5. Conclusion de la Première partie

 

« Comment pouvez-vous dire que vous m’aimez si vous ignorez ce qui me peine ? »

(D’après un conte hassidique) [1].

 

Certains milieux du Vatican ont peu apprécié les critiques juives adressées au Document sur la Shoah. Sans doute devaient-ils penser que les juifs sont des ingrats. De cet état d’esprit témoignaient alors certaines répliques catholiques particulièrement musclées, telles celle du P. Blet [2] et celle d’un rédacteur de la Civiltà Cattolica [3]. Ce n’est pas le lieu d’y réagir. Je me limiterai à citer la réaction désabusée d’une personnalité vaticane, le P. Cottier, telle que la rapporte un communiqué de presse :

Je suis vraiment amer. Réduire le document à la question de Pie XII occulte ce qui en est le centre : la ferme condamnation de l’Holocauste [4].

Disons-le tout net : ce qu’on attendait du document romain n’était pas « la ferme condamnation de l’Holocauste » (ce qui eût été enfoncer une porte ouverte), mais une confession de repentance pour les enseignements et les attitudes préjudiciables au peuple juif, dont ont été responsables, au fil des siècles et spécialement à l’époque hitlérienne, des fidèles et des membres de la hiérarchie de l’Église. Ne serait-ce qu’à ce titre, la note 16 du Document a irrité nombre de critiques juifs, qui la considèrent comme un plaidoyer pro domo et estiment qu’elle constitue une maladresse. En voici le texte :

La sagesse et la diplomatie du Pape Pie XII furent reconnues publiquement à diverses reprises par les représentants et des personnalités des organisations juives. Par exemple, le jeudi 7 septembre 1945, M. Joseph Nathan, Commissaire de l’Union des communautés israélites italiennes, déclara: « Tout d’abord, nous adressons un respectueux hommage de reconnaissance au Souverain Pontife, aux religieuses et aux religieux qui, mettant en œuvre les directives du Saint-Père, n’ont vu dans les persécutés que des frères et, avec dévouement et abnégation, ont apporté leur concours intelligent et efficace pour nous secourir, sans tenir compte des très graves dangers auxquels ils s’exposaient » (L’Osservatore Romano, 8 septembre 1945, p. 2). Le 21 septembre de la même année, Pie XII recevait en audience M. A. Leo Kubowitzki, Secrétaire général du Congrès mondial juif, venu présenter « au Saint-Père, au nom de l’Union des Communautés israélites, ses plus vifs remerciements pour l’action accomplie par l’Église catholique en faveur de la population juive dans toute l’Europe pendant la guerre » (L’Osservatore Romano, 23 septembre 1945, p. 1). Le jeudi 29 novembre 1945, le Pape rencontra environ 80 représentants de réfugiés juifs provenant de divers camps de concentration en Allemagne, qui exprimèrent « leur grand honneur de pouvoir remercier personnellement le Saint-Père pour sa générosité envers les personnes persécutées lors de la période nazie et fasciste » (L’Osservatore Romano, 30 novembre 1945, p. 1). En 1958, à la mort de Pie XII, Golda Meir envoya un message éloquent: « Nous partageons la douleur de l’humanité. Lorsque notre peuple dut endurer le martyre dans la crainte, la voix du Pape s’éleva en faveur des victimes. La vie de notre époque a été enrichie par une voix exprimant haut et fort les grandes vérités morales, au-delà du tumulte du conflit quotidien. Nous pleurons un grand serviteur de la paix ».

Cette note, comme je l’ai dit, a causé les réactions négatives dont se plaint le P. Cottier. Certes, les juifs ne s’attendaient pas à un désaveu ecclésial du silence de Pie XII, mais ils n’avaient pas imaginé qu’on insérerait dans une « déclaration de repentance », fût-ce en note, une apologie que certains ont perçue comme une provocation. Ceux qui ont rédigé ce document auraient dû tenir compte de mises en garde autorisées, telle celle du Dr Gerhard Riegner, alors vice-président honoraire du Congrès Juif Mondial :

J’avais maintes fois répété, lors de mes contacts avec le Saint-Siège, que si un texte d’une telle portée tentait de disculper Pie XII, il serait rejeté par la communauté juive. Il n’y avait pas lieu de citer telle ou telle personnalité. Nous n’avons pas été entendu. D’autant plus que l’argumentation utilisée par le document romain est tout simplement inexacte On y affirme que l’action du Pape aurait permis de sauver des centaines de milliers de vies juives. Les récents travaux historiques ont montré que cette affirmation n’était pas fondée [5].

