés par ce pape! Krupp et sa fondation jouent dans la cour des grands : 3 millions (la moitié des fameux six millions d’exterminés !), c’est tout de même autre chose ! Le rapport n’indique nullement comment son auteur parvient à ce chiffre astronomique, sans en apporter la moindre preuve digne de ce nom. Le procédé rappelle fâcheusement, en pire, celui de Lapide, critiqué plus haut.

Un autre passage du même document cite un extrait de la légende qui figure sur la photo de Pie XII, exposée à Yad Vashem :

Quand il fut élu pape, en 1939, il classa sans suite une lettre [encyclique] contre le racisme et l’antisémitisme, que son prédécesseur avait préparée […] [7].

Puis, il en fait le commentaire suivant, dont il serait trop long de réfuter les affirmations, qui témoignent de l’ignorance de ceux qui les ont émises :

Il n’y eut ni « lettre, ni encyclique », il y avait seulement divers projets que Pie XI ne lut jamais car il était sur son lit de mort. Ces projets, qui ne reflétaient pas la pensée de Pie XI ni celle du Cardinal Pacelli, avaient été réalisés par un comité [et étaient] remplis d’affirmations inexactes et d’idées fausses concernant les juifs et leurs relations avec la société. Il n’y a pas de preuve que Pie XII les ait jamais vus. Mais il a rédigé lui-même une encyclique, qui insistait sur l’unité des juifs et des chrétiens. La presse mondiale a reconnu la condamnation du Nazisme [que formulait cette encyclique de Pie XII].

L’encyclique de Pie XII, censée insister sur « l’unité des juifs et des chrétiens », s’intitulait Summi Pontificatus [8]. À l’évidence, le commentaire cité ci-dessus dépend étroitement de l’ouvrage de Dalin, qui, dans un chapitre, intitulé « Le pape, qui “ne gardait pas le silence” », écrit ce qui suit :

Au moment d’accéder à la papauté, Pie XII exprimait continuellement et clairement son désaccord au sujet d’Hitler et du nazisme. Sa première encyclique, Summi Pontificatus, implorait que l’on fasse la paix, rejetait explicitement [?!] le nazisme et mentionnait expressément [!] les juifs, toutes choses qui ont échappé aux détracteurs d’aujourd’hui. Publiée seulement quelques semaines après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, l’encyclique déclare que, dans l’Église catholique, il n’y a « ni gentil, ni juif, ni circoncis, ni incirconcis », ce qui constitue clairement un rejet de l’antisémitisme nazi [9].

Pour illustrer à quel point cette affirmation est pour le moins exagérée, si ce n’est controuvée, voici le passage de l’encyclique, où figure cette citation de Paul :

Ceux qui entrent dans l’Église, quelle [sic] que soit [sic] leur origine ou leur langue, doivent savoir qu’ils ont un droit égal de fils dans la maison du Seigneur, où règnent la loi et la paix du Christ. C’est en conformité avec ces règles d’égalité, que l’Église consacre ses soins à former un clergé indigène à la hauteur de sa tâche, et à augmenter graduellement les rangs des évêques indigènes. Et pour donner à Nos intentions une expression extérieure, Nous avons choisi la fête prochaine du Christ-Roi pour élever à la dignité épiscopale, sur le tombeau du prince des apôtres, douze représentants des peuples ou groupes de peuples les plus divers. Au milieu des déchirantes oppositions qui divisent la famille humaine, puisse cet acte solennel proclamer à tous Nos fils épars [lire : dispersés] dans le monde que l’esprit, l’enseignement et l’œuvre de l’Église ne pourront jamais être différents de ce que prêchait l’apôtre des nations: « Revêtez-vous de l’homme nouveau, qui se renouvelle dans la connaissance de Dieu à l’image de celui qui l’a créé; en lui il n’y a plus ni grec ou juif, ni circoncis ou incirconcis ; ni barbare ou Scythe, ni esclave ou homme libre: mais le Christ est tout et il est en tous. » (Col., III, 10-11.)

