Royaume ôté aux Juifs, selon l’Évangile : une sanction définitive?

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Selon l’Évangile de Matthieu, Jésus aurait déclaré aux Juifs :

Le Royaume de Dieu vous sera retiré pour être confié à un peuple qui en produira les fruits. (Mt 21, 43).

Si l’on s’en tient à cette terrible affirmation, toute perspective de réinsertion du Peuple juif dans le dessein de Dieu en ce monde semble exclue, à moins qu’individuellement ou collectivement, ses membres se convertissent à la foi chrétienne. Mais il convient de ne pas se fonder sur un seul verset de l’Écriture pour méditer sur le destin de ce Peuple. L’incrédulité des Juifs – voire leur aveuglement (cf. Jn 12, 40), concernant la Révélation du Christ – constituent, de l’aveu même de l’apôtre Paul, un véritable “mystère” (cf. Rm 11, 17.25), que d’autres passages scripturaires aident à mieux scruter.

Il est notoire que, plus que quiconque avant et après lui, Paul s’est interrogé sur la vocation de son Peuple. Il a certainement bénéficié d’une révélation particulière la concernant. On lui doit les développements théologiques les plus fulgurants sur la pérennité de l’Élection juive. Et nul doute qu’une méditation assidue des exposés de l’Apôtre sur tout ce qui touche au Peuple de l’Alliance soit, aujourd’hui plus que jamais, indispensable à quiconque veut, à son tour, entrer dans ce mystère. Il convient donc de lire attentivement ce passage paulinien :

Car je ne veux pas, frères, vous laisser ignorer ce mystère de peur que vous ne vous complaisiez en votre sagesse : un endurcissement (ou aveuglement) partiel est advenu à Israël jusqu’à ce qu’entre la totalité des nations, et ainsi tout Israël sera sauvé, comme il est écrit : De Sion viendra le Libérateur, il ôtera les impiétés du milieu de Jacob. Et mon Alliance avec eux consistera en ce que j’enlèverai leurs péchés. (Rm 11, 25-27).

Ce passage contient deux précisions capitales, de nature à écarter d’emblée aussi bien toute théologie antijudaïque, que tout sentiment de supériorité chrétienne par rapport au Peuple juif. Tout d’abord, il révèle que l’endurcissement-aveuglement d’Israël aura un terme, même si la formulation – sur laquelle on s’attardera ci-après – est difficile et constitue toujours un sujet de controverse entre les spécialistes. Ensuite, il affirme sans ambages que c’est Dieu Lui-même qui justifiera Israël en lui enlevant ses péchés. (Cf. Ps 130, 8) Examinons d’abord l’expression obscure de « totalité des nations » (grec, plèrôma tôn ethnôn). Le terme plèrôma, que la théologie a rendu en français par « plérôme », est familier aux Chrétiens cultivés, mais en comprennent-ils le sens ? Philologiquement, il connote l’état d’une personne ou d’un phénomène parvenus à leur maturité. Est « plérôme » ce qui a accompli ses virtualités, ou atteint ses capacités optimales. C’est aussi l’état d’un ensemble parvenu à sa complétude quantitative, qualitative, ou chronologique, et auquel, par définition, rien ne manque. Il semble donc que, par ce « plérôme des nations » qui doit « entrer », Paul désigne la totalité des non-Juifs appelés à entrer, par la médiation du Christ, dans l’Alliance qui unit Dieu à Son Peuple, comme en témoigne cette exclamation de l’apôtre Pierre :

Vous êtes une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple propre [à Dieu] (hébreu : segulah [1]

Toutefois, nous ignorons tout du moment où « l’entrée des nations » sera parvenue à son « plérôme », ou plénitude, limite assignée par Dieu à l’incrédulité d’Israël (cf. Rm 11, 25). Nous ne savons pas davantage quand se produiront les douleurs de l’enfantement des temps messianiques, explicitement décrites dans le chapitre 24 de l’Évangile de Matthieu, déjà évoqué. Jésus lui-même déclare d’ailleurs, à ce propos :

Quant à la date de ce jour, et à l’heure, personne ne les connaît, ni les anges des cieux, ni le Fils, personne que le Père, seul. (Mt 24, 36).

