4. Les autojustifications du Document romain «Nous nous souvenons»

 

«L’apologie (n’importe quelle apologie) est grande consommatrice d’à-peu-près dans tous les domaines : ses ravages dans l’ordre de l’histoire et de la charité ne se comptent plus.»

F. Lovsky, La déchirure de l’absence, Paris, 1971.

 

La déclaration de repentance de l’Église catholique, « Nous nous souvenons » [1]

L’honnêteté oblige à reconnaître que les chapitres I et II et les deux premiers tiers du chapitre III du document contiennent des aveux de fautes, qui représentent un progrès considérable si on les compare aux farouches dénégations antérieures à ce propos. Toutefois, ces considérations sont trop générales et ont surtout l’inconvénient d’éluder la responsabilité de l’Église dans les spoliations, les expulsions et les massacres de juifs par des chrétiens au cours des siècles. Quant à la suite du texte, c’est un mélange disparate d’affirmations et d’interprétations, dont certaines sont de nature fortement apologétique. Sans respect de la chronologie, ni remise en situation historique sérieuse, on y bat le rappel des témoignages susceptibles de disculper l’Église et la hiérarchie de l’époque, allant même jusqu’à décerner à Pie XII un brevet posthume de sauvetage de masse. Aussi ne s’étonnera-t-on pas de ce que plusieurs affirmations de ce document soient entachées d’erreurs historiques ou d’exagérations. Nous en avons retenu quatre, dont on trouvera ci-après une critique qui tient compte du contexte historique des faits et des dires allégués.

 

« Les sermons bien connus du cardinal Faulhaber, en 1933 [...], exprimèrent clairement le rejet exprès de la propagande antisémite nazie. » (Nous nous souvenons, IV).

Ce passage caractéristique de la Déclaration vaticane prétend s’appuyer sur l’ouvrage de référence d’un spécialiste allemand, ecclésiastique de surcroît, consacré à l’étude des rapports entre l’épiscopat de Bavière et le National-Socialisme dans les années 1930-1934 [2]. En réalité, il lui fait dire exactement le contraire de ce qui y figure, en attribuant au Cardinal Faulhaber une prétendue dénonciation publique de l’antisémitisme, à laquelle plusieurs historiens ont depuis longtemps fait un sort [3], et sur laquelle je reviens en détail, ci-après, dans l’analyse d’un autre passage de la déclaration. Guenter Lewy écrit, à ce propos :

Les sermons prononcés durant l’Avent 1933 par le Cardinal Faulhaber connurent la célébrité justement parce qu’ils faisaient l’apologie du caractère sacré de l’Ancien Testament. Cependant, il faut remarquer que Mgr Faulhaber prit la peine de bien préciser qu’en défendant les livres saints, il n’entendait pas assurer la défense de ses contemporains juifs. Nous devons distinguer, dit-il aux fidèles, entre le peuple juif tel qu’il était avant la mort de Jésus, véhicule de la révélation divine, et le peuple juif tel qu’il est devenu après la mort du Christ, éternel errant sur la terre [4].


« En 1933, l’année même où le national-socialisme arriva au pouvoir, les célèbres sermons de l’Avent du Cardinal Faulhaber, auxquels non seulement des catholiques, mais également des protestants et des juifs assistaient, rejetaient clairement la propagande antisémite des nazis. » (Ibid.)

Cette assertion est reprise sous diverses formes au fil de certaines publications catholiques, sans que les auteurs prennent jamais la peine d’en fournir la moindre justification ni référence. Elle a même trouvé place dans un livre grand public largement diffusé, en ces termes :

« Le seul [évêque allemand] à se démarquer est Mgr Faulhaber, évêque de Munich, qui, du haut de la chaire de la cathédrale [...] n’hésite pas à blâmer les vexations dont les Juifs sont l’objet » [5].

On est surpris de l’assurance tranquille de l’affirmation qui figure dans la Déclaration romaine; en effet, elle contredit radicalement les résultats de recherches qualifiées [6]. Par ailleurs, la compétence des travaux de Volk ne peut être mise en doute. Se pouvait-il qu’il fût, sur ce point, en contradiction aussi flagrante avec ses pairs ? Pour en avoir le coeur net, je me suis reporté aux passages de son livre, évoqués mais non cités par la « Déclaration de repentance ». Les extraits qui suivent permettent de se faire une idée plus juste de la perception qu’avait l’historien allemand des buts poursuivis par le cardinal lorsqu’il fustigeait, chez certains chrétiens, les aberrations doctrinales induites par la propagande nazie :

En 1933 [le cardinal Faulhaber] fit, du haut de la chaire de l’église Saint Michel de Munich, cinq interventions consacrées à la défense de l’Ancien Testament, dont certains porte-parole des Deutsche Christen (Chrétiens-Allemands) [7] s’étaient récemment désolidarisés et contre lesquelles les champions du mythe national-socialiste prenaient parti dans de nombreuses publications. Les sermons d’Avent de Faulhaber connurent une fréquentation si immense auprès des auditeurs catholiques, protestants et juifs, qu’il fallut les transmettre par des hauts parleurs à l’hôtel de ville [...]. Pour les milliers de gens qui affluaient, il s’agissait moins de venir entendre une apologie des Saintes Écritures que d’entendre s’opposer à la coercition, à la non-liberté spirituelle et à l’uniformisation idéologique. « Il souffle une tempête sur notre pays [...] qui prétend balayer du sol allemand les Écritures parce que c’étaient des livres juifs ». S’appuyant sur ses connaissances exégétiques, Faulhaber en imposait par son combat mené en faveur des écrits fondamentaux du judaïsme d’avant l’ère chrétienne [...]. Lors de son dernier sermon, il réussit à formuler des sentences d’une saisissante brièveté et d’une violence extrême. L’absolutisme de la pensée raciste ne pouvait être davantage mis à mal que par cet appel : « Nous ne devons jamais l’oublier: nous ne sommes pas rachetés par notre sang allemand » [8].

Propos méritoire et, en tout état de cause, conforme à la doctrine chrétienne, mais qui n’empêcha pas le cardinal de faire, dans son cinquième sermon, cette concession majeure au racisme d’État :

L’Église ne voit pas d’objection à la « recherche raciale » (Rassenforschung), ni au « souci pour la race » (Rassenpflege) [...] ni aux efforts pour conserver l’individualité d’un peuple aussi pure que possible et, par référence à la communauté de sang, pour approfondir le sentiment de la communauté nationale.

Par souci d’objectivité, je précise que le cardinal met des limites à ces propositions raciales :

 […] l’amour de notre race ne doit pas mener à la haine d’autres peuples […] la culture de race ne doit pas adopter une attitude d’hostilité envers le christianisme […].

Mais il récidivera, sans nuance cette fois, dans un sermon prononcé le 31 décembre 1936 :

Le sang et la race ont contribué à façonner l’histoire allemande.

La seule allusion faite par le cardinal Faulhaber aux persécutions des juifs, donne, par la cruauté inconsciente de sa formulation, la mesure de l’insensibilité du prélat à leur égard :

L’antagonisme envers les juifs de notre temps ne doit pas être étendu aux livres du judaïsme préchrétien [9].

