8. Qu’est-ce qui fait courir Mr Krupp, juif américain tout dévoué à la cause de Pie XII?

 

« Le plus souvent, l’historien est frappé par la solidité des mythes contre lesquels s’épuise son argumentation, par l’inutilité des efforts pour corriger des images d’Épinal solidement assises, par le travail de Sisyphe que représente son effort toujours renouvelé, mais toujours vain, pour combattre ce qu’il considère comme des idées fausses, dont il a vingt fois tenté de démontrer le caractère erroné. »

S. Bernstein, « Comment un savoir historique est-il considéré comme acquis? », in Y. Beauvois & C. Blondel (éditeurs), Qu’est-ce qu’on ne sait pas en histoire ? Édit. Septentrion, Paris 1998, p. 191.

 

Une « star » juive inespérée à la rescousse de Pie XII

Je n’ai pas trouvé de meilleure introduction à la présente analyse que la présentation enthousiaste de la Fondation Pave The Way [1], créée par le juif new-yorkais Gary Krupp, dont le texte figure sur un blog catholique américain :

Fondée en 2003 et dirigée par des Israélites américains, mais non confessionnelle, la Pave the Way Foundation/PTWF estime qu’un dialogue interreligieux sincère et l’abandon de l’instrumentalisation de la religion comme outil politique ou idéologique, peuvent mener à la paix entre les peuples et les nations comme à une meilleure compréhension entre les religions. Son président et fondateur, Gary L. Krupp, qui a, à plusieurs reprises et avec succès, offert ses bons offices dans le cours de difficiles négociations diplomatico-économiques entre le Saint-Siège et l’État d’Israël, a été créé commandeur dans l’Ordre de Saint-Grégoire le Grand, par le pape Jean-Paul II [en 2000]. Krupp a consacré une grande partie de son énergie et de ses moyens à la réhabilitation de la figure du pape Pie XII, et a obtenu en juillet dernier [2009] du Département des Justes parmi les Nations du Musée de l’holocauste Yad Vashem le droit d’inscription « d’Eugenio Pacelli, Pape Pie XII » à la procédure de reconnaissance de ce Souverain Pontife en qualité de Juste parmi les Nations [2].

L’article cite ensuite longuement l’exposé que fait Krupp lui-même, de l’action de sa fondation en faveur de la réhabilitation de Pie XII et en faveur de l’inscription de ce pape comme « Juste des nations » :

La PTWF a consacré des années à réunir une documentation originale et des témoignages vidéo sur ce pontificat controversé, et nous estimons avoir découvert suffisamment de matériel pertinent pour désormais commencer la recherche de témoignages écrits et notariés afin de débuter la procédure judiciaire [lire : juridique] à Yad Vashem […] Dans la plupart des cas de ceux qui ont été honorés du titre de Juste parmi les Nations, le récompensé avait directement agi pour sauver la vie de personnes au risque de la sienne. Les actes d’Eugenio Pacelli ne relèvent pas de cette définition générale. Toutefois, on peut établir que l’intercession directe du pape a conduit à sauver des centaines de milliers de juifs. Mais, évidemment, en raison de la nature de ses éminentes fonctions, Pacelli n’a pratiquement jamais été en contact avec ceux qu’il a sauvés. À une seule exception : celle de son intercession au profit de son meilleur ami le Dr Guido Mendes, un juif orthodoxe et son meilleur ami d’enfance, dans laquelle il intervint personnellement pour envoyer la famille Mendes en Palestine en 1938. Nous pouvons aussi établir que les actions de Pie XII visant à épargner des vies, furent accomplies sous menace de mort. Lors d’une réunion d’urgence des cardinaux, convoquée par Pie XII le 6 septembre 1943, il les informa qu’il avait signé une lettre de démission, placée sur son bureau et qu’il s’attendait à être enlevé à tout instant. Les cardinaux devaient se tenir prêts à quitter immédiatement le Vatican pour se rendre dans un pays neutre où ils devraient élire un nouveau Pape. Cette réunion d’urgence se déroula un mois avant que les juifs de Rome soient rassemblés [lire : raflés], ce qui provoqua l’intervention immédiate du pape pour les sauver. Ce document véridique n’est pas présentement disponible, mais nous savons qu’il existe. Nous avons récemment obtenu de l’Allemagne l’affidavit du général Karl Wolff, l’adjoint d’Himmler et le commandant pour l’Italie, montrant qu’il avait reçu l’ordre d’Hitler de planifier l’investissement du Vatican et l’enlèvement du pape […] Nous espérons, conclut Krupp, que […] Yad Vashem vérifiera les informations que nous allons lui faire parvenir. Le travail désormais consiste à localiser le plus grand nombre de ces survivants ou de membres de leurs familles pour obtenir des documents notariés et signés. La déclaration la plus révélatrice que nous puissions faire, c’est qu’avec l’aide de beaucoup d’amis nous avons réussi à localiser des milliers de documents et que pas un seul ne s’est révélé négatif [pour Pie XII].

