«Le témoignage de Jésus, c’est l’esprit de prophétie.»

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Cette déclaration lapidaire de l’auteur du livre de l’Apocalypse (Ap 9, 10), peut sembler obscure. Il reste que c’est un texte inspiré et qu’il est permis de tenter d’en chercher l’intelligence dans la foi. Certes, l’exercice requiert prudence et humilité, et c’est dans cet esprit que M. Macina se risque à élargir son investigation scripturaire à ce propos. Ci-après, son exposé.


Dans le Psaume 19 (v. 8) – où il est question du « témoignage de Dieu » –, figure cette phrase étonnante : « le témoignage de L’Éternel est véridique, il rend sage le simple ». On peut en comprendre que Dieu, qui, à en croire Amos, « ne fera rien qu’il n’ait révélé son dessein à ses serviteurs les prophètes » (Am 3, 7), peut, dans son immense miséricorde, enrichir du charisme de prophétie des gens humbles et sans instruction (cf. Jc 4, 6 ; 1 P 5, 5).

Impressionnant également, quoique relativement obscur, est le discours mystérieux de Jésus à Nicodème :

En vérité, en vérité, je te le dis, à moins de naître d’eau et d’Esprit, nul ne peut entrer dans le Royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né de l’Esprit est esprit. Ne t’étonne pas, si je t’ai dit: Il vous faut naître d’En Haut. Le vent souffle où il veut et tu entends sa voix, mais tu ne sais pas d’où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit. (Jn 3, 5-8).

Mais le passage, capital pour l’objet du témoignage dont il est question dans le présent écrit, est le suivant :

Étant donc réunis, ils l’interrogeaient ainsi [Jésus] : « Seigneur, est-ce en ce temps-ci que tu vas restituer la royauté à Israël ? » [1]. (Ac 1, 6-9).

À de rarissimes exceptions près, les théologiens et les biblistes récusent énergiquement la littéralité de ce passage, surtout quand on le met en parallèle avec celui qui annonce la restitution [ou "rétablissement"] des tribus d’Israël :

En vérité je vous le dis, à vous qui m’avez suivi : dans la régénération, quand le Fils de l’homme siégera sur son trône de gloire, vous siégerez, vous aussi, sur douze trônes, pour juger les douze tribus d’Israël. (Mt 19, 28).

Et a fortiori lorsqu’on couple cette annonce avec le passage parallèle, encore plus « matérialiste », de Luc :

[…] vous mangerez et boirez à ma table dans mon Royaume, et vous siégerez sur des trônes pour juger les douze tribus d’Israël. (Lc 22, 30).

C’est pourquoi, à part quelques Pères dits millénaristes [2] (dont le grand Irénée de Lyon [3]), nombreux sont les écrivains ecclésiastiques, et les théologiens à leur suite, à avoir déployé des efforts extraordinaires pour « spiritualiser » et même allégoriser ces textes, inacceptables à leurs yeux. Pour ce qui est d’Ac 1, 6-7, on comprend leur crainte. En effet, en répondant à ses apôtres qu’ils ne sont pas habilités à connaître l’époque de cette restitution du Royaume au Peuple juif, il est indéniable que Jésus ne récuse pas le bien-fondé de cette attente juive. Si elle était erronée, il n’eût pas hésité à la dénoncer, comme il l’avait fait, avec force, face à l’opposition de Pierre à sa Passion :

Pierre, le tirant à lui, se mit à le morigéner en disant: « Dieu t’en préserve, Seigneur ! Non, cela ne t’arrivera point ! Mais lui, se retournant, dit à Pierre: « Passe derrière moi, Satan ! tu me fais obstacle, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes ! » (Mt 16, 21-23).

Et de fait, la perspective d’une restauration de la royauté d’Israël est restée jusqu’à ce jour inacceptable pour une Chrétienté persuadée depuis de nombreux siècles d’avoir hérité pour toujours du Royaume « enlevé » aux Juifs (cf. Mt 21, 43). Malheureusement, les spécialistes chrétiens n’ont pas perçu la portée apocatastatique [4] de cette parole de Dieu à Jéroboam, par le ministère du prophète Ahiyya de Shilo, lorsqu’il divisa le royaume de Salomon, suite aux péchés de ce dernier :

Si tu obéis à tout ce que je t’ordonnerai, si tu suis mes voies et fais ce qui est juste à mes yeux, en observant mes lois et mes commandements comme a fait mon serviteur David, alors je serai avec toi et je te construirai une maison stable comme j’ai construit pour David. Je te donnerai Israël et j’humilierai la descendance de David à cause de cela ; cependant pas pour toujours. (1 R 11, 38).

