Le dessein de Dieu, pierre d’achoppement pour les Juifs et les Chrétiens

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C’est L’Éternel Sabaot que vous proclamerez saint, c’est lui qui sera l’objet de votre crainte et de votre terreur. Il sera un sanctuaire, un rocher qui fait tomber, une pierre d’achoppement pour les deux maisons d’Israël [...] Enferme un témoignage, scelle un enseignement au coeur de mes disciples. J’espère en L’Éternel qui cache sa face à la maison de Jacob, et je mets mon attente en lui. Voici que moi et les enfants que L’Éternel m’a donnés nous devenons signes et présages en Israël, de la part de L’Éternel Sabaot qui habite sur la montagne de Sion. (Is 8, 13-18).


Après avoir posé en principe que le Salut des Juifs est, comme celui des non-Juifs, une oeuvre de la miséricorde de Dieu, qui atteindra sa plénitude par l’établissement – déjà réalisé mais non manifesté – du Royaume de Dieu sur la terre, il reste à tirer les conséquences de la mystérieuse symétrie dans l’erreur qu’expose Paul en ces termes, plusieurs fois cités dans cet écrit : « Car Dieu a enfermé tous [les hommes] dans la désobéissance, pour faire à tous miséricorde. » (Rm 11, 32).

D’une part, en effet, le dessein de Dieu est d’utiliser la désobéissance des hommes pour leur faire miséricorde ; d’autre part, nous avons vu que les Païens ont obtenu miséricorde en raison de la désobéissance des Juifs, tandis que les Juifs, eux, ont obtenu miséricorde au temps présent, sans que Paul fournisse l’explication de ce processus. Nous nous trouvons donc devant l’étrange situation suivante : les Juifs ont obtenu miséricorde dans le maintenant eschatologique de Dieu, mais sont toujours « endurcis » (cf. Rm 11, 7), historiquement parlant, du fait de leur incrédulité permanente. Sur la base des paroles mêmes de l’Apôtre, on osera dire : le Peuple juif est comme mort et au tombeau depuis près de deux mille ans. Mais nous savons que Dieu « ne laissera pas son âme au shéol et qu’il ne permettra pas que son Saint voie la corruption » (Ps 16, 8-11). Et même si Pierre a appliqué cet oracle au Christ (Ac 2, 24 ss.), il ne semble pas qu’il y ait blasphème à l’appliquer également, selon le mode apocatastatique [1], à son Peuple selon la chair, eux dont « la réception », prophétisée par Paul, est qualifiée par lui de « vie d’entre les morts » (Rm 11, 15) ?

Un tel état de choses postule, de soi, que se produise un événement qui actualise ou, si l’on préfère, fasse passer dans les faits cette miséricorde déjà accordée à son Peuple. Et cet événement, c’est la désobéissance des nations à leur tour ! Car, à en croire l’Écriture, elles vont désobéir, exactement comme le Peuple juif. Le Deutéronome l’a déjà prophétisé depuis longtemps, comme l’atteste ce passage :

J’ai dit : Je les réduirais bien en poussière, j’abolirais leur souvenir parmi les hommes, si je ne craignais l’arrogance de l’ennemi. Que leurs adversaires ne s’y trompent pas ! Qu’ils ne disent pas : « Notre main l’emporte, et L’Éternel n’y est pour rien ». Car c’est une nation aux vues courtes, privée de discernement. S’ils étaient sages, certes ils aboutiraient, ils sauraient discerner leur avenir. [...] À moi la vengeance et la rétribution, pour le temps où leur pied trébuchera. Car il est proche le jour de leur ruine; leur destin se précipite ! Car L’Éternel va faire droit à son Peuple, il va prendre en pitié ses serviteurs. [...] Oui, je lève ma main vers le ciel et je dis : Aussi vrai que je vis pour toujours, quand j’aurai aiguisé mon épée fulgurante, ma main saisira le Droit. Je rendrai la pareille à mes adversaires, je paierai de retour ceux qui me haïssent. [...] Cieux, exultez avec lui, et que les fils de Dieu l’adorent. Nations, exultez avec son Peuple, et que tous les envoyés de Dieu affirment sa force ! Car il vengera le sang de ses serviteurs, il rendra la pareille à ses adversaires, il paiera de retour ceux qui le haïssent et purifiera la terre de son Peuple. (Dt 32, 26-43)

Le Deutéronome parle du « temps où leur pied trébuchera » (cf. Dt 32, 35). Or, les Juifs, eux aussi, avaient trébuché, ainsi que l’affirme Paul (Rm 11, 11) : « Serait-ce pour une vraie chute qu’ils ont trébuché ? ». Et ce n’est pas pour rien que Paul invite prophétiquement les pagano-Chrétiens de son époque à ne pas « s’enorgueillir » (Rm 11,20). De fait, un Psaume prédit ce qui arrivera, en mettant ces paroles dans la bouche de David : « J’ai dit : qu’ils ne se réjouissent à mon sujet, qu’ils ne gagnent sur moi quand mon pied trébuche » (Ps 38, 17), prophétisant ainsi l’attitude d’une multitude de Chrétiens, tout au long des siècles, à l’égard des Juifs, qu’ils ont appelés « déicides » jusque dans les années soixante du XXe siècle.