Et l’auteur de l’article d’ajouter :

Le 16 septembre dernier [2009], lors de l’Audience générale, Krupp a annoncé à Benoît XVI le lancement de cette procédure en reconnaissance de Pie XII comme « Juste parmi les Nations » et a remis au Saint Père un volume de 255 pages contenant les copies de quelque 3 000 documents originaux qui furent découverts au cours d’une vaste recherche. Ce cadeau, a expliqué Krupp, est « un geste de gratitude pour les initiatives de Benoît XVI soutenant le dialogue judéo-catholique » [3].

Il n’est pas surprenant qu’une telle ferveur – juive de surcroît – en faveur d’un pape aussi controversé ait suscité de fortes oppositions… juives. La plus circonstanciée, me semble-t-il – sans que ce mien avis doive être considéré comme un entérinement a priori de ses prises de position – est celle du site Jewish Israel, dont le titre de l’article combatif qu’il a mis en ligne (« Le vilain côté de la politique d’embellissement des relations interconfessionnelles ») dit assez tout le mal qu’il pense de cette initiative [4].

 

Un zèle apologétique étrange

Sur son site en anglais, la fondation Pave the Way se présente comme

une organisation laïque qui agit pour construire la paix en travaillant à combler les fossés qui existent entre les religions, au niveau de la compréhension et de la coexistence, et ce par des actions culturelles, intellectuelles, techniques [5].

Ses réalisations jusqu’à ce jour, sont d’ordre caritatif, interreligieux et surtout… communicationnel. On en trouve l’énoncé dans un document en pdf, réalisé par la branche française de Pave The Way, en cours de constitution [6].

Pave The Way communique beaucoup. En lisant les nombreux articles de presse de cette organisation, on est frappé de constater que, depuis 2008, elle s’est lancée dans une intense campagne de révision de l’attitude de Pie XII envers les juifs durant la Seconde Guerre mondiale, qui confine à l’apologétique, voire à la propagande. Ce qui devrait inciter les historiens spécialisés en cette matière à examiner de près les arguments, à prétention historique, que Pave The Way diffuse largement dans les médias et à compte d’auteur, afin de convaincre l’opinion de l’impeccabilité, voire de l’héroïcité de l’action de Pie XII en faveur des juifs.

Deux choses alertent d’emblée quiconque examine, sans idée préconçue mais de manière critique, le contenu de l’abondant matériau communicationnel de Pave The Way : le ton apologétique, non dénué de polémique, et la propension à l’hagiographie, voire à la légende dorée concernant la personne et l’action de Pie XII.

Mais, outre l’agacement que le chercheur peut légitimement ressentir face au flot de récits et de témoignages, aussi édifiants qu’a-critiques, inlassablement diffusés depuis quelques années par Pave The Way, il est littéralement décontenancé par la méthode – ou plus exactement, l’absence de méthode (et de rigueur) – qui préside à la collecte des faits et à l’évaluation de leur pertinence pour éclairer l’histoire des événements de cette période extrêmement complexe.

Dans l’ensemble, les exposés ressemblent davantage à un matériau de sensibilisation pour adeptes d’une cause, qu’à des analyses factuelles. Bien que tout ne soit pas faux ou inadéquat dans les faits et témoignages évoqués, l’historien de métier peut difficilement se défendre du malaise que lui cause l’amateurisme affligeant du dossier constitué par le fondateur de Pave The Way et ses collaborateurs.