Examinons maintenant la seconde affirmation de Paul concernant le mystère de la réhabilitation du Peuple juif : « …mon Alliance avec eux consistera en ce que j’enlèverai leurs péchés. »

La traduction adoptée ici ne fera pas, tant s’en faut, l’unanimité des spécialistes. Elle semble toutefois préférable à celle qui lit : « Et voici quelle sera mon Alliance avec eux, lorsque j’enlèverai leurs péchés ». La syntaxe de l’original grec autorise les deux traductions, si bien qu’on ne peut reprocher au spécialiste de choisir celle qui lui semble la plus adéquate. Pour sa part, M. Macina – que nous suivons sur ce point comme sur d’autres - a choisi celle qui lui semble rendre compte au mieux du propos global de Paul concernant la réhabilitation du Peuple juif.

Il faut savoir que ce passage (Rm 11, 26-27) est un assemblage de citations tronquées des chapitres 27 et 59 du Livre d’Isaïe, dont la portée exacte n’est pas des plus claires. Mais quiconque se reportera au contexte percevra vite leur caractère eschatologique et décèlera que s’y fait jour une initiative divine gratuite en faveur d’Israël. Il semble donc que l’on puisse considérer comme acquis les points suivants :

• L’incrédulité d’Israël à l’égard de la messianité de Jésus, si longue que soit sa durée, prendra fin sur initiative divine.

• Le Peuple juif devra également sa justification à l’initiative prévenante de Dieu, puisque, en effet, le Seigneur Lui-même enlèvera les péchés d’Israël.

À ce stade, une précision s’impose. Le péché d’Israël, dont parle le texte biblique cité par Paul, n’est pas celui de son incrédulité face à la prédication apostolique primitive. À la lumière d’autres passages scripturaires, il semble qu’il s’agisse plutôt d’une impureté rituelle inhérente à sa condition d’endeuillé de Sion [2] (dans le judaïsme, un mort rend impurs le lieu du décès et ceux qui touchent le défunt). Israël est comme exclu de la présence de Dieu durant son exil dans les nations. C’est pourquoi, en « enlevant son péché », Dieu réintègre le Peuple juif dans sa familiarité et dans sa gloire.

On comprend maintenant qu’en parlant de l’enlèvement par Dieu des « péchés » et des « impiétés » de Jacob (cf. Rm 11, 26 et 27), Paul faisait implicitement allusion, non seulement aux fautes (réelles) d’Israël, mais à son état d’impureté rituelle (“saleté”), consécutif à son deuil (qui rend l’Israélite cultuellement impur), comme l’attestent plusieurs passages scripturaires à forte connotation eschatologique :

Lorsque L’Éternel aura lavé la saleté des filles de Sion et purifié Jérusalem du sang, au souffle du jugement et de l’incendie, L’Éternel créera partout sur la montagne de Sion et sur ceux qui s’y assemblent une nuée, le jour, et une fumée avec l’éclat d’un feu flamboyant, la nuit… (Is 4, 4-5).

J’ai vu sa conduite, mais je le guérirai, je le conduirai, je le consolerai, lui et ses endeuillés. (Is 57, 18).

Ton soleil ne se couchera plus, et ta lune ne disparaîtra plus, car L’Éternel sera pour toi une lumière éternelle, et les jours de ton deuil seront accomplis. (Is 60, 20).