On peut aussi ajouter cette autre « amabilité » qui figure dans une autre de ses célèbres homélies :

Les filles de Sion ont reçu leur acte de divorce, et depuis cette époque, Assuérus [nom mythique médiéval du juif errant] erre sur la face de la terre sans trouver le repos [10].

Il est inutile d’insister sur le caractère méprisant de cette apostrophe, hélas commune à l’époque, adressée, sur le mode rhétorique, aux juifs du passé, mais qui n’en visait pas moins, subtilement, les contemporains israélites du cardinal.

Et Lewy a raison d’ajouter :

On n’est donc pas loin de la falsification historique lorsqu’on voit saluer les sermons de Mgr Faulhaber, ainsi que l’a fait récemment un auteur catholique [il s’agit de Congar], comme une « condamnation des persécutions contre les Juifs » [11].

S’agissant du théologien Yves Congar justement, force est de constater qu’il a, lui aussi, contribué, de bonne foi sans doute, à accréditer, cette appréciation erronée. Il écrivait, en effet, dans un paragraphe intitulé « L’Église face au racisme nazi et à l’antisémitisme moderne », d’un sien ouvrage presque inconnu, publié en 1953 :

Décembre 1933 : sermons du cardinal Faulhabe stigmatisant la persécution contre les juifs [12].

Autre élément significatif. Dans un article sur Édith Stein, le jésuite X. Tilliette relate ce qui suit [13]:

 […] sollicité par son confrère d’Augsbourg, Kumpmüller, d’intercéder pour un membre du Conseil de Justice [du nom de] Hofner, Faulhaber répond sans ambages : « À un catholique sincère, d’une grande intelligence, juif de naissance, j’ai expliqué qu’il est dit expressément lors du baptême que la foi est utile à la vie éternelle et que nul ne doit attendre du baptême des avantages terrestres. Malgré cela, on va maintenant très exactement faire du porte-à-porte avec la compassion pour les juifs baptisés ; et je ne songe pas à intervenir spécialement dans ce sens auprès du chancelier du Reich. Je prie donc de déconseiller au membre du Conseil de justice Hofner de me faire une visite. Nous avons actuellement à mettre en ordre tant d’affaires de fond, objectives, qu’il est impossible d’entreprendre une action en faveur de chaque prisonnier ou individu menacé dans sa situation. » [14]

X. Tilliette ne cache pas sa réprobation : « L’argument est stupéfiant », commente-t-il. Et d’enfoncer le clou en précisant :

Par contre, les prétendus racontars de la presse étrangère sur les crimes nazis suscitèrent de la part de Mgr Faulhaber une vive protestation auprès de l’archevêque de Chicago.

On est frappé de l’insensibilité de ce prélat qui, lui, ne se voyait pas privé de tout moyen de subsistance comme les malheureux juifs dont parle Édith Stein dans la lettre, restée sans réponse, qu’elle écrivit au pape Pie XII, le 12 avril 1933, et dans laquelle on peut lire ces propos sévères :

 […] le boycott organisé par le gouvernement, qui prive tous les gens de la possibilité d’exercer une activité économique qui est leur honneur et celui de la patrie, en a poussé beaucoup au suicide. […]. Nous tous qui sommes les enfants fidèles de l’Église et qui observons les événements qui se déroulent en Allemagne sans fermer les yeux, nous craignons le pire pour l’image de l’Église, si jamais son silence durait encore […] [15].

Vers la fin du mois de mars 1933, après hésitations et consultations, les évêques catholiques allemands décidèrent de ne pas protester officiellement contre le boycott général, décrété par les autorités nazies, du commerce, des professions libérales et de l’artisanat exercés par les juifs. Le 5 avril de la même année, un prêtre bavarois, du nom d’Aloïs Wurm, adressait au cardinal Faulhaber une lettre de protestation, dans laquelle on pouvait lire, entre autres considérations :

En cette période où la haine la plus extrême sévit contre les citoyens de race juive, dont 99 % sont à l’évidence innocents, pas un journal catholique, pour autant que je sache, n’a eu le courage de proclamer l’enseignement du catéchisme catholique, selon lequel on ne doit haïr ni persécuter aucun être humain, et moins encore en raison de sa race. Une telle situation apparaît à beaucoup comme une défaillance catholique [16].

Outre sa tonalité d’ironie sarcastique, sur laquelle on ne peut s’attarder ici, la réponse de Faulhaber, en date du 8 avril 1933, illustre, une fois de plus, l’étonnante indifférence du prélat au triste sort des juifs de son temps :

Tout chrétien doit s’opposer à la persécution des juifs, mais les hautes autorités de l’Église ont des problèmes immédiats beaucoup plus importants : les écoles, la continuation de l’existence des associations catholiques, la stérilisation, ont bien plus d’importance pour le christianisme dans notre patrie […] En définitive, on doit réaliser que les juifs sont capables de prendre soin d’eux-mêmes. Il n’y a donc pas lieu de donner au gouvernement des raisons de transformer la chasse aux juifs en chasse aux jésuites ! [17].

En conclusion, comme on peut le constater, rien, dans les passages cités ci-dessus, ni d’ailleurs dans les cinq pages du livre de Volk, évoquées par la Déclaration de repentance et que j’ai soigneusement vérifiées, n’accrédite la réputation avantageuse d’opposant à la « propagande antisémite nazie », faite au cardinal de Munich. Au contraire, après avoir noté que « le retentissement [des sermons] fut énorme », et que l’ampleur des ventes de la version imprimée « révélait le mécontentement éprouvé par ceux que le régime nazi avait déçus, ou dont il susci-tait la méfiance », l’historien Volk émet cette dure critique (que ne mentionne pas la Déclaration romaine) :

Le contenu de [ces sermons] n’était pas sans failles, car le cardinal n’avait pas osé s’attaquer au sujet brûlant de l’antisémitisme, comme en 1923, lors de ses sermons de la Toussaint et de la Saint-Sylvestre [18].

Ces textes, qui sont loin d’être les seuls, suffiront, je l’espère, à jeter au moins le doute sur la réputation imméritée de défenseur des juifs, faite à ce prélat, tant dans la Déclaration romaine de repentance, que dans bien d’autres ouvrages.

 

« Nous ne pouvons donc ignorer la différence qui existe entre l’antisémitisme, qui repose sur des théories contraires à l’enseignement constant de l’Église [...] et les sentiments de méfiance et d’hostilité que nous appelons antijudaïsme, qui ont perduré pendant des siècles, dont, malheureusement, les chrétiens eux aussi ont été coupables. » (Nous nous souvenons, IV).

