19. L’antiracisme catholique, l’autodéfense de l’Église et le sort des Juifs dans l’Allemagne nazie, Par Martin Rhonheimer

 

 

Le « silence de l’Église »

à l’égard de la persécution des Juifs dans l’État national-socialiste. Plaidoyer pour un débat ouvert sur le passé


Martin Rhonheimer *

Professeur de philosophie à l’Université Pontificale de la Sainte Croix, Rome

 

* Né en 1950, à Zürich (Suisse) dans une famille d’origine juive, Martin Rhonheimer a étudié l’histoire, la philosophie, les sciences politiques et la théologie à Zürich et à Rome. Il est titulaire d’un doctorat en philosophie de l’Université de Zürich. Ordonné prêtre en 1983, il est incardiné dans la Prélature de la Sainte Croix et de l’Opus Dei. Ses travaux et recherches sont nombreux et diversifiés : ils vont de l’éthique à la philosophie politique et traitent d’une large gamme de sujets, dont, en particulier : la philosophie de l’acte moral, la vertu, la loi naturelle, Thomas d’Aquin, Aristote, l’éthique de la sexualité et la bioéthique, l’éthique politique de l’État constitutionnel et de la démocratie. Il est actuellement professeur d’éthique et de philosophie politique à la Faculté de Philosophie de l’Université pontificale de la Sainte-Croix, à Rome. Il est également membre du Comité de rédaction de l’American Journal of Jurisprudence (Faculté de droit de Notre Dame) et membre du Comité scientifique des Acta Philosophica (Université Pontificale de la Sainte-Croix). En 2002, il a été nommé membre correspondant de l’Académie Pontificale St Thomas d’Aquin. Martin Rhonheimer est l’auteur de près d’une trentaine d’ouvrages, ainsi que de très nombreux articles, études et monographies. (Voir son site Web)

 

Dans les communications d’Église durant la domination nazie, jamais les Juifs ne furent explicitement nommés comme tels et leur persécution ne fit jamais l’objet d’une condamnation ecclésiale spécifique [1] ; et c’est ce fait qui provoqua, pendant des décennies, des mises en cause de l’Église catholique, souvent inacceptables au plan historique, et qui enclencha une incessante polémique autour de la personnalité de Pie XII. Cela n’a pas seulement constitué un point d’interrogation historique sur sa fonction, mais – on pense à des auteurs comme John Cornwell et Daniel Jonah Goldhagen – cela a donné libre cours à des accusations absurdes, lancées à la face du monde, non seulement exagérées mais, sur bien des points, diffamatoires.

D’autre part, on voit s’activer une apologétique catholique, émanant la plupart du temps de non-historiens, attitude compréhensible, mais également réflexe de défense unilatérale, cherchant continuellement à couvrir le comportement de l’Église catholique entre 1933 et 1945, comme si elle était au-dessus de toute critique [2].

 Les arguments principaux de cette “apologétique catholique” sont l’antagonisme extrême entre national-socialisme et Église catholique, d’où la récusation implacable de la doctrine nazie dont témoigne l’encyclique « Mit brennender Sorge », ainsi que la haine grandissante des nazis envers l’Église catholique, considérée comme extension du judaïsme en raison de ses racines vétérotestamentaires et judaïques. En réalité, l’Église catholique était – de par sa doctrine sociale basée sur le droit naturel – un rempart non seulement contre le communisme mais également contre le national-socialisme et son délire raciste. Mais était-elle aussi un rempart contre l’antisémitisme ?

Le « silence de l’Église », ou le fait étonnant que les Juifs n’aient pas été mentionnés explicitement dans les communiqués ecclésiaux à l’égard du national-socialisme, alors qu’ils étaient sous sa protection et malgré toute l’opposition de l’Église catholique au nazisme, tout cela mérite une explication approfondie. Notons également le fait que, après le décret de Nuremberg et les lois racistes italiennes, il n’y eut pas de protestation fondamentale de l’Église contre la discrimination générale des Juifs ; et encore le fait qu’après le pogrom de novembre 1938, une seule voix s’éleva pour protéger officiellement les Juifs, celle de l’archiprêtre de la cathédrale de Berlin, Bernhard Lichtenberg, (canonisé depuis lors), et qui le paya de sa vie. Une apologétique, qui, par la répétition continuelle des points susmentionnés, veut vraisemblablement faire oublier l’incontestable vérité factuelle, rend impossible un vrai discernement et prépare de ce fait le terrain à des critiques injustes.

D’éminents historiens catholiques expliquent souvent le cas du silence de l’Église en affirmant que, tant avant qu’après 1937, il n’y avait aucune raison de mentionner explicitement les Juifs dans les prises de position ecclésiales, dans le but de les protéger ou de manifester clairement le refus de l’antisémitisme (cette manière de voir les choses est à distinguer totalement de l’apologétique catholique mentionnée plus haut). Car le Saint-Office aurait, par son décret du 25 mars 1928, clairement dénoncé l’antisémitisme : l’antisémitisme, « la haine envers le peuple autrefois choisi par Dieu », comme l’indique le décret, ne constituerait en aucun cas une option acceptable pour un catholique. De nouveau, une prétendue condamnation ecclésiale de l’antisémitisme en 1916 est mise en avant : à travers la condamnation du racisme et de l’idéologie d’État national-socialiste, plus précisément dans l’encyclique « Mit brennender Sorge » de 1937, et tout un chacun devrait voir, dans le document intitulé « Le syllabus contre le racisme » de 1938, une pensée mettant en cause le racisme nazi, à partir de quoi les Juifs seraient considérés comme protégés et leur persécution serait condamnée [3].

Cette interprétation est aujourd’hui de plus en plus mise en doute par les historiens (y compris catholiques, parmi lesquels Giovanni Miccoli, dans son livre bien documenté mais insuffisamment pris en considération en dehors de l’Italie, « I dilemmi e i silenzi di Pio XII »), ouvrage qui touche à une problématique plus vaste que son titre et qui analyse la posture des évêques allemands dans les premières années du pouvoir nazi jusqu’à la guerre [4]. De la même manière, Renato Moro apporte des arguments dans son nouveau livre, « La Chiesa e lo sterminio degli Ebrei » [L’Église et l’extermination des Juifs] [5]. Le modèle d’explication standard esquissé plus haut semble en effet mettre entre parenthèses des facteurs essentiels, parmi lesquels seuls les suivants seraient indiqués : l’existence d’un antisémitisme récurrent, spécifiquement moderne, social, politique, économique et culturel, apparu après l’émancipation effective des Juifs en Europe, mais aussi présent au sein du catholicisme dans une autre mesure. Cet antisémitisme serait issu de l’antijudaïsme chrétien traditionnel et trouverait sa force de motivation avant tout dans l’anti-modernisme politico-social de l’Église, en particulier dans son opposition au libéralisme et à ce qui en découle ; avec le fait d’une implication du catholicisme allemand dans les idées populistes et racistes, par laquelle les frontières avec l’idéologie nazie devenaient floues ; et finalement on a pu voir s’établir une affinité certaine avec le concept d’État autoritaire, présentant l’État national-socialiste comme une alternative possible à la dérive libérale et comme un rempart contre le danger imminent du bolchevisme.

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Tout cela conduisit à ce fait – et c’est là le point déterminant de l’ensemble – que, déjà en 1933, mais aussi en 1937, un catholique pouvait en même temps rejeter la doctrine raciste des nazis et être antisémite, partisan de l’État national-socialiste. Oui, la recherche historique a fait apparaître qu’aussitôt après 1933, en tout cas, des pans significatifs de la presse catholique en Allemagne et encore davantage en Autriche devenaient de plus en plus hostiles aux Juifs, et cela malgré la récusation permanente de la doctrine raciale du national-socialisme [6]. Comme «antisémite chrétien » et patriote allemand – et c’est bons patriotes que voulaient justement se montrer les évêques allemands –, on pouvait largement soutenir ce que les nazis entreprenaient contre les Juifs, ou au minimum avoir de la compréhension, tout en condamnant comme antichrétiens les comportements brutaux et les fondements idéologiques racistes de l’hostilité antijuive.

C’est ainsi que le journal catholique « Augsburger Postzeitung » publia dès le 31 mars 1933 une prise de position empruntée au BVP [7] et intitulée « La question juive », dans laquelle on déplorait la judaïsation de notre vie spirituelle, culturelle et scientifique en Allemagne, en tenant les propos suivants :

Il y a un certain type d’intellectualité juive qui, malgré l’intelligence qu’on peut y trouver, va justement se mêler à l’élément allemand, pour agir comme un dissolvant et l’absorber. Diriger ses efforts contre cela et exprimer l’exigence d’un nettoyage fondamental de l’esprit allemand, face à son envahissement par la manière d’être juive, est une réaction absolument saine de la part d’un peuple qui lutte pour son renouveau national et intellectuel [8].

Si l’on prend cela en considération, alors les prises de position ecclésiales contre la conception national-socialiste et le racisme d’État dans l’encyclique Mit brennender Sorge apparaissent sous un autre angle. Il y a dans ce cas de bonnes raisons pour les considérer, non pas comme trop tardives, mais comme insuffisantes pour contrer cette passivité et cette indifférence en ce qui concerne le sort des Juifs – passivité et indifférence qui laissaient se rejoindre antijudaïsme chrétien et conscience nationale allemande renouvelée.

En outre, on peut, à bon droit, trouver des arguments montrant que les évêques allemands ont négligé durant des années de prendre position contre l’antisémitisme nazi, et que l’encyclique « Mit brennender Sorge » est arrivée bien trop tard pour aider les Juifs en quoi que ce soit (elle n’a pas non plus amélioré le sort de l’Église catholique, bien au contraire).

Un regard plus attentif révélera que ces prises de position ne constituaient en aucune manière une démarche pouvant apporter aux Juifs un soutien véritable. Cette interprétation postérieure de l’« apologétique catholique », ainsi désignée plus haut, peut, avec de bonnes raisons, être considérée comme non historique et comme inadéquate face au problème posé. À vrai dire, c’est l’argument selon lequel, sur la base de ce genre de position à l’égard des Juifs, il aurait été bien étonnant de voir l’Église monter aux barricades pour les défendre. Le fait que l’Église, dans ses prises de position contre le nazisme et le racisme, n’ait jamais désigné les Juifs de façon explicite (sauf de manière négative) ressortit à une logique qui peut se comprendre historiquement. Cependant, cela paraît assez choquant si l’on se place d’un point de vue actuel.

