2. Introduction

 

Deux ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, paraissait, dans une revue protestante, une « déclaration de repentance » avant la lettre et la chose, première du genre dans le monde chrétien, rédigée par le pasteur Westphal. En voici quelques extraits caractéristiques :

C’est nous chrétiens qui avons aujourd’hui le plus grand besoin du pardon. Nous ne devrions parler des Juifs, parler aux Juifs, que dans une grande angoisse d’humiliation et d’espérance […] Car le mystère d’Israël est inséparable du mystère de l’Église, il est notre mystère. Le mystère de notre péché et le mystère de notre grâce. Objets de la même révélation, de la même vocation, appelés au même jugement, promis au même Royaume, nous ne serons pas sauvés, au dernier jour, les uns sans les autres. Nous avons besoin de pardon. Car nous avons contribué à travers les siècles à la « séparation » des Juifs. Nous les avons considérés comme étrangers, alors qu’ils sont nos pères selon l’esprit. Nous avons été parfois les instigateurs, parfois les complices, parfois les témoins indifférents ou lâches de toutes les persécutions qui les ont décimés […] Nous nous sommes souvent reposés, mensongèrement reposés sur notre sécurité de « Nouvel Israël », satisfaits d’avoir, nous du moins, le secret de ce mystère. Et nous avons méprisé l’avertissement redoutable de l’Apôtre : « Tu subsistes par la foi. Ne t’enorgueillis pas, mais crains… » (Rom. 11: 20) […] Notre infidélité la plus courante est que nous avons peur des hommes et pas de Dieu, ô chrétienté qui a si peu de foi vraie en Dieu, si peu de courage vrai devant les hommes — une Église sans crainte, une Église orgueilleuse! « Père, pardonne-nous, pardonne-nous… » La question juive est la question des questions. À la manière dont ils parlent des Juifs, on peut juger sûrement de la valeur spirituelle d’un homme, d’une Église, d’un peuple, d’une civilisation. L’antisémitisme est, pour l’Église, la plus grave méconnaissance du Christ, le plus secret refus de la foi, la plus insidieuse perversion de l’Évangile de l’Incarnation […] Père, pardonne-nous. Ces cahiers d’études juives, que nous entreprenons de publier […] qui ont l’humble ambition de professer, selon l’expression apostolique, « la vérité dans la charité », ces cahiers voudraient être avant tout le témoignage d’une Église qui demande pardon [1].

En regard de cette confession brûlante, les demi-aveux, assaisonnés d’autojustifications, du document « Nous nous souvenons » [2], paraissent bien pâles. Pourtant, c’est avec des sentiments identiques à ceux du pasteur Westphal que s’étaient mis au travail, en 1994, les membres catholiques du groupe de travail allemand chargé d’élaborer l’avant-projet de la déclaration romaine. Ils avouaient même « rêver » d’un aveu explicite de culpabilité de la part de l’Église. Las ! les accents prophétiques de leur texte, dont on lira l’essentiel plus loin, ont été laminés par les longues et laborieuses élaborations successives qu’il a subies. Finalement, la crainte de scandaliser les fidèles [3], en leur révélant les défections et les lâchetés d’« une communauté ecclésiale qui a vécu en tournant le dos au destin de ce peuple persécuté […] qui a gardé le silence en face des crimes perpétrés contre les juifs et le judaïsme... » (Synode de Würzburg, 22 novembre 1975), l’a emporté sur le nécessaire devoir de vérité, que rappelait pourtant naguère le pape Léon XIII, en ces termes, déjà cités plus haut :

L’historien de l’Église sera d’autant plus fort pour faire ressortir [l’]origine divine [de cette dernière] qu’il aura été plus loyal à ne rien dissimuler des épreuves que les fautes de ses enfants, et parfois même de ses ministres, ont fait subir à cette épouse du Christ dans le cours des siècles [4].

On peut s’étonner d’un tel état de choses. D’autant que plusieurs documents antérieurs, publiés tant par des commissions épiscopales nationales que par des instances et des organisations représentatives protestantes, allaient fort loin dans la reconnaissance de la responsabilité, voire de la culpabilité de l’Église dans le drame de la Shoah, comme en témoigne l’anthologie qui suit. Les passages retenus, s’ils ne prétendent pas à l’exhaustivité, ont été choisis, parmi d’autres, en raison des fortes expressions de repentance qu’ils contiennent.