Cette distinction, qui fait figure de vérité première – et que l’on retrouve à satiété dans maints textes –, ne semble pas fondée. Malheureusement, pour en démontrer péremptoirement l’inanité, il faudrait disposer d’une étude sérieuse de l’acception des termes « antisémitisme » et « antisémite » dans la littérature religieuse des XIXe et XXe siècles. À défaut, j’évoquerai un témoignage très représentatif à cet égard, que cite l’historien G. Lewy :

En 1934, l’influente revue Civiltà Cattolica, publiée à Rome et traditionnellement proche de la pensée du Vatican, nota avec regrets que l’antisémitisme des nazis « ne prenait sa source ni dans les convictions religieuses, ni dans la conscience chrétienne [...] mais dans le désir de bouleverser l’ordre de la religion et de la société ». Et la Civiltà Cattolica ajoutait : « Nous pourrions les comprendre ou même les louer, si leur politique se limitait à prendre des mesures de défense acceptables contre les organisations et les institutions juives » [19].

Lewy rapporte encore cette récidive, qui figure dans un autre article de la dite revue :

En 1936, dans la même publication, autre article sur le même sujet. L’opposition au racisme nazi ne devait pas être interprétée comme un rejet de tout antisémitisme, insistait la revue ; et elle affirmait – ainsi qu’elle le faisait depuis 1890 – que le monde chrétien devait se défendre (tout en se gardant de la haine) contre la menace juive, en suspendant les droits civiques des Juifs et en les renvoyant dans les ghettos [20].

Au vu de ces textes – qui sont loin d’être uniques en leur genre –, on comprendra que toute confusion entre cet antisémitisme-là et ce que nous entendons aujourd’hui par ce terme, dont la connotation est devenue péjorative, relève de l’anachronisme. Quiconque est familier de la littérature antijuive qui fit florès de la seconde moitié du XIXe siècle jusqu’aux années 1930 et a connu son apogée dans le délire antisémite racial des nazis, sait qu’à l’origine, ce terme connotait une idéologie vouée à ce que ses tenants considéraient comme une œuvre de salut public : défendre la civilisation contre l’influence, jugée délétère, des juifs, et lutter contre leur prétendue aspiration à la domination universelle. Et s’il subsiste encore un doute concernant le statut « orthodoxe » dont jouissait ce qualificatif, dans la chrétienté d’alors, le texte suivant, qui figurait dans « La gazette du jour » du journal La Croix, du 29 août 1895, devrait mettre les choses au point :

On devrait prier pour la conversion des juifs; voilà l’œuvre antisémitique par excellence [21].

C’est à la lumière de textes comme celui-là qu’il faut comprendre la définition que donnait de lui-même ce quotidien catholique, à l’époque :

le journal le plus antijuif de France, celui qui porte le Christ, signe d’horreur aux [sic] Juifs [22].

Même Maritain, qui devait se distinguer, à partir des années 1930, par sa courageuse défense des juifs, faisait sien l’esprit du temps lorsqu’il écrivait, en 1921, ces lignes, au demeurant pleines de bonnes intentions :

Si antisémite qu’il puisse être à d’autres points de vue, un écrivain catholique […] doit à sa foi de se garder de toute haine et de tout mépris à l’égard de la race juive […] C’est ainsi que l’Église, pressée par sa charité, et malgré cette sorte d’horreur sacrée qu’elle garde pour la perfidie de la Synagogue, et qui l’empêche de plier les genoux lorsqu’elle prie pour les Juifs le Vendredi Saint, c’est ainsi que l’Église continue et répète parmi nous la grande clameur : Pater, dimitte illis, de Jésus crucifié [23].

Ces conceptions, que nous considérons aujourd’hui comme des fantasmes, étaient alors répandues et prises très au sérieux. Elles semblaient d’autant plus crédibles qu’elles trouvaient leur justification théologique dans un enseignement chrétien multiséculaire entaché de stéréotypes antijudaïques, et que certains événements où des juifs étaient impliqués (ou censés l’être) semblaient corroborer les préjugés invétérés à l’égard d’un peuple perçu comme inassimilable, étrange et inquiétant, voire menaçant.

Il est dommage que, sur la base de textes de cette nature (qui sont nombreux) les rédacteurs de la Déclaration « Nous nous souvenons » n’aient pas prêté davantage d’attention à la concomitance, chez les auteurs catholiques de l’époque hitlérienne, de motifs antisémites religieux et socio-économiques. Une telle constatation les eût certainement convaincus du caractère artificiel de la distinction entre antisémitisme et antijudaïsme, au moins en ce qui concerne les acteurs, les témoins et, en général, les contemporains des événements tragiques de la Shoah.

 

« Pendant et après la guerre, des communautés et des responsables juifs ont exprimé leurs remerciements pour tout ce qui a été fait pour eux, y compris pour ce que le Pape Pie XII fit personnellement ou par l’intermédiaire de ses représentants pour sauver des centaines de milliers de vies juives » (Nous nous souvenons, IV).

Les juifs ne nourrissaient guère d’illusions sur la possibilité que l’Église désavoue le silence de Pie XII durant la Shoah. À vrai dire, ils ne le demandaient même pas. Mais ils étaient à cent lieues d’imaginer que ce document, qui se présente comme une « déclaration de repentance », comporterait un éloge papal aussi appuyé. Encore moins s’attendaient-ils à voir Pie XII crédité soudain du sauvetage de « centaines de milliers de vies juives ».

Cette évaluation s’appuie sur les « statistiques » optimistes de l’écrivain israélien P. E. Lapide:

Le nombre total de Juifs survivant à Hitler dans la partie de l’Europe occupée – Russie non comprise – grâce en partie à l’aide chrétienne s’élève à 945 000 environ. À ceux-là on doit ajouter les quelque 85 000 que les Chrétiens aidèrent à s’échapper en Turquie, en Espagne, au Portugal, en Andorre, et en Amérique latine. De ce résultat, qui dépasse un million de survivants, j’ai déduit toutes les revendications [!] de l’Église protestante (surtout en France, en Italie, en Hongrie, en Finlande, au Danemark et en Norvège); des Églises orientales (en Roumanie, Bulgarie et Grèce). Il faut encore retrancher tous ceux qui doivent leur vie sauve à des communistes, des agnostiques ou autres Gentils non chrétiens. Le nombre total de vies juives sauvées par l’intermédiaire de l’Église catholique atteint ainsi au moins 700 000 âmes, mais se trouve vraisemblablement plus proche de 860 000 [24].

Curieusement, quelques années avant la parution de son ouvrage cité, le même Lapide était plus modeste dans son évaluation. Interviewé par le journal Le Monde du 13 décembre 1963, il déclarait, en effet :

Je peux affirmer que le pape personnellement, le Saint-Siège, les nonces et toute l’Église catholique ont sauvé de 150 000 à 400 000 Juifs d’une mort certaine [25].