[L’Esprit de L’Éternel est sur moi, car il m’a chargé de] consoler les endeuillés de Sion, de leur donner un diadème au lieu de cendre, de l’huile de joie au lieu d’un vêtement de deuil, un manteau de fête au lieu d’un esprit abattu… (Is 61, 2b.3)

Il me fit voir Josué, le grand prêtre, qui se tenait devant l’ange de L’Éternel, tandis que le Satan était debout à sa droite pour l’accuser. L’ange de L’Éternel dit au Satan : Que L’Éternel te réprime, Satan ; que L’Éternel te réprime, lui qui a fait choix de Jérusalem. Celui-ci n’est-il pas un tison tiré du feu ? Or, Josué était vêtu d’habits souillés lorsqu’il se tenait devant l’ange. Prenant la parole, celui-ci parla en ces termes à ceux qui se tenaient devant lui : Enlevez-lui ses habits souillés et revêtez-le d’habits somptueux, et il lui dit : Vois, j’ai enlevé de dessus toi ton iniquité. (Za 3, 1-4).

À la lumière des analyses qui précèdent, on comprend que l’incrédulité de la majeure partie d’Israël ne fut pas un refus volontaire, mais une tragique erreur. D’ailleurs, saint Paul lui-même parle de faux pas, ou plus littéralement de « trébuchement ». Il affirme même que ce faux pas a procuré le Salut aux nations et a fait la richesse du monde (Rm 11, 11-12).

La tradition rabbinique elle-même semble entériner la conséquence de cette situation, tout en faisant état d’un retour en grâce d’Israël :

TB Sanhedrin 98, b : « Que signifie : Toute face est devenue livide (Jr 30, 6) ? – Rabbi Yohanan a dit : Il s’agit de la famille divine d’en-haut [les anges] et de la famille divine d’en bas [Israël]. Et cela aura lieu [aux temps messianiques] lorsque le Saint, béni soit-Il, se dira : les uns [les idolâtres] et les autres [Israël] sont l’œuvre de mes mains. Comment pourrais-je perdre les premiers pour ne laisser subsister que les derniers ? Rav Pappa a dit : c’est comme le dicton populaire : quand le bœuf a couru et est tombé, on met le cheval à l’étable à sa place.»

Commentaire de Rashi sur le même passage :

« Ce que ne voulait pas faire [son maître, Dieu], avant la chute du bœuf, parce qu’il lui était extrêmement cher. Et lorsque, un jour ou l’autre, le bœuf est guéri de sa chute, il est difficile [au maître] d’évincer le cheval au profit du bœuf, alors que lui-même l’a mis [en place]. De même, le Saint, béni soit-Il, voyant la chute d’Israël, a donné sa grandeur aux idolâtres. Et lorsqu’Israël se convertit et est racheté, il lui est difficile de perdre les idolâtres au profit d’Israël

Mais alors, pourquoi la sanction divine fut-elle si lourde ? – C’est qu’avec ses proches, nous dit l’Écriture, Dieu est impitoyable. Pour entrer dans le mystère de cette problématique, il faut se remémorer ce qui arriva à Nadab et Abihu, les fils d’Aaron, qui, selon le texte biblique, furent consumés par un feu céleste à la suite d’une infraction rituelle. Voici le commentaire que Moïse fit de l’événement devant Aaron :

C’est là ce que L’Éternel avait déclaré par ces mots : « En mes proches je montre ma sainteté, et devant tout le peuple, je montre ma gloire. (Lv 10, 3).

Cette déclaration attribuée à Dieu ne figure que dans ce passage du Lévitique, on n’en trouve nulle trace ailleurs dans le texte biblique disponible aujourd’hui. Ce fait accroît le mystère de sa signification réelle et renforce notre conviction que si elle est source de gloire, la proximité divine exige, en contrepartie, l’impeccabilité absolue de ceux qui sont en contact étroit avec l’Immaculé. Un Psaume ne dit-il pas, à propos du Peuple de Dieu :

Il rehausse la vigueur de son Peuple, fierté pour tous ses amis, pour les enfants d’Israël, le peuple de ses proches. (Ps 148, 14).

Cette perception du caractère extraordinaire de l’exigence de Dieu envers son Peuple semble corroborée par la geste du figuier desséché, que relate le Nouveau Testament. Jésus a faim : il s’approche d’un figuier qui s’avère être sans figues. Il maudit alors ce dernier, en disant : « que jamais plus personne ne mange de tes fruits ». Et l’arbre se dessécha. Or, nous dit l’évangéliste, « ce n’était pas la saison des figues » (cf. Mc 11, 12.13). On peut donc s’interroger sur cette attitude de Jésus, qui apparaît dès lors comme injustifiée.