On notera que sur les 14 extraits cités plus loin, 7 – soit 50 % – sont protestants [5]. Une analyse de contenu révèle que seuls les textes protestants parlent explicitement, à propos du sort tragique des juifs, d’une « culpabilité » ou d’une large « complicité » collectives chrétiennes sans assortir ces affirmations d’incises apologétiques. Le document publié en 1979 par l’Église luthérienne affirme même que « les nations chrétiennes ont initié et approuvé la persécution ». Doit-on voir, dans ces expressions hyperboliques de repentance, un signe du besoin de réparation de ces Églises pour leur soumission générale, sauf louables exceptions (Martin Niemöller, Dietrich Bonhoeffer), à la législation antisémite nazie, tandis que très nombreux furent, dans leurs rangs, les Deutsche Christen (chrétiens-allemands), qui allaient jusqu’à la collaboration active avec l’État nazi et l’obéissance aveugle au Führer [6] ? Quant à la Déclaration du synode de l’Église évangélique allemande, publiée en 1984, elle n’hésite pas à affirmer ce que l’Église catholique a toujours refusé d’admettre : « Cet antijudaïsme chrétien devint l’une des sources de l’antisémitisme ».

 

Le document de travail du groupe allemand (1994)

Le groupe de travail allemand a un espoir, un rêve. Ses membres veulent recommander à la Commission vaticane [...] une confession expresse de culpabilité. (H.H. Henrix) [7].


On lira, ci-dessous, quelques extraits significatifs de cet avant-projet :

– Il ne suffit pas d’affirmer simplement le fait du fardeau historique que représentent les relations de l’Église avec les juifs, bien au contraire, l’Église et les chrétiens doivent reconnaître leur part de responsabilité, comme il est dit dans les « Orientations et suggestions pour l’application de la déclaration conciliaire Nostra Aetate, n° 4 », de janvier 1975.

– Les termes de « co-responsabilité et de culpabilité » ont été choisis délibérément. Il s’agit d’attirer particulièrement l’attention sur le lien qui existe entre l’implication historique et la responsabilité éthique, et sur les différences qui les séparent. Par implication historique on veut dire que la tradition d’antijudaïsme théologique et ecclésial a été un élément important sur le chemin qui mène à la Shoah. L’Église et le christianisme ont contribué, dans le passé, à créer un climat d’indifférence et parfois d’hostilité au peuple juif et au judaïsme, qui a frayé la voie à l’antisémitisme moderne. Mais l’antijudaïsme chrétien n’a pas été le seul facteur dans cette évolution. Cet aspect historique connote une « co-responsabilité ». Dans un contexte de confession, on comprend souvent qu’il s’agit d’une culpabilité « commune ». Nous trouvons ceci insuffisant, pour des raisons de théologie morale. Si ceux qui confessent leur culpabilité regardent en même temps celle des autres, cela porte atteinte à l’intégrité et à la sincérité de leur confession. Devant Dieu, la culpabilité ne peut être partagée, elle est indivisible. Celui ou celle qui reconnaît sa culpabilité parle de lui (ou d’elle)-même, et non des autres. Il existe donc une « co-responsabilité » historique qui, dans une analyse historique, peut être indiquée comme un facteur ayant, parmi beaucoup d’autres, joué un rôle dans l’évolution de l’histoire; mais, en ce qui concerne la confession elle-même, celle-ci doit reconnaître qu’il s’agit là d’une « culpabilité ».

– Un autre point est demeuré sujet à controverse [...] Il s’agit de savoir si oui ou non le document, sur la base de la confession de culpabilité exprimée par l’Église d’Allemagne et celle de Pologne, doit contenir une confession séparée. En fait, le groupe de travail allemand a un espoir, un rêve. Ses membres veulent recommander à la Commission vaticane, pour qu’elle en fasse l’examen dans un esprit ouvert et critique, une confession expresse de culpabilité, dont voici le texte tel qu’il se présente aujourd’hui : « Le fait que les Églises allemande et polonaise fassent une demande de pardon en ce qui touche le sort des juifs pendant les années du National-Socialisme est déjà, en soi, une réponse à la question de la co-responsabilité et de la culpabilité de l’Église par rapport à la Shoah. Ce que disent ces deux Églises particulières est adopté par l’Église dans son ensemble. Celle-ci confesse qu’elle porte une co-responsabilité en ce qui concerne la Shoah et que pèse sur elle le fardeau de la culpabilité. » […].

– Beaucoup de chrétiens croyant que l’alliance de Dieu avec Israël était rompue et que l’existence des juifs contemporains était un anachronisme, étaient, avec leurs évêques, si aveuglés par leurs préjugés, qu’ils n’avaient pas la clairvoyance nécessaire pour reconnaître le mal dans la persécution antisémite du National-Socialisme et qu’ils sont restés sans réagir. Malgré la conduite exemplaire de quelques individus et groupes, nous avons été en général, à cette époque du National-Socialisme, une communauté ecclésiale qui a vécu en tournant le dos au destin de ce peuple persécuté, une communauté obsédée par la crainte pour ses institutions menacées, une communauté qui a gardé le silence en face des crimes perpétrés contre les juifs et le judaïsme (Synode de Würzburg, 22 novembre 1975). Ceci a conduit à la culpabilité, sous maintes formes, de nombreux chrétiens et aussi de l’Église : coupables de ne pas avoir fait le bien qu’il aurait fallu faire, et aussi d’avoir commis le mal, coupables de n’avoir rien dit et de n’avoir pas aidé, coupables de n’avoir pas été là quand protestation, assistance et protection étaient nécessaires et possibles.