Comme on peut le constater, s’il est bien parlé des juifs, dans ce passage, c’est par la bouche de l’apôtre Paul. Et encore ne s’agit-il certainement pas d’une « mention explicite » visant à flétrir l’antisémitisme nazi, mais de l’utilisation homilétique d’un passage du Nouveau Testament pour justifier le fait que, dans le nouvel ordre institué par le Christ (« l’homme nouveau »), tous sont égaux, sans distinction d’origine ou de condition. Dans ce texte, l’opposition n’est pas entre philosémitisme et nazisme, mais entre les différentes conditions de l’espèce humaine, dont aucune ne doit prévaloir sur les autres (critique subliminale du racisme nazi). Et si les juifs et les circoncis sont bien mentionnés, c’est, dans un même souffle, aux côtés des Grecs (païens) incirconcis, mais aussi des barbares, des Scythes, des esclaves et des hommes libres. C’est donc pratiquer une exégèse post eventum et instrumentaliser l’Écriture à des fins apologétiques que d’interpréter la mention des juifs dans la phrase de Paul, citée par l’encyclique, comme un « clair rejet de l’antisémitisme nazi ».

La même étude cite [10], sans le moindre recul critique et sans la commenter, tant elle paraît indiscutable à ses auteurs, la statistique exorbitante de Pinchas Lapide – dont j’ai fait justice plus haut –, laquelle est d’ailleurs reprise par une dépêche de l’agence de presse catholique Zenit, du 28 août 2001, intitulée « Hitler avait ordonné la destruction du Vatican et l’enlèvement de Pie XII », en ces termes qui donnent un coup de pouce à la vérité, en attribuant au pape ce dont Lapide crédite l’Église :

Pius XII’s actions helped save 800,000 Jewish lives, either directly or indirectly, according to Jewish researcher Pinchas Lapide. » [Selon le chercheur juif Pinchas Lapide, les actions de Pie XII ont contribué à sauver 800 000 vies juives, directement ou indirectement] [11].

Pour mémoire, comme déjà signalé plus haut, la version française du livre de Lapide dit exactement :

 […] sous le pontificat de Pie XII, l’Église catholique fut l’instrument par lequel furent sauvés au moins 700 000, voire 860 000 juifs, d’une mort certaine par les mains des nazis [12].

Dans une autre section du document de Pave the Way, intitulée « Exemples d’actions du Vatican et de Pacelli pour sauver des juifs et condamner le National-Socialisme, Hitler et le régime nazi », on lit ce qui suit :

Des documents de 1917 confirment une rencontre avec Nachum Sokolow, Président [en fait, membre] de l’Organisation Sioniste Mondiale […] Le 15 février 1925, Sokolow rencontre à nouveau Pacelli pour discuter d’un Foyer juif en Palestine. Il rappelle la rencontre de 1917 et [affirme que] Pacelli se montra enthousiaste concernant les demandes de Sokolow et le recommanda au cardinal Secrétaire d’État Gasparri pour qu’il lui fasse rencontrer le pape Benoît XV [13].

Version légèrement différente et plus détaillée en p. 70 du même document, qui cite un texte de 2009, repris de Michael Hesemann, « Eugenio Pacelli and the Zionists. New discoveries in the Vatican Secret Archives confirm that the man who became Pope Pius XII intervened in favour of the Jewish settlers in Palestine » [Eugenio Pacelli et les Sionistes. De nouvelles découvertes dans les Archives secrètes du Vatican confirment que l’homme qui devint pape sous le nom de Pie XII, intervint en faveur des colons juifs de Palestine].

Ici encore, Krupp dépend servilement de Lapide, qui écrit :

Quand, en mai 1917, Nahum Sokolow [membre de l’Organisation Sioniste mondiale] demanda l’appui du pape Benoît XV, le pontife lui dit : « Comme l’histoire a changé ! 1900 années ont passé depuis que Rome a détruit votre pays, et maintenant Votre Excellence (!) vient à Rome en vue de restaurer ce pays ». Le 10 mai 1917, pendant l’audience qui se prolongea bien au-delà de la demi-heure prévue, le pape demanda à Sokolow de lui exposer le programme sioniste. Il l’écouta attentivement, puis le qualifia de providentiel, le trouvant en accord avec la volonté divine. Même lorsque la question des Lieux Saints fut évoquée, l’esprit de conciliation prévalut : « Je ne doute pas, dit le pape, qu’on parviendra à un accord satisfaisant ». L’entretien se termina par ces mots du pape : Si, si, io credo que saremo buoni vicini ! (Oui, je crois que nous serons bons voisins) – parole qu’il souligna en répétant plusieurs fois la dernière phrase [14].