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L’antijudaïsme chrétien, pratiquement devenu canonique selon l’ancienne tradition séculaire, s’était transformé, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, non seulement dans le cadre d’une doctrine raciale moderne mais aussi sur des bases politiques et sociales, en un antisémitisme fréquent dans l’Église. Après une première vague dans le dernier tiers du XIXe siècle, il gagna de nouveau en intensité et s’élargit après la Première Guerre mondiale. Ainsi, en 1933, dans l’article « Juifs », du célèbre Lexique pour la théologie et l’Église,très représentatif, rédigé par l’évêque de Ratisbonne, Michael Buchberger, on peut lire :

Depuis leur émancipation, les Juifs sont devenus une force politique et sociale ; ils sont parvenus au sommet du grand capital et ils profitent, souvent sans égards, de leur position dominante. À cela s’ajoute la mauvaise influence d’un grand nombre de leurs écrivains, sans retenue envers la religion chrétienne, mais il y a, avant tout, la position hégémonique des Juifs dans le commerce, dans la presse, souvent aussi dans la politique, et leur grande influence sur le théâtre, à travers lequel la part libertine et révolutionnaire des Juifs agit de manière corrosive sur la religiosité et le sentiment populaire. En réaction, l’antisémitisme lié à la pensée raciste s’est considérablement développé ces dernières années. Depuis l’arrivée au pouvoir du national-socialisme, une forte poussée d’hostilité au judaïsme a connu un grand succès en Allemagne au niveau de la vie publique et culturelle [9].

Enfin, l’article se termine sur une précision concernant l’interdiction récente de l’abattage rituel par égorgement !

Autour de 1930, dans le premier volume du même lexique, à l’article « antisémitisme », Gustav Gundlach avait fait la distinction entre l’orientation « populiste et raciste de l’antisémitisme » et, d’autre part, sa relation à une politique étatique. La seconde tonalité serait défendable pour un catholique, en vertu de quoi Gundlach donne comme exemple les chrétiens sociaux de Vienne autour de Karl Lueger, ainsi que Georg von Schoenerer ! Ils étaient, en tout état de cause, d’influents et funestes antisémites qui firent une forte impression sur Hitler durant son année viennoise. Gundlach montre, certes, de manière marquante, sa désapprobation sur base du droit, dans son article « Les lois d’exception prises à l’encontre des citoyens juifs parce que Juifs », mais il ne tarde pas, par ailleurs, à désigner la ploutocratie mondiale et le bolchevisme international comme

les sombres caractéristiques de l’âme juive exilée agissant de manière destructrice contre la société humaine » [10].

Ici et là, cependant, on attire l’attention sur le fait que, dès 1916, l’Église avait « condamné » l’antisémitisme. Voilà qui est largement exagéré. Le fait est que, le 9 février 1916, le cardinal secrétaire d’État Pietro Gaspari, sur l’ordre du pape Benoît XV, adressa une lettre à l’ « American Jewish Committee » de New York. Celui-ci avait prié le pape de bien vouloir intervenir, au nom de sa haute autorité morale, contre les mauvais traitements infligés aux Juifs dans le monde entier, principalement les pogroms dans les territoires russes en guerre (la Galicie polonaise). La demande était accompagnée d’un mémorandum détaillé. La réponse du pape consista en un « non » courtois, du fait qu’il n’était pas en mesure de vérifier les affirmations contenues dans le mémorandum. Il assurait toutefois que, sur des bases chrétiennes, les enfants d’Israël devaient partout être traités avec amour, et cela également sur les bases du droit naturel :

du fait qu’exclure quelqu’un par discrimination en fonction de son appartenance religieuse n’est pas en accord avec la justice et les exigences de la religion [11].

C’était la position traditionnelle de l’Église. La lettre fut aussitôt publiée dans « La Civiltà Cattolica » et dans « The Tablet », et le « New York Times » en rendit compte le 17 avril 1919, avec pour titre : « Une bulle papale exige l’égalité pour les Juifs ». Ce qui était assez exagéré car dans l’écrit de Gaspari rien n’avait été dit de l’égalité entre citoyens. Cependant il n’y a là aucun refus de quelques mesures que ce soit – sociales, politiques ou juridiques –, contre une influence « dommageable » des Juifs au sein de la société (pour autant que le droit naturel et l’amour fussent respectés). Les chrétiens concernés qui organisèrent les pogroms de Juifs et contre lesquels le pape aurait dû écrire, conformément au souhait des Juifs américains, n’apprirent jamais l’existence de l’écrit du Vatican. N’oublions pas : c’était la guerre. Le Saint-Siège s’efforçait intensivement de se ménager une place dans les futures négociations de paix, et voulait, pour cette raison, démontrer son absence d’esprit partisan en toutes circonstances. Les analogies avec des événements ultérieurs s’imposent, d’autant plus que cette période Pacelli, futur Pie XII, coïncidait avec ses années d’apprentissage en tant que diplomate ecclésiastique.

Également problématique est la référence à la condamnation ecclésiale de l’antisémitisme par le Saint Office en 1928, évoquée plus haut, et qu’on utilise toujours à des fins « apologétiques ». En fait, il s’agit d’un décret par lequel l’Association des « Amici Israel » (Amis d’Israël) était dissoute [12].

Des prêtres, des évêques et quelques cardinaux s’y étaient engagés pour vaincre l’antijudaïsme chrétien traditionnellement présent dans la théologie et dans la liturgie. Le décret de dissolution de 1928 statuait que ces efforts étaient incompatibles avec le sens traditionnel de la foi de l’Église. Accessoirement, fut condamnée comme antisémitisme « la haine contre les Juifs » en tant que « peuple autrefois choisi par Dieu », mais seulement cette haine-là.

Que nous puissions aujourd’hui interpréter ce genre de position de 1916 – et d’autres encore, qui font débat – comme une « condamnation de tout antisémitisme », voilà un signe du long chemin de prise de conscience que nous avons parcouru depuis le deuxième concile du Vatican et en particulier sous le pontificat de Jean-Paul II. À l’époque où l’Église catholique, non pas tolérait, mais faisait la promotion du point de vue selon lequel les Juifs avaient une influence dommageable dans la société, de telles affirmations recelaient une signification différente et plus réduite que celle que nous lui conférons spontanément de nos jours. Elles exprimaient en fin de compte le simple fait que l’on ne doit pas haïr, pourchasser, tuer ou spolier les Juifs.

À partir de telles condamnations, l’antijudaïsme ecclésial traditionnel ressortait intact, avec toutes ses conséquences aléatoires, et il se trouvait même explicitement conforté par le décret de 1928. Selon cette tradition rétroactive qui s’appuie sur l’exégèse biblique des Pères de l’Église, les Juifs constituent le peuple autrefois choisi par Dieu, mais aujourd’hui maudit et coupable de la mort du Christ ; en raison de cela, ils sont condamnés à errer sur terre, dispersés et sans patrie, et deviennent, par là même, des témoins de la vérité du christianisme. Les Juifs ne doivent pas être traqués, et d’ailleurs l’Église les a souvent protégés, mais la société, en particulier les Chrétiens, a besoin d’être immunisée contre leur influence néfaste dans le domaine de la culture et de l’éducation. La résolution de la « question juive » était uniquement, selon l’optique chrétienne d’autrefois, la conversion. C’est pourquoi, pour un catholique, l’antisémitisme raciste était inacceptable. Pour lui, un Juif baptisé n’était plus juif. Le racisme était une attaque contre l’être chrétien, contre ses racines vétérotestamentaires, et contre son universalisme embrassant tous les peuples. L’opposition à l’antisémitisme raciste constituait la défense de l’auto-compréhension chrétienne et l’exigence d’une fidélité à la foi, – « l’affirmation de soi en tant qu’Église » allait dans ce sens – et il y avait là un clair « refus » de l’idéologie dominante des nazis, idéologie d’une race dominante, en fin de compte mortifère pour les non-aryens. Ce refus n’impliquait en aucun cas la désapprobation d’un antisémitisme « modéré ». On pouvait aussi le concilier avec une certaine complaisance envers la politique nationaliste (« völkisch ») et son soi-disant endiguement de l’« enjuivement » de la société.

Ce qui est tout à fait perceptible dans un commentaire officieux du décret de 1928, publié par l’influente revue jésuite, La Civiltà Cattolica. Intitulé « Le péril juif et les Amis d’Israël» [13], il avait, comme tous les articles de la revue, reçu l’approbation du Secrétariat d’État du Vatican ; son contenu concorde bien avec les présentations et évaluations que, comme nous le savons aujourd’hui, Mgr Achille Ratti – devenu Pie XI en 1928 – avait formulées à propos des Juifs en tant que délégué pontifical et nonce en Pologne entre 1918 et 1921 [14].

Le décret condamnait, bien entendu, l’antisémitisme dans sa « structure et sa mentalité antichrétiennes », et par là même dans son « injustice morale et religieuse ». Il dénonçait ainsi les « excès de l’antisémitisme » et l’ « antisémitisme extrême », mais pas celui consistant dans la claire connaissance du danger émanant des Juifs pour la société, présenté comme suite de leur émancipation et de leur allégeance au libéralisme, au socialisme et au bolchevisme : « le péril juif menace le monde entier au travers de son infiltration pernicieuse », par des « influences occultes et, par là même, par le maintien d’une puissance démesurée » qui « mettent en question l’avenir et le bien commun » ; voilà donc ce qui représente particulièrement une menace pour les peuples chrétiens, écrit le commentateur de « La Civiltà Cattolica » (Le Père Enrico Rosa, alors rédacteur en chef de la revue).

Encore en 1936, la même revue parle de la nécessité de « neutraliser la nocivité des Juifs » en ajoutant toutefois la remarque « naturellement sans aucune persécution ».

L’idéal demeure le ghetto du passé [15]. C’est seulement en 1938 que le ton se modère. Mais les frontières entre persécution, discrimination ou « mesures d’exception » contre « l’enjuivement » de la société étaient devenues fluctuantes.

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À la suite de l’intensification du combat national-socialiste contre l’Église, il était cependant devenu évident que l’antiracisme catholique avait de plus en plus à voir avec l’affirmation de soi face à la dictature, et de moins en moins avec le rejet fondamental de l’antisémitisme et de l’hostilité antijuive. Si les positions fondamentales antitotalitaires et dissidentes de l’Église catholique étaient prévisibles, celle-ci devait, en Allemagne, faire barrage à la combinaison générée par le nazisme et fatale pour elle, de l’hostilité aux Juifs et de la haine envers les Chrétiens, étant donné que le christianisme, aux yeux des nazis, était une résurgence judaïque qui devait être combattue. Plus elle se concentrerait sur cela, plus l’Église devrait trancher entre le judaïsme de l’Ancien Testament et celui de l’après-christianisme et, en conséquence, elle devrait laisser de côté ses concitoyens juifs.

Ce fut déjà manifeste dans les prédications d’Avent du cardinal Faulhaber en 1933, dans lesquelles il plaidait pour une reconnaissance de l’Ancien Testament comme fondement du christianisme [16].

