16. Conclusion générale: « Qu'ont de commun la paille et le froment ? »

 

De l’exhortation du prophète Zacharie – « que chacun dise la vérité à son prochain » (Za 8, 16) [1] –, à celle de Jésus – « que votre oui soit oui, et votre non, non » [2] (Mt 5, 37) –, c’est le même Esprit qui parle, dissuadant les serviteurs de Dieu de recourir, pour quelque raison que ce soit, à un langage non conforme à la réalité. La « réalité » dont il est question dans ce livre est celle du tort incommensurable causé au peuple de l’olivier natif par celui de l’olivier sauvage que le Christ a greffé sur lui (cf. Rm 11, 24).

Malheureusement, force est de reconnaître qu’après la honte et le remords causés par la Shoah à la conscience de l’Église comme à celle de ses fidèles, et le retournement radical d’attitude qui en a résulté, les vieux réflexes d’autojustification et de déni ont repris vigueur, au fil des décennies, chez certains zélateurs de l’honneur de l’Église, les incitant à réviser l’histoire, voire à la réécrire là où l’image qu’elle leur renvoie ne correspond pas à celle qu’ils souhaitent.

Au mieux, il s’agit, pour reprendre la formule de l’apôtre Paul, plusieurs fois citée ici, d’un « zèle dénué de connaissance » (Rm 10, 2). Au pire, on assiste, comme l’illustrent les nombreux textes passés en revue dans ces pages, à une quête frénétique de documents et de témoignages hétéroclites appelés à la rescousse pour « prouver » l’existence de ce qu’on y cherche, à savoir, matière à glorifier l’Église et sa hiérarchie là même où les faits avérés incitent à s’en abstenir, de peur que ces éloges ne les déshonorent.

Une telle entreprise, outre qu’elle n’est pas fondée sur la vérité, est plus grave encore que celle qui vise à édulcorer la responsabilité de l’Église et de ses ministres, puisque ceux qui s’y livrent ne se contentent pas de nier la réalité des faits, ils n’hésitent pas à les manipuler, voire à les inverser, au profit de la « fin », estimée sainte – consistant à défendre l’honneur de l’institution chrétienne – et censée « justifier les moyens ».

Un tel comportement mérite l’apostrophe de Jérémie (mise en sous-titre de cette Conclusion), à l’adresse des prophètes qui présentaient leurs discours comme le fruit d’une inspiration divine (Jr 23, 25-28) : « Qu’ont de commun la paille et le froment ? ». Le froment, dans le présent cas de figure, c’est l’humble accueil de la parole du Seigneur invitant à la prise de conscience par chacun de ses manquements et de la nécessité du repentir. La paille, c’est le fatras des discours d’une autojustification apologétique qui vise non seulement à échapper à la reconnaissance des fautes, mais à les nier pour se prétendre juste, comme le reprochait Dieu à son peuple, par le ministère du même prophète Jérémie (2, 35), en ces termes :

Et malgré cela tu dis : « Je suis innocente, que sa colère se détourne de moi ! ». Me voici pour te juger puisque tu dis: « Je n’ai pas péché ».

Ces zélateurs ont-ils mesuré la déception qu’occasionnera, quand elle sera découverte – ce qui, dans le monde surmédiatisé qui est le nôtre, est inévitable – la désinformation dont il est question ici ?

Ont-ils conscience du caractère inadmissible des couronnes imméritées qu’ils tressent à la gloire d’une institution et de ses ministres qui, au témoignage de certains de ses membres éminents eux-mêmes, comme illustré plus haut, ont si souvent et si gravement démérité en ne défendant pas publiquement les juifs persécutés par les nazis ?

La défiance qui découlerait de la prise de conscience, par les fidèles, de cet abus de confiance – conscient ou non – serait préjudiciable à la cause même de cette entreprise obsidionale de justification à tout prix d’une Église qui n’a besoin que de repentir.


Sans me prendre pour ce que je ne suis pas, ni m’attribuer un rôle dont je ne suis pas investi, j’espère que le présent livre servira à quiconque veut bien le recevoir, d’avertissement de l’imminence du scandale que cette impénitence, doublée d’une certitude de sa propre justice, ne peut manquer de causer. J’espère surtout que les consciences droites et lucides œuvreront à en désamorcer la charge avant qu’elle n’éclate.

 


[1] Pour mémoire, ce passage scripturaire est la référence symbolique qu’a choisie un groupe de 170 savants juifs, dont de nombreux rabbins, pour sa déclaration, très positive à l’égard des chrétiens, publiée le 10 septembre 2000 sous le titre : « Dabru emet, Déclaration juive sur le christianisme et les chrétiens », dont la version française peut être consultée sur le site jcrelations.net.

[2] Ici, comme en d’autres passages, Jésus est fidèle à la tradition rabbinique ; on lit en effet dans le traité Babba Metsia, du Talmud de Babylone, 49 a : « Que ton oui soit juste et ton non, juste (sheyihyeh hen shelkha tsedeq welaw shelkha tsedeq) ».

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