 

Quand la conviction enthousiaste tient lieu de méthode historique

Début 2010, la Fondation passe à la vitesse supérieure. Sans doute encouragée, voire galvanisée par les appréciations et les compliments gratifiants du pape lui-même et de hautes personnalités vaticanes, pour son action en faveur de la cause de Pie XII, elle annonce qu’elle entreprend de « numériser et de publier près de 5 125 documents des archives secrètes du Vatican, allant de mars 1939 à mai 1945 » [7].

La dépêche annonce la bonne nouvelle en ces termes :

 [...] les actes et documents du Saint-Siège relatifs à la seconde guerre mondiale seront disponibles en ligne très vite pour l’étude mondiale et sans aucuns frais. Elle précise que c’est Pave The Way qui a pris cette méritoire (et coûteuse) initiative, et que le Vatican lui a donné les autorisations nécessaires à ce faire [8].

Gary Krupp, le fondateur de Pave the Way, explique lui-même :

Tout au long de notre mission nous avons constaté que le pontificat de Pie XII (Eugenio Pacelli) durant la seconde guerre mondiale est un motif de tension qui a des répercussions sur plus d’un milliard de personnes. La controverse repose sur l’hypothèse selon laquelle le pape n’aurait pas fait suffisamment pour prévenir le massacre des juifs par les nazis.

Il est dommage, toutefois, qu’il reprenne à son compte, sans recul critique, la « thèse », extrêmement répandue, qui impute au dramaturge autrichien Ralf Hochhut [9], et à lui seul, la primeur de la diabolisation du pape Pie XII, accusé d’avoir failli à sa fonction de « Vicaire » du Christ en n’intervenant pas pour dénoncer la persécution des juifs. Or, il se trouve qu’en 1942, le poète israélien Nathan Alterman adressait déjà ce reproche au pape, dans cette strophe d’un de ses poèmes :

Le Saint-Père chrétien dans la ville de Rome

De son palais n’est pas sorti avec le signe du rédempteur

Pour assister, jour après jour, au pogrom.

Y assister un jour, un seul unique jour,

Là où, depuis des années, gît, tel un chevreau,

Un petit enfant,

Anonyme,

Juif [10].


Bien entendu, Krupp et ses collaborateurs ignorent tout cela. Comme ils ignorent les reproches, cités plus haut et largement antérieurs à ceux de Hochhut, des écrivains catholiques, François Mauriac, Paul Claudel et Jacques Maritain.

On peut aussi se demander si c’est pour ne pas déforcer leur position unilatéralement laudative du pontife, qu’ils ne font pas non plus la moindre allusion aux appels de Claudel et de Maritain à une intervention papale en faveur des juifs après la guerre, dont je vais traiter en détail ci-après, avant de revenir à Krupp dans le chapitre suivant.

 

Excursus : Refus d’une déclaration papale sur la souffrance des juifs et l’antisémitisme, demandée par Maritain en 1946

En suite de l’évocation, faite ci-dessus, d’un événement troublant et non encore élucidé, je crois utile d’en préciser l’occasion et les détails, et d’en proposer un décodage personnel qu’il appartiendra aux spécialistes de prendre en compte ou de rejeter.

Le 13 décembre 1945, dans une lettre adressée à Jacques Maritain, Paul Claudel écrivait :

Rien actuellement n’empêche plus la voix du Pape de se faire entendre. Il me semble que les horreurs sans nom et sans précédent dans l’histoire, commises par l’Allemagne nazie, auraient mérité une protestation solennelle du Vicaire du Christ. Il semble qu’une cérémonie expiatoire quelconque, se renouvelant chaque année, aurait été une satisfaction donnée à la conscience publique […] Nous avons beau prêter l’oreille, nous n’avons entendu que de faibles et vagues gémissements […] [11].

Dans une correspondance du 12 juillet 1946, adressée à Mgr Montini, le philosophe catholique Maritain, alors ambassadeur au Vatican, tentait de convaincre Pie XII de promulguer un document consacré aux juifs :

