15. Repentance de pasteurs catholiques et protestants et brève conclusion de la Troisième Partie

 

Dieu merci, les choses ont considérablement changé en chrétienté depuis Seelisberg. La Déclaration Nostra Aetate, § 4, émise par le second Concile du Vatican, en 1965, ainsi que les textes d’application subséquents que j’ai évoqués en détail dans mon premier ouvrage [1], indiquent assez le nouvel état d’esprit qui prévaut, même si, comme illustré ici par les chapitres précédents, se manifestent des résurgences inquiétantes de la tendance à la justification apologétique des actes de l’Église. On lira, ci-après, quelques extraits impressionnants de déclarations publiques de repentance, formulées par des responsables d’Église.


Dans une Lettre Pastorale collective du 23 août 1945, l’épiscopat allemand confesse sa faute, en ces termes :

de nombreux Allemands, y compris dans nos rangs [ceux de l'épiscopat] se sont laissé envoûter par les fausses doctrines du National-Socialisme et sont restés indifférents devant les crimes commis contre la liberté et la dignité humaine [...] [2]


Le procès d’Eichmann (1961) a vivement frappé l’opinion allemande, et motivé une Résolution du Synode de l’Église évangélique en Allemagne, dont j’extrais ces lignes :

En présence de ce crime dont nous portons la responsabilité en tant que nation, nous ne pouvons fermer les yeux et les oreilles. Tous les Allemands qui, en âge de raison, ont assisté à l’horreur de l’extermination des juifs, même ceux qui ont secouru leurs concitoyens dans la détresse, tous doivent reconnaître devant Dieu que, par manque de vigilance et d’esprit de sacrifice dans l’amour, ils se sont rendus complices [...] [3].


Le 22 novembre 1975, à Würzburg, le Synode des évêques catholiques de la République fédérale allemande déclarait :

Malgré la conduite exemplaire de quelques individus et groupes, nous avons été en général, à cette époque du National-Socialisme, une communauté ecclésiale qui a vécu en tournant le dos au destin de ce peuple persécuté, une communauté obsédée par la crainte pour ses institutions menacées, une communauté qui a gardé le silence en face des crimes perpétrés contre les juifs et le judaïsme [...] [4].


Voici un bref extrait du texte que la Conférence épiscopale allemande a prescrit de lire dans toutes les paroisses catholiques d’Allemagne fédérale, le 9 novembre 1978, à l’occasion du 40ème anniversaire de la « Nuit de Cristal » :

La faute et les souffrances de ce passé ne sauraient être refoulées et oubliées. Les événements de cette époque se sont produits au vu et au su de tous, dans d’innombrables villes et villages de notre pays. Nos concitoyens juifs se sont trouvés abandonnés. Les Églises et les communautés chrétiennes ont, pour la plupart, gardé le silence devant ce déni de justice publique […] [5]


En 1979, l’Église luthérienne confessait :

 (Préambule) « Les chrétiens doivent prendre conscience de cette histoire au cours de laquelle ils ont profondément aliéné les juifs. Il est indéniable que les nations chrétiennes ont initié et approuvé la persécution. Des générations entières de chrétiens ont considéré avec mépris ce peuple (qu’elles croyaient) condamné à rester errant sur la terre, du fait de la fausse accusation de déicide. Les chrétiens devraient reconnaître, avec repentance et profond regret, la part qui est la leur dans cette tragique histoire de l’aliénation (juive) [...] [6].


En 1980, le Synode de l’Église protestante de la région rhénane publiait une Déclaration, intitulée « Vers la rénovation des relations entre chrétiens et juifs », dans laquelle on pouvait lire:

L’Église est amenée (à développer de nouvelles relations avec le peuple juif) par (plusieurs) facteurs (dont, entre autres) : la reconnaissance de la co-responsabilité et de la culpabilité chrétiennes dans l’Holocauste – la diffamation, la persécution et le meurtre de juifs dans le Troisième Reich [...] En conséquence, le Synode provincial déclare que, frappés, nous confessons la co-responsabilité et la culpabilité de l’Église allemande dans l’Holocauste [...] [7].