Ce que ne précise pas l’ouvrage de Pave The Way, c’est que cet engouement, si c’en fut un, ne fut suivi d’aucun effet. Tout du contraire. Si optimiste qu’il fût, Lapide avait au moins l’honnêteté de dire les choses telles qu’elles sont :

 […] les porte-parole du Vatican informèrent les représentants du mouvement sioniste, en 1921 – encore sous le pontificat de Benoît XV – que le Saint-Siège ne désirait pas aider « la race juive, pénétrée d’un esprit révolutionnaire et rebelle », à obtenir le gouvernement de la Terre Sainte [15].

Lapide fait implicitement allusion à un discours de Benoît XV, en date du 13 juin 1921 :

 […] quand les chrétiens, grâce à l’intervention des troupes alliées, reprendront possession des Lieux Saints, c’est de bon cœur que Nous nous joindrons à l’exultation générale des bons ; mais cette nôtre allégresse ne sera pas dépourvue de la crainte […] que, suite justement à un événement aussi magnifique et réjouissant, les israélites ne parviennent, en Palestine, à une position prépondérante et privilégiée. Si nous devons en juger sur la base de la situation actuelle, hélas, ce que nous craignions s’est vérifié. On sait, en effet, que la condition des chrétiens de Palestine non seulement ne s’est pas améliorée, mais qu’elle a encore empiré en raison des réglementations civiles qui y sont établies, lesquelles visent – même si ce n’était pas l’intention de ceux qui les ont édictées, mais sûrement dans les faits – à dépouiller la chrétienté des positions qu’elle a occupées jusqu’ici, pour lui substituer les juifs. En outre, Nous ne pouvons que déplorer l’action intense menée par beaucoup pour priver les Lieux Saints de leur caractère sacré, en les transformant en lieux de rencontres et de plaisir avec tous les attraits mondains […] Nous ne voulons certes pas qu’il soit fait du tort aux droits de l’élément juif, mais nous n’avons nullement l’intention [de permettre] qu’ils prévalent sur les justes droits chrétiens [16].

On notera que ces propos hostiles à « l’élément juif » ont été tenus par Benoît XV un mois environ après les paroles encourageantes qu’il avait prodiguées à Sokolow. Que s’était-il donc passé entre temps ? Lapide, bien informé, suggère que le pape a été « induit en erreur par plusieurs de ses représentants sur les lieux », c’est-à-dire en Palestine [17]. Et en effet, le 11 mai 1921, le lendemain même de l’entretien entre Benoît XV et Sokolov, Monseigneur Barlassina, patriarche latin de Jérusalem, donnait, au Collège Saint Joseph de Rome, une conférence exaltée, dont La Civiltà Cattolica, organe officieux du Saint-Siège, relata l’essentiel. Je traduis ici quelques passages de ce texte terrible :

[…] Le but du Sionisme, tel que le confessent les Sionistes eux-mêmes, est le rétablissement du peuple d’Israël sur la terre de leurs ancêtres et l’expulsion des autres nationalités qui s’y sont établies au cours des siècles. Donc, le but du Sionisme est la conquête de la Palestine. Pour y parvenir, les Sionistes ne reculent devant aucun moyen. Protégés par les autorités britanniques – on sait, en fait, que Sir Herbert Samuel et presque tous les fonctionnaires anglais sont des sionistes militants –, les dirigeants sionistes sont en réalité les maîtres de la Palestine : ils dictent la loi et imposent leur volonté à toute la population, catholique, musulmane, et jusqu’aux israélites orthodoxes, soumis à mille abus de pouvoir de la part de leurs coreligionnaires. Outre l’autorité, ils disposent de beaucoup d’argent envoyé par les comités sionistes de tous les pays, spécialement de ceux des États-Unis et de Grande-Bretagne, et avec cet argent, ils achètent les terres des pauvres musulmans ruinés par la guerre, ils fondent des écoles et quelquefois corrompent aussi les consciences. En bref, comme le prouvent des rapports fiables, le propos des Sionistes est d’exproprier peu à peu les Arabes et les chrétiens et de prendre leur place. Pour accroître le nombre de leurs coreligionnaires, on a autorisé l’immigration en Palestine des juifs russes, presque tous bolcheviques […], en fait on ne refuse le droit à l’immigration qu’à ceux qui ne sont pas juifs. L’action sioniste ne s’est pas révélée moins funeste sur le plan de l’immoralité, qui, à partir du moment où les Sionistes se sont érigés en maîtres de la Palestine, s’est terriblement étendue sur cette terre baignée par le sang de Jésus Christ. Des établissements de vice se sont ouverts à Jérusalem, à Jaffa, à Nazareth, et dans tous les centres importants : les femmes de mauvaise vie fourmillent partout, les maladies honteuses se répandent, c’est vraiment, s’exclame Mgr Barlassina, « l’abomination de la désolation dans le Lieu saint » [cf. Mt 24, 15] […] [18].