L’archevêque de Munich était connu depuis des années comme un ami des Juifs mais, pour écarter toute récupération politique, il précisa dans une lettre (écrite par son secrétaire) au Congrès Juif Mondial que ses sermons ne constituaient pas une prise de position concernant la question juive actuelle, mais seulement une mise en valeur de l’Ancien Testament et des « Enfants d’Israël » de cette époque [17]. L’exposé de Faulhaber sévère envers la doctrine raciste des nazis n’avait pas pour but de mettre sous protection le judaïsme postchrétien ou d’éviter toute persécution aux concitoyens de confession juive. Déjà dans son premier sermon de l’Avent, il avait expressément dit :

C’est seulement de cet Israël et de la période biblique des débuts que je traiterai dans mes sermons de l’Avent […] Les filles de Sion se virent signifier leur répudiation, et depuis ce jour Assuérus poursuit son éternelle errance de par le monde. [Pour les Juifs aussi, un jour,] l’heure de la grâce sonnera (Rom. 11, 26). Cependant, en ce qui concerne nos sermons d’Avent, il ne s’agit que du judaisme préchrétien [18].

Mais de façon encore plus marquée, on retrouve la position présentée plus haut, dans la lettre pastorale de l’évêque de Linz, Johannes Gföllner, en date du 21 janvier 1933 : mépriser, haïr et persécuter le peuple juif en raison de son origine est profondément antichrétien. Et en même temps, est incompatible avec le point de vue de l’Église le fait de rejeter les Saintes Écritures de l’Ancien Testament par antisémitisme. La vision raciste du nazisme est une régression vers un paganisme exécrable et se révèle profondément incompatible avec le christianisme, dont il doit être catégoriquement extirpé.

Par contre, on doit établir le fait que beaucoup de Juifs affranchis de Dieu exercent une influence néfaste dans presque tous les domaines de la vie culturelle moderne. La même réalité vaut pour les affaires et le commerce, le marché et la concurrence, le monde juridique et la pratique thérapeutique ; de ce fait, des bouleversements sociaux et politiques multiples sont suscités et déstabilisés par des principes matérialistes et libéraux qui proviennent, pour la majeure partie, du monde juif […]. Combattre et briser l’influence néfaste d’un monde juif si dépravé n’est pas seulement de bon droit mais correspond au devoir de conscience de tout chrétien convaincu [19].

Les paroles de l’évêque Gföllner, qui fut, au sein de l’épiscopat autrichien, l’un des opposants les plus fermes au national-socialisme, sont naturellement à comprendre à partir de la tradition du christianisme social autour de Karl Lueger ; elles démontrent cependant, dans une connotation marquée, la facile coexistence structurelle d’un antiracisme catholique au service de la présence de l’Église avec un antisémitisme chrétien-social, lequel, nourri par l’antijudaïsme chrétien traditionnel, réduit les Juifs au rôle de bouc-émissaire de l’antimodernisme politico-économique de l’Église. Dès lors, les Juifs furent reconnus responsables, de manière générale, de tout ce qui était antichrétien dans la politique et dans la société, y compris lorsque, dans un cas particulier, on faisait la différence entre « bons » et « mauvais » Juifs, et qu’alors on identifiait ces derniers surtout avec les Juifs incroyants, pleinement assimilés.

Cette mentalité aggrava les positions de référence claires et fondamentales prises dans la politique nazie contre les Juifs. De ce fait, quelle crédibilité revêtait l’assurance constante qui était donnée de récuser la « haine » et la « persécution » des Juifs et de toujours résoudre la « question juive » dans le cadre de « la justice et de l’amour », alors même qu’étaient fondamentalement préconisées des mesures d’endiguement de l’influence juive ? Cela rend plausible la raison pour laquelle il y avait peu de motifs pour que l’Église se démarque comme avocate des Juifs – ce qui aurait suscité de l’étonnement bien auparavant – et des réactions marquées auraient pu se produire, alors qu’il était déjà trop tard pour pouvoir réagir de façon efficace. L’argument selon lequel les protestations autour de 1938 (pogrom de novembre) n’auraient de toute façon plus été utiles, joue contre l’Église elle-même ; du fait que – mises à part les raisons de politique ecclésiale – sa propre représentation des Juifs rendait compliquée une mobilisation en temps voulu et efficace de la conscience chrétienne contre l’antisémitisme nazi, quand elle ne la rendait pas impossible. Les paroles décisives de Bernhard Lichtenberg lors de la protestation contre l’incendie des synagogues en novembre 1938 – « c’est aussi une maison de Dieu » – ne témoignaient pas seulement de son courage, mais aussi d’une autre théologie : selon la théologie catholique classique, les Juifs étaient le peuple rejeté de Dieu et frappé de sa malédiction ; par conséquent, leurs synagogues ne pouvaient pas être perçues comme des « maisons de Dieu ».

***

L’Église catholique elle-même était, à vrai dire, exposée à une brutale persécution. Elle avait – selon le point de vue de l’époque – déjà fort à faire avec ses problèmes propres. De manière tragique, l’Église fut persécutée, mais précisément par un régime dont elle avait soutenu la légitimité à travers un antisémitisme et un antijudaïsme issus d’elle-même dans une mesure non négligeable.

La « position catholique » ne conduisit en aucun cas à une recommandation de l’antisémitisme des nazis et la question ne se pose même pas : sa posture était inconciliable avec leur idéologie et leurs méthodes. En témoigne, par exemple, une lettre du cardinal Faulhaber à Alois Wurm, le 8 avril 1933, juste une semaine après le boycott des Juifs. L’ecclésiastique Alois Wurm, originaire du diocèse de Ratisbonne, avait écrit à Faulhaber le 5 avril 1933 pour protester contre le fait qu’à la suite du boycott des Juifs, pas un seul journal catholique n’avait le courage de faire connaître l’enseignement catéchétique selon lequel on ne devait haïr et persécuter aucun être humain, surtout au nom de sa race. Ce qui apparaît à un grand nombre de gens comme une dérobade [20].

La protestation de Wurm et sa demande conjointe de paroles plus claires de la part de l’épiscopat font penser à la lettre similaire écrite par Édith Stein à Pie XI.

La manière d’agir envers les Juifs, répondit le cardinal à Wurm, est « tellement antichrétienne, que chaque chrétien, et pas seulement chaque prêtre, devrait s’y opposer ». Pour les hautes autorités de l’Église, cependant, il y avait des questions plus importantes à régler :

car l’école, la pérennité des institutions catholiques, la stérilisation, sont pour la chrétienté de notre patrie encore plus urgentes, d’autant plus que l’on peut présager et même en partie déjà expérimenter le fait que les Juifs peuvent s’en tirer par eux-mêmes, si bien que nous n’avons aucune raison de donner au gouvernement un motif de troquer la chasse aux Juifs pour la chasse aux jésuites.

En ce qui concerne les nombreuses interrogations telles que « pourquoi l’Église ne fait-elle rien contre la persécution des Juifs », Faulhaber se montre « surpris »,

car lors d’une campagne agressive contre les catholiques ou contre l’évêque, personne n’a demandé ce qu’on pourrait faire contre cette attaque. Ceci est et demeure le secret de la Passion [21].

Comme l’indique exactement la dernière remarque, il échappait ouvertement à Faulhaber que non seulement les méthodes brutales et illégales des nazis étaient un problème, mais que la discrimination et la politique de harcèlement des Juifs en étaient un également. Il méconnaissait aussi le danger qui pesait sur les Juifs et auquel ils seraient bientôt livrés sans protection, tandis que l’Église, dans ce contexte, nourrissait encore de sérieux espoirs concernant les problèmes d’actualité plus urgents cités dans la lettre de Faulhaber, de parvenir à un arrangement avec le régime. (L’archevêque de Munich conservait de tels espoirs même après la parution de l’encyclique « Mit brennender Sorge »[22].

La remarque de Wurm sur les structures racistes, et par là même non chrétiennes, de la persécution antijuive ne parvenait visiblement pas à empêcher « l’étonnement » du cardinal munichois concernant les nombreuses questions qui lui parvenaient quant au pourquoi de l’inaction de l‘Église face à la persécution des Juifs.

Le Père Franziskus Stratmann, dominicain, aumônier d’étudiants à Berlin et personnalité de premier plan lors du traité de paix allemand, tenta également, dans une lettre détaillée en date du 10 avril 1933, d’inciter le cardinal Faulhaber à entreprendre une démarche en faveur des Juifs. Comme Édith Stein, il décrit le racisme des nazis comme une hérésie :

Mais personne ne proteste contre cette ignominie allemande et chrétienne. Les prêtres eux-mêmes donnent libre cours à leurs pulsions antisémites dans le cadre de cette agitation coupable […]. Nous savons qu’il faut un courage hors du commun pour témoigner de la vérité maintenant, mais nous savons aussi que c’est seulement de cette manière que l’humanité et la chrétienté pourront être sauvées. L’opportunisme conduit le véritable christianisme à sa ruine [23].

On ne trouve pas trace d’une réponse de Faulhaber à Stratmann dans les « Actes ». Heinz Hürten écrit, dans son œuvre majeure, « Les catholiques allemands de 1918 à 1945 » :

Faulhaber ne s’est pas laissé amener par Stratmann à réviser sa position. Seuls objets de son souci pastoral : les Juifs baptisés, car ils étaient des membres de sa propre Église, des éléments du troupeau à lui confié [24].


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La position « officielle » catholique eut manifestement pour suite la paralysie et la passivité à l’égard de la politique antijuive des nazis, mais souvent aussi une réserve équivoque. Cela fut, il faut l’admettre, encore renforcé par la position de la théologie catholique « officielle » envers le judaïsme. C’est ainsi qu’on put lire en 1933, à nouveau de façon significative, dans le journal catholique Junge Front (« Jeune front »), sous la plume de son éditeur, Johannes Maassen,

la déclaration du peuple qui crucifia Jésus, Fils du Dieu éternel : Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ! [...] Cette déclaration retentit sans cesse à travers les siècles et fera toujours peser, dans la réalité d’ici-bas, la souffrance humaine sur la communauté juive.

Personne n’a le droit d’aggraver cette souffrance. Mais rien n’est dit sur le fait de savoir si l’on doit la réduire ou même protester contre elle [25]. Enfin, dans une communication de Karl Thieme, dans un des numéros suivants de « Jeune Front », nous pouvons lire que le sort réservé aux Juifs n’a rien à voir avec la race. L’antisémitisme raciste des nazis confirme cependant la singularité du judaïsme, due à l’ancienne alliance. On doit l’interpréter, sur le plan de l’histoire sainte, comme un châtiment. Il n’existe, pour les Juifs, « aucune rédemption politique et sociale » qui puisse remplacer le salut en Jésus Christ [26].