Dans le même esprit, le Conseil mondial des Églises publiait, en 1982 des « Considérations oecuméniques sur le dialogue entre juifs et chrétiens », comportant l’aveu explicite suivant :

Des enseignements du mépris des juifs et du judaïsme dans certaines traditions se sont avérés être un terreau fertile pour l’iniquité de l’Holocauste nazi. L’Église doit apprendre à prêcher et à enseigner l’Évangile, de manière à s’assurer qu’il ne puisse être utilisé aux fins de mépris du judaïsme ni à l’encontre du peuple juif [...] [8].


En mai 1984, le Synode de l’Église évangélique allemande de la Province de Baden, publiait une Déclaration sur les relations entre chrétiens et juifs, contenant ces fortes paroles :

Au cours des siècles, la théologie chrétienne, l’enseignement et les actes de l’Église ont été viciés par l’idée que le peuple juif était rejeté par Dieu. Cet antijudaïsme chrétien devint l’une des racines de l’antisémitisme. En conséquence, nous qui sommes concernés, confessons que la Chrétienté en Allemagne porte la responsabilité et la culpabilité communes de l’Holocauste [...] [9].


Le 20 octobre 1989, les Conférences épiscopales d’Allemagne fédérale, d’Autriche et de Berlin publiaient une Déclaration commune intitulée « Accepter le poids de l’histoire », certes nuancée, mais non moins explicite, dont j’extrais ce passage :

Aujourd’hui, bien des gens regrettent que les Églises n’aient pas prononcé publiquement une parole de condamnation (du pogrome de la “Nuit de Cristal”, en novembre 1938). Certes, à la suite de leurs critiques ouvertes contre les mesures antijuives prises par les autorités nazies, de nombreux prêtres et laïcs firent l’objet de poursuites [...] Par contre, nos prédécesseurs (les évêques et cardinaux) n’élevèrent aucune protestation collective du haut de la chaire [...] Une protestation officielle, un geste fortement explicite d’humanité et de solidarité, n’auraient-ils pas été la réponse qu’exigeait le ministère de vigilance de l’Église [...] Pourtant, en dépit de toutes les interrogations sur l’opportunité relative à cette époque, nous nous demandons si, en novembre 1938, d’autres formes de solidarité n’auraient pas été possibles et nécessaires : une prière commune pour les innocents persécutés, ou une mise en oeuvre renouvelée, démonstrative, du commandement de l’amour chrétien. Que cela n’ait pas été fait nous frappe aujourd’hui, où nous considérons l’engagement pour les droits élémentaires de tous les hommes comme un devoir qui englobe les confessions, les classes et les races [10].


Même les évêques des Pays-Bas, qui furent pourtant les seuls à s’opposer ouvertement et courageusement à la persécution des juifs, publièrent en 1996 une Déclaration incluant de fortes paroles de contrition sur la responsabilité des catholiques dans ces exactions ; on remarquera, en particulier, l’aveu par l’Église néerlandaise de la responsabilité de son antijudaïsme dans ce drame :

À l’occasion du 30ème anniversaire de la Déclaration conciliaire Nostra Aetate ; les évêques des Pays-Bas ont rendu publique une réflexion dans laquelle ils affirment que, par son antijudaïsme, l’Église néerlandaise a contribué au climat qui a rendu possible le génocide des juifs pendant la dernière guerre. [...] Évoquant l’attitude des catholiques néerlandais durant la guerre, les évêques saluent « l’intervention courageuse de l’épiscopat sous la conduite de l’évêque De Jong ». Ils ajoutent : « Mais les catholiques néerlandais ne pouvaient-ils faire mieux [...] Il est certain que les instances de l’Église ont, elles aussi, commis des fautes [...]. Une tradition théologique et ecclésiale d’antijudaïsme a contribué à la naissance d’un climat dans lequel la Shoah avait sa place. » [...] [11].

