10. Le cas particulier des réfugiés cachés au Vatican : récit apologétique et réalité historique

 

Je me réfère maintenant à la compilation éditée par la Fondation Pave the Way, sous le titre : « Le Pape Pie XII et la Seconde Guerre mondiale. La vérité à la lumière des documents. Recueil de preuves internationales révélant les actions du Vatican durant la Guerre » [1].

De l’impact médiatique indéniable qu’a eu et a encore cet ouvrage dans certaines sphères, on peut dire qu’il est inversement proportionnel à sa médiocrité documentaire. Pour ne pas allonger le propos, je me limiterai à quelques impérities qui ne sont ni les seules ni même les plus graves. Par exemple, ce document affirme (p. 19) que la première encyclique de Pie XII, Summi Pontificatus, « souligne l’unité entre les Juifs et les Chrétiens ». J’ai fait justice, plus haut, de cette affirmation controuvée [2], je n’y reviendrai donc pas.

Le même document attribue à l’historien juif, Sir Martin Gilbert, l’affirmation que la quasi-totalité des 7 000 Juifs de Rome menacés de déportation furent cachés dans les dépendances du Vatican (p. 20). Ce chiffre exorbitant est repris en p. 223, sans attribution à Sir Gilbert cette fois, et relativisé sous la forme « de 4 000 à 7 000 ».

En page 101, Il est question de milliers (!) de juifs cachés à Castel Gandolfo, dans la résidence d’été du pape. Mais la seule preuve documentaire versée à l’appui de cette assertion (p. 126) est le témoignage écrit d’une religieuse interviewée par une autre religieuse… en 2007 :

Moi, Soeur Margherita Marchione, ai eu un entretien avec Soeur Ida Greco qui, en 1943-44, résidait dans la rue des Botteghe Oscure et aidait à la préparation des repas pour les nombreux juifs cachés là. Elle a signé le témoignage suivant, le 30 juillet 2007 : « Moi, Soeur Ida Greco, je résidais au 42, rue des Botteghe Oscure, durant l’occupation nazie de Rome. Je suis en mesure de confirmer qu’à cette époque, nous savions que le Saint-Père avait donné des ordres à tous les supérieurs pour qu’ils ouvrent les portes des couvents et des monastères à tous les juifs et autres réfugiés. Je me souviens que j’ai participé à la préparation de repas et que je me trouvais là quand le Vatican nous a envoyé de la nourriture pour aider à sustenter les soixante hôtes juifs. »

Soixante est, certes, un chiffre local, mais il donne un ordre de grandeur plus raisonnable et réaliste, comparé aux « milliers » de réfugiés prétendument cachés dans la Cité du Vatican. À propos de l’asile fourni aux persécutés, le document de Pave the Way affirme expressément (p. 222-223) :

Pie XII donna l’ordre que les bâtiments appartenant à des congrégations religieuses donnent refuge à des Juifs, même au prix de grands sacrifices personnels, et, à cet effet, il les releva du vœu de clôture et de l’interdiction d’introduire en ces lieux des personnes étrangères.

Cette description avantageuse ne peut masquer une réalité beaucoup moins héroïque, même si on peut en admettre le caractère quasi inéluctable. En effet, comme le savent les historiens sérieux spécialisés dans cette période, la quasi-totalité de ces personnes cachées (qui n’étaient pas uniquement des juifs, tant s’en faut), ont été priées, voire contraintes, sur ordre d’ « instances supérieures du Vatican », de quitter leurs refuges ecclésiastiques. L’exposé qui suit s’appuie largement sur la relation des faits par l’historien de l’Église, G. Miccoli.

Dans la nuit du 3 au 4 février 1944, les forces d’occupation allemandes de la ville de Rome faisaient irruption dans le monastère de Saint-Paul-hors-les-Murs et arrêtaient une cinquantaine de réfugiés. Selon Miccoli,

l’imposant déploiement de force, la détermination et la violence qui avaient accompagné l’opération pouvaient à raison faire craindre qu’il se soit agi d’un « ballon d’essai en vue de procéder […] à des actions plus importantes ». [3]

Et l’historien d’ajouter :

De toute évidence, le Saint-Siège souhaitait sauvegarder ses relations avec les autorités d’occupation en évitant d’être accusé de protéger et d’aider les ennemis de l’Allemagne, mais aussi de provoquer un renforcement des contrôles du réseau [de surveillance et d’espionnage] gravitant autour du Vatican […] [4].

Le résultat, navrant, ne se fait pas attendre :

[…] certaines institutions religieuses (Collège pontifical des prêtres pour l’émigration italienne, Séminaire romain) décidèrent, dans les jours suivants, de renvoyer ceux qui avaient trouvé asile chez elles, «avec la vague promesse de pouvoir y retourner», ainsi que l’écrivit Mgr Ronca, recteur du Séminaire romain [5]. De même, sur ordre de Pie XII, la Commission pontificale pour l’État de la Cité du Vatican ordonna-t-elle aux chanoines de Saint-Pierre d’éloigner ceux qui avaient trouvé refuge dans leurs appartements [6].

Et Miccoli de préciser :

Pour les réfugiés […], il s’agissait de passer d’une situation risquée à une situation franchement périlleuse. C’est ce que fit discrètement remarquer Mgr Anichini, chanoine de Saint-Pierre, dans un courrier adressé à Pie XII [7] […] la décision provoqua un certain remous chez les cardinaux […]. Par l’intermédiaire de Mgr Maglione [secrétaire d’État de Pie XII], ils obtinrent du pape que les personnes ne quittent leur refuge que de leur plein gré [8].