À la promesse conditionnelle faite à Jéroboam – « si tu obéis » – correspond la mise en garde de Paul au Chrétien greffé – « […] si tu demeures en cette bonté, autrement tu seras retranché toi aussi » (Rm 11, 22).

De même, ces théologiens ne croient pas au caractère prophétique de la geste du déchirement en douze morceaux du manteau d’Ahiyya (1 R 11, 30), ni à la promesse du maintien mystérieux d’une tribu pour David :

Prends pour toi dix morceaux, car ainsi parle L’Éternel, Dieu d’Israël : Voici que je vais arracher le royaume de la main de Salomon et je te donnerai les dix tribus. Il aura une tribu, en considération de mon serviteur David et de Jérusalem, la ville que j’ai élue de toutes les tribus d’Israël […] c’est de la main de son fils que j’enlèverai le royaume et je te le donnerai, c’est-à-dire les dix tribus. Pourtant, je laisserai à son fils une tribu, pour que mon serviteur David ait toujours une lampe devant moi à Jérusalem, la ville que j’ai choisie pour y placer mon Nom. (1 R 11, 31.35.36).

Pourtant, à en croire ces consonances bibliques, les choses se passent comme si Jésus ressuscité annonçait la restauration future des douze tribus, au temps, connu du Père seul, où le manteau du prophète, symbolisant l’unité originelle du Royaume d’Israël, recouvrera son intégrité, ce qui est un événement apocatastatique [5]. La perspective prophétique de la restitution du royaume à Israël, confirmée par Jésus (Ac 1, 6-7), conjuguée à la promesse qu’il fait à ses apôtres – « vous siégerez sur douze trônes pour juger les douze tribus d’Israël » (Mt 19, 28) –, corrobore, semble-t-il, la saisie de « l’accomplissement intégral de tout ce que Dieu a dit par la bouche de ses saints prophètes de toujours » (Ac 3, 21), comme étant à proprement parler une apocatastase.

C’est le lieu de rapporter la vive réaction du défunt pape Jean-Paul II, à cette perspective. En voici un extrait significatif [6] :

[...] Après avoir réfléchi sur le Salut intégral accompli par le Christ Rédempteur, nous voulons maintenant réfléchir sur sa réalisation progressive dans l’histoire de l’humanité. En un certain sens, c’est bien sur ce problème que les disciples interrogent Jésus avant l’Ascension : « Est-ce maintenant que tu vas rétablir la royauté en [sic] Israël ? » (Ac 1, 6). Ainsi formulée, la question révèle combien ils sont encore conditionnés par les perspectives d’une espérance qui conçoit le royaume de Dieu comme un événement étroitement lié au destin national d’Israël. Pendant les quarante jours qui séparent la Résurrection de l’Ascension, Jésus leur avait parlé du « Royaume de Dieu » (Ac 1, 3). Mais ce n’est qu’après la grande effusion de l’Esprit, à la Pentecôte, qu’ils seront en mesure d’en saisir les dimensions profondes. Entre temps, Jésus corrige leur impatience, soutenue par le désir d’un royaume aux contours encore trop politiques et terrestres, en les invitant à s’en remettre aux mystérieux desseins de Dieu. « Il ne vous appartient pas de connaître les temps et les moments que le Père a fixés dans sa liberté souveraine » (Ac 1, 7) […] Si, avec l’Ascension, Jésus disparaît de leur vue, c’est cependant par l’intermédiaire des disciples qu’il continue à être présent au milieu du monde. Il leur confie la tâche de diffusion de l’Évangile, les poussant à sortir de l’étroite perspective limitée à Israël. Il élargit leur horizon, en les envoyant, pour qu’ils y soient ses témoins, « à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1, 8).