 

Mais le texte le plus fort et le plus frappant est la Déclaration de repentance du 30 septembre 1997, qui fut signée par dix-huit évêques de France. J’en reproduis, ci-dessous, de larges extraits, en mettant en italiques les passages les plus significatifs :

Dans leur majorité, les autorités spirituelles, empêtrées dans un loyalisme et une docilité allant bien au-delà de l’obéissance traditionnelle au pouvoir établi, sont restées cantonnées dans une attitude de conformisme, de prudence et d’abstention, dictée, pour une part, par la crainte de représailles contre les oeuvres et les mouvements de jeunesses catholiques. Elles n’ont pas pris conscience du fait que l’Église, alors appelée à jouer un rôle de suppléance dans un corps social disloqué, détenait en fait un pouvoir et une influence considérables et que, dans le silence des autres institutions, sa parole pouvait, par son retentissement, faire barrage à l’irréparable [...]

Ainsi, face à la législation antisémite édictée par le gouvernement français – à commencer par le statut des juifs d’octobre 1940 et celui de juin 1941, qui ôtaient à une catégorie de Français leurs droits de citoyens, qui les fichaient et qui faisaient d’eux des êtres inférieurs au sein de la nation –, face aux décisions d’internement dans des camps de juifs étrangers qui avaient cru pouvoir compter sur le droit d’asile et sur l’hospitalité de la France, force est de constater que les évêques de France ne se sont pas exprimés publiquement, acquiesçant par leur silence à ces violations flagrantes des droits de l’homme et laissant le champ libre à un engrenage mortifère.

[…] nous sommes obligés de constater aujourd’hui objectivement que des intérêts ecclésiaux entendus d’une manière excessivement restrictive l’ont emporté sur les commandements de la conscience, et nous devons nous demander pourquoi. Au-delà des circonstances historiques que nous venons de rappeler, nous avons en particulier à nous interroger sur les origines religieuses de cet aveuglement. Quelle fut l’influence de l’antijudaïsme séculaire ? Pourquoi, dans le débat, dont nous savons qu’il a existé, l’Église n’a-t-elle pas écouté la voix des meilleurs des siens ? [...] Mais de quel poids [...] pouvait peser la pensée des quelques théologiens évoqués plus haut, par rapport aux stéréotypes antijuifs constamment répétés, dont nous retrouvons la trace, même après 1942, dans des déclarations qui, par ailleurs, ne manquaient pas de courage ? Force est d’admettre, en premier lieu, le rôle, sinon direct du moins indirect, joué par des lieux communs antijuifs, coupablement entretenus dans le peuple chrétien, dans le processus historique qui a conduit à la Shoah [...]

Au jugement des historiens, c’est un fait bien attesté que, pendant des siècles, a prévalu, dans le peuple chrétien, jusqu’au Concile Vatican II, une tradition d’antijudaïsme marquant à des niveaux divers la doctrine et l’enseignement chrétiens, la théologie et l’apologétique, la prédication et la liturgie. Sur ce terreau a fleuri la plante vénéneuse de la haine des juifs. De là un lourd héritage aux conséquences difficiles à effacer, jusqu’en notre siècle.

De là des plaies toujours vives. Dans la mesure où les pasteurs et les responsables de l’Église ont si longtemps laissé se développer l’enseignement du mépris et entretenu dans les communautés chrétiennes un fonds commun de culture religieuse qui a marqué durablement les mentalités en les déformant, ils portent une grave responsabilité. Même quand ils ont condamné les théories antisémites dans leur origine païenne, on peut estimer qu’ils n’ont pas éclairé les esprits comme ils l’auraient dû, parce qu’ils n’avaient pas remis en cause ces pensées et ces attitudes séculaires. Dès lors, les consciences se trouvaient souvent endormies et leur capacité de résistance amoindrie quand a surgi, avec toute sa violence criminelle, l’antisémitisme national-socialiste, forme diabolique et paroxysmale [sic] de haine des juifs, fondée sur les catégories de la race et du sang et visant ouvertement l’élimination physique du peuple juif [...]