Le patriarche de Jérusalem conclut la conférence en lançant un brûlant appel à tous les catholiques :

Il faut sauver la Palestine, menacée de tomber sous un joug mille fois pire que celui des Turcs; une fois encore doit retentir le cri des Croisés : « Dieu le veut, Dieu le veut ! », une croisade pacifique mais forte, par la plume, par la parole, par l’action, par l’argent, pour libérer la patrie du Sauveur […].

Je crois utile de préciser au passage que cette méfiance chrétienne vis-à-vis de la présence d’une minorité juive influente en Palestine était largement partagée par les papes antérieurs, y compris celui que d’aucuns considèrent comme le plus « philosémite » des pontifes, Pie XI. En témoigne un épisode plus ancien. En 1925, Maritain demande à un proche collaborateur de Pie XI, le P. Edouard Hugon, de présenter un rapport qu’il a rédigé sur le sionisme, en lui demandant de vérifier

 […] s’il serait contraire aux intentions du Saint-Père et aux directives de la politique du Saint-Siège en Palestine que des personnalités catholiques marquent publiquement, à leurs risques et périls, leur sympathie pour le sionisme,

Voici en quels termes Maritain explicite son initiative (prosélytique) :

 […] quand le Dr Jacobson, représentant pour l’Europe de l’exécutif sioniste, est venu me trouver en me disant son désir de constituer une amitié catholique-sioniste, je me sentais déjà tout disposé à la sympathie. Je sais d’autre part qu’un témoignage catholique de sympathie pour le sionisme aurait une grande influence sur bien des jeunes Juifs travaillés par la grâce de Dieu, et qui seraient prêts à demander le baptême s’ils ne pensaient par là renier leur race et leur nationalité [19].

Réponse de l’ecclésiastique, après audience papale (15 novembre 1925) :

Le Pape craint qu’on se serve des catholiques ou du Saint-Siège pour faire triompher la cause sioniste, et, « sans porter aucun défense, il conseille la réserve » [italiques dans l’original]. […] On comprend que dans ces conditions « une visite du Dr Jacobson au Vatican ne semble pas opportune » et que si « le pape n’entend pas refuser absolument l’audience, il préfère qu’elle ne soit pas demandée. » [20]

Je pourrais multiplier les exemples de ce que j’ai appelé plus haut « la distorsion apologétique des événements par Gary Krupp et sa fondation », mais il faut bien se limiter. Je terminerai donc cette critique de l’ouvrage de Pave the Way, par la partie qui porte le titre racoleur et sensationnaliste suivant : Pope Pius XII policies and actions result in the establishment of the Jewish state. [Les mesures et les actes de Pie XII ont pour résultat la fondation de l’État juif] (!) […] [21].

Revenant sur la rencontre entre Sokolov et Benoît XV (évoquée ci-dessus) l’ouvrage de Pave The Way, illustre son propos de photos de coupures de presse, censées constituer des « preuves » du zèle « prophétique » de Pie XII pour l’établissement d’un État juif en Palestine. À cette fin, est mis en exergue un passage, qui figure à la fin d’un article du Jerusalem Post, en date du 10 octobre 1958, reproduit en fac-similé, lequel relate que M. Mendes (camarade d’enfance de Pie XII),

rappelait que, lors d’une rencontre avec les survivants des camps de concentration, en Italie, en 1945, le pape avait prédit [sic] : « Vous aurez bientôt un État juif » [22].

Pour avoir une vue plus sérieuse – et surtout plus conforme à l’histoire – que celle que veut imposer cette logorrhée apologétique sur ce que pensaient les hauts dirigeants de l’Église catholique de la présence juive en Palestine, il n’est que de lire ce qu’écrivait, le 13 mars 1943, le cardinal Maglione, Secrétaire d’État sous Pie XII :

Le Saint-Siège n’a jamais approuvé le projet de faire de la Palestine un « home juif ». Mais hélas, l’Angleterre ne cède pas […] Et la question des Lieux saints ? La Palestine est aujourd’hui plus sacrée pour les catholiques que […] pour les juifs [23].