On cherchera en vain, dans l’ouvrage du spécialiste critiqué plus haut, la moindre analyse approfondie et honnête de l’avertissement de Paul en Rm 11, qui ruine radicalement le triomphalisme chrétien et l’antijudaïsme de ses thèses :

Tu diras : On a coupé des branches, pour que, moi, je fusse greffé. Fort bien. Elles ont été coupées pour leur incrédulité, et c’est la foi qui te fait tenir. Ne t’enorgueillis pas ; crains plutôt. Car si Dieu n’a pas épargné les branches naturelles, prends garde qu’il ne t’épargne pas davantage. Considère donc la bonté et la sévérité de Dieu : sévérité envers ceux qui sont tombés, et envers toi bonté, pourvu que tu demeures en cette bonté ; autrement tu seras retranché toi aussi. (Rm 11, 19-22).

On remarquera tout d’abord l’antithèse incrédulité/foi. Le pagano-Chrétien ne tient donc que par la foi. Or, Jésus lui-même a prophétisé que, lorsqu’il viendra sur la terre, c’est à peine s’il trouvera de la foi (Lc 18, 8).

Autre antithèse : bonté/sévérité de Dieu. Le mot bonté, en grec chrèstotès, traduit l’hébreu tov (adjectif), ou touv, tovah (substantifs). C’est un attribut fréquent de Dieu, surtout dans les psaumes – par exemple : Ps 25, 7.8 ; 31, 20 ; 34, 9 ; 65, 12 ; 68, 11 ; 86, 5, etc.). Jésus lui-même fera allusion à cette prérogative divine lorsque, appelé « Bon Maître » par le jeune homme riche, il répliquera : « Pourquoi m’appelles-tu bon ? Nul n’est bon que Dieu seul. »(Lc 18, 19). Or, Paul nous apprend que c’est à cette bonté de Dieu que le pagano-Chrétien doit d’« avoir part », avec les « branches », « à la sève de l’olivier » (cf. Rm 11, 17). Et il conseille au greffé de « demeurer dans cette bonté s’il ne veut pas être retranché à son tour » (Rm 11, 22). On peut s’interroger sur ce que signifie cette injonction. Comment peut-on « demeurer » dans la bonté de Dieu ? Le contexte répond à la question : en n’étant pas incrédule [2]. En effet, l’antithèse de la bonté est la sévérité, et cette dernière est réservée à « ceux qui sont tombés » (v. 22). Or, au v. 23, nous apprenons que les Juifs seront greffés « s’ils ne demeurent pas dans l’incrédulité ». C’est donc que Paul met en garde le pagano-Chrétien lui-même de tomber dans l’incrédulité.

À ce stade, surgit une difficulté. Comment imaginer que le croyant qu’est devenu le pagano-Chrétien en arrive à être incrédule ? Si Paul avait voulu l’avertir du danger qu’il courrait s’il venait à renier Dieu, n’eût-il pas parlé clairement d’apostasie, comme il le fait ailleurs :

Que personne ne vous abuse d’aucune manière. Auparavant doit venir l’Apostasie et se révéler l’Homme impie, l’être perdu, l’Adversaire, celui qui s’élève au-dessus de tout ce qui porte le nom de Dieu ou reçoit un culte, allant jusqu’à s’asseoir en personne dans le sanctuaire de Dieu, se produisant lui-même comme Dieu. (2 Th 2, 3).

On objectera peut-être que, précisément, Paul n’enjoint pas au pagano-Chrétien de rester croyant, mais de « demeurer dans la bonté de Dieu » (Rm 11, 22). Toutefois, nous l’avons vu, l’antithèse de sa bonté, c’est-à-dire sa sévérité, s’est exercée en raison de l’incrédulité de ceux qui sont tombés, à savoir les Juifs (Rm 11, 23).