C’est le chiffre de 400 000, que retient, pour sa part, Holmes, l’un des plus fervents avocats du rôle de sauvetage de masse de Juifs, qui, selon le théologien Pawlikowski, « se réfère à la remarque d’un consul israélien en Italie, dont il ne mentionne pas le nom » [26]. J’ai mis en italiques les chiffres générateurs d’étonnement, voire d’exaspération. À ce compte – et sur la base même de cette curieuse arithmétique du sauvetage, où « survivant » égale « sauvé » –, pourquoi ne pas créditer Churchill, Roosevelt, Staline et leurs armées du « sauvetage » des millions de juifs ayant survécu ou échappé à la terreur nazie, que l’on pouvait dénombrer dans les régions susnommées, au moment de la victoire des troupes alliées ? Admirons, au passage, « l’élasticité » des chiffres : les « 150 000 à 400 000 » du Lapide du Monde de décembre 1963, devenus, on ne sait comment, « 860 000 » chez le Lapide de Rome et les Juifs de 1967, se stabilisent à « 850 000 » selon le Lapide cité par P. Blet, dans son ouvrage de 1997, en défense de Pie XII [27].

En fait, à en croire le député Maurice Edelman, qui fut reçu par Pie XII, à la fin de la guerre, et qui rapportait ses propos dans un article paru en 1964, le pape lui-même était beaucoup plus modeste sur le nombre des sauvetages qu’il attribuait à son intervention personnelle. Il confiait, en effet, à son interlocuteur que,

pendant la guerre, il avait secrètement donné au clergé catholique l’ordre de recueillir et de protéger les Juifs. Grâce à cette intervention – précisait Edelman –, des dizaines de milliers de Juifs ont été sauvés [28].

Mais qu’y faire ? La « statistique » exorbitante citée plus haut et la floraison de louanges et de justifications posthumes de Pie XII, dans laquelle elle est comme enchâssée, sont devenues la « vulgate » de toute relecture apologétique des actes de ce pape en faveur des juifs, durant la Seconde Guerre mondiale. Et de fait, outre l’évocation explicite qui en est faite dans « Nous nous souvenons », sous la forme d’une attribution à Pie XII du sauvetage, direct ou indirect, de « centaines de milliers de vies juives », on la retrouve dans le livre de vulgarisation du P. Blet, l’un des quatre compilateurs des douze volumes d’archives du Saint-Siège, relatives à la Seconde Guerre mondiale. Voici en quels termes ce religieux a contribué, plus encore que les auteurs qui l’ont précédé, à accréditer et à faire connaître urbi et orbi la « statistique » maximaliste de Lapide, non sans en laisser habilement l’entière responsabilité à « l’historien israélien » :

Tandis que le pape donnait en public l’apparence du silence [!], sa Secrétairerie d’État harcelait nonces et délégués apostoliques en Slovaquie, en Croatie, en Roumanie, en Hongrie, leur prescrivant d’intervenir près des gouvernants et près des épiscopats afin de susciter une action de secours dont l’efficacité fut reconnue, à l’époque, par les remerciements réitérés des organisations juives et dont un historien [sic] israélien, Pinchas Lapide, n’a pas craint d’évaluer le nombre à 850 000 personnes sauvées [29].

Tout le monde peut se tromper, bien sûr. Mais ce qui ne trompe pas, par contre, c’est le caractère navrant de cette algèbre de l’apologie rétrospective, qui s’efforce, par tous les moyens, d’étendre le manteau de Noé sur une « discrétion » papale face à l’horreur de la Shoah, considérée depuis comme indécente par des millions de personnes et des dizaines d’historiens. Et s’il n’est pas question de juger, et encore moins de condamner, à des décennies de distance, les motifs profonds – difficiles à cerner – du choix de l’extrême discrétion, qu’a cru devoir faire Pie XII en son âme et conscience, il n’est pas davantage question de laisser sans réaction l’incroyable « révision » de l’histoire que constitue l’attribution au pape lui-même du sauvetage de « centaines de milliers de vies juives », telle qu’illustrée par le texte suivant du P. Blet :

Peut-être n’est-il pas inutile de rappeler, car ce sont de ces choses qui n’ont pas la faveur de nos moyens de publicité, que l’historien [sic] israélien Pinchas E. Lapide jugeait que sa patrie devrait planter à la mémoire de Pie XII une forêt de 860 000 arbres, car c’est à ce chiffre qu’il calculait le nombre des Juifs qui lui avaient dû la vie sauve [30].

Les mots, mis par moi en italiques, trahissent le gauchissement imprimé à la pensée de Lapide. Il vaut la peine de comparer ce texte de Blet avec deux autres de Lapide lui-même. Ce dernier avait d’abord écrit ce qui suit – et que Blet ne cite pas –, au début d’un long examen contradictoire de l’attitude de Pie XII :

Des sentiments [de reconnaissance envers Pie XII] furent exprimés dans les hommages rendus par le rabbin d’Israël Goldstein […] de même que par la quasi-unanimité de la presse israélienne, dont plusieurs lecteurs suggérèrent, dans des lettres ouvertes, « que l’on plantât une forêt Pie XII sur les collines de Judée », pour perpétuer comme il se devait les services rendus par le regretté Pontife aux Juifs d’Europe [31].

Et ce n’est qu’au terme de son analyse qu’il concluait :

Le Talmud nous enseigne que « quiconque préserve une vie, selon l’Écriture, a autant de mérite que s’il avait préservé un monde ». Si c’est vrai – et c’est aussi vrai que le plus juif des dogmes – Pie XII alors a mérité cette forêt sur les collines de Judée que des lecteurs israéliens bienveillants proposaient qu’on lui dédiât, en octobre 1958. Une forêt commémorative, comme celles qui furent plantées pour Winston Churchill, le roi Pierre de Yougoslavie et le comte Bernadotte de Suède – avec 860 000 arbres [32].

On saisit sur le vif le procédé du P. Blet. Il consiste à amalgamer trois passages différents du livre de Lapide: celui qui fournit les statistiques acrobatiques critiquées plus haut, celui qui relate les lettres de lecteurs favorables à une forêt Pie XII, et celui qui utilise un argument a fortiori tiré du Talmud, en présentant ce souhait de lecteurs juifs « israéliens », relaté par Lapide [33]. Enfin, en écrivant que « des Juifs lui [à Pie XII] avaient dû la vie sauve » [34], le P. Blet attribue au pape seul ce que Lapide, dont il déforme les propos, attribuait à l’ensemble de l’Église, comme l’atteste son texte :

 [...] sous le pontificat de Pie XII, l’Église catholique fut l’instrument par lequel furent sauvés au moins 700 000, voire 860 000 Juifs, d’une mort certaine par les mains des nazis [35].

En tout état de cause, il faut le dire clairement : ces rescapés juifs n’ont dû leur salut qu’à la cessation des hostilités, et il n’y a aucune raison valable d’en créditer Pie XII, au motif qu’à l’automne de l’année 1944, alors qu’il était notoire que la défaite nazie n’était plus qu’une question de mois [36], « sa Secrétairerie d’État harcelait nonces et délégués apostoliques » des pays en conflit, « afin de susciter une action de secours » [37]. Un tel procédé relève davantage de l’apologétique que de l’histoire. À ce titre, il n’aurait pas dû trouver place dans un document censé exprimer une démarche de repentance et de conversion (teshuvah), et destiné à susciter les mêmes sentiments chez les catholiques du monde entier.