Il n’en reste pas moins que, si parmi les chrétiens, clercs, religieux ou laïcs, les actes de courage n’ont pas manqué pour la défense des personnes, nous devons reconnaître que l’indifférence l’a largement emporté sur l’indignation et que, devant la persécution des juifs, en particulier devant les mesures antisémites multiformes édictées par les autorités de Vichy, le silence a été la règle et les paroles en faveur des victimes, l’exception. […]. Le résultat, c’est que la tentative d’extermination du peuple juif, au lieu d’apparaître comme une question centrale sur le plan humain et sur le plan spirituel, est restée à l’état d’enjeu secondaire. Devant l’ampleur du drame et le caractère inouï du crime, trop de pasteurs de l’Église ont, par leur silence, offensé l’Église elle-même et sa mission. Aujourd’hui, nous confessons que ce silence fut une faute. Nous reconnaissons aussi que l’Église en France a alors failli à sa mission d’éducatrice des consciences et qu’ainsi elle porte avec le peuple chrétien la responsabilité de n’avoir pas porté secours, dès les premiers instants, quand la protestation et la protection étaient possibles et nécessaires même si, par la suite, il y eut d’innombrables actes de courage. C’est là un fait que nous reconnaissons aujourd’hui. Car cette défaillance de l’Église de France et sa responsabilité envers le peuple juif font partie de son histoire. Nous confessons cette faute. Nous implorons le pardon de Dieu et demandons au peuple juif d’entendre cette parole de repentance [12].

 

Brève Conclusion de la Troisième Partie

 

Certains jugeront peut-être irrecevable, et surtout non conclusive, la mise en apposition de deux types de textes aussi hétérogènes par leur style que par leurs sources. Je suis conscient de ce qu’a d’atypique une telle manière de procéder, mais elle me paraît préférable à une “disputation” à l’ancienne, ou à un débat apologétique.

J’estime, en effet, que cette lecture peut causer un électrochoc bénéfique, de nature à secouer la torpeur de tant de consciences chrétiennes qui n’ont pas évalué comme ils méritent de l’être tant la gravité de l’abandon des juifs au temps de leur pire épreuve, que le germe de rédemption contenu dans les déclarations impressionnantes de repentir citées, qui contrastent heureusement avec les insupportables discours d’une ecclésiodicée [13] dont j’ai dénoncé les méfaits au fil de ces pages.



[1] M. Macina, Chrétiens et juifs depuis Vatican II, op. cit., surtout p. 61 à 85.

[2] Les Églises devant le Judaïsme. Documents officiels 1948-1978, op. cit., p. 80. Texte cité dans le document « L’Église catholique et le National-Socialisme », du 31 janvier 1979.

[3] Ibid, p. 35-36.

[4] Ibid., p. 72-73.

[5] Ibid., p. 82, note 20.

[6] More Stepping Stones to Jewish-Christian Relations. Op. cit., p. 177.

[7] Ibid., p. 207-208.

[8] Paragraphe 3.2, Ibid., p. 173.

[9] Ibid., p. 218-219.

[10] Documentation Catholique, n° 1975, du 1er janvier 1989, p. 39-44.

[11] Documentation Catholique, n° 2129, du 7 janvier 1996, p. 45.

[12] Texte cité d’après La Croix du mercredi 1er octobre 1997. Il figure en ligne sur le site consacré aux relations entre juifs et chrétiens en Alsace. Les italiques sont miens.

[13] J’ai expliqué, dans l’Introduction générale, ce que j’entends par ce néologisme.

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Date de dernière mise à jour : 17/05/2014