L’historien nous apprend encore qu’une note interne à la Secrétairerie d’État mentionnait la présence, dans la Cité du Vatican, de quelque 160 réfugiés cachés – autre chiffre plus réaliste que les « milliers » évoqués par Pave the Way. Elle précisait que,

« sur les 120 hébergés dans la cure de Saint-Pierre, une quarantaine étaient juifs, dont 15 baptisés », et que, selon les chanoines, « seule la force contraindrait les rescapés – dont beaucoup étaient menacés de mort – à abandonner les lieux ». On notait également [dans ce document de la Secrétairerie d’État] l’opinion de Mgr Anichini, qui estimait, quant à lui, que « si l’on donnait aux réfugiés l’ordre de quitter immédiatement les lieux, on assisterait à quelque événement tragique. » [9].

Aux yeux de Miccoli, cette péripétie dramatique apparaît comme « extrêmement significative »:

[elle] risquait, en effet, de contredire, de manière éclatante, le « caractère de bonté et de clémence qui avait toujours été l’honneur du Vicaire du Christ » […] Mais le fait que Pie XII se soit montré, ne fût-ce qu’un moment, disposé à courir pareil risque [celui de mettre dehors les réfugiés] prouve à quel point il jugeait essentiel pour le Saint-Siège de ne pas rompre les rapports avec les autorités allemandes, écartant pour cela tout prétexte susceptible de compromettre la ligne d’impartialité qu’il s’était imposée [10].

L’historien remarque que cet ensemble de préoccupations semble déjà présent dans l’allocution adressée par le pape au collège des Cardinaux à Noël 1943, et en cite l’extrait suivant :

Face à un avenir si sombre, la réserve inhérente à la nature de notre Ministère pastoral, que nous avons toujours maintenue face aux vicissitudes des conflits terrestres, Nous semble à présent plus que jamais nécessaire si Nous voulons éviter que l’œuvre du Saint-Siège, qui est centrée sur le bien des âmes, coure le risque de se voir, à la suite d’interprétations fausses, ou mal fondées, submergée et exposée aux tirs croisés des conflits politiques [11].

Miccoli termine en rebondissant sur les formules « vicissitudes des conflits terrestres » et « conflits politiques », dont il estime qu’elles « suggèrent des problèmes d’un autre type », qu’il expose en ces termes (extraits) :

Dans quelle mesure la réserve du Saint-Siège et son silence quasi absolu sur l’extermination des juifs ne s’inscrivent-ils pas dans une optique plus générale qui poussait le clergé à intégrer ce massacre systématique dans l’ensemble des malheurs de la guerre, dans l’aberration de l’époque, dans l’égarement des cultures et des idéologies dominantes ? […] Vue sous cet angle […], la réserve du Saint-Siège doit être comprise dans le contexte plus large de l’attitude de l’Église à l’égard du monde contemporain de l’époque. Idéologiquement, cette attitude était encore dominée, dans les années 1940, par les conceptions historico-apologétiques du siècle précédent qui opposaient en quelque sorte l’Église à l’histoire de l’humanité et [y] voyaient […] un éloignement progressif de la société par rapport aux enseignements du Christ et donc son engagement dans une voie de « négation » et de péché. […] Réduire les vicissitudes de l’époque à la catégorie des « conflits politiques » en se réservant le droit de n’évoquer les erreurs et les horreurs qu’en termes généraux et globaux était aussi une façon de signaler l’étrangeté de ce monde et de rattacher, dans une certaine mesure, tous les événements de ces années à une analyse des fautes historiques de l’humanité face auxquelles les atrocités singulières finissaient, d’une certaine façon, par s’estomper pour devenir chacune un élément nécessaire d’un horrible tableau [12].



[1] Pope Pius XII and World War II. The documented Truth: A Compilation of International Evidence Revealing the Wartime Acts of the Vatican, compiled and edited by Gary L. Krupp, op. cit.

[2] Voir le chapitre « Quelques conséquences navrantes de ce zèle mal éclairé ».

[3] Miccoli, Les dilemmes et les silences de Pie XII, op. cit., p. 264, note 24, qui cite ADSS, 11, n° 25. 118 (notes de Tardini, du 4 février 1944). Les italiques sont de Miccoli.

[4] Ibid., p. 264, note 25, qui cite ADSS, 11, n° 50, p. 153.

[5] Ibid., p. 264, et note 26, qui cite ADSS, 10, n° 48, p. 123. Italiques de Miccoli.

[6] Ibid., p. 264, et note 27, qui cite ADSS, 10, n° 53, p. 129 (note de Tardini d’où il ressort que la Commission avait agi « par ordre supérieur »). Italiques de Miccoli.

[7] Ibid., p. 265 et note 28, qui cite ADSS, ibid., p. 127 ss.

[8] Ibid., ADSS, ibid., p. 129.

[9] Ibid., p. 265 et note 30, qui cite ADSS, n° 219, p. 300 et ss.

[10] Ibid. Les italiques sont de Miccoli.

[11] Discorsi e radiomessagi di SS Pio XII, Cité du Vatican, 1941-1959 (20 volumes), V, p. 141. Cité par G. Miccoli, Les Dilemmes et les silences de Pie XII, op. cit., p. 277, note 34.

[12] Miccoli, Ibid., p. 266.

Ajouter un commentaire

Code incorrect ! Essayez à nouveau