L’Église reconnaît un lien entre « l’enseignement du mépris », longtemps préconisé à l’égard du judaïsme, et le brutal antisémitisme dans le monde occidental moderne. L’histoire de son échec et de sa culpabilité envers le peuple juif fait partie d’elle-même. C’est un fait que l’Église déplore. Elle éprouve honte et repentance et reconnaît le besoin de se convertir. Au sujet de l’échec de l’Église et des fidèles à l’égard du peuple juif, nous confessons, selon le témoignage de Jean : « Si nous disons : “nous n’avons pas péché”, nous faisons de lui un menteur et sa parole n’est pas en nous. » (1 Jn 1, 10). Nous invoquons le pardon de Dieu et nous demandons au peuple juif d’entendre cette parole de conversion et de volonté de renouvellement.

 

Point n’est besoin d’être un spécialiste pour mesurer la distance considérable qui sépare cet avant-projet généreux de 1994 du texte final de la déclaration « Nous nous souvenons », dont je souligne, plus loin [8], les faiblesses regrettables. Mais auparavant, il pourra être instructif de parcourir, en perspective cavalière, quelques documents issus par différentes instances ecclésiales, catholiques et réformées, pour dégager le sensus fidelium qui s’y exprime à propos des déficits de l’attitude chrétienne envers le peuple juif, dans les siècles passés et durant la Shoah.



[1] Pasteur Westphal, « Père, pardonne-nous », Foi et Vie, Premier Cahier d’études juives, avril 1947.

[2] « Nous nous souvenons : une réflexion sur la Shoah », 12 mars 1998, site du Vatican.

[3] Le document de la Commission Théologique Internationale, Mémoire et réconciliation. L’Église et les fautes du passé, Cerf, Paris, 2000, aborde également ce problème dans un style souvent abscons pour le non-spécialiste, voire avec des expressions surprenantes émises sans nuances, telle celle-ci (p. 85) : « On soulignera enfin que le destinataire de toute demande de pardon est Dieu ».

[4] Lettre au Clergé de France, op. cit.

[5] Je crois utile de signaler ici, dans l’ordre chronologique de leur parution, trois publications qui reproduisent, exclusivement ou majoritairement, des déclarations d’Églises et d’organisations réformées concernant le peuple juif: 1) The Theology of the Churches and the Jewish People. Statements by the World Council of Churches and its member churches, WCC Publications, Genève 1988 ; 2) H.H. Dimantson (Éd.), Stepping-Stones to Further Jewish-Lutheran Relationships. Key Lutheran Statements, Augsburg Fortress, Minneapolis (USA), 1990; 3) Une mémoire pour l’avenir. Cinquante ans de dialogue entre juifs et chrétiens. Les grands textes réunis à l’occasion du cinquantenaire de la conférence de Seelisberg (30 juillet – 5 août 1947), Éditions du Zèbre, Lausanne 1997.

[6] Pour mémoire, après s’être d’abord fortement opposée au « paragraphe aryen » qui excluait de leur charge et, partant, de leurs moyens de subsistance, les pasteurs protestants d’origine juive ou mariés à des juives, l’Église évangélique, dite « confessante », finit par se soumettre et appliquer cette mesure indigne. Voir, entre autres : Xavier de Montclos, Les chrétiens face au nazisme et au stalinisme, l’épreuve totalitaire, 1939-1945, Plon, 1983, p. 187-188, et Wolfang Gerlach, Als die Zeugen schwiegen, Bekennende Kirche und die Juden, [Quand les témoins se taisaient. L’Église confessante et les juifs] Institute Kirche und Judentum, Berlin, 1993.

[7] L’essentiel de ce qui suit s’inspire d’un rapport du professeur Hans Hermann Henrix, Der Nie Gekundigte Bund – Basis Des Christlich-Judischen Verhaltnisses, Beuron, Erbe and Auftrag, Hat 3, 66. Jahrgang, 1990 ; traduction française dans SIDIC (Service International de Documentation Judéo-Chrétienne), vol. XXVII, 3, 1994, Rome, p. 20-23.

[8][8] Voir, plus loin, le chapitre Les autojustifications du Document romain « Nous nous souvenons ».

Ajouter un commentaire

Code incorrect ! Essayez à nouveau