Pour comprendre le choc causé à l’âme juive par cette apologie inopportune, il faut relire l’adieu désespéré adressé aux juifs de Palestine par les représentants du judaïsme polonais, alors agonisant :

À la dernière minute avant leur anéantissement total, les derniers survivants du peuple juif en Pologne ont lancé un appel au secours au monde entier. Il n’a pas été entendu [...]. Mais que ceux qui avaient les moyens de nous aider et ne l’ont pas fait sachent ce que nous pensons d’eux. Le sang de trois millions de Juifs hurle vengeance, et il sera vengé ! Et ce châtiment ne frappera pas seulement les cannibales nazis, mais tous ceux qui ne firent rien pour sauver un peuple condamné [...] Que cette dernière voix, sortant de l’abîme, parvienne aux oreilles de l’humanité tout entière [6].

C’est le lieu de rappeler deux textes qui s’inscrivent dans le même esprit et qui sont restés classiques. Celui de l’agnostique Albert Camus, d’abord :

J’ai longtemps attendu, pendant ces années épouvantables, qu’une grande voix s’élevât à Rome. Moi, incroyant ? Justement. Car je savais que l’esprit se perdrait s’il ne poussait pas devant la force le cri de la condamnation. Il paraît que la voix s’est élevée. Mais je vous jure que des millions d’hommes avec moi ne l’avons pas entendue et qu’il y avait alors dans tous les cœurs, croyants ou incroyants, une solitude qui n’a pas cessé de s’étendre à mesure que les jours passaient et que les bourreaux se multipliaient. On m’a expliqué depuis que la condamnation avait bel et bien été portée. Mais qu’elle l’avait été dans le langage des encycliques qui n’est point clair. La condamnation avait été portée et elle n’avait pas été comprise ! Qui ne sentirait ici où est la vraie condamnation et qui ne verrait que cet exemple apporte en lui-même un des éléments de la réponse, peut-être la réponse tout entière que vous me demandez ? Ce que le monde attend des chrétiens est que les chrétiens parlent, à haute et claire voix, et qu’ils portent leur condamnation de telle façon que jamais le doute, jamais un seul doute, ne puisse se lever dans le cœur de l’homme le plus simple. C’est qu’ils sortent de l’abstraction et qu’ils se mettent en face de la figure ensanglantée qu’a prise l’histoire d’aujourd’hui. Le rassemblement dont nous avons besoin est un rassemblement d’hommes décidés à parler clair et à payer de leur personne [7].

Celui du catholique François Mauriac, ensuite:

Mais ce bréviaire [8] a été écrit pour nous aussi Français, dont l’antisémitisme traditionnel a survécu à ces excès d’horreur dans lesquels Vichy a eu sa timide et ignoble part – pour nous surtout, catholiques français, qui devons certes à l’héroïsme et à la charité de tant d’évêques, de prêtres et de religieux à l’égard des Juifs traqués, d’avoir sauvé notre honneur, mais qui n’avons pas eu la consolation d’entendre le successeur du Galiléen, Simon-Pierre, condamner clairement, nettement et non par des allusions diplomatiques, la mise en croix de ces innombrables « frères du Seigneur ». Au vénérable cardinal Suhard qui a d’ailleurs tant fait dans l’ombre pour eux, je demandai un jour, pendant l’occupation : « Éminence, ordonnez-nous de prier pour les Juifs! » [...], il leva les bras au ciel : nul doute que l’occupant n’ait eu des moyens de pression irrésistibles, et que le silence du pape et de la hiérarchie n’ait été un affreux devoir; il s’agissait d’éviter de pires malheurs. Il reste qu’un crime de cette envergure retombe pour une part non médiocre sur tous les témoins qui n’ont pas crié et quelles qu’aient été les raisons de leur silence [9].

Heureusement, depuis, certaines déclarations émanant de hauts dignitaires de l’Église catholique ont résolument rompu avec la prudence qui caractérise le plus souvent les déclarations des membres de la hiérarchie sur ce sujet tabou. Je me limiterai à deux d’entre elles, en raison de leur courageuse franchise.

Dans une homélie prononcée en 1964, le cardinal Döpfner affirmait :

Le jugement rétrospectif de l’Histoire autorise parfaitement l’opinion que Pie XII aurait dû protester plus fermement. On n’a cependant pas le droit de mettre en doute l’absolue sincérité de ses motifs, ni l’authenticité de ses raisons profondes [10].