La solution de la « question juive », selon l’article de Maassen, c’est l’accomplissement – la conversion des Juifs :

Il nous apparaît toujours plus clairement et de façon certaine que, dans les temps troublés que nous connaissons, cet accomplissement se réalise dans la connaissance du Christ et du Père.

De cette manière, tout est clarifié, remis en ordre théologiquement et – qui pourrait le contester ? – la conscience du chrétien est apaisée. Il devient clairvoyant, il prend conscience du drame humano-divin de la faute et de l’expiation, du châtiment et, finalement, de la conversion. En 1941, l’archevêque Gröber, de Fribourg, soutenait simultanément des opérations de sauvetage de Juifs persécutés, alors même qu’il interprétait, dans sa lettre pastorale, le triste destin des Juifs comme la conséquence du châtiment que le peuple avait appelé sur lui-même en tuant le Christ [27]. Anton Rauscher rejoint l’idée que la théologie catholique de l’époque avait une

telle vision du judaïsme, qu’elle provoqua l’antisémitisme et, en même temps, ce qui devait affaiblir les forces de défense à son encontre [28].

Ainsi, lorsque l’historien précise légitimement qu’« à cette époque, on argumentait en général différemment » (K. Repgen), ce qui, en réalité, a constitué de façon problématique le coup d’envoi de toute cette mise en œuvre ne peut pas devenir aussi légèrement un argument à décharge.

La vision du judaïsme à cette époque n’est aucunement en contradiction avec le fait que, par la suite, beaucoup de catholiques – prêtres, religieux, croyants, et avant tout Pie XII – ont aidé un grand nombre de Juifs, au péril de leur vie. Cette représentation du judaïsme n’était pas en général de la haine ou de l’animosité individuelle contre les Juifs en tant que personnes. Leur misère permanente et grandissante, et finalement leur déportation systématique, ainsi que leur sort incertain suscitèrent l’indignation et au moins la compassion. L’exposition, souvent héroïque, pour sauver des Juifs fut, à vrai dire, la plus forte là où quelques évêques, comme en Hollande ou en France, avaient clairement protesté contre les déportations, et là où l’Allemagne nazie se manifestait comme force d’occupation. Cependant, tout cela appartient à une phase plus tardive dans laquelle, en réalité, comme en Pologne ou en Croatie, quelques catholiques, parmi lesquels, hélas, aussi des clercs, livrèrent des Juifs directement aux nazis parce qu’ils les considéraient comme des « meurtriers du Christ ».

La réaction de Pie XI – souvent réduite à des objectifs apologétiques – devant un groupe de pèlerins belges en septembre 1938, est volontiers mise en lumière comme étant un signe de compassion envers les tourments et la misère des Juifs. C’est en larmes que le vieux pape malade dit spontanément :

L’antisémitisme n’est pas acceptable. Nous sommes tous spirituellement des Sémites.

Ces paroles s’appuient sur le texte liturgique – figurant dans un missel qu’il avait reçu en cadeau de pèlerins belges – qui se trouve dans le canon qui suit la consécration, là où il est question de l’offrande d’Abel, d’Abraham et de Melchisédech ; elles ne furent jamais publiées officiellement ; elles paraîtront plus tard dans quelques journaux belges et dans La Documentation catholique [29]. Comme l’écrit David Kertzer, ces paroles étaient exprimées du fond du cœur, comme le cri d’un homme qui voyait s’étendre sur l’Europe un nuage de plus en plus noir [30].

Les propos du pape n’avaient aucune influence sur la politique officielle de l’Église. Elles étaient dues uniquement à l’accès d’émotion d’un homme impulsif et de grand cœur, qui comptait aussi des Juifs parmi ses amis. Peu de temps avant la prise de parole du pape, les lois raciales italiennes avaient déjà été promulguées.

Pie XI ne s’y référa pas. Et cela n’est pas surprenant. Immédiatement avant la célèbre phrase : L’antisémitisme n’est pas acceptable. Nous sommes tous spirituellement des Sémites, il venait de dire, comme le précisent les notes détaillées d’un prélat belge, Mgr Picard :

Nous reconnaissons à chacun le droit de se défendre et d’utiliser les moyens appropriés pour se défendre contre tout ce qui menace ses intérêts légitimes [31].

Et de poursuivre :

Mais l’antisémitisme n’est pas acceptable. Nous sommes spirituellement des sémites [32].

Ce qui veut dire : « La résistance légitime contre l’influence inadmissible des Juifs, oui. L’antisémitisme, la haine à l’encontre du peuple juif, non, car les Chrétiens sont eux aussi des Sémites ». C’est en écho à cela qu’on peut interpréter la différence stigmatisée par le P. Enrico Rosa dans son commentaire (mentionné plus haut) du décret du Saint Office pour la dissolution des Amis d’Israël.

Si l’Église catholique avait voulu prendre position, de manière efficace, contre le malheur qui s’abattait sur les Juifs, elle aurait dû prendre position non seulement contre le racisme, mais aussi – et dès le départ – contre toute forme d’antisémitisme, y compris celle de nature sociale, que nombre de ses représentants véhiculaient. Cela, elle ne l’a pas fait, ni en 1933, ni en 1938, ou en 1939. En vérité, si l’on part de l’antijudaïsme et de l’antisémitisme chrétiens, aucun train ne conduit à Auschwitz. Pour un Chrétien, la solution de la question juive consistait en la conversion, mais pas en la liquidation (malgré le fait que l’histoire de l’antijudaïsme chrétien ait démontré de temps à autre le contraire). Mais le racisme n’a pas non plus ouvert, à lui seul, une voie vers Auschwitz : pour cela, l’hostilité issue de la tradition chrétienne jouait son rôle, ainsi que l’antisémitisme moderne qu’elle avait généré. Le racisme dépourvu d’hostilité antijuive devenu sans danger pour les Juifs ? Une lapalissade. Car, avant tout, c’étaient bien l’antijudaïsme et l’antisémitisme traditionnels qui créaient les conditions pour que l’antisémitisme des nazis, porteur de la « solution finale », fût, en fin de compte, pensable. Cela donna lieu à la « terrifying otherness », « l’altérité terrifiante » des Juifs, leur stigmatisation, ainsi que leur diabolisation [33]. C’est de la tradition de l’antijudaïsme chrétien qu’est issu « l’enseignement du mépris » (Jules Isaac), sans lequel le lien entre représentations racistes et hostilité antijuive ne serait jamais venu à l’idée des antisémites racistes modernes. À un moment donné, alors que personne ne pouvait encore imaginer une « solution finale », pas même ceux qui mettraient à exécution le plan établi, seule une franche opposition à toute forme d’antisémitisme aurait pu arrêter le train d’Auschwitz.

***

L’antiracisme de l’Église, en fait implicitement orienté contre la politique qui finalement conduisit à la Shoah, était cependant insuffisant pour combattre de façon décisive toute complicité insidieuse avec cette politique, compte-tenu de l’arrière-plan de représentation chrétienne des Juifs, qui constituait la vision officielle de l’Église. Pour cela, il aurait été nécessaire qu’il y ait une mobilisation de la conscience chrétienne aussi du côté protestant – puisque, au fond, l’Allemagne était un pays majoritairement protestant – mais, là encore, les choses ne se présentaient pas mieux pour les Juifs, bien au contraire. L’Église protestante officielle manifestait son refus tout en s’ouvrant de plus en plus à l’idéologie nazie raciste et populiste ainsi qu’à son mythe d’une renaissance du peuple allemand, et même l’Église « confessante » s’en tenait, comme l’Église catholique, à un antijudaïsme théologique et ne s’engageait que pour les Juifs baptisés [34].

Des condamnations sporadiques tardives des déportations de Juifs, émises par des évêques de Hollande et de France, ne peuvent pas, comme le souligne Giovanni Miccoli, laisser croire qu’une seule voix épiscopale se soit élevée auparavant contre les mesures discriminatoires prises envers les Juifs non baptisés [35].

La motivation présente dans la conscience de l’époque et qui enclenchait la persécution des Juifs dans les années 30 n’était pas la liquidation totale des Juifs par un anéantissement systématique, comme cela fut en effet le cas par la suite. Le racisme nazi dirigé contre les Juifs ne pouvait pas encore, dans la perspective du moment, être reconnu sous son dangereux aspect mortifère, ni être mis en relation avec la Shoah. Cela restait, à la différence d’aujourd’hui, extérieur à l’horizon de toute représentation. La motivation agissante, identifiable en cette période, était purement et simplement l’inimitié envers les Juifs. Pour se protéger efficacement du malheur, on aurait dû dénoncer à ce moment-là toutes les formes non racistes de l’antisémitisme. Car c’est bien de celles-ci qu’il s’agit, lorsque, dès les premières années, elles offraient une légitimité consciente à la politique antijuive de l’État nazi, et se retrouvaient dans la manière de voir catholique.

Et c’était l’antisémitisme qui, le premier, transformait en force destructrice des Juifs l’idéologie raciste des nazis, avec leur divinisation de l’homme aryen. Il eût fallu, dès le début, mettre en cause la légitimité de la politique antijuive de l’État nazi et peut-être en ralentir la progression par une condamnation claire tant de la discrimination et de la délégitimation antijuives, que du régime produisant une telle politique ; à la manière dont Édith Stein, sur la base de l’amère expérience de son constat que les évêques allemands s’étaient fait berner, avait supplié le pape Pie XI, en 1933, dans une lettre non rendue publique.

Cela au moment où Hitler, dans le dessein de parvenir à un concordat, s’efforçait de persuader les évêques de ses vues amicales concernant l’Église. Pour cela, il ne tenta pas de laisser de côté la question juive, bien au contraire. Devant l’évêque d’Osnabrück, Wilhelm Berning, qui fut reçu le 26 avril par Hitler, en tant que délégué de la Conférence des évêques allemands, le Führer expliqua, selon les notes du protocole :

On m’a attaqué à propos du traitement de la question juive. L’Église catholique a, durant 1500 ans, considéré les Juifs comme des parasites, elle les a mis dans des ghettos, etc. ; c’est donc qu’on a reconnu ce que sont les Juifs. Au temps du libéralisme, on a perdu de vue ce danger. Je reviens à ce que l’on a fait durant cette période de 1500 ans. Je ne mets pas la race au-dessus de la religion, mais, pour le bien de l’État et de l’Église, je m’intéresse aux parasites que sont les représentants de cette race, et peut-être que je rends ainsi un immense service à la chrétienté ; c’est la raison de leur expulsion du monde des études et du statut de fonctionnaire [36].

Pour ce qu’on en sait sur la base du protocole de cet entretien, il n’y eut à cela aucune réponse de l’évêque Berning. Ce qui n’est pas du tout étonnant : en 1933, un évêque catholique n’avait aucune raison de contredire cette conclusion – négative mais historiquement correcte. Or, à cette occasion, Hitler parvint naturellement, et une fois de plus, à masquer ses véritables vues et à tromper son interlocuteur.