Dieu a permis que ce pape – au demeurant si bien disposé à l’égard des Juifs -, ne comprenne pas le dessein de Dieu sur Israël en notre temps [7]. Il n’a pas pris garde au caractère conditionnel des promesses de Dieu, dont témoigne l’Écriture, par exemple, dans le cas de la substitution de la royauté de Jéroboam à celle de Salomon (cf. 1 R 11, 38). De ce fait, il n’a pas perçu le caractère typologique de l’éviction du grand-prêtre Éli de sa fonction sacerdotale, pourtant réputée irréversible, comme il est écrit en ces termes perturbants :

[...] j’avais bien dit que ta maison et la maison de ton père marcheraient en ma présence pour toujours, mais maintenant, oracle de L’Éternel, je m’en garderai ! Car j’honore ceux qui m’honorent et ceux qui me méprisent sont traités comme rien. (1 S 2, 30).

Sur la base de ces textes, n’est-on pas fondé à voir un parallèle entre cette attitude de Dieu envers un élu qui se montre infidèle, et la menace à peine voilée de Paul, qui vise les Chrétiens ?

Tu diras : On a coupé des branches, pour que, moi, je fusse greffé. Fort bien. Elles ont été coupées pour leur incrédulité, et c’est la foi qui te fait tenir. Ne t’enorgueillis pas ; crains plutôt. Car si Dieu n’a pas épargné les branches naturelles, prends garde qu’il ne t’épargne pas davantage. (Rm 11, 19-21)

Et n’est-ce pas dans cette perspective que s’inscrivent, entre autres, ces versets inquiétants ?

Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel vient à s’affadir, avec quoi le salera-t-on ? Il n’est plus bon à rien qu’à être jeté dehors et foulé aux pieds par les gens. (Mt 5, 13).
Par suite de l’iniquité croissante, l’amour se refroidira chez le grand nombre. (Mt 24, 12)
Beaucoup me diront en ce jour-là : Seigneur, Seigneur, n’est-ce pas en ton Nom que nous avons prophétisé ? En ton Nom que nous avons chassé les démons ? En ton Nom que nous avons fait bien des miracles ? Alors je leur dirai en face : Jamais je ne vous ai connus ; écartez-vous de moi, vous qui commettez l’iniquité. (Mt 7, 22-23).

Reste qu’il faudra bien se mesurer à l’aporie théologique que constitue l’incrédulité juive - longtemps considérée par les Chrétiens comme volontaire et peccamineuse - à l’égard de la messianité et de la divinité de Jésus. M. Macina en a amplement traité dans un ouvrage précédent [8], dont nous allons reprendre, ci-après, quelques points essentiels.



[1] Grec : Apokathistaneis tèn basileian tô Israel : « restituer (ou instaurer) la royauté (qui revient) à Israël ». Malheureusement, nombre de bibles en langues modernes – dont la Bible de Jérusalem – traduisent : « rétablir la royauté d’Israël », faisant fi du datif de l’original grec. Il faut souligner la remarquable consonance avec des oracles prophétiques tels que ceux-ci : « Je rétablirai tes juges comme à l’origine, tes conseillers comme au début » (Is 1, 26 = Lc 22, 30) ; « Et toi, Tour du Troupeau, Ophel de la fille de Sion, à toi va venir la souveraineté d’antan, la royauté de la fille de Jérusalem. » (Mi 4, 8) ; etc.

[2] Voir l’article « Millénarisme », dans l’Encyclopédie électronique Wikipédia.

[3] Sur ce Père du IIe siècle voir l’article de Wikipédia.

[4] Voir M. Macina « Qu’est-ce que l’apocatastase ? ».

[5] Voir Id., art. cit.

[6] Jean-Paul II, « La réalisation du Salut dans l’histoire », L’Osservatore Romano, du 12 mars 1998 : Audience générale du 11 mars 1998. Traduction française de La Documentation catholique, n° 2179/7, du 5 avril 1998, p. 304. Les italiques sont nôtres.

[7] Dieu l’a sans doute permis pour des raisons que lui seul connaît. Il n’y a pas lieu de s’en scandaliser, on trouve, en effet, dans l’Écriture un précédent instructif. Apprenant le décès de l’enfant de la Sunamite, qu’il avait guérie de sa stérilité, le prophète Élisée constate : « L’Éternel me l’a caché, il ne me l’a pas annoncé » (2 R 4, 27).

[8] Chrétiens et Juifs depuis Vatican II, op. cit., chapitre VII. 4. Deux non possumus Chrétiens : Dieu a « endurci » les Juifs et leur a « ôté le Royaume ».

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Date de dernière mise à jour : 23/09/2014