 

« Des organisations et des personnalités juives représentatives ont reconnu officiellement, à diverses reprises, la sagesse de la diplomatie du Pape Pie XII » (Nous nous souvenons IV, note 16).

Même s’il n’est, à proprement parler, qu’un appendice de la Déclaration, c’est, à n’en pas douter, le contenu de la longue note 16 de cette dernière, conjugué au prétendu sauvetage de masse papal, évoqué ci-dessus, qui a le plus ulcéré les instances représentatives juives. On y lit quatre témoignages de reconnaissance envers Pie XII, dont on se demande en fonction de quels critères ils ont été retenus pour figurer dans cet important document. En effet, ils ne sont sûrement pas les seuls de leur espèce. Alors pourquoi avoir choisi ceux-là de préférence à d’autres ?

Quoi qu’il en soit, il semble que le but tacite de ce satisfecit posthume était de répondre indirectement au reproche de « silence » fait au pape d’alors. Et de fait, outre qu’elle entache la mémoire de Pie XII depuis des lustres et que toute insistance la concernant peut donner lieu à des empoignades épiques (on se souvient des véritables émeutes que déclencha dans certains milieux catholiques la pièce de théâtre de Rolf Hochhuth, Le Vicaire [38], l’absence d’une dénonciation papale explicite et énergique de la persécution des juifs demeure encore un obstacle, ou un frein, sur la voie du dialogue que l’Église tente d’établir avec eux depuis le changement radical de son attitude à leur égard, suite au concile Vatican II.

Si tel est bien le cas, les témoignages juifs de reconnaissance évoqués dans cette note ont manqué leur but. En effet, sur les quatre citations, seule celle de Madame Golda Meir – évoquée dans mon Avant-propos – faisait explicitement allusion à une intervention, orale, de Pie XII en faveur des juifs [39]. Les trois autres textes remerciaient pour les actions d’aide et de secours, mais ne soufflaient mot d’une quelconque prise de position publique du pape en faveur des israélites persécutés par les Nazis. Et pour cause, le sort de ces derniers n’a fait l’objet, durant toute la guerre, de la part de Pie XII, que d’une très brève évocation dépourvue de toute mention explicite qu’il s’agissait de « juifs », dans son radio-message de Noël 1942, qui comptait vingt-six pages :

Ce vœu [40], l’humanité le doit aux centaines de milliers de personnes, qui, sans aucune faute de leur part, et parfois pour le seul fait de leur nationalité ou de leur race, ont été vouées à la mort ou à une extermination progressive [41].

Outre que la phrase censée évoquer les juifs ne compte que 42 mots sur les 7241 de la totalité du radio-message, on notera qu’aux dires du pape, le vœu dont il est question est également par l’humanité à cinq autres des six catégories humaines qu’il énumère :

• « aux innombrables morts tombés sur les champs de bataille » ;

• « à la multitude infinie et douloureuse de mères, de veuves, d’orphelins, qui se sont vu arracher la lumière, la force et le soutien de leur vie […] » ;

• « aux innombrables exilés que l’ouragan de la guerre a transplantés hors de leur patrie et dispersés en terre étrangère […] » ;

• « aux milliers et milliers de non-combattants, femmes, enfants, infirmes, vieillards, auxquels la guerre aérienne a […] enlevé la vie, les biens, la santé, les maisons, les asiles de la charité et de la prière » ;

• « au fleuve de larmes et d’amertumes, à l’accumulation de douleurs et de tourments causés par la ruine meurtrière de l’horrible conflit […] ».

Enfin – et c’est l’aspect le plus regrettable du recours inlassable à cette phrase, que font tant d’auteurs, dont certains fort sérieux, qui estiment qu’elle réduit à néant l’affirmation selon laquelle Pie XII n’aurait pas évoqué explicitement le sort des juifs –, cette conception repose sur une idée reçue et insuffisamment critique. En effet, outre que, ainsi que je l’ai dit, le mot « juifs » n’y figure pas, est-il avéré qu’il ne soit question que d’eux dans ce document ? Il semble, au contraire, que cette discrète allusion avait une « double destination », en ce qu’elle visait autant les catholiques polonais – terriblement persécutés, eux aussi, par les nazis – que les juifs.

Rappelons que les Polonais – sur le martyre desquels la papauté garda le même silence – se reconnurent aussi dans ce passage, comme semble l’attester un message du président polonais Raczkiewicz qui, avec d’autres personnalités politiques et religieuses en exil, ne cessait alors de harceler le Saint-Siège pour qu’il dénonce publiquement les exactions commises par l’Allemagne nazie à l’encontre de la (très catholique) Pologne. Dans un texte daté du 10 février 1943, Raczkiewicz reconnaît, au nom du gouvernement polonais en exil, que, dans son message de Noël, le pape

a condamné implicitement les cruautés allemandes ; il [le gouvernement polonais en exil] est reconnaissant pour ce qui a été fait, mais il est profondément persuadé qu’une condamnation explicite de ceux qui sèment la mort [...] rappellerait à la raison les masses allemandes en provoquant une réflexion salutaire et contribuerait à mettre un frein aux crimes commis [42].

L’hypothèse de la « double destination » est renforcée par ce qu’écrit un historien italien peu suspect d’hostilité à l’égard de Pie XII :

 […] Tittman fait part à Washington de ce que Pie XII était convaincu d’avoir parlé clairement de l’extermination des Polonais, des juifs et des otages, tous victimes « sans faute de leur part », en raison de leur race ou de leur nationalité […] [43].

Du coup, les termes généraux de « nationalité » et de « race », présents dans le Radio-message papal de Noël 1942 évoqué plus haut, et sans cesse invoqués à l’appui de l’affirmation péremptoire selon laquelle Pie XII a parlé « clairement » de la persécution des « juifs », apparaissent dans une tout autre lumière. On peut légitimement se sentir mal à l’aise en pensant que l’absence de mention explicite du terme « juifs », tant reprochée à ce passage du message pontifical, a peut-être son origine dans cette « double destination ». Ce qui serait regrettable, dans ce cas, ce n’est pas que le pape ait ainsi fait allusion aux juifs ET aux Polonais, mais qu’il ait laissé s’installer et perdurer l’équivoque.

En tout état de cause, les expressions de gratitude, polonaises et juives, évoquées par les défenseurs de la mémoire de Pie XII, ne peuvent servir de justification à la déconcertante « discrétion verbale » dont a fait preuve ce pape, tant pendant qu’après la Seconde Guerre mondiale [44], à l’égard de l’horrible persécution des juifs. À ce propos, me paraît significative de la mentalité foncière de Pie XII la phrase, citée plus haut, qui ouvre la note apologétique n° 16 du Document romain « Nous nous souvenons » :

Des organisations et des personnalités juives représentatives ont reconnu officiellement, à diverses reprises, la sagesse de la diplomatie du Pape Pie XII.

