17. En guise de Postface

 

Celles et ceux qui m’ont lu attentivement, tant dans le présent ouvrage que dans les précédents, me pardonneront, je l’espère, de reprendre à mon compte, en les adaptant, les paroles de Paul, dans l’Épître aux Romains, 9, 2 : « j’éprouve une grande tristesse et une douleur incessante en mon cœur », pour exprimer à quel point je souffre, jusqu’à ce jour, de l’extrême « discrétion » publique, dont fit preuve l’autorité suprême de l’Église, durant l’extermination des juifs. Comme beaucoup, j’avais été choqué de découvrir, en lisant le brévissime passage de son Radio-message de Noël, de décembre 1942 [1], censé évoquer l’extermination des juifs, que si Pie XII avait bien parlé de

centaines de milliers de personnes qui, sans aucune faute de leur part, mais seulement pour des raisons de nationalité ou de race, sont destinées à la mort ou à un progressif dépérissement,

il avait, pour des raisons connues de lui seul, omis d’appeler les victimes par leur nom, comme s’il y avait indécence ou danger à émettre le mot « juif ».

Certes, je me suis toujours refusé à juger la conscience de ce pontife – dont les mérites, sur d’autres points, ne sont sans doute pas négligeables – et encore moins à lui prêter des intentions ignominieuses. Mais j’avoue ne pas supporter les flots de l’apologétique, dont j’ai donné plus haut des exemples navrants, qui se déversent depuis des années dans nombre de livres et de revues ainsi que sur la blogosphère, dans le but non seulement de justifier à tout prix ce pape, mais de l’ériger en illustre défenseur des juifs. Certains zélateurs – on l’a vu – vont même jusqu’à revendiquer pour lui le titre de « Juste des Nations », décerné par le Musée israélien de l’Holocauste, Yad Vashem, à celles et ceux qui ont sauvé des Juifs, parfois au péril de leur vie !

Au fil des décennies, j’ai été pris à partie plus souvent qu’à mon tour par des tenants de ce courant apologétique, qui réagissaient amèrement, voire agressivement, à mes articles visant à remettre les choses en perspective, avec respect pour les personnes impliquées, certes, mais avec la liberté du chercheur qui ne manie ni la langue de bois diplomatique ni l’encensoir. Bref, le moins que je puisse en dire est que j’avais fini par me résigner à passer, par amour de la vérité, pour un détracteur de cette institution, ce qui n’est pas du tout le cas.

Aussi éprouvai-je une grande consolation à la lecture de quelques publications du prêtre catholique Martin Rhonheimer, professeur à l’Université pontificale de la Sainte-Croix [2], à Rome, qui exprimaient des vues très proches des miennes. Je traduisis quelques passages de l’un de ses articles en version anglaise, paru dans la revue américaine First Things [3], que j’intégrai à mon précédent ouvrage, alors en cours de rédaction [4].

Je pris contact directement avec lui, pour m’assurer que je ne m’étais pas mépris et lui faire part de mon utilisation d’extraits de cet article. En outre, je lui proposai de le faire traduire intégralement et de l’intégrer dans le présent livre, dont je lui envoyai le manuscrit. Il me répondit aimablement, tout en me précisant que cet article étant originalement paru en allemand, une traduction en français devrait être réalisée à partir de l’original rédigé dans cette langue, ce à quoi j’acquiesçai volontiers. Après un temps de réflexion – il ne me connaissait pas et n’avait rien lu de moi auparavant – le professeur Rhonheimer accepta ma proposition. La traduction suivante, faite à partir de l’allemand, a été revue et corrigée par l’auteur lui-même. Le texte correspond entièrement aux versions publiées en allemand et en anglais (sauf l’addition, entre parenthèses, de la note 12, ci-après, afférente à un article, écrit par moi, sur la dissolution des « Amici Israel »). Le projet n’aurait pas abouti sans le labeur compétent de mon ami Alain-René Arbez, prêtre genevois très impliqué dans les relations entre juifs et chrétiens, qui a réalisé cette traduction. Qu’il en soit chaudement remercié.

Le professeur Rhonheimer a attiré mon attention sur un important article du professeur Michael R. Marrus, spécialiste bien connu de la Seconde Guerre mondiale. L’ayant lu, j’ai estimé qu’il constituait un apport factuel et historiographique – d’autant plus constructif qu’il est totalement dénué de polémique – à la délicate question du silence du Pape Pie XII, après la guerre. En raison de l’apport précieux qu’il constitue à ma propre recherche sur ce sujet, j’ai demandé à son auteur de m’autoriser à en reproduire une version française dans le présent ouvrage, ce qu’il a aimablement accepté. On en trouvera le texte ci-après, traduit par mes soins.

Tant l’étude du professeur Rhonheimer que celle du professeur Marrus sont extrêmement bien documentées et argumentées et, à ce titre, elles n’ont besoin ni de mes commentaires ni de mes remarques. Je suis honoré de les accueillir dans mon livre, et je ne doute pas qu’elles seront d’une grande utilité aux théologiens, chercheurs et pasteurs, en particulier, et, en général, à tous ceux et celles à qui le peuple juif est cher. Il doit être clair, toutefois, que leur présence dans ces pages ne constitue en rien une caution des vues et conceptions que j’exprime, tant sur ces thèmes précis que sur d’autres sujets, et dont j’assume seul l’entière responsabilité.



[1] Acta Apostolicae Sedis (AAS), XXXV, 1943, p. 23.

[3] The Holocaust: What Was Not Said, op. cit., p. 18-27.

[4] M. Macina, Les Frères retrouvés, op. cit., p. 101 ss.

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