On peut en déduire que se produira, quelque jour, un événement venu de Dieu ou permis par lui, dont nous ignorons la nature et les modalités, et face auquel un grand nombre de Chrétiens resteront incrédules, tandis que les Juifs y accorderont foi. Ce retournement inouï de situation nous est difficilement imaginable et d’aucuns diront qu’il ne s’impose pas, voire que c’est une vue de l’esprit. Il nous faut donc encore scruter plus attentivement les Écritures.

Autre remarque, importante dans ce contexte : dans l’ensemble, et avec des nuances qui n’affectent guère l’essentiel de ce qui vient d’être dit, nombreux sont les Chrétiens qui croient sincèrement que la Venue du Fils de l’Homme « comme un voleur » (cf. Mt 24, 42-43 ; 1 Th 5, 2.4 ; 2 P 3, 10 ; Ap 3, 3 ; 16, 15) est identique à sa Venue « sur les nuées du ciel » (cf. Dn 7, 13 ; Mt 24, 30 ; 26, 64), l’expression « comme un voleur » ne connotant que la soudaineté et l’imprévisibilité. En outre, sauf exception, ils ignorent qu’il y a une différence entre « Fin des temps » et « Fin du monde ». Même la distinction très nette entre les deux situations - celle du Royaume de mille ans, décrite en Ap 20, 1-11, et celle du « ciel nouveau et de la terre nouvelle », décrite en Ap 21, 1 ss. – ne les convainc pas, car nombre de leurs pasteurs et de leurs théologiens affirment le contraire et stigmatisent ce qu’ils appellent une « lecture fondamentaliste » de ce passage, lequel, à les entendre, doit être compris symboliquement ou spirituellement et ne saurait nullement être interprété à la lettre.

De ces considérations, il ressort que la Parousie du Seigneur est la Fin du monde. Celles et ceux qui ont ces convictions croient que toute la création se dissoudra, que les morts ressusciteront et que le Royaume de Dieu s’instaurera au ciel, ou, du moins, dans une création entièrement spiritualisée. Ce qui implique, bien entendu, l’inexistence d’une épreuve finale pour l’humanité, autre que la mort individuelle suivie d’une résurrection immédiate pour la gloire ou pour la damnation éternelles, selon les oeuvres de chacun. Il va de soi que, dans un tel schéma, il n’y a place pour aucun imprévu. À part le jour et l’heure, qui nous sont inconnus, on nous persuade que les modalités, elles, sont claires, puisque nous en avons l’annonce dans les Écritures.

Mais, s’il est vrai que tout est écrit par avance, l’est-ce aussi clairement que ces raisonnements le laissent supposer ? Sommes-nous sûrs d’être capables de discerner, le moment venu, les signes de la Fin ? Nous avons vu, plus haut, que les théologiens et exégètes juifs, si experts en Écriture et en Tradition, n’ont pas « discerné les signes de ces temps-là » (cf. Mt 16, 3), à cause de l’obscurité des voies de Dieu, qui les a fait achopper sur les prétentions inouïes d’un homme qui s’affirmait Fils de Dieu, proposait sa Chair en nourriture et son Sang en boisson (cf. Jn 6, 53 ss.), et prétendait abolir certaines prescriptions de la Tradition sacro-sainte, déduite, au long des siècles, de l’Écriture elle-même, par les docteurs juifs. Quant aux Apôtres, après avoir été enseignés, trois ans durant, par le Christ lui-même et avoir été témoins de ses miracles éclatants, il leur a fallu rien moins qu’une démonstration a posteriori, faite par Jésus ressuscité sur la base des Écritures, et une ouverture miraculeuse de leur esprit, pour qu’ils crussent enfin (cf. Lc 24, 25 ss).

Serions-nous plus perspicaces qu’eux si Dieu décidait de nous soumettre à une épreuve analogue ? C’est à ce stade que tout bascule et que se cabrent le Chrétien, sûr d’être dans le bon camp, et surtout le spécialiste des Écritures et de la doctrine, qui se fient à leur science plus qu’à la miséricorde de Dieu. Ils rétorquent en effet à quiconque émet cette hypothèse : Qui parle d’épreuve pour les nations, et pour les Chrétiens en leur sein ? Pourquoi, d’ailleurs, devrait-il y en avoir une ?… N’est-ce pas là une vue de votre esprit ?…

Il est frappant de constater la consonance de ces propos avec ceux des détracteurs du prophète Michée [3] :

Ne prêchez pas, prêchent-ils ; ne prêchez pas à ces gens-là, si vous ne voulez pas être repoussés dans l’opprobre. Parle-t-on ainsi de la Maison de Jacob ? L’Éternel a-t-il perdu patience ? Est-ce là sa manière d’agir ? Mes paroles [dit Dieu] ne sont-elles pas bienveillantes pour qui se conduit bien ? L’Éternel a-t-il perdu patience ? Est-ce là sa manière d’agir ? (Mi 2, 6-7).