***

Ce qui est certain, c’est qu’aucune autre institution n’a pris position avec autant de force que l’Église catholique contre la divinisation nazie de l’État, du peuple et de la race. La condamnation officielle par l’Église – par ailleurs, extrêmement tardive – de l’absolutisation de la race, dans l’encyclique « Mit brennender Sorge » en 1937, revêtit pour les Juifs une signification effective qui doit être mise en corrélation avec le contexte du moment. Ajoutons à cela que l’orientation doctrinale était devenue d’une urgence nécessaire pour démasquer la propagande mensongère et anti-ecclésiale des nazis. L’encyclique de 1937 rendait précisément service à cet objectif : c’était l’affirmation, par l’Église, de sa présence face à la dictature totalitaire, une nécessité pastorale et théologique pour « sauver la vraie foi en Allemagne » (selon les propos de Pacelli à Faulhaber le 2 avril 1937), et plus exactement elle concourait à la protection des Juifs baptisés, lesquels, naturellement, dans l’optique raciste des nazis, demeuraient toujours des Juifs, point de vue que l’Église ne pouvait admettre.

Mais les Juifs, de manière générale, n’étaient pas sa priorité, et l’Église, pour ainsi dire, leur fit faux bond.

Ce célèbre passage fut intégré par le secrétaire d’État de l’époque, Pacelli, dans la prise de parole nettement moins tranchante du cardinal de Munich, Faulhaber :

Quiconque fait de la race, ou du peuple, ou de l’État, ou de la forme de l’État, des supports de la force étatique, ou quiconque extrait des exigences fondamentales de cette échelle de valeurs terrestres pour en faire la norme de toutes choses, en les divinisant de façon idolâtrique, celui-là transforme et falsifie l’ordre des choses créé et voulu par Dieu [37].

Dans son adresse du 2 juin 1945 aux cardinaux, Pie XII donnera une espèce d’interprétation authentique de ce passage :

Dans cette phrase de l’encyclique, on voit s’exacerber le conflit entre l’État national-socialiste et l’Église catholique. Au point où on en était arrivé, l’Église ne pouvait pas renoncer plus longtemps, sans trahir sa mission, à prendre position devant le monde entier.

De façon étonnante, un mois après la fin de la guerre en Europe, et dans le même discours, le pape passe totalement sous silence l’assassinat de millions de Juifs, mais se plaint, purement et simplement, de la mise à mort de milliers de catholiques, prêtres, religieux et laïcs ; visiblement, il se limite à une perspective propre à l’Église catholique ; puis il enchaîne :

Les catholiques allemands ont unanimement et effectivement reconnu combien l’encyclique “Mit brennender Sorge” avait apporté orientation, lumière, consolation et réconfort à tous ceux qui prenaient au sérieux la religion chrétienne et la mettaient logiquement en pratique [38].

Dans l’esprit de Pie XII, la condamnation du racisme n’avait donc rien à voir avec une prise de position en faveur des Juifs, même en 1945, en tenant compte des connaissances que l’on avait sur les événements survenus lors de la Shoah. Et la question reste posée de savoir si, en 1937, elle était comprise de cette manière. La même chose vaut en ce qui concerne le « syllabus contre le racisme », de 1938, qu’il faut citer à nouveau : les Juifs et leur persécution ne sont pas mentionnés alors que, sans ambiguïté, le document du Vatican parle de

la tristesse devant la cruelle persécution à laquelle, comme chacun sait, est confrontée l’Église catholique en Allemagne [39].

La dénonciation du racisme inclut naturellement la folie raciste des nazis qui est, bien entendu, implicitement associée à cette condamnation. Cependant, la question n’est pas de savoir quelle était la position théologique de l’Église envers le racisme et l’antisémitisme nazi en 1937, elle est de constater si, oui ou non, l’Église avait suffisamment et intelligiblement déclaré devant tous son souci pastoral pour les Juifs persécutés, et ainsi, mis en valeur la conscience chrétienne d’une solidarité à leur égard.

Sur la base de ce qui a été dit, la réponse serait négative. La préoccupation de l’Église ne s’appliquait pas aux Juifs – aurait-il été dans ce cas logique de les mentionner ? – il s’agissait de tout autre chose, d’une affaire plus importante et plus urgente du point de vue de l’Église, et, dans l’esprit de l’époque, une défense explicite des Juifs aurait peut-être remis en cause la possibilité d’atteindre les objectifs voulus.

Cela se confirme, de façon pesante, dans un échange de lettres entre le cardinal Faulhaber et l’archevêque de Breslau (aujourd’hui Wrocław), président de la Conférence épiscopale de Fulda, le cardinal Bertram en novembre 1941, Faulhaber écrivit le 13 novembre à Bertram que – à partir de cercles de laïcs catholiques – la question avait été posée de savoir si les évêques pouvaient faire quelque chose pour les « non-aryens », y compris les non baptisés, qui étaient déportés vers la Pologne de façon brutale et avec des contraintes inhumaines, « afin de réduire le plus possible les horreurs indescriptibles liées à leur transport ».

Dans de telles circonstances, selon Faulhaber, on assistait à des scènes qui,

dans les chroniques de ce temps, pouvaient être mises en parallèle avec les transports des marchands d’esclaves africains [40].

Bertram répondit, quatre jours plus tard, que l’épiscopat devait prendre en considération le fait que

ses possibilités d’intervention limitées devaient, pour l’instant, se concentrer sur des intérêts, plus importants et plus lourds de conséquences pour l’Église, tout particulièrement autour de la question, devenue urgente, de savoir comment prévenir toute influence hostile à l’Église et à la chrétienté dans l’éducation des jeunes catholiques [41].

Ce report vers des demandes ecclésiales et spécifiquement pastorales n’était pas le reflet d’une nécessité face à la persécution grandissante contre l’Église. Le même cas de figure dominait déjà en 1933. Ce qui avait alors priorité, c’était la conclusion d’un concordat avec le Reich, et, comme l’écrivait le cardinal Faulhaber à Pacelli le 10 avril 1933, une défense des Juifs était déconseillée,

parce que le combat contre les Juifs allait bientôt devenir un combat contre les catholiques et que les Juifs peuvent s’en tirer par eux-mêmes ! [42]

 (Voir la lettre de même tonalité, déjà citée, à À. Wurm, le 8 avril 1933).

Ce dernier point devait se révéler être une immense erreur, tandis que le premier n’avait pas pu être évité malgré le concordat.

Ce calcul politique de l’Église était illusoire dès le départ et amenait certainement à négliger un engagement déterminé contre toutes les formes d’antisémitisme. C’est à partir de ce point de vue qu’il faut interpréter la condamnation du racisme nazi, et il devient soudain facile de comprendre pourquoi on a « oublié » de mentionner explicitement les Juifs. Après que l’Église catholique ait cherché, durant quatre ans, à s’en tirer, grâce à un concordat avec le Reich, par une sorte de « coopération hostile », elle dut finalement s’en tenir ouvertement à une posture propre à maîtriser le trouble spirituel chez les catholiques et choisir ainsi ses marques en prenant une position.

Le discours ecclésial, mais aussi l’activité diplomatique, demeurèrent, jusqu’à la fin de la guerre, limités à des centres d’intérêt internes à l’Église.

La prise de parole contre les lois racistes italiennes de l’automne 1939 se restreignit à la défense des droits des Juifs baptisés, dans le cadre de la compétence ecclésiale concordataire pour les célébrations de mariages. Dans la première encyclique de Pie XII, « Summi pontificatus », d’octobre 1939, le thème du racisme ne fut pas davantage mentionné explicitement. On le trouve seulement, de manière implicite, dans le passage sur « l’unité du genre humain », peut-être un reflet de la célèbre encyclique contre le racisme, qui ne fut pas rendue publique. Celle-ci aurait cependant eu pour objet l’antisémitisme et la question juive, un thème qui, toutefois, n’est pas abordé dans « Summi pontificatus ».

***

 De toute évidence, l’Église pouvait se référer à sa doctrine de la défense du droit naturel, afin que l’injustice faite aux Juifs soit reconnue comme telle (cela ressort également d’un mémoire de l’évêque Galen sur l’encyclique, en date du 31 juillet 1937) [43].

C’était le fondement nécessaire pour que le projet d’une encyclique puisse mûrir, dans laquelle non seulement le racisme mais aussi la persécution des Juifs seraient condamnés au nom du droit naturel. Cependant, « l’égalité au nom du droit naturel », n’équivalait pas nécessairement, pour l’Église, à « égalité citoyenne » (égalité par rapport aux droits civiques). Ce pour quoi l’Église plaidait était en quelque sorte le droit à l’intégrité physique, le droit à la propriété, le droit, pour les parents, d’éduquer leurs enfants en fonction de leur foi, mais ce n’était pas en faveur du caractère indispensable des droits politiques et sociaux. Cela, l’Église en avait privé les Juifs durant des siècles, et, sur ce plan, un regard chrétien considérait encore les Juifs comme un danger.

Mais cette encyclique contre le racisme et l’antisémitisme n’a jamais été publiée. Et ce projet de texte, maintenant connu, laisse un sentiment mitigé. Sur ce point, nous pouvons nous réjouir du fait qu’il n’a jamais été promu au rang de document pontifical ! C’est ainsi que Gundlach, selon sa recommandation écrite au pape, désirait être sûr que l’émancipation des Juifs serait traitée comme une « faute » [44].

Dans le même sens, il y défendait l’idée que la « singularité sociale » du peuple d’Israël était une nécessité voulue par Dieu pour « empêcher toute influence dommageable entre Chrétiens et Juifs » [45].

Voici ce qui est désigné expressément comme « offense à la justice et à l’amour » :

Au baptême d’une personne convertie du judaïsme, on lui refuse ses droits civiques et on intervient sans aucune compétence dans l’administration du sacrement de mariage [46].

C’était une préoccupation légitime, mais la perspective demeurait cependant restrictive.

Et c’était là, en toutes choses, la perspective qui prévalait.

C’est ainsi que le cardinal Faulhaber avait écrit, le 23 octobre 1936, au cardinal Bertram :

L’État a le droit d’agir à son niveau contre les excès des Juifs, en particulier lorsque les Juifs mettent en péril l’ordre public, en tant que bolcheviques et communistes. Toutefois, pour les Juifs qui sont entrés dans l’Église catholique, l’État peut avoir la certitude paisible qu’il ne s’agit pas de bolcheviques ou de communistes [47].

Et aussitôt venait la précision suivante, par laquelle la défense du racisme devient déterminante :

La conception nationale socialiste engage des poursuites en fonction du sang et de la race – un Juif reste juif – à l’encontre de Juifs baptisés, de la même manière qu’à l’encontre des Juifs non baptisés. Dans la manière de voir des évêques, l’ancien Juif devient effectivement un enfant de l’Église. Par là même, le Juif baptisé a obtenu le droit d’être traité comme Chrétien et non plus comme Juif dans les lieux d’Église, et au moins celui de ne pas être livré à ses ennemis antisémites [48].