Beaucoup plus tard, le cardinal Koenig faisait, pour sa part, cette déclaration d’une lucidité et d’une audace plutôt rares s’agissant d’un prélat :

En regardant l’histoire de ces années, nous ne voulons pas, nous n’avons pas le droit, et moi-même, en tant que membre de l’Église, je n’ai pas le droit de taire que j’ai conscience d’une complicité de l’Église. Oui, pour sa part, l’Église ne s’est pas opposée comme elle le devait à cette pensée nationaliste fourvoyée, à un antijudaïsme chrétien, à une pensée nationaliste teintée de religion, à une interprétation inexacte des événements de la Passion. Ce fut une plaie purulente dans le corps de l’Église, et cela a causé beaucoup de malheurs à des innocents [...] [11].

Des théologiens ne manqueront pas de faire remarquer que, malgré la position éminente de leurs auteurs, il s’agit, en l’espèce, de propos privés qui n’engagent pas l’Église universelle. En réalité, de telles déclarations, loin de refléter de simples opinions individuelles, sont au contraire révélatrices de la mutation, aussi radicale qu’inexorable, qui est en cours dans la conception traditionnelle des instances hiérarchiques en matière d’aveu des fautes et des déficiences de l’institution ecclésiastique. Elles vont à contre-courant de la ligne « frileuse » des éléments conservateurs de l’Église catholique, qui a prévalu dans la rédaction de « Nous nous souvenons », comme cela avait déjà été le cas pour le chapitre 4 de la Déclaration Nostra Aetate, au Concile Vatican II.

Il semble, en effet, qu’en haut lieu, on ait vu alors plus d’inconvénients que d’avantages à une telle transparence, l’institution catholique estimant sans doute que la reconnaissance de ses fautes et de ses aveuglements patents risquerait d’induire les fidèles à ne plus accorder foi à son enseignement, voire à remettre en cause la tradition apostolique dont elle est dépositaire et gardienne. Cette préoccupation se reflète dans un document officiel déjà évoqué, consacré aux problèmes graves que ne manquerait pas de causer une reconnaissance éventuelle de culpabilité par l’Église :

Il ne manque pas toutefois de fidèles déconcertés, car leur loyauté envers l’Église s’en trouve perturbée. Certains d’entre eux se demandent comment transmettre l’amour de l’Église aux jeunes générations si cette Église se voit imputer des crimes et des fautes [12].

Sans prétendre parler en leur nom, je crois pouvoir dire qu’il n’était pas dans les intentions des juifs de « réduire le document à la question de Pie XII », comme le déplorait le P. Cottier [13]. Ils n’ont fait que réagir, à chaud et douloureusement, à une apologie qui leur est apparue comme déplacée, dans ce contexte, et comme renouant avec une conception hagiographique et triomphaliste de l’Église, irrecevable dans le monde surinformé et hypercritique d’aujourd’hui. En portant le fer de l’apologie dans la plaie encore douloureuse causée aux juifs par la « réserve prudentielle » [14] du pontife suprême de l’Église, aux jours de leur déréliction, et en y versant, par la suite, le sel insupportable de la renommée imaginaire d’un pape censé avoir sauvé des « centaines de milliers de vies juives », les rédacteurs de ces considérations et ceux qui les approuvent témoignent, par leur incompréhension de la souffrance qu’ils causent aux survivants de ce peuple et à leurs descendants, de la justesse de la citation mise en exergue de cette Conclusion :

 « Comment pouvez-vous dire que vous m’aimez, si vous ignorez ce qui me peine! »



[1] Texte cité par Marc Saperstein, Juifs et chrétiens : moments de crise, Cerf, Paris, 1991, p. 123, note 23.