Et encore :

Il est vrai que la Palestine fut un temps habitée par les juifs ; mais comment pourrait-on justifier historiquement la décision de ramener les peuples dans les territoires où ils ont vécu dix-neuf siècles plus tôt ? En conclusion, il ne me semble pas difficile, si l’on veut créer un « Foyer juif », de trouver d’autres territoires qui se prêtent mieux à ce but, car une Palestine sous domination juive engendrerait de nouveaux et graves problèmes internationaux, mécontenterait les catholiques du monde entier, susciterait les plaintes légitimes du Saint-Siège et correspondrait mal à la sollicitude charitable dont le même Saint-Siège a fait preuve et continue de faire preuve pour les non-aryens [les juifs] [24].

Enfin, quitte à peiner les nombreux admirateurs – dont je suis – de celui qui, avant de devenir pape sous le nom de Jean XXIII, était nonce apostolique, Angelo Roncalli, force est, à l’honneur de la vérité historique, de citer ses réticences à l’égard du « projet de sauver quelques milliers de juifs, et d’enfants en particulier, en les emmenant en Palestine » :

Je confesse que l’idée d’acheminer les juifs en Palestine, justement par l’intermédiaire du Saint-Siège, quasiment pour reconstruire le royaume juif […] suscite en moi quelque inquiétude. Il est compréhensible que leurs compatriotes et leurs amis politiques s’impliquent. Mais il ne me paraît pas de bon goût que l’exercice simple et élevé de la charité du Saint-Siège offre précisément l’occasion et le signe permettant de reconnaître une sorte de coopération, ne serait-ce qu’initiale et indirecte, à la réalisation du rêve messianique. Mais tout ceci n’est peut-être qu’un scrupule personnel qu’il suffit d’avoir confessé pour qu’il disparaisse. Ce qui est absolument certain, c’est que la reconstruction du royaume de Juda et d’Israël n’est qu’une utopie [25].

Comme quoi même les saints ignorent le dessein de Dieu. Toutefois, l’historien Giovanni Miccoli contextualise correctement ces propos de Roncalli en évoquant l’état d’esprit qui prévalait alors au sein de la haute hiérarchie catholique, même à l’égard du sauvetage d’enfants juifs :

Il serait exagéré d’imputer prioritairement aux atermoiements du Vatican la responsabilité de l’échec global du projet de sauver quelques milliers de Juifs et d’enfants en particulier, en les emmenant en Palestine […] Mais il est évident que, de son côté, le Saint-Siège fit tout pour éviter de s’engager véritablement dans le soutien d’un tel projet. Certaines considérations de Mgr Roncalli [le futur Jean XXIII] qui s’était pourtant fait l’intermédiaire des requêtes de l’Agence [Juive] et déployait par ailleurs une activité passionnée et constante pour favoriser de toutes les façons l’émigration des juifs des pays balkaniques, trahissent au moins en partie la logique qui guidait l’attitude de la Secrétairerie d’État sur cette question [26].



[2] Il s’agit de la collection intitulée Actes et Documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre mondiale, édités par Pierre Blet, Robert A. Graham, Angelo Martini, et Burkhart Schneider, par Libreria Editrice Vaticana, Citta del Vaticano, 1965-1981, 12 volumes. 1. Le Saint-Siège et la guerre en Europe, mars 1939-août 1940. 2. Lettres de Pie XII aux évêques allemands, 1939-1944. 3. Le Saint-Siège et la situation religieuse en Pologne et dans les pays baltes, 1929-1945. 2 volumes. 4. Le Saint-Siège et la guerre en Europe, juin 1940-juin 1941. 5. Le Saint-Siège et la guerre mondiale, juillet 1941-octobre 1942. 6. Le Saint-Siège et les victimes de la guerre, mars 1939-décembre 1940. 7. Le Saint-Siège et la guerre mondiale novembre 1942-décembre 1943. 8. Le Saint-Siège et les victimes de la guerre, janvier 1941-décembre 1942. 9. Le Saint-Siège et les victimes de la guerre, janvier-décembre 1943. 10. Le Saint-Siège et les victimes de la guerre janvier 1944-juillet 1945. 11. Le Saint-Siège et la guerre mondiale, janvier 1944-mai 1945. (En fait, la collection compte bien 12 volumes, du fait que le tome 3 en comporte deux.)