L’inlassable charité avec laquelle le Saint-Père s’est efforcé par tous les moyens de sauver et protéger les persécutés, les condamnations qu’il a portées contre le racisme, lui ont attiré la juste gratitude des juifs […] Cependant […] ce dont juifs et chrétiens ont aussi et par-dessus tout besoin, c’est qu’une voix – la voix paternelle, la voix par excellence, celle du vicaire de Jésus-Christ – dise au monde la vérité et lui apporte la lumière sur cette tragédie. Il y a eu à ce sujet […] une grande souffrance de par le monde. C’est, je ne l’ignore pas, pour des raisons d’une sagesse et d’une bonté supérieures, et afin de ne pas risquer d’exaspérer encore la persécution, et de ne pas provoquer des obstacles insurmontables à l’action de sauvetage qu’Il poursuivait, que le Saint-Père s’est abstenu de parler directement des juifs et d’appeler directement et solennellement l’attention de l’univers sur le drame d’iniquité qui se déroulait à leur sujet. Mais maintenant que le nazisme a été vaincu, et que les circonstances ont changé, n’est-il pas permis […] de transmettre à sa Sainteté l’appel de tant d’âmes angoissées, et de la supplier de faire entendre sa parole ? [...] [12].

On sait qu’aucune suite ne fut donnée à cette supplique par le pape. De même, sauf erreur, aucune trace écrite n’a été trouvée à ce jour d’une insistance de Maritain auprès du pape, hormis cette brève remarque que nous devons à l’historien Philippe Chenaux, malgré tous ses efforts, Maritain n’obtiendra pas davantage du pape ; qui lui répondra (au cours d’une audience du 16 juillet 1946) avoir « déjà parlé en recevant une délégation juive » [13].

L’argument a-t-il convaincu l’interlocuteur du pape ? Toujours est-il que, si faible qu’il apparaisse à nos yeux aujourd’hui, Maritain l’invoqua dans sa réponse pleine d’empathie, du 19 juillet 1946, à un télégramme du Jewish Labor Committee, qui l’informait de nouvelles violences envers des juifs en Pologne, comme le note Chenaux :

 […] le philosophe attirait l’attention sur ce discours de novembre 1945 à des déportés juifs, dans lequel Pie XII réitérait sa réprobation à l’endroit de « conceptions qui dans l’histoire de la civilisation seront rangées parmi les égarements les plus déplorables et les plus déshonorants de la pensée et du sentiment des hommes » [14].

À ce propos, prend tout son sens la remarque de l’historien de l’Holocauste, Michael. R. Marrus :

Parfois, comme le sait tout historien, un nouvel élément venant de l’extérieur d’un débat historiographique apparemment improductif, peut mettre des positions solidement établies dans un relief saisissant, poser de nouvelles questions, voire faire progresser notre compréhension [15].

C’est précisément ce dont j’ai fait l’expérience en examinant des discours pontificaux hétérogènes, au moins quant à leur occasion et leurs destinataires. Leur contenu a orienté de manière inattendue ma compréhension du silence observé par le pape sur la tragédie juive même après la fin des hostilités. Je suis encore Chenaux :

Montrant le texte du télégramme à Mgr Montini [alors substitut de la Secrétairerie d’État du Vatican], [Maritain] s’entendit répondre « qu’il faudrait plutôt le renforcer » (19 juillet 1946). On sait avec quelle vigueur le cardinal Montini défendra, en juin 1963, « l’action de Pie XII durant la dernière guerre en face des excès criminels du régime nazi » devant les attaques suscitées par la pièce de Rolf Hochhut, Le Vicaire […] Était-ce par loyauté à l’égard de celui qu’il avait fidèlement servi ? Il semble plutôt que sur ce point le substitut n’ait pas bien compris « la grande souffrance [de] par le monde » signalée par Maritain à propos des silences du pape. Lorsqu’il insistait pour « renforcer » le message au Jewish Committee, c’était sans doute pour mieux marquer la fermeté et le courage des prises de position de Pie XII. Mgr Montini restera toujours à l’écoute des suppliques de Maritain en faveur d’Israël (nous le verrons au moment du Concile) mais s’efforcera, surtout dans le contexte nouveau d’après 1948 marqué par la naissance d’un État juif en Palestine, de tenir la balance plus égale entre les deux camps qui s’affrontaient. En témoignent ses contacts durant cette période avec l’orientaliste français Louis Massignon, grand ami de Maritain et avocat de la cause arabe […] [16].