Un autre passage scripturaire atteste qu’il n’en est rien, tout en nous faisant pénétrer plus avant dans le mystère du destin d’Israël. Le prophète Osée met dans la bouche de Dieu cette louange de la première génération du désert :

Comme des raisins dans le désert, je trouvai Israël, comme une figue précoce en la prime saison, je vis vos pères. (Os 9, 10).

L’Israël trouvé fidèle dans l’aridité de la steppe est comparé à des primeurs, ce qui lui vaut cette distinction divine.

En Michée, au contraire, Dieu se plaint de son Peuple, en ces termes :

Malheur à moi ! Je suis devenu comme un moissonneur en été comme un grappilleur aux vendanges : plus une grappe à manger, plus une figue précoce que je désire ! (Mi 7, 1).

C’est la même comparaison et pratiquement dans les mêmes termes. Ne peut-on en conclure que le dessèchement du figuier par Jésus n’était ni un tour de magie, ni l’acte de mauvaise humeur d’un thaumaturge affamé, mais, au contraire, une geste symbolique, riche d’une charge prophétique et eschatologique ? Le figuier desséché figurait l’Israël incrédule. En effet, le Christ s’est présenté aux Juifs, avant le temps de son intronisation messianique en gloire. Messie caché, Jésus, l’Envoyé du Père, attendait de son Peuple qu’il produisît immédiatement des fruits précoces de foi avant le triomphe de l’été messianique. Déçu dans son attente, il l’a frappé de stérilité.

Mais cette exigence et cette sévérité extrêmes ont leur contrepartie bénéfique en l’espèce d’une rétribution inouïe : le reverdissement du figuier, symbole de l’avènement des temps messianiques, destinés en priorité à Israël (cf. le « Juif d’abord », le « Grec ensuite », de Rm 1, 16 = Rm 2, 10). Témoin ce texte, qui clôt, précisément – et ce n’est pas un hasard ! -, le discours eschatologique de Jésus :

Que le figuier vous serve de comparaison. Dès que sa ramure devient flexible et que ses feuilles poussent, vous comprenez que l’été est proche. Ainsi vous, lorsque vous verrez cela, comprenez qu’Il est proche, aux portes. (Mt 24, 32-33).

Est-ce folie de voir, dans la reconstitution étonnante d’Israël, après la plus grande hécatombe de son histoire, la réalisation apocatastatique [3] des prophéties concernant le Peuple juif ? La ramure du vénérable figuier d’Israël (Jacob) a reverdi ; ses feuilles (les Israélites d’aujourd’hui) ont poussé. Près des deux tiers des Juifs du monde sont replantés sur la terre de leurs ancêtres, qu’ils font revivre, soutenus, au moins idéologiquement, par nombre de leurs coreligionnaires du monde entier qui hésitent encore à les rejoindre. C’est le lieu de citer ce passage du Psaume 71, qui illustre bien, lui aussi, le thème du reverdissement d’Israël :

Ô Dieu, tu m’as instruit dès ma jeunesse, et jusqu’ici j’annonce tes merveilles. Or, vieilli, chargé d’années, ô Dieu, ne m’abandonne pas, que j’annonce ton bras aux âges à venir […]. Toi qui m’as fait tant voir de maux et de détresses, tu reviendras me faire vivre. Tu reviendras me tirer des abîmes de la terre, tu nourriras mon grand âge, tu viendras me consoler. (Ps 71, 17-21).