[3] Lire, à ce propos : 1. Shoah -des historiens juifs et catholiques demandent au Vatican un libre accès à ses archives, in « Commission d’experts juifs et chrétiens, chargée d’analyser les actes du S.S. durant la 2de Guerre mondiale: dossier de la controverse » ; lire aussi sur le site de l’Agence de presse catholique Zenit, 25 juillet 2001: « Pie XII: La commission mixte n’a pas fait son travail et s’auto-suspend ».

[5] Rychlak, Ronald J., Marchione Margherita, Doino, William, Examining the Papacy of Pope Pius XII, 2008. Il faut avoir présent à l’esprit que ces auteurs sont de fervents défenseurs de Pie XII.

[6] « There are perhaps 3 million Jews who are alive today because of his secret but direct intervention », Op. cit., p. 9. Voir aussi, sur le site debriefing.org, « Pie XII a sauvé 3 millions de Juifs [!!!] (Pave The Way) ».

[7] Op. cit., p. 19. Il s’agissait du projet d’une encyclique pour laquelle Pie XI avait demandé un avant-projet à deux jésuites, et qui devait s’intituler Humani generis unitas, elle ne fut jamais rédigée ; voir, sur cette question un résumé de Wikipedia, et surtout l’ouvrage de G. Passelecq et B. Suchecky, L’encyclique cachée de Pie XI. Une occasion manquée de l’Église face à l’antisémitisme, La Découverte, Paris, 1995.

[8] 20 octobre 1939. Version française de Summi Pontificatus en ligne sur le site duVatican.

[9] Dalin, Pie XII et les juifs, Op. cit., p. 114. Voir, plus haut, mes critiques de certaines affirmations a-critiques, et d’autres totalement erronées.

[10] Examining the papacy of pope Pius XII, op. cit., p, 65 du document pdf cité plus haut.

[11] « Hitler ordered destruction of Vatican and kidnapping of Pius XII », Dépêche de l’Agence Zenit de Rome; également en ligne sur le site de EWTN – Global Catholic Network News.

[12] Lapide, Rome et les juifs, p. 270. Voir, plus haut, mes critiques de ces « statistiques», que j’ai qualifiées d’« élastiques ».

[13] Examining the papacy of pope Pius XII, op. cit., version pdf en ligne, p. 68.

[14] Lapide, Rome et les juifs, op. cit., p. 124.

[15] Op. cit., p. 125.

[16] Publiée dans les AAS (1921), p. 281, et voir Osservatore Romano, 13, du 14 juin 1921. Je traduis ici le discours de Benoît XV, prononcé le 13 juin 1921 à l’occasion de la création de nouveaux cardinaux et intitulé « I Cristiani hanno diritti inalienabili » [Les chrétiens ont des droits inaliénables] ; ma traduction se base sur le texte italien qui figure dans Gerusalemme nei Documenti Pontifici, A cura di Edmond Farhat, in Studi Giuridici XII, Libreria Editrice Vatican, 1987, p. 66-67.

[17] Lapide, Op. cit., p. 125.

[18] Texte paru dans La Civiltà Cattolica, II (1921) p. 461-462 ; je traduis d’après l’extrait en italien repris dans Gerusalemme nei Documenti Pontifici (op. cit.), p. 251-252.

[19] Je cite d’après « Rapport sur le sionisme adressé à Pie XI (1925) », in Cahiers Jacques Maritain, 23, « Regards sur Israël », Kolbsheim, octobre 1991, p. 27 ss.

[20] Ibid., p. 30.

[21] Examining the papacy of pope Pius XII, op. cit., p. 68.

[22] Op. cit., p. 157 ; le fac-similé reproduit un extrait du Jerusalem Post, du 10 octobre 1958.

[23] Actes du Saint-Siège (ADSS), 9, n° 94, p. 184, cité par Giovanni Miccoli, Les Dilemmes et les silences de Pie XII. Vatican, Seconde Guerre mondiale et Shoah, trad. française, Éditions Complexe, 2005, p. 89.

[24] Ibid., 9, n° 191, p. 302, in Miccoli, Ibid., p. 91.

[25] Ibid., 9, n° 324, p. 469, in Miccoli, Ibid.

[26] Miccoli, Ibid., réfère à l’ouvrage de Henri Fabre, L’Église catholique face au fascisme et au nazisme. Les outrages à la vérité, édit. H. Fabre et EPO, Bruxelles, 1994, p. 62, tout en en signalant les limites de « l’analyse, par ailleurs soignée » de cet auteur, sur ce point précis.

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