J’ai mis en italiques les passages significatifs. Il semble que ce soit cette « prudence », que l’on peut qualifier de « géopolitique », d’un Vatican incapable de percevoir le nouvel État juif autrement que comme un fait strictement politique, et donc potentiellement réversible, qui a toujours dicté l’attitude du Saint-Siège, laquelle se voulait absolument impartiale [17] à l’égard de tous les belligérants, parfois même indépendamment de la moralité de leur cause respective. Pie XII s’y conformera indéfectiblement même après la fin des hostilités. En témoigne cet extrait de sa brève allocution du 3 août 1946 à une délégation du Haut-Comité Arabe, venue lui demander son aide contre le Sionisme :

[…] Voilà pourquoi, après avoir d’ailleurs reçu, ces jours derniers encore, de nombreux appels et réclamations de diverses parties du monde, et pour divers motifs, il est superflu de vous dire que Nous réprouvons tout recours à la force et à la violence, d’où que ce soit, comme aussi Nous condamnâmes à plusieurs reprises dans le passé, les persécutions qu’un fanatique antisémitisme déchaînait contre le peuple hébreu, cette attitude de parfaite impartialité, Nous l’avons toujours observée dans les circonstances les plus variées, et nous entendons Nous y conformer aussi à l’avenir [18].

La proximité chronologique entre les faits examinés ci-dessus (12 juillet 1946 : lettre de Maritain à Montini ; 16 juillet : audience papale ; 3 août : allocution au Haut-Comité Arabe), et l’allusion explicite que fait Pie XII lui-même aux pressions dont il a été l’objet (« nombreux appels et réclamations de diverses parties du monde […] pour divers motifs ») semblent indiquer que la raison du refus papal, apparemment inexplicable, de parler clairement du drame juif encore tout proche, pourrait bien avoir été sa crainte de paraître prendre parti dans le conflit entre Arabes et sionistes. Violente et armée lors de la Grande Révolte arabe (1936-1939), cette confrontation était devenue éminemment politique dans la seconde moitié des années 1940, quand il était clair que l’Organisation Sioniste – qui ne manquait pas de soutiens puissants dans le monde occidental, surtout suite à la Shoah – était déterminée à faire passer le Yishouv de Palestine de la situation d’État en devenir au statut d’État de droit reconnu par les nations.

Or, à peine une année séparait l’époque où Maritain suppliait le pape d’élever la voix en faveur des Juifs, du vote par l’ONU de la partition de la Palestine (29 novembre 1947). Il est difficile d’imaginer qu’en sa qualité de diplomate chevronné et d’observateur extrêmement bien informé des événements politiques internationaux, et particulièrement des enjeux politiques considérables de la brûlante question de « Palestine », et en pasteur tributaire des conceptions de son temps, éminemment sensible au sort de la Terre Sainte, « baignée du sang du Christ » et qui risquait de tomber « en mains juives », Pie XII n’ait pas perçu à quel point serait inopportune une déclaration comme celle qu’attendaient de lui d’éminents penseurs catholiques, dont, entre autres, Claudel et Maritain. Et en effet, à la lumière rétrospective de ce qui devait se passer moins d’une vingtaine d’années plus tard au Concile Vatican II, lorsque la « déclaration sur les Juifs » se heurta à la vive opposition des prélats orientaux – spécialement ceux des pays arabes, au motif qu’elle faisait le jeu des « sionistes » –, on peut estimer a posteriori que, conformément à la conception aiguë du devoir d’ « impartialité » qu’il estimait lui incomber, ce pape a fait preuve d’une clairvoyance « politique » remarquable.

Ce qui est sûr, en tout état de cause, c’est que le silence de Pie XII sur la tragédie de la Shoah, même après la guerre, ne peut être considéré, comme on le lit trop souvent ici ou là, même chez des auteurs respectables, comme une « preuve » de l’indifférence de ce pape à l’égard des juifs. Personnellement, j’y vois plutôt un choix – qu’il appartiendra à l’histoire de considérer comme juste ou erroné, éthique ou opportuniste – d’une position géopolitique dictée par des considérations d’opportunité ecclésiale : j’entends par là ce qui, au jugement des responsables de l’Église, est bon pour elle et pour ses fidèles, et prime, de ce fait, sur toute autre considération, si noble soit-elle.



[2] Extrait de l’article « Pour l’association israélite Pave the Way, Pie XII doit être déclaré “Juste parmi les Nations” », mis en ligne sur le Blog Americatho – Histoire et actualité du catholicisme aux États-Unis, le 30 septembre 2009.