Les concordances scripturaires attestant la réhabilitation finale du Peuple juif ne manquent pas. On lira, ci après, quelques exemples, parmi de nombreux autres, d’un thème qui court en filigrane à travers toutes les Écritures, Nouveau Testament inclus. Et ce n’est certainement pas un hasard non plus si Dieu dit, en Ézéchiel :

C’est moi, L’Éternel, qui abaisse l’arbre élevé et qui élève l’arbre abaissé qui fais sécher l’arbre vert et fleurir l’arbre sec. Moi, L’Éternel, j’ai dit et je fais. (Ez 17, 24).

À présent, devient plus clair le sens de la parabole inquiétante de Jésus, à propos de la vigne improductive que le Père voulait couper, et que Jésus défend :

(Dieu) dit alors au vigneron (Jésus) : Voilà trois ans [4] que je viens chercher des fruits sur ce figuier et je n’en trouve pas. Coupe-le : pourquoi donc use-t-il la terre pour rien ? L’autre lui répondit : Maître, laisse-le cette année encore, le temps que je creuse tout autour et que je mette du fumier. Peut-être donnera-t-il des fruits à l’avenir… Sinon tu le couperas. (Lc 13, 6-8).

Écho, sans doute, de la prophétie d’Isaïe :

À l’avenir, Jacob s’enracinera, Israël bourgeonnera et fleurira, la face du monde se couvrira de récolte. (Is 27, 6).

À l’expression, « cette année encore », de Luc, correspond « l’année de grâce », d’Isaïe, dont Jésus reprend les termes à son compte :

L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a consacré par l’onction, pour porter la bonne nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé annoncer aux captifs la délivrance et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer en liberté les opprimés, proclamer une année de grâce du Seigneur… (Lc 4, 18-19 = Is 61, 1. 2a).

Et cette « année de grâce », c’est le temps du Salut en Jésus Christ, inauguré par sa venue dans la chair, et qui s’achèvera lors de sa Parousie. En témoigne la suite du texte d’Isaïe, que ne cite pas Jésus car elle ne concerne pas sa première mission sur la terre, mais sa venue future comme Juge, et aura son accomplissement apocatastatique [5] dans l’avenir :

…et un jour de vengeance pour notre Dieu. (Is 61, 1. 2b = Ap 19, 11 ; Ap 20, 4.12, etc.).

Mais voici le plus extraordinaire. Paul affirme – on l’a vu plus haut – que Dieu lui-même enlèvera la souillure d’Israël, et que c’est même en cela que consistera son Alliance (renouvelée) avec son Peuple. L’Apôtre fonde son affirmation abrupte sur deux passages d’Isaïe, qu’il lie ensemble sans souci du contexte, à la manière rabbinique. L’un d’eux est tiré du chapitre 27 d’Isaïe, déjà cité partiellement :

Ce jour-là, la vigne magnifique, chantez-la ! Moi, L’Éternel, j’en suis le gardien, de temps en temps je l’irrigue pour qu’on ne lui fasse pas de mal, nuit et jour je la garde… À l’avenir Jacob s’enracinera, Israël bourgeonnera et fleurira, la face du monde se couvrira de récolte… En la chassant, en la répudiant, tu as exercé un jugement, il l’a chassée de son souffle violent, tel le vent d’orient. Et mon Alliance avec eux consistera en ce que j’enlèverai leurs péchés. (Is 27, 2-9a).

L’étonnante concordance de ce passage d’Isaïe, évoqué par Paul, avec les autres citations scripturaires examinées ci-dessus, rendra plus crédible, on l’espère, l’intuition développée dans ce chapitre, et dont nous allons poursuivre l’examen.

Paul avait certainement en mémoire tous ces contextes lorsqu’il méditait sur l’avenir de son Peuple. Le figuier, l’olivier et la vigne sont, dans l’Écriture, des symboles poétiques prégnants du destin d’Israël. Cette vigne improductive, dont Dieu lui-même est « le gardien » et qu’il « irrigue » (cf. Is 27, 3), est le pendant du figuier stérile. En temps voulu, nous dit l’Écriture, il lui fera porter des fruits extraordinaires et renouvellera son Alliance avec la Répudiée.