Est-il nécessaire d’insister sur le fait que ce n’est pas d’un sage diplomate qu’avaient alors besoin les victimes de la barbarie nazie, mais d’un témoin intrépide de l’Évangile et des Prophètes, qui « proclame la parole, insiste à temps et à contretemps, réfute, menace, exhorte, avec une patience inlassable […] » (cf. 2 Tm 4, 2) ?

C’est le sens du reproche indirect de l’écrivain catholique François Mauriac, qui se demandait, dans un article de 1948, ce qui serait advenu

si, au cours de cette guerre [...] quelqu’un, sur une des collines de la Ville éternelle, avait refusé de manger et de boire [allusion à Gandhi]. Pourquoi aucune folie de cet ordre n’a-t-elle jamais été tentée sur l’une des collines de la Ville éternelle ? Pourquoi [...] jamais ce geste, cet acte inimaginable qui aurait fait tomber à genoux les frères ennemis [45].

Malheureusement pour les victimes juives de la folie nazie, le pontife d’alors crut bon d’opter pour une réserve, mise par les défenseurs inconditionnels de sa mémoire sur le compte de la crainte que des déclarations publiques généreuses n’obtiennent l’effet inverse de celui recherché et n’aggravent la situation des persécutés. Cette attitude a valu à Pie XII ce jugement sévère, dont on laissera la responsabilité à son auteur en attendant que les progrès de la réflexion historique, ou la découverte de documents inédits, en confirment ou en infirment le bien-fondé :

Les âmes pieuses ont beau fouiller, dans les encycliques, les discours, les allocutions du pape défunt, il n’y a nulle part une trace de condamnation de la « religion du sang » instituée par Hitler, cet Antichrist. Quelques sévérités après la défaite allemande, c’est tout [...] Vous ne trouverez pas ce que vous cherchez : le fer rouge. La condamnation de l’injure notoire à la lettre et à l’esprit du dogme, qu’a représenté le racisme, vous ne la trouverez pas [46].

Certains diront sans doute : c’était au lendemain de la guerre, les choses ont évolué depuis. Et d’évoquer, à juste titre d’ailleurs, la Déclaration Nostra Aetate § 4 du Concile Vatican II (1965) et les textes d’application subséquents, ainsi que la publication par l’Église d’un grand nombre de documents relatifs à son attitude durant la Seconde Guerre mondiale [47]. Toutefois, à l’aune de l’objet du présent livre – à savoir, la critique de l’apologie militante et inconditionnelle de la chrétienté et de sa hiérarchie religieuse –, et au vu de la masse impressionnante de livres et d’articles, parus ces dernières années, visant à justifier, par tous les moyens, même aux dépens de l’histoire et de la vérité, les actes et attitudes du pape et de l’Église du temps de guerre, force m’est de prendre acte d’un processus d’autojustification qui semble inendiguable. Le pape actuel le cautionne-t-il ? On pourrait le penser, à la lecture du passage suivant de l’homélie qu’il a prononcée en 2008, à l’occasion du cinquantième anniversaire de la mort de Pie XII [48]. J’en cite d’abord cet extrait que certains, dont je suis, ne lisent pas sans malaise :

Et comment oublier son radio-message de Noël, en décembre 1942 ? Avec une voix brisée par l’émotion [49], il déplora la situation des « centaines de milliers de personnes qui, sans aucune faute de leur part, mais seulement pour des raisons de nationalité ou de race, sont destinées à la mort ou à un progressif dépérissement » […], se référant très clairement à la déportation et à l’extermination perpétrées contre les juifs. […] De nombreux et unanimes témoignages de reconnaissance lui furent adressés à la fin de la guerre pour ses interventions, ainsi qu’au moment de sa mort, par les plus hautes autorités du monde juif, comme par exemple le ministre des Affaires étrangères d’Israël, Mme Golda Meir, qui […] écrivit : « Quand le martyre le plus épouvantable a frappé notre peuple, durant les dix années de terreur du nazisme, la voix du Souverain Pontife s’est élevée en faveur des victimes », concluant avec émotion : « Nous pleurons la perte d’un grand serviteur de la paix ».

J’ai mis en italiques ce que l’on peut considérer comme des « embellissements », ou, à tout le moins, comme une lecture rétrospective optimiste de l’histoire. Pour l’historien qui connaît les faits, il est indéniable que la réalité diffère passablement de cette relecture gratifiante. Doit-on alors mettre cet exposé sur le compte du réflexe apologétique d’un pontife soucieux de préserver l’honneur de l’institution et celui de son prédécesseur dans la chaire de Pierre ? Mais cela cadre mal avec l’attitude sévère – voire intraitable – dont Benoît XVI a fait preuve en portant le fer dans la plaie des abus sexuels perpétrés par des ministres de l’Église. Il est clair que ce pape ne craint pas d’affronter la vérité, si humiliante soit-elle pour l’institution qu’il dirige. Il paraît donc difficile d’échapper à la conclusion que ce que dit Benoît XVI dans ce discours traduit sa conviction personnelle. Ce n’est pas le lieu d’approfondir le cas. Pour faire bref et au risque de paraître simpliste, je dirai que nul, fût-il pape, ne peut s’abstraire totalement de l’influence des courants d’idées de son temps ou de son milieu. Or, le présent livre en témoigne, il s’est créé, au cours des décennies récentes, une opinio communis – inconditionnellement favorable à Pie XII – que les excès mêmes des détracteurs de l’attitude du pape et de l’Église du temps de guerre ont contribué à rendre intraitable. C’est au point que l’on peut dire d’elle, mutatis mutandis, qu’elle est devenue un « parti » aussi extrême que celui que stigmatisait Newman en son temps :

 […] il peut se produire […] que l’autorité en question [celle du Magistère] soit soutenue par un violent parti « ultra » qui élève ses opinions au point d’en faire des dogmes et qui a surtout à cœur de détruire toute école de pensée autre que la sienne [50].

Au fil du temps, les tenants de ce que j’ai appelé « l’ecclésiodicée » ont rallié à leur cause des personnalités influentes du Vatican [51] et des auteurs, dont certains sont des experts reconnus [52], sans parler d’un très grand nombre de fidèles qui n’admettent pas que l’on puisse imputer à la hiérarchie ecclésiastique des insuffisances et des erreurs de jugement, et qui se sentent confirmés dans leur apologie fervente et mal éclairée par le prestige de ces figures de proue. Il n’est que de parcourir les nombreux sites et blogs consacrés à la défense de Pie XII et de lire des extraits de cette littérature de combat pour mesurer l’ampleur de ce véritable tsunami apologétique qu’aucun discours pondéré, aucun argument historique dûment documenté, ne semblent capables d’endiguer.

Dans ces conditions, il est inévitable que l’attribution à Pie XII de hauts-faits de sauvetage de masse des juifs, voire d’un véritable philosémitisme, par une opinio communis qui ne se nourrit pas d’histoire mais de ferveur et d’hagiographie, se reflète dans les propos de Benoît XVI, relatés plus haut. Personnellement, je regrette que l’empathie et l’admiration de ce pape envers son prédécesseur, confèrent à ses dires sur ce sujet un statut « canonique », et soient considérés par trop de fidèles chrétiens comme le dernier mot en la matière, avant qu’ait mûri le jugement de l’histoire et en marge de toute une recherche sérieuse et documentée qui s’inscrit en faux contre cette unanimité pieuse et bien intentionnée, dont ceux qui la prêchent méritent, selon moi, qu’on leur applique par analogie cette parole de Paul, déjà évoquée ici : « je leur rends témoignage qu’ils ont du zèle pour Dieu, mais c’est un zèle mal éclairé. » (Rm 10, 2).