En vérité, tout cela doit être compris en fonction du contexte (il est question ici du souci légitime de protéger les Juifs baptisés de la mainmise des nazis), mais c’était la perspective dominante. C’est cette manière de voir, et pas du tout une condamnation générale de l’hostilité antijuive, qui apparaît dans cette vue d’ensemble à partir de laquelle était discutée la « question juive » à cette époque, toujours en tant que sujet essentiel des prises de position ecclésiales contre le racisme.

Il apparaît historiquement problématique de majorer l’importance de cette opposition ecclésiale au racisme, qui n’est, somme toute, qu’une défense (tardive) de l’Église et du droit naturel – ce qui, certes, était déjà quelque chose.

Il faut aussi prendre en considération le fait que, du côté catholique également, la pensée raciale – au sens d’une « völkische Identität » (« identité raciale de la nation ») –, n’était point totalement rejetée. Là encore, les frontières étaient floues. On trouve ainsi, en 1937, dans l’article « Race » du « Manuel de l’actualité religieuse » de l’archevêque de Fribourg, Conrad Gröber, une nette distanciation de la doctrine raciste nazie, mais en même temps une reconnaissance de la nécessité de prendre des mesures pour purifier la race allemande, avec cette précision que, pour un peuple ayant démontré sa valeur historique, l’accueil d’un sang étranger constitue un risque [49].

Qui plus est, l’encyclique Mit brennender Sorge concède que « la race est une valeur fondamentale du tissu social » qui, dans l’ordre terrestre, assure une place constitutive et dispensatrice d’honneur. La condamnation s’applique uniquement à une promotion de la « race », du « peuple » et de l’ « État » au rang d’une norme supérieure à tout, y compris aux valeurs religieuses. Le projet de texte originel du cardinal Faulhaber, qui est à la base de ce passage, s’était considérablement affaibli :

Soyez attentifs au fait que ni la race, ni l’État, ni d’autres valeurs de la collectivité sociale, qui, dans l’ordre terrestre, peuvent revendiquer une place honorable, ne doivent être surestimées et divinisées par un culte idolâtrique [50].

Avec un tel arrière-plan, il ne semble pas étonnant que – à l’instar du vicaire général de Berlin, Walter Adolph, dans ses « Notes secrètes sur le combat de l’Église face au national-socialisme, 1935-1943 » [51]– le cardinal Faulhaber en soit venu à l’idée de mettre en avant le fait que, comme l’indique une expertise interne à l’Église sur la situation politique en 1937,

L’Église, à travers le droit matrimonial et sa pratique conjugale pour le maintien de la pureté du sang, a offert et offre de précieux services au peuple pour ce qui est de l’objectif de l’hygiène raciale de l’État nazi et pour les buts politiques de celui-ci quant à la population.

Même lorsque Faulhaber ne visait par là que la seule politique d’ « empêchement d’une génération de malades congénitaux » [52], cela constituait, dans le contexte d’alors, une proposition extrêmement équivoque.

***

Le silence de l’Église, dans les années qui précédèrent la fin de la guerre, provenait donc de la combinaison complexe d’une mentalité anti-judaïque et antisémite avec une mise en place, historiquement concevable, de priorités politiques de l’Église ; et il fut la résultante de la conscience d’une incompétence fondamentale à l’égard des problèmes de ceux que l’on appelait les « Juifs de foi » (« Glaubensjuden », pour les distinguer des Juifs « non juifs », baptisés, c’est-à-dire des Juifs selon la race). Évidemment, il n’y avait pas le moins du monde une intention positive de refuser d’aider les Juifs. Il serait faux et diffamatoire de prétendre que l’Église aurait livré, en quelque sorte, intentionnellement, les Juifs aux sbires des nazis.

On ne peut non plus prétendre qu’aider les Juifs n’aurait eu aucun intérêt – du moins en ce qui concerne le Saint-Siège. Comme le précise le Jewish Chronicle londonien du 12 mai 1933, le pape avait eu une rencontre avec une délégation d’éminentes personnalités juives, parmi lesquelles son ami personnel, le rabbin da Fano. Le journal écrit :

Il est évident que le pape se sentait extrêmement concerné par les souffrances imposées aux Juifs en Allemagne.

À vrai dire, nous ne savons pas en quoi consistaient les intentions du pape en cette circonstance.

Dans cette conjoncture, il est important de mettre l’accent sur le fait que – à la demande de dignitaires israélites – Pacelli envoya le 4 avril 1933 un message au nonce Orsenigo à Berlin, lui demandant de faire explorer des possibilités d’intervention contre les « excès antisémites » en Allemagne. (Quant à savoir si cela avait à voir avec la rencontre mentionnée, je n’en ai pas connaissance) [53].

Orsenigo répondit aussitôt qu’une intervention du Saint-Siège n’était pas possible, car l’antisémitisme était maintenant devenu partie intégrante de la politique officielle du gouvernement.

Une intervention du représentant du Saint-Siège serait maintenant équivalente à une prise de position contre une loi allemande [54].

Et cela serait naturellement dénoncé par le gouvernement allemand comme une ingérence inacceptable dans les affaires intérieures d’un autre État. Orsenigo se référa officiellement pour cela à la « loi sur la restauration de la fonction publique » (« Gesetz zur Wiederherstellung des Berufsbeamtentums »), du 7 avril 1933, par laquelle les « non-aryens » – y compris catholiques et protestants – avaient été exclus du corps des fonctionnaires. Cette réponse du nonce à Berlin, ainsi que la lettre, mentionnée plus haut, de Faulhaber à Pacelli, en date du 10 avril, semblent avoir fait pencher la balance pour la future politique du Vatican. Par la conclusion du concordat avec le Reich, au mois de juillet suivant, le Saint-Siège eut définitivement les mains liées et ne put, dès lors, se positionner explicitement et publiquement en faveur des Juifs. Dans un mémorandum secret du Saint-Siège, adressé par Pacelli au chargé d’affaires allemand, Kerrl, et daté du 9 septembre 1933, à l’occasion de l’échange d’un acte officiel de ratification concernant le concordat avec le Reich,

le Saint-Siège s’autorise à émettre encore un avis au sujet des catholiques allemands passés du judaïsme à la religion chrétienne, ou de Juifs, dont la conversion à la foi catholique remonte à la première génération, ou à une époque plus lointaine, et qui, maintenant, souffrent de difficultés sociales ou économiques pour des motifs connus du gouvernement.

De cette manière, on comprend que les Juifs ne représentaient plus un centre d’intérêt [55].

Cela donne l’impression que les lignes de négociations du Vatican et des évêques allemands (Bertram, Faulhaber) – jusqu’ici différemment argumentées – entraient définitivement en convergence, et que le « grand silence » au sujet des Juifs commençait. Il demeure étonnant, toutefois, de constater que l’Église prenait position pour les Juifs catholiques, attitude que – de façon de plus en plus agressive – le régime d’Hitler traitait d’ingérence politique contraire au concordat et de conduite anti-allemande [56].

L’avertissement, cité, d’Orsenigo, invitant à ne pas protester contre la loi allemande, ne fut donc pas vraiment écouté pour ce qui touchait aux catholiques non-aryens. L’encyclique « Mit brennender Sorge » le montre effectivement. Ce qui confirme ainsi les faits suivants : l’Église catholique, et en particulier les évêques allemands en première ligne, risquèrent une confrontation totale avec l’État nazi, mais ils le firent – comme je l’ai déjà montré – non pas à l’égard des Juifs en tant que tels, mais toujours dans le seul but de protéger leurs personnes, leurs intérêts pastoraux et leurs fidèles, avec l’espoir de parvenir à un arrangement politiquement acceptable pour l’Église, avec l’État nazi.

Dans quelle mesure cela impliquerait une « faute » n’est pas ici mis en discussion. Cette question est à placer sur un autre plan et comme elle implique individuellement quelques personnes, c’est une question oiseuse.

Pour l’instant, il s’agit de la mise en place du fait concret de ce silence et de la défense contre une fausse apologétique qui veut faire passer l’antiracisme de l’Église pour un engagement à protéger les Juifs. Il n’est ici question ni de culpabilité ni de non-culpabilité, mais de la reconnaissance du fait que c’est à travers cela que l’Église catholique (infiniment moins, c’est sûr, que le protestantisme allemand – mais ce n’est pas là le problème) – d’une manière tout simplement tragique et imperceptible, n’a certainement pas provoqué la Shoah, mais en a sans aucun doute favorisé la possibilité. L’ « Église officielle » n’a certainement pas été la cause de la Shoah ; elle n’aurait pas pu, en tout cas, la stopper à partir du moment où le train pour Auschwitz avait commencé à rouler. Mais elle ne peut pas non plus se glorifier d’avoir fait partie de ces forces qui ont agi contre la Shoah, de son commencement à sa fin, et qui ont pris parti, de manière visible, pour tous les persécutés.

Tout ceci n’échappe pas à sa dimension tragique, même si l’on tient compte de la qualité intellectuelle et morale de l’épiscopat allemand durant ces années, ainsi que de l’impressionnante résistance idéologique à la persécution de l’Église par les nazis.

Nous sommes actuellement submergés de nouvelles bien intentionnées provenant d’« apologètes catholiques » au sujet de condamnations du national-socialisme et du racisme par l’Église. Selon moi, tout cela n’a rien à voir avec la véritable problématique qui est en discussion de nos jours. Et je comprends que la chose génère un certain agacement de la partie juive, qui l’interprète comme une esquive des questions et des problèmes déterminants. Car ce qui est en jeu, dans ce débat, c’est le comportement de l’Église catholique envers les Juifs, et non le comportement de l’Église catholique envers le national-socialisme et le racisme.

Et justement, dans ce contexte, l’Église doit opérer une « purification de la mémoire et de la conscience ». L’incontestable contre-offensive de l’Église catholique à l’égard du national-socialisme et du racisme ne constitue pas un argument approprié pour justifier son silence à l’égard de la persécution anti-juive. On peut expliquer ce silence par l’histoire et essayer de comprendre. En revanche, ces explications ne peuvent servir des objectifs apologétiques.

Parler ouvertement de ces négligences du passé, sans crainte, – même si des pourfendeurs de l’Église peuvent en faire un mauvais usage – me semble être une contribution importante à la réconciliation entre Chrétiens et Juifs. Le catholicisme allemand, dans sa résistance au nazisme, a réalisé quelque chose d’appréciable et même d’héroïque. À côté de cela, il y a eu des défaillances, des insuffisances. En 1995, lors du cinquantième anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, les évêques allemands officialisèrent le constat suivant dans une déclaration commune :

Entre le système national-socialiste, contraire au droit, et l’Église catholique, se sont produites une profonde faille et une récusation réciproque […] Il y eut un non sans ambiguïté à l’égard de l’idéologie raciste. Mais il n’y eut pas de cri public d’indignation lorsqu’elle fut mise en œuvre sans ménagement.