En témoignent encore ces textes d’Isaïe et de Jérémie, qu’il vaut la peine de citer :

Crie de joie, stérile, toi qui n’as pas enfanté, pousse des cris de joie, des clameurs, toi qui n’as pas mis au monde, car plus nombreux sont les fils de la délaissée que les fils de l’épouse, dit L’Éternel. Élargis l’espace de ta tente, déploie sans lésiner les toiles qui t’abritent, allonge tes cordages, renforce tes piquets, car à droite et à gauche tu vas éclater, ta race va déposséder des nations et repeupler les villes abandonnées. N’aie pas peur, tu n’éprouveras plus de honte, ne sois pas confondue, tu n’auras plus à rougir car tu vas oublier la honte de ta jeunesse, tu ne te souviendras plus de l’infamie de ton veuvage. Ton Créateur est ton Époux, L’Éternel Sabaot est son Nom, le Saint d’Israël est ton Rédempteur […] Oui, comme une femme délaissée et accablée, L’Éternel t’a appelée, comme la femme de sa jeunesse qui aurait été répudiée, dit ton Dieu. Un court instant je t’avais délaissée, ému d’une immense pitié je vais t’unir à moi. Débordant de fureur, un instant, je t’avais caché ma face. Dans un amour éternel, j’ai eu pitié de toi, dit L’Éternel, ton Rédempteur. Ce sera pour moi comme au temps de Noé, quand j’ai juré que les eaux de Noé ne se répandraient plus sur la terre. Je jure de même de ne plus m’irriter contre toi, de ne plus te menacer. Car les montagnes peuvent s’écarter et les collines chanceler, mon amour ne s’écartera pas de toi, mon Alliance de paix ne chancellera pas, dit L’Éternel qui te console. (Is 54, 1-10).

Ainsi parle L’Éternel : Où est la lettre de divorce de votre mère par laquelle je l’ai répudiée ? Ou encore : Auquel de mes créanciers vous ai-je vendus ? Oui, c’est pour vos fautes que vous avez été vendus, c’est pour vos crimes que j’ai répudié votre mère. Pourquoi suis-je venu sans qu’il y ait personne ? Pourquoi ai-je appelé sans que nul ne réponde ? … (Is 50, 1-2).

Ils s’approcheront de toi, humblement, les fils de tes oppresseurs, ils se prosterneront à tes pieds, tous ceux qui te méprisaient, et ils t’appelleront : « Ville de L’Éternel », « Sion du Saint d’Israël ». Au lieu que tu sois délaissée et haïe, sans personne qui passe, je ferai de toi un objet d’éternelle fierté, une source de joie, d’âge en âge. Tu suceras le lait des nations, tu suceras les richesses des rois. Et tu sauras que c’est moi, L’Éternel, qui te sauve, que ton Rédempteur, c’est le Puissant de Jacob. (Is 60, 14-16).

Alors, les nations verront ta justice, et tous les rois ta gloire. Alors on t’appellera d’un nom nouveau que la bouche de L’Éternel désignera. Tu seras une couronne de splendeur dans la main de L’Éternel, un turban royal dans la main de ton Dieu. On ne te dira plus : « Délaissée » et de ta terre on ne dira plus : « Désolation ». Mais on t’appellera : « Je la désire » et ta terre : « Épousée ». Car L’Éternel te désirera, et ta terre sera épousée. Comme un jeune homme épouse une vierge, ton bâtisseur t’épousera. Et c’est la joie de l’époux au sujet de l’épouse que ton Dieu éprouvera à ton sujet. (Is 62, 2-5).