[1] Cité d’après « Nous nous souvenons », Op. cit.

[2] Ludwig Volk, Der Bayerische Episkopat und der Nationalzocialismus 1930-1934, Mainz 1966. Le Document romain donne pour référence, à l’appui de son affirmation optimiste sur le rôle du cardinal Faulhaber, les pages 170-174 de l’ouvrage, sans citer un seul passage susceptible d’étayer cette appréciation, pour le moins surprenante comme on le verra.

[3] Voir M.R. Macina, « Le cardinal Faulhaber et l’antisémitisme des années trente», Bulletin Trimestriel de la Fondation Auschwitz, n° 64, Bruxelles, juillet-septembre 1999, p. 63-74.

[4] Guenter Lewy, L’Église catholique et l’Allemagne nazie, Stock, Paris, 1964, p. 239-240.

[5] Rosetta Loy, Madame Della Seta aussi est juive, Rivages, Paris, 1998, p. 19.

[6] Depuis, plusieurs auteurs ont mis les choses au point concernant les buts et le contenu des Sermons du cardinal, tels, entre autres, G. Lewy, L’Église catholique et l’Allemagne nazie, op. cit., p. 239-240; K. Scholder, The Churches and the Third Reich. Volume One : Preliminary History and the Time of Illusions 1918-1934, SCM Press, London, 19872, p. 518-519; Id., A Requiem for Hitler and Other New Perspectives on the German Church Struggle, SCM Press, London, 1989, p. 178 ; S. Friedländer, L’Allemagne nazie et les Juifs. 1. Les années de persécution (1933-1939), Seuil, Paris, 1997, p. 59-60 ; etc.

[7] Chrétiens acquis aux thèses raciales nazies et partisans d’une Église d’obédience national-socialiste. Voir Doris L. Bergen, Twisted Cross : The German Christian Movement in the Third Reich, Chapel Hill, N.C., 1996.

[8] Volk, op. cit., p. 170.

[9] Premier sermon. L’expression est employée à deux reprises de manière identique.

[10] Cité d’après Judaism, Christianity and Germany. Advent Sermons preached in St. Michael’s, Munich, in 1933, by His Eminence Cardinal Faulhaber, archbishop of Munich, London, 1934, p. 4-5.

[11] G. Lewy, L’Église catholique et l’Allemagne nazie, op. cit., p. 240.

[12] Yves Congar, L’Église catholique devant la question raciale, publication de l’Unesco, § « L’Église face au racisme nazi et à l’antisémitisme moderne », Paris, 1953, p. 51, 52, 54.

[13] Xavier Tilliette, s.j., « Édith Stein », Études, 369/4, octobre 1988, p. 352.

[14] L’auteur cite Schw. Waltraud Herbstrith (Teresia a Madre Dei), Édith Stein, eine grosse Glaubenzeugin. Leben, Neue Dokumente, Philosophie. Thomas Plöger, Annweiler 1987, p. 93-95.

[15] Extrait de la lettre d’Édith Stein, dont j’ai reproduit un large extrait dans mon précédent ouvrage : M. Macina, Les frères retrouvés, op. cit., p. 99-101 ; voir Emma Fattorini, Pio XI, Hitler e Mussolini. La solitudine di un papa, Einaudi Turin, 2007, p. 108.

[16] Cf. K. Scholder, The Churches and the Third Reich, op. cit., p. 271.

[17] Scholder, Op. cit., ibid.

[18] « Inhaltlich hatten sie ihre Lücken, da der Kardinal an das heisse Eisen des Antisemitismus nicht zu rühren wagte, wie er das nach 1923 in der Allerseelen-und Silvesterpredigt getan hatte. ». Volk, Der Bayerische Episkopat, op. cit., p. 172.

[19] Cité d’après. G. Lewy, L’Église catholique et l’Allemagne nazie, op. cit. p. 256.

[20] Ibid.

[21] Cité par P. Sorlin, « La Croix » et les Juifs (1880-1899), Grasset, Paris, 1967, p. 147-148. Allusion à l’en-tête du journal affichant un Christ crucifié nimbé de rayons, comme représenté sur l’image d’une première page de ce journal, en date du 1er janvier 1892.

[22] Article intitulé « La Croix et les Juifs », paru dans La Croix du 30 septembre 1890, cité Ibid., p. 95.

[23] Texte paru dans La Vie spirituelle, II, n° 4, en juillet 1921, cité ici d’après Jacques Maritain, L’impossible antisémitisme, op. cit., p. 64 et 67-68.

[24] P. E. Lapide, Rome et les Juifs, traduit de l’anglais par François Winock, éditions du Seuil, Paris, 1967, p. 270, note 1. Malheureusement, l’auteur ne nous livre ni ses sources, ni sa méthode de traitement de ces dernières.

[25] Cité par Alexis Curvers, Pie XII, le pape outragé, D.M.M., 1988, p. 44.

[26] . Derek Holmes, The Papacy in the Modern World, Crossroad, 1981, p. 158, cité par John T. Pawlikowski, « The Catholic response to the Holocaust. Institutional perspectives, in M. Berenbaum and A.J. Peck (Ed.), The Holocaust and History. The Known, the Unknown, the Disputed, and the Reexamined, Indiana University Press, Bloomington and Indianapolis (USA), 1998, p. 561. Particulièrement instructif est le fait qu’en écrivant que Holmes « appeals […] to the remark of an unnamed Israeli consul in Italy who claimed that the Holy See in collaboration with the papal nuncios and regional Catholic leaders assisted in saving some 400,000 Jewish lives », Pawlikowski ne semble pas avoir reconnu, sous son vêtement anglophone, le mot à mot du passage de l’interview de Lapide dans Le Monde. Ce qui explique sans doute qu’il parle d’un « consul en Italie, dont le nom n’est pas mentionné », et qui n’était autre que Lapide, à cette époque. Un exemple de plus de la fortune que connaissent les « légendes dorées », qui se colportent à l’infini et finissent par être tenues pour des vérités indiscutables, dès là que tant de gens respectables les reprennent à leur compte sans recul critique.

[27] Pierre Blet, Pie XII et la Seconde Guerre mondiale d’après les archives du Vatican, Perrin, Paris, 1998, p. 323.

[28] Gazette de Liège, du 23 janvier 1964, citée par Curvers, op. cit., p. 85.

[29] P. Blet, Pie XII et la Seconde Guerre mondiale, op. cit., p. 322-323.

[30] P. Blet, « L’encyclique cachée? », Communio, n° XXI, 2, mars-avril 1996, p. 92.