[3] Il s’agit d’un document intitulé primitivement Examining the papacy of pope Pius XII [compiled and edited by Gary L. Krupp], presented by Pave the Way Foundation. New York : Pave the Way Foundation, [2009], 300 pages, cité ibid. Une longue enquête à laquelle j’ai procédé, révèle que le rédacteur de ce dossier n’est autre que l’historien allemand Michael Heseman, spécialisé dans l’étude de l’Église contemporaine. Je reviendrai ci-après sur l’impact de sa contribution citée.

[5] Cité d’après le Comité diocésain des Relations œcuméniques et interreligieuses de Lyon, en France, qui relaie cette initiative.

[7] Voir la dépêche de l’agence catholique de presse Zenit: « IIème guerre mondiale : Les archives secrètes du Vatican bientôt en ligne. Le Saint-Siège accepte la proposition de la “Pave the Way Foundation” », 15 février 2010.

[8] Au jour où j’écris ces lignes, l’entreprise est déjà fort avancée et ne manque pas d’intérêt en ce qu’elle permet un accès direct, via Internet, à une grande partie des documents publiés par le Saint-Siège sur l’attitude de l’Église pendant la Seconde Guerre mondiale.

[9] Pour mémoire : Ralph Hochhut est l’auteur de la fiction théâtrale, Der Stellvertreter, « Le Vicaire », représentée pour la première fois en 1963.

[10] Voir Menahem Macina, « Dès 1942, dans un poème poignant, le poète israélien Nathan Alterman, stigmatisait le silence de Pie XII ». L’extrait que j’ai traduit de l’italien figure dans un long article intitulé « La Tragedia dell’olocausto ebraico e le sue responsabilità morali » (La tragédie de l’Holocauste et ses responsabilités morales), en ligne sur le site Storia e Identità, Annali Italiane on line.

[11] Citée in Bulletin de la Société Paul Claudel n° 143, Gallimard, 3e trimestre 1996.

[12] In Cahiers Jacques Maritain, n° 23, Kolbsheim (France), octobre 1991, p. 31-33. Cette lettre est également publiée dans Correspondance Journet-Maritain, op. cit., p. 917-920.

[13] Chenaux, Philippe, Paul VI et Maritain. Les rapports du « montinianisme » et du « maritanisme », Institut Paul VI, Brescia, edizioni Studium, Roma, 1994, p. 44. L’auteur précise, en note 37, qu’il s’agit d’une « allocution prononcée le 29 novembre 1945 devant un groupe de déportés juifs libérés des camps » ; on peut en lire le texte en ligne sur le site rivtsion, sous le titre « Le Pape Pie XII condamne les passions raciales ».

[14] Ibid., p. 44.

[15] Michael R. Marrus : « A Plea Unanswered : Jacques Maritain, Pope Pius XII, and the Holocaust », in Studies in Contemporary Jewry 21 (2005): 3-11; une version française de cet article figure à la fin du présent livre.

[16] Chenaux, Philippe, Paul VI et Maritain, op. cit., p. 44-45. Pour avoir une idée de la ferveur – le mot n’est pas trop fort – de l’engagement pro-arabe de Massignon et des motivations islamo-chrétiennes complexes de son antisionisme radical (dont on peut craindre qu’il ait exercé une certaine influence sur le futur Paul VI), lire, entre autres, ses considérations passionnées et passionnelles, dans le chapitre « La Palestine et la paix dans la justice », de son ouvrage autobiographique : Louis Massignon, Parole donnée, Julliard, Paris, 1962, p. 221-231 ; ainsi que la contribution de Christian Destremeau, « La question sioniste, l’État d’Israël », dans l’ouvrage collectif, Louis Massignon et ses contemporains, Jacques Kerryel (éd.), Karthala, Paris, 1997, p. 289-308.

[17] En consultant les discours, allocutions et lettres de Pie XII, ainsi que les nombreux comptes-rendus des échanges oraux et écrits qu’il a eus avec des interlocuteurs variés, on est frappé du souci, poussé jusqu’à la hantise, qui s’y fait jour, de ne pas paraître inféodé à un camp et de ne poser que des actes inattaquables au regard de l’histoire. On pourrait presque parler, à ce propos, d’une "religion de l’impartialité".

[18] Voir Ad Delegatos Supremi Consilii Populi Arabici Palestinas, p. 322, in Acta Apostolicae Sedis, 38e année vol XIII, 1946, p. 322-323 ; version française en ligne sur rivtsion.org.

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