L’Église – c’est-à-dire les évêques – protesta, il est vrai, à plusieurs reprises, contre les tentatives d’entraver son action pastorale, et elle chercha à immuniser ses fidèles contre les influences nazies.

Mais, en même temps, on manqua de courage, de force et de lucidité pour soutenir concrètement ceux qui n’appartenaient pas à l’Église, ou même étaient idéologiquement ses adversaires.

Admiration et gratitude pour ceux qui organisèrent une résistance, poursuit la déclaration, mais le remords et la honte ne doivent pas être minimisés à propos de ceux qui ne remplirent pas leur tâche [57].

Qui est aujourd’hui en droit de se poser en juge des acteurs de cette époque ? Parmi tous les Allemands, les catholiques furent, sans aucun doute, les moins infectés par le virus idéologique nazi qui conduisit à la catastrophe. Malgré le fait qu’en ce qui concerne leur attitude envers les Juifs, ils restaient dépendants d’anciennes mentalités et de structures mentales multiséculaires, induisant des comportements ressentis aujourd’hui, à juste titre, comme choquants. Cependant, ils creusent le fossé entre Chrétiens et Juifs, ceux qui, comme Daniel Goldhagen, ou John Cornwell, tirent prétexte de la relation hésitante que l’Église catholique entretient avec son passé, pour lancer à la face du monde des accusations, en partie absurdes, et exiger d’elle des indemnisations.

En tant que prêtre catholique, issu aux trois quarts d’une famille juive, je ressens, de manière très claire, une double loyauté. J’aime mon Église, je crois à la vérité qu’elle annonce et que j’annonce moi-même.

Mais je me sens tout autant lié émotionnellement au judaïsme et à mes parents juifs. Des attaques injustifiées de la part de Juifs envers l’Église catholique me navrent autant que cette apologétique catholique qui cherche, de manière déshonorante et unilatérale, à occulter et à faire oublier l’injustice que les Chrétiens ont commise envers les Juifs au cours de l’histoire.

Je comprends tout particulièrement la sensibilité juive à l’égard de ces thématiques que les catholiques sont enclins à minimiser. Le refoulement et l’esquive des questions auront cependant de fâcheuses conséquences. Ainsi, quand quelques auteurs se présentent personnellement comme des chercheurs de vérité, la partie catholique est parfois coresponsable de leur soi-disant « succès ».

Les Chrétiens et les Juifs appartiennent ensemble à l’unique Israël, ils le constituent en commun, même si celui-ci est, pour l’instant, encore scindé en deux. C’est pourquoi Jean-Paul II, dans une démarche inédite, désignait les Juifs comme « nos frères aînés ». Pour cultiver une telle appartenance commune, il est indispensable d’échanger souvent sur les déficiences passées et les insuffisances déplorables.

Cela vaut certainement pour les deux parties, mais, au vu de ce que les Chrétiens ont fait aux Juifs au cours de l’histoire, nous devons, nous Chrétiens, sans hésiter, faire le premier pas.

 

© Martin Rhonheimer, 2003 / 2010

Traduction française : Abbé Alain-René Arbez, Genève.



[1] Cet article est d’abord paru dans une version plus brève, sous le titre « Das Gewissen reinigen: Sich erinnern, wie es wirklich war » (Purifier la conscience : faire mémoire de ce qui fut effectivement), dans le Tagespost, n° 76 (28 juin 2003), p. 9-10 ; une version détaillée est parue sous le titre Katholischer Antirassismus, kirchliche Selbstverteidigung und das Schicksal der Juden im nationalsozialistischen Deutschland. Das „Schweigen der Kirche“ zur Judenverfolgung im NS-Staat: Ein Plädoyer für eine offene Auseinandersetzung mit der Vergangenheit dans : Andreas Laun, Unterwegs nach Jerusalem – Die Kirche auf der Suche nach ihren jüdischen Wurzeln (En route vers Jérusalem – L’Église à la recherche de ses racines juives), Eichstätt, 2003, p. 10-33 ; l’article est paru en anglais – dans la traduction (anglaise) de John Jay Hughes – légèrement augmentée (mais sans notes), sous le titre « The Holocaust: What Was Not Said » (L’Holocauste : ce qui n’a pas été dit), dans First Things, n° 137, novembre 2003. Le texte de la présente version, traduit de la version allemande incluse dans le volume d’Andreas Laun, a été complété par les portions de texte supplémentaire de la version anglaise dans First Things, complété par les références qui y manquaient. (La note 12, référant à un article de M. Macina, a été ajoutée par celui-ci et se trouve seulement dans la version française.) La version française ici présentée est donc la version la plus complète publiée jusqu’à présent. Pour les précisions, aides et critiques, je remercie Victor Conzemius, Konrad Repgen, Rudolf Repgen, John Jay Hughes, Andreas Laun, Elisabeth Seitz Shewmon, Antoine Suarez, Barbara Schellenberger.

[2] Cf. les nombreux livres de Margharita Marchione, par exemple : Yours is a Precious Witness : Memoirs of Jews and Catholics in Wartime Italy, Paulist Press, New York/ Mahwah N.J.1997; Pope Pius XII : Architect for Peace, Paulist Press, New York/Mahwah NJ, 2002 ; Consensus and Controversy, Defending Pope Pius XII, Paulist Press, New York/Mahwah, NJ, 2002; et encore: Ronald J. Rychlak, Hitler, the War and the Pope, Genesis Press, Columbus MS 2000 ; Antonio Gaspari, Gli Ebrei salvati da Pio XII, Logos, Rome, 2001.

[3] Konrad Repgen, Courrier de lecteur : « Die Sprache jener Zeit beachten » (Être attentifs au langage de cette époque), dans le Tagespost n° 46 du samedi 19 avril 2003 (réponse critique à mon article « Warum schwieg die Kirche zu dem Vernichtungskampf ? » (Pourquoi l’Église s’est-elle tue devant la campagne d’élimination ?), dans le même journal, n° 3, du samedi 22 mars 2003) ; Voir aussi Repgen, « Judenpogrom, Rassenideologie und Katholische Kirche 1938 » (Pogrom de Juifs, idéologie raciste et Église catholique en 1938), édité par Katholische Sozialwissenschaftliche Zentralstelle Mönchengladbach (Kirche und Gesellschaft n° 152/153), Verlag J.P. Bachem, Cologne 1988).

[4] Giovanni Miccoli, I dilemni e i silenzi di Pio XII, Seconda guerra mondiale e Shoah, Rizzoli, Milan, 2000 (édition actualisée en français : Les dilemmes et les silences de Pie XII, Editions Complexe, Bruxelles, 2005). Le livre de Miccoli est brièvement cité dans l‘ouvrage très utile de José Sanchez, Pius XII and the Holocaust. Understanding the Controversy (Pie XII et l’Holocauste. Comprendre la controverse), The Catholic University of America Press, Washington DC, 2002, mais les résultats qui y sont mis en relief ne sont pas débattus par Sanchez.

[5] Renato Moro, La Chiesa e lo sterminio degli ebrei (L’Église et l’extermination des juifs) , Bologna 2002.

[6] Cf. Walter Hannot, Die Judenfrage in der katholischen Tagespresse Deutschlands und Österreichs 1923-1933 (La question juive dans la presse quotidienne catholique en Allemagne et en Autriche, 1923-1933), Matthias-Grünewald-Verlag, Mainz 1990 (Veröffentlichungen der Kommission für Zeitgeschichte, Reihe B, Band 5), p. 155 ss.

[7] BVP = Bayerische Volkspartei (Parti Populaire Bavarois).

[8] W. Hannot, Die Judenfrage in der katholischen Tagespresse Deutschlands und Österreichs 1923-1933, op. cit., p. 154 ss.

[9] Lexikon für Theologie und Kirche (Lexique pour la théologie et l’Église) (2ème éd. de Kirchliches Handlexikon), Vol. 5, Herder, Fribourg en Brisgau, 1933, p. 687; l’extrait de l’article cité provient de F. Schülein.

[10] Gustav Gundlach, Article „Antisemitismus“, Lexikon für Theologie und Kirche, vol l, Freiburg i. Br. 1930, 504 ss.

[11] La Civiltà Cattolica, 67 (1916), Vol. 2, 358-359.

[12] [Cf. Menahem Macina, « Causes de la dissolution d’Amici Israel (1926-1928) », version étendue d’une communication faite au Colloque de Lille (18 et 19 novembre 1998), parue dans le volume des Actes du Colloque, Juifs et Chrétiens : entre ignorance, hostilité et rapprochement (1898-1998), Collection Travaux et Recherches de l’Université Charles-de-Gaulle, Lille 3, 2002, p. 87-110. Version en ligne, sur rivtsion.org.

[13] « Il pericolo giudaico e gli “Amici d’Israele” », dans La Civiltà Cattolica 79 (1928), II, 335-344.

[14] Voir, sur ce point, David Kertzer, Die Päpste gegen die Juden. Der Vatikan und die Entstehung des modernen Antisemitismus (Les papes contre les Juifs. Le Vatican et la naissance de l’antisémitisme moderne), Berlin. München 2001, p. 323-349 [traduction et édition françaises : Le Vatican contre les Juifs. Le rôle de la papauté dans l’émergence de l’antisémitisme moderne, Robert Laffont, Paris, 2003. La recension polémique de ce livre – certes non dénué d’erreurs, souvent quelque peu unilatéral dans certaines parties, mais, dans l’ensemble, correct – par Thomas Macher, Frankurter Allgemeine Zeitung, du 06.11.2001, L 20), contient toute une série d’affirmations inexactes se référant la plupart du temps à des détails secondaires. Cf., à l’inverse, la recension objective et équilibrée de l’édition du livre de Kertzer par le grand spécialiste du sujet, Giacomo Martina, s.j., dans « Archivum Historiae Pontificiae » (2002). Concernant le point de vue de Pie XI et sa mission en Pologne, voir aussi l’étude de Kertzer par Renato Moro, Le premesse dell’atteggiamento cattolico di fronte alla legislazione razziale fascista. Cattolici e ebrei nell’Italia degli anni venti (1919-1932) (Les prémisses de l’attitude catholique face à la législation raciale fasciste. Catholiques et juifs en Italie dans les années vingt), dans Storia Contemporeana 19 (1988) 1013-1119 ; surtout 1118.

[15] « La questione giudaica », dans Civiltà Cattolica 87 (1936), IV, 43 ss.