[31] Lapide, Rome, op. cit., p. 287. Sur cette prétendue « forêt Pie XII », voir Menahem Macina, « Une forêt Pie XII – Brève mise au point », article paru dans Sens n° 2/2000, Paris, p. 107-112.

[32] Id, Ibid., p. 330.

[33] Id, Ibid., respectivement p. 270, 287, 330.

[34] P. Blet, « L’encyclique cachée? », Op. cit.

[35] Lapide, Rome, p. 270.

[36] Pour mémoire, rappelons que l’armée allemande avait capitulé devant Stalingrad le 31 janvier 1943.

[37] P. Blet, Pie XII et la Seconde Guerre mondiale, op. cit., p. 322-323.

[38] Bon état de la question dans Jacques Nobécourt, Le Vicaire et l’Histoire, Seuil, Paris, 1973.

[39] On s’interroge depuis longtemps sur les raisons qui ont mû G. Meir à faire cette déclaration. Outre ce que j’en ai dit plus haut, j’ai tenté d’apporter quelques éléments de réponse à cette question : voir M. Macina, « Que faut-il penser du télégramme de condoléances de Golda Meir, élogieux pour Pie XII ? », texte en ligne sur le site debriefing.org.

[40] Pour la clarté de l’exposé, j’ajoute que, quelques lignes plus haut, le pape précisait en quoi consistait ce vœu: « Les peuples veulent-ils donc demeurer témoins inactifs d’un si désastreux progrès ? Ou ne faut-il pas plutôt que, sur les ruines d’un ordre public qui a donné les preuves si tragiques de son incapacité à procurer le bien du peuple, s’unissent tous les cœurs droits et magnanimes dans le vœu solennel de ne s’accorder aucun repos jusqu’à ce que, dans tous les peuples et toutes les nations de la terre, devienne légion la troupe de ceux qui, décidés à ramener la société à l’inébranlable centre de gravitation de la loi divine, aspirent à se dévouer au service de la personne humaine et de la communauté ennoblie par Dieu? »

[41] Extrait du texte intégral du Radiomessage de Noël de Pie XII (24 décembre 1942), en ligne sur le site LaCroix.fr(http://la-croix.com/Message-de-Noel-de-Pie-XII-du-24-decembre-1942/documents/2406959/47602).

[42] Texte cité par Léon Papeleux, Les silences de Pie XII, Nouvelles Éditions Vokaer, Bruxelles, 1980, p. 113.

[43] Alessandro Duce, La Santa Sede et la questione ebraica (1933-1945) [Le Saint-Siège et la question juive…], Edizioni Studium, Roma, 2006, note 34, p. 254. Voir aussi Léon Papeleux, Les silences de Pie XII, op. cit., p. 112.

[44] Sur le refus persistant de s’exprimer sur le sort des juifs, même après la guerre, opposé par Pie XII aux personnalités catholiques, tel Jacques Maritain, qui le pressaient d’accorder cette consolation au peuple martyr, je me permets de renvoyer au chapitre intitulé « Le silence d’après-guerre observé par Pie XII sur le sort des juifs durant la Shoah », dans mon précédent ouvrage, Macina, Les frères retrouvés, op. cit., p. 168-169 ; voir surtout, ci-après : Deuxième Partie – Des juifs à la rescousse de l’autojustification chrétienne – Qu’est-ce qui fait courir Mr Krupp, juif américain tout dévoué à la cause de Pie XII ? – Excursus : refus d’une déclaration papale sur la souffrance des juifs et l’antisémitisme, demandée par Maritain en 1946.

[45] « La vérité devenue folle», article paru dans Le Figaro des 1er-2 février 1948, cité in Correspondance Journet-Maritain, Éditions Saint-Augustin, Parole et Silence, t. 3, 1998, p. 922.

[46] Jean D’Hospital, Rome en confidence, Grasset, Paris, 1962, p. 91-92.

[47] Surtout les Actes et documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre mondiale, édités par Pierre Blet, Robert A. Graham, Angelo Martini, Burkhart Schneider, 11 volumes, Cité du Vatican, 1965-1981. Sur cette collection, son contenu et sa politique éditoriale, voir l’importante étude de l’historien suisse, Victor Conzemius, « Églises chrétiennes et totalitarisme national-socialiste », in Revue d’histoire ecclésiastique, tome LXIII, Bureaux de la revue, Bibliothèque de l’Université, Louvain, 1968, p. 437-503, ici p. 462 sq.

[48] Texte en ligne sur le site du Vatican, sous le titre : « Chapelle papale, messe à l’occasion du 50ème anniversaire de la mort du pape Pie XII : Homélie du Pape Benoît XVI, Basilique Vaticane, Jeudi 9 octobre 2008 ».

[49] Affirmation démentie par l’audition de l’extrait audio provenant des archives du Vatican, dans le film « Pie XII, les juifs et les nazis », BBC Art & Entertainment Networks Co Production, Laurence Rees Editor, 1995.

[50] Voir J. H. Newman, Apologia pro vita sua, ou Histoire de mes opinions religieuses, traduction de L. Michelin-Delimoges, Desclée de Brouwer, Paris, 1967, cité ici d’après Textes Newmaniens publiés par L. Bouyer et M. Nédoncelle, vol V, p. 439.

[51] C’est le cas, entre autres, du patronage du secrétaire d’État de la Curie romaine, dont a bénéficié le livre d’un journaliste catholique italien, grand défenseur de la mémoire de Pie XII ; voir : Presentazione del libro di Andrea Tornielli, Pio XII, Eugenio Pacelli. Un uomo sul trono di Pietro. Intervento del Cardinale Tarcisio Bertone, 5 juin 2007, sur le site du Vatican.

[52] Par exemple et entre autres : McInerney, Ralph. The Defamation of Pius XII. St Augustine’s Press, 2001 ; Marchione, Sr. Margherita, Pope Pius XII: Architect for Peace, Paulist Press, 2000 ; Id., Consensus and Controversy: Defending Pope Pius XII, Paulist Press. 2002 ; Shepherd of Souls: A Pictorial Life of Pope Pius XII. Paulist Press, 2002 ; Man of Peace: An Abridged Life of Pope Pius XII, Paulist Press, 2004; Rychlak, Ronald J. Hitler, the War, and the Pope, Our Sunday Visitor, 2000; Matteo Luigi Napolitano e Andrea Tornielli. Il Papa che salvò gli ebrei. Dagli archivi segreti del Vaticano tutta la verità su Pio XII, Piemme, Casale Monferrato, 2004 ; Matteo Luigi Napolitano, Pio XII tra guerra e pace. Profezia e diplomazia di un papa (1939–1945), Città Nuova, 2002 ; Antonio di Gaspari, Nascosti in convento. Incredibili storie di ebrei salvati dalla deportazione (Italia, 1943-45), Ancora, 1999 ; Id., Gli ebrei salvati da Pio XII, Logos Press, Roma, 2001 ; Andrea Tornielli, Pio XII. Un uomo sul trono di Pietro, Mondadori, 2007 ; etc.

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