Pourquoi crier à cause de ta blessure ? Incurable est ton mal ! C’est pour ta faute si grande, pour tes péchés si nombreux, que je t’ai ainsi traitée ! Mais tous ceux qui te dévoraient seront dévorés, tous tes adversaires, absolument tous, iront en captivité, ceux qui te dépouillaient seront dépouillés, et tous ceux qui te pillaient seront livrés au pillage. Car je vais te porter remède, guérir tes plaies – oracle de L’Éternel – toi qu’on appelait « la Répudiée », « Sion dont nul ne prend soin ». Ainsi parle L’Éternel : Voici que je vais rétablir les tentes de Jacob, je prendrai en pitié ses habitations ; la ville sera rebâtie sur son site, la maison forte restaurée à sa vraie place. Il en sortira l’action de grâces et les cris de joie. Je les multiplierai : ils ne diminueront plus. Je les glorifierai : ils ne seront plus abaissés. Ses fils seront comme jadis, son assemblée devant moi sera stable, je châtierai tous ses oppresseurs. Son chef sera issu de lui, son souverain sortira de ses rangs. Je lui donnerai audience et il s’approchera de moi ; qui donc, en effet, aurait l’audace de s’approcher de moi ? Oracle de L’Éternel. Vous serez mon Peuple et moi, je serai votre Dieu. (Jr 30, 15-22).

Si l’on admet la concordance des situations de l’Ancien Testament et du Nouveau, toutes ces images scripturaires des tribulations d’Israël - stérilité, répudiation, veuvage, deuil, etc., - auxquelles Dieu mettra fin - sont autant d’annonces prophétiques du rétablissement d’Israël qu’il faut porter à l’attention des Chrétiens qui auraient trop vite oublié que Dieu n’a jamais rompu son Alliance avec son Peuple et qu’au temps connu de lui seul, Israël refleurira et portera le fruit que le Seigneur a prévu pour lui. En témoignent les textes suivants :

L’arbre conserve un espoir, une fois coupé, il se renouvelle [hébreu : yaHlif, racine HLF] encore et ses rejetons continuent de pousser. Même avec des racines qui ont vieilli en terre et une souche qui périt dans le sol, dès qu’il flaire l’eau, il bourgeonne et se fait une ramure comme un jeune plant. (Jb 14, 7-9).

L’homme une fois couché ne se relèvera pas, les cieux s’useront avant qu’il ne s’éveille, ou ne soit réveillé de son sommeil. Oh ! Si tu m’abritais dans le shéol si tu m’y cachais, tant que dure ta colère, si tu me fixais un délai, pour te souvenir ensuite de moi […], tous les jours de mon service j’attendrais, jusqu’à ce que vienne ma rénovation [Halifah, racine HLF]. Tu appellerais et je te répondrais : tu voudrais revoir l’œuvre de tes mains. (Jb 14, 12-15).

Heureux l’homme qui ne suit pas le conseil des impies, ni dans la voie des égarés ne s’arrête, ni dans une assemblée de moqueurs ne s’assied, mais se plaît dans la Loi de L’Éternel, mais médite sa Loi jour et nuit ! Il est comme un arbre planté auprès des cours d’eau, il portera du fruit en son temps et jamais son feuillage ne sèche ; tout ce qu’il fait réussit. Rien de tel pour les impies rien de tel ! Mais ils sont comme la bale qu’emporte le vent. Ainsi, les impies ne tiendront pas au Jugement, ni les égarés, à l’assemblée des justes. Car L’Éternel connaît la voie des justes, mais la voie des impies se perd. (Ps 1, 1-6).

Je les guérirai de leur infidélité je les aimerai de bon cœur, puisque ma colère s’est détournée de lui. Je serai comme la rosée pour Israël, il fleurira comme le lis, il enfoncera ses racines comme le chêne du Liban, ses rejetons s’étendront, il aura la splendeur de l’olivier et le parfum du Liban. Ils reviendront s’asseoir à mon ombre, ils feront revivre le froment, ils feront fleurir la vigne qui aura la renommée du vin du Liban. Éphraïm qu’a-t-il encore à faire avec les idoles ? Moi, je l’exauce et le regarde. Je suis comme un cyprès verdoyant, c’est de moi que vient ton fruit. Qui est sage pour comprendre ces choses, intelligent pour les connaître ? (Os 14, 5-10).