[2] P. Blet, « La leggenda alla prova degli archivi. Le ricorrenti accuse contro Pio XII», Civiltà Cattolica, I, 1998, p. 531-541 ; – « Le “silence” de Pie XII : le mythe à l’épreuve des archives », La Croix, 10 avril 1998, p. 12 ; – « Les accusations répétées contre Pie XII. “La légende à l’épreuve des archives” », dans la Documentation Catholique, n° 2180, du 19 avril 1998, p. 381-386. On peut considérer comme un appui du Vatican aux thèses du P. Blet, l’éditorial, polémique malgré son intitulé irénique, « Apriamo, Cristiani ed Ebrei, un periodo nuovo di fraternità» (Ouvrons, Chrétiens et Juifs, une ère nouvelle de fraternité), dans Civiltà Cattolica, II, 1998, p. 3-14. Notons que le P. Blet n’innove pas. Il avait été précédé, dans cette croisade, par un livre de son collègue, le P. Graham, affecté avec lui et deux autres savants jésuites à la publication d’une partie des archives vaticanes relatives aux relations du Saint-Siège avec les États durant la Seconde Guerre mondiale (cf. Robert A., Graham, Pius XII’s Defense of the Jews and Others : 1944-1945, Catholic League for Religious and Civil Rights, Milwaukee , USA, 1982). Le Père Pawlikowski, déjà évoqué, n’est pas tendre pour les plaidoyers polémiques de cet auteur en faveur de Pie XII, comme en témoigne sa contribution de 1993, J.T. Pawlikowski, « The Vatican and the Holocaust : Unresolved Issues », in H.F. Knight, and M. Sachs Littel (Ed.), The Uses and Abuses of Knowledge. Proceedings of the 23rd Annual Scholars’ Conference on the Holocaust and the German Church Struggle, March 7-9, 1993, Tulsa, Oklahoma, Studies in the Shoah, Volume XVII, University Press of America, Lanham, New York, London, 1993, p. 405-407. Et comme il se trouve que les arguments du P. Blet sont de la même tendance que ceux du P. Graham, les critiques que leur adresse Pawlikowski s’appliquent souvent, à la lettre, à ceux de Blet.

[3] Éditorial (anonyme, comme c’est l’usage dans cette revue) de la Civiltà Cattolica I, Rome, 1998.

[4] Bulletin du CIP, Agence de Presse catholique, Bruxelles, bulletin du 26 mars 1998, p. 11. Extrait d’une interview du P. Cottier dans L’Avvenire, quotidien catholique italien.

[5] Interviewé par R. Migliorini, dans La Croix du 19 mars 1999, p. 24. Sur l’attitude de l’Église catholique et du Vatican face à la Shoah, voir : Gerhart M. Riegner, Ne jamais désespérer. Soixante années au service du peuple juif et des droits de l’homme, Cerf, Paris 1998, p. 163 s.

[6] Cité par L. Poliakov, Bréviaire, op. cit., p. 353.

[7] Extrait d’un exposé fait par le philosophe au couvent des dominicains de Latour-Maubourg en 1948, édité dans Albert Camus, Actuelles. Chroniques (1944-1948), Paris, Gallimard, 1950, p. 211 ss.

[8] Il s’agit de l’ouvrage de Léon Poliakov, Le Bréviaire de la haine, Calmann-Lévy, 1951 et 1969, cité ici d’après la version au format poche des éditions Complexe, Série Histoire, n° 31, Bruxelles, 1985.

[9] François Mauriac, Préface à Poliakov, Bréviaire, Op. cit., p. X.

[10] Cité par Papeleux, Les silences de Pie XII, Op. cit., p. 168.

[11] « L’engrenage des responsabilités », allocution du cardinal Franz Kœnig, prononcée le 13 mars 1998 à la Faculté de médecine de Vienne et publiée dans l’hebdomadaire viennois, Die Furche, n° 13, du 26 mars 1998. (La traduction française citée ici et légèrement retouchée par mes soins, est reprise de la revue Istina n° 3, Paris, juillet-septembre 1998, p. 342).

[12] Commission Théologique Internationale, Mémoire et réconciliation. L’Église et les fautes du passé, op. cit., p. 24.

[13] « Je suis vraiment amer. Réduire le document à la question de Pie XII occulte ce qui en est le centre : la ferme condamnation de l’Holocauste ». Bulletin du CIP, Agence de Presse catholique, Bruxelles, bulletin du 26 mars 1998, p. 11. Extrait d’une interview du P. Cottier dans L’Avvenire, quotidien catholique italien.

[14] J’ai préféré cette expression – qu’il ne faudrait surtout pas percevoir comme blessante – à celle de « silence», trop controversée, et même franchement récusée comme « simply unfounded », par un bon connaisseur de la problématique, outre que son empathie pour les juifs est bien connue, le P. J.T. Pawlikowski, « The Vatican and the Holocaust : Unresolved Issues », in The Uses and Abuses of Knowledge, op. cit., p. 411.

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