[16] Michael von Faulhaber, Judentum, Christentum, Germanentum: Adventspredigten (Munich, 1933) (Judéité, Christianité, Germanité, sermons d’Avent, prononcés à St Michel, Munich, en 1933), A. Huber, Munich.

[17] Cf., à ce propos, Günter Lewy, The Catholic Church and Nazi Germany, New York – Toronto, 1964 (nouvelle édition Dacapo Press 2000), p. 276 ; et Saul Friedländer, Nazi Germany and the Jews. 1939-1945. The Years of Persecution, Harper Collins, 2007. Version française: L’Allemagne nazie et les Juifs. 1. Les années de persécution (1933-1939), Seuil, Paris, 2008, p. 59. Cité ici selon l’édition allemande: Das Dritte Reich und die Juden. Die Jahre der Verfolgung 1933-1939, C. H. Beck, München 1998, 60 f.

[18] Faulhaber, Judentum, Christentum, Germanentum, p. 10 ss.

[19] Cité d’après Walter Hannot, Die Judenfrage in der katholischen Tagespresse Deutschlands und Österreichs 1923-1933, op. cit., 184 ss. et 237 ss.

[20] Ludwig Volk, Akten Kardinal Michael von Faulhabers (Actes du cardinal Michael von Faulhaber) 1917-1945, I: 1917-1934, Matthias-Grünewald-Verlag, Mainz 1975, n° 298, p. 701 (Veröffentlichungen der Kommission für Zeitgeschichte, Reihe A, Bd. 17).

[21] Ibid., n° 300, p. 705.

[22] Voir, à ce propos, les notes du vicaire général de Berlin de l’époque, Walter Adolph, du 27 septembre 1937, dans Walter Adolph, Geheime Aufzeichnungen aus dem nationalsozialistischen Kirchenkampf 1935-1943 (Notes secrètes sur le combat de l’Église catholique contre le nazisme de 1935 à 1943), bearbeitet von Ulrich von Hehl, Matthias-Grünewald-Verlag, Mainz 1979, n° 149 et suivants (Veröffentlichungen der Kommission für Zeitgeschichte, Reihe A, Bd. 28).

[23] Volk, Akten Kardinal Michael von Faulhabers 1, op. cit., n° 304, p. 711.

[24] Heinz Hürten, Deutsche Katholiken 1918-1945, Schöningh, Paderborn 1992, p. 198.

[25] Johannes Maassen, « Juden in Deutschland »(Les Juifs en Allemagne), dans Junge Front, n° 21 du 21 mai 1933. Cf. aussi Miccoli, I dilemmi e i silenzi di Pio XII, op. cit., p. 291 ss.

[26] « Judentum als Christenfrage. Eine Zuschrift zur Frage : Judentum in Deutschland »(Le judaïsme comme question chrétienne. Une lettre concernant la question : judaïsme en Allemagne), dans Junge Front n° 28 du 4 juin 1933. Mes remerciements à Konrad Repgen pour l’envoi amical de copies de chaque article de « Jeune Front », avec l’indication que la lettre anonyme émane de Karl Thieme. Hürten, Deutsche Katholiken, p. 428, suppose que l’auteur de la lettre est Waldemar Gurian. Le compte-rendu de Hürten sur le contenu de cette lettre n’est pas tout à fait correct. Il passe sur ses déclarations concernant le caractère punitif de l’hostilité antijuive et de l’antisémitisme et affirme, de manière erronée, que, selon lui, les Juifs seraient aussi, après le Christ, « le peuple choisi par Dieu ». Dans le document, il affirme cependant que les Juifs seraient le « peuple choisi de l’ancienne alliance », mais qu’ils posséderaient encore, sur la base d’une promesse durable, une position particulière qui s’est aujourd’hui retournée contre eux et a pris le caractère d’une punition.

[27] Cf. Miccoli, I dilemmi e i silenzi di Pio XII, op. cit., p. 350.

[28] Anton Rauscher, « Einführung in den Text-Entwurf für eine Enzyklika „Societatis Unio“ »(Introduction à l’ébauche d’un texte d’encyclique « Societatis unio ») dans : Wider den Rassismus. Entwurf einer nicht erschienenen Enzyklika (1938) (Contre le racisme. Ebauche d’une encyclique non publiée [1938]). Texte aus dem Nachlass von Gustav Gundlach SJ, herausgegeben, eingeleitet und kommentiert von Anton Rauscher, Schöningh, Paderborn 2001, 35.

[29] Le texte intégral se trouve dans La Libre Belgique du 14 septembre 1938 et dans La documentation catholique XX, vol. 39, n° 885, du 5 décembre 1938, coll. 1459-1460 (cité ici d’après George Passelecq/Bernard Suchecky, L’encyclique cachée de Pie XI. Une occasion manquée de l’Église face à l’antisémitisme, Paris, 1995, 180 ss.).

[30] Kertzer, The Popes Against the Jews, op. cit., 280.

[31] Passelecq/Suchecky, L’encyclique cachée, op. cit., p. 181.

[32] Le mot « mais » se trouve dans le texte français, mais pas dans la traduction allemande. En outre, Pie XI disait (selon la traduction allemande, 160) « Remarquez qu’Abraham notre patriarche, notre ancêtre, est nommé. L’antisémitisme est inconciliable avec l’esprit et avec l’évidente réalité qui ressortent de ces paroles. L’antisémitisme est un mouvement répugnant auquel nous, Chrétiens, ne devons pas prendre part ».

[33] Cf. Steven Theodor Katz, Kontinuität und Diskontinuität zwischen christlichem und nationalsozialistischem Antisemitismus (Continuité et discontinuité entre antisémitisme chrétien et nazi), Lucas Preis 1999, Mohr Siebeck, Tübingen 2001 (Le texte est imprimé en anglais et en allemand).

[34] Voir, à ce sujet, Saul Friedländer, Das Dritte Reich und die Juden, op. cit., p. 58 ; 319.

[35] Miccoli, I dilemmi e il silenzi di Pio XII, op. cit., p. 322.

[36] Akten deutscher Bischöfe über die Lage der Kirche 1933-1945 (Actes des évêques allemands sur la situation de l’Église 1933-1945), revue par Bernhard Stasiewski, I : 1933-1934, Matthias-Grünewald-Verlag, Mainz, 1968 (Veröffentlichungen der Kommission für Zeitgeschichte, Reihe A, Bd. 5), n° 32/I, 101 ss.

[37] Les deux textes se trouvent juxtaposés dans : Dieter Albrecht, Der Notenwechsel zwischen dem Heiligen Stuhl und der deutschen Reichsregierung I: Von der Ratifizierung des Reichskonkordats bis zur Enzyklika « Mit brennender Sorge » (L’échange de notes entre le Saint-Siège et le gouvernement allemand, I : de la ratification du concordat avec le Reich jussu’à l’encyclique « Mit brennender Sorge »), Matthias-GrünewaldVerlag, Mainz 1965, p. 404-443 (Veröffentlichungen der Kommission für Zeitgeschichte, Reihe A, Bd. 1).

[38] A.-F.-Utz et J.-F. Groner, Aufbau und Entfaltung des gesellschaftlichen Lebens. Soziale Summe Pius XII. (Construction et épanouissement de la vie sociale. Somme sociale de Pie XII), Fribourg (Suisse), 1954, 2. éd. Lahr/ Schwarzwald, 1962, n° 3537ss, p. 1805.

[39] Cité d’après Passelecq/Suchecky, L’encyclique cachée, op. cit., p. 138.

[40] Ludwig Volk, Akten Kardinal Michael von Faulhabers 1917-1945, II: 1935-1945 (Actes du cardinal Michael von Faulhaber 1917-1945, II : 1935-1945), 2ème édition revue, Matthias-Grünewald-Verlag, Mainz1984, n° 844, p. 824.

[41] Id., n° 846, p. 845.

[42] Le passage décisif de la lettre inédite se trouve dans Stasiewski, Akten deutscher Bischöfe über die Lage der Kirche I, op. cit., p. 54. Le passage tiré de l’œuvre posthume de Faulhaber fut déjà, comme le remarque Stasiewski, cité auparavant par Ludwig Volk, Der bayerische Episkopat und der Nationalsozialismus 1930-1934 (L’épiscopat bavarois et le nazisme 1930-1934), Matthias-Grünewald-Verlag, Mainz, 1965 (Veröffentlichungen der Kommission für Zeitgeschichte, Reihe B, Band 1).

[43] Imprimé dans Volk, Akten II (1984), n° 658, p. 382 ss.

[44] Entwurf einer Enzyklika « Societatis Unio », n° 174, dans : Wider den Rassismus, op. cit., 162.

[45] Id., n° 179, p. 165.

[46] Id., n° 182, p. 166.

[47] Volk, Akten Kardinal Michael von Faulhabers II (1984), n° 569, p. 179.

[48] Id., p. 180.

[49] Cf. Miccoli, I dilemmei e i silenzi di Pio XII, op. cit., p. 306.

[50] Albrecht, Der Notenwechsel zwischen dem Heiligen Stuhl und der deutschen Reichsregierung I, op. cit., p. 410.

[51] Adolph, Geheime Aufzeichnungen aus dem nationalsozialistischen Kirchenkampf 1935-1943, op. cit., p. 151.

[52] Cf. Lettre de Faulhaber au ministre de l’Intérieur Frick, du 7 février 1934, dans Stasiewski, Akten deutscher Bischöfe über die Lage der Kirche, I, op. cit., n° 129, p. 538.

[53] Selon un article de l’agence de presse catholique Zenit, du 17 février 2003, cette lettre fut connue deux jours après l’ouverture des archives vaticanes secrètes concernant les tractations avec le Saint-Siège entre 1929 et 1939. Je cite d’après Thomas Brechenmacher, « Er war nicht stark, und er war kein Held » (Il n’était pas fort et ce n’était pas un héros) dans Frankfurter Allgemeine Zeitung du 24.04.2003, p. 95.

[54] Brechenmacher, op. cit.

[55] Le texte du mémorandum du Secrétariat d’État se trouve dans Albrecht, Der Notenwechsel zwischen dem Heiligen Stuhl und der deutschen Reichsregierung, op. cit., codicille n° 4, p. 394 ss. La citation indiquée se trouve p. 397. Pour ce qui précède, tenir compte de la note 2 en page 394.

[56] À ce propos, voir la note n° 2, p. 394, mentionnée juste avant, dans Albrecht, Der Notenwechsel zwischen dem Heiligen Stuhl und der deutschen Reichsregierung, op. cit.

[57] « Wort der deutschen Bischöfe zum Gedenken an das Ende des Zweiten Weltkrieges vor 50 Jahren » (Paroles des évêques allemands en mémoire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, il y a 50 ans citées d’après le Kirchliches Amtsblatt für die Diözese Münster (Bulletin officiel du diocèse de Münster), 1995, n° 9, p. 111.

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