Béni soit l’homme qui met sa confiance dans L’Éternel et dont L’Éternel est l’espérance. Il ressemble à un arbre planté au bord des eaux, qui tend ses racines vers le courant : il ne redoute rien quand arrive la chaleur, son feuillage reste vert dans une année de sécheresse, il est sans inquiétude et ne cesse pas de porter du fruit. (Jr 17, 7-8).

Nous allons voir que l’histoire tragique et glorieuse du Peuple juif, au cours de ce siècle, et particulièrement durant les quelque soixante-dix années écoulées, témoigne de l’accomplissement inéluctable des prophéties scripturaires annonçant son retour en grâce, sur l’initiative gratuite de Dieu, comme il est écrit :

Fais encore cette proclamation : Ainsi parle L’Éternel Sabaot : mes villes abonderont encore de biens. L’Éternel consolera encore Sion. Il fera encore choix de Jérusalem. (Za 1, 17).

On l’a vu plus haut : selon l’Évangile de Matthieu, le Royaume des Cieux a été ôté aux Juifs pour être donné à un Peuple qui en portera les fruits (cf. Mt 21, 43). Israël aurait donc perdu sa vocation messianique, qui serait désormais dévolue à la Chrétienté. Telle fut, durant près de deux mille ans, l’opinion qui a prévalu dans l’Église, et c’est encore, hélas, ce que croient beaucoup de Chrétiens d’aujourd’hui. Force est d’admettre, toutefois, que plusieurs textes néotestamentaires, outre celui de Matthieu, semblent fonder cette théorie de la « destitution » du Peuple juif et de son « remplacement » par la Chrétienté. Voici les deux plus radicaux :

Ce que recherche Israël, il ne l’a pas atteint, mais ceux-là l’ont atteint qui ont été élus. Les autres, ils ont été endurcis, selon le mot de l’Écriture : Dieu leur a donné un esprit de torpeur : ils n’ont pas d’yeux pour voir, d’oreilles pour entendre jusqu’à ce jour. David dit aussi : Que leur table soit un piège, un lacet, une cause de chute, et leur serve de salaire! Que leurs yeux s’enténèbrent pour ne point voir et fais-leur sans arrêt courber le dos ! (Rm 11, 7-10 = Ps 69, 23 ss.).

Ces gens-là [les Juifs] ont mis à mort le Seigneur Jésus et les prophètes, ils nous ont persécutés, ils ne cherchent pas à plaire à Dieu, ils sont ennemis de tous les hommes quand ils nous empêchent de prêcher aux païens pour leur Salut, mettant ainsi en tout temps le comble à leur péché, et elle est venue sur eux, la colère, pour en finir. (1 Th 2, 15-16).

Quiconque pratique, assidûment et humblement, la lecture des Écritures aura remarqué que l’auteur de ces phrases terribles n’est autre que Paul, ou l’un de ses disciples. Or, on sait que c’est ce même Apôtre qui a émis les phrases les plus consolantes et les plus prophétiquement bénéfiques pour le Peuple juif, dont le célèbre :

Dieu aurait-il rejeté son Peuple ? Jamais de la vie !… Dieu n’a pas rejeté le Peuple qu’il a discerné par avance. (Rm 11, 1-2).

Peut-être, alors, la méditation de l’Apôtre s’enracinait-elle dans cet oracle de Zacharie, déjà cité ci-dessus :

L’Éternel consolera encore Sion, il fera encore choix de Jérusalem. (Za 1, 17).



[1] Sur cette notion mal connue des chrétiens, voir M. Macina, « ‘AM SEGULAH, De l’"économie" particulière au peuple juif dans le dessein de salut de Dieu ».

[2] À propos des endeuillés de Sion, voir, entre autres, « La destruction de Jérusalem dans la Tradition juive ».

[3] Voir M. Macina « Qu’est-ce que l’apocatastase ? ».

[4] Ces trois ans représentent, avec quelques variantes, la durée, traditionnellement admise du ministère de Jésus.

[5] Voir M. Macina « Qu’est-ce que l’apocatastase ? ».

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Date de dernière mise à jour : 29/05/2014