Et certes, si l’Écriture n’avait pas annoncé ces choses de manière aveuglante, nul n’oserait l’imaginer. Nous croyons, en ce qui nous concerne et pour autant que nous n’errions pas dans l’interprétation du mystère que nous scrutons, que se produira, au temps que Dieu connaît, un événement qui fera cesser l’incrédulité des Juifs (cf. Rm 11, 23) et sera pour les non-Juifs une occasion de chute (cf. Rm 11, 21-22 et Dt 32, 35) [4].

Nous savons que l’incrédulité des Juifs porte sur la personne et le mystère de Jésus, Christ et Fils de Dieu, ressuscité et cause de Salut pour tous les hommes, et que c’est en raison de leur fidélité inaltérable à l’Alliance mosaïque, concrétisée par l’étude et la méditation de la Loi et l’observance de ses prescriptions, qu’ils ne peuvent reconnaître le témoignage de l’Écriture concernant le Christ. Il est donc incontestable que leur résistance et leur incrédulité sont de bonne foi (cf. Ac 3, 17 ; Rm 10, 2, etc.).

De fait, il faut rendre aux Juifs cette justice : si le christianisme et sa doctrine apparaissent aux Chrétiens comme accomplissant les prophéties, il est patent que bien des passages de l’Écriture sont loin de trouver leur accomplissement total dans l’histoire des hommes. Et l’on peut se demander sur quel fondement, scripturaire ou traditionnel, les Chrétiens s’appuient pour réputer vaine et sans espoir l'attente juive d’une réalisation intégrale des Écritures – traditionnellement dénoncée pendant des siècles en Chrétienté comme « charnelle », « littérale », ou « fondamentaliste ».

Leur Sauveur lui-même, dont les Chrétiens déplorent que les Juifs n’aient pas cru en lui, n’a-t-il pas affirmé : « Pas un iota, pas un point sur l’i, ne passera de la Loi, que tout ne soit accompli » ? (Mt 5, 18). De surcroît, Jésus a affirmé solennellement qu’il ne fallait pas croire qu’il soit venu abolir la Loi et les prophètes. « Je ne suis pas venu abolir – insiste-t-il – mais accomplir » (Mt 5, 7). Certains de ces Chrétiens, croient l’emporter en expliquant subtilement : Jésus ne vient ni détruire la Loi [...] (et toute l’économie ancienne), ni la consacrer comme intangible, mais lui donner, par son enseignement et son comportement, une forme nouvelle et définitive par laquelle se réalisera enfin, en plénitude, ce vers quoi la Loi acheminait [5].

C’est là ce qui s’appelle reprendre d’une main ce qu’on a donné de l’autre. Nombre de Chrétiens, en effet, sont persuadés que la phrase du Christ sur la pérennité de la Loi n’est qu’une formule mystérieuse et que, de fait, la Loi a été rendue vaine. Alors que Paul affirme : « La Loi, elle, est donc sainte… » (Rm 7, 12).

Il est inutile, d’ailleurs, d’aller plus avant dans ce contentieux non apuré entre Juifs et Chrétiens. Il s’agit d’un mystère dont Dieu seul détient la clé. Ce que le Chrétien doit admettre, c’est que ce qu’il a tendance à considérer comme l’« entêtement », ou l’« endurcissement » juifs n’est, en réalité, qu’une indéfectible et admirable fidélité à la Loi et à toute l’Écriture, ainsi – bien entendu – qu’une confiance totale des Juifs pratiquants en leur hiérarchie religieuse (les rabbins), détentrice de la Tradition normative.

Soyons honnêtes, et reconnaissons qu’en changeant seulement quelques termes, les Chrétiens tombent eux-mêmes sous le coup de cette accusation d’entêtement. De fait, ils sont intimement persuadés qu’ils ont raison de s’obstiner à croire en un Christ, de nature divine, mort, puis ressuscité, donnant sa Chair en nourriture et cause de Salut pour tous les hommes. Comme les Juifs, ils font généralement confiance à leur Tradition et s’en remettent à leurs pasteurs et à leurs théologiens pour ce qui est de scruter et d’exposer les mystères de leur foi, et ils se gardent bien de remettre frontalement en question les dogmes et vérités définis par leur Communauté de foi.

En clair, force est de prendre acte que se dressent, face à face, deux religions vénérables, avec tout ce que cela implique de structures et de doctrines, cimentées, voire minéralisées, par le temps, les dogmes, les anathèmes réciproques, les barrières théologiques, les certitudes fidéistes. Tant que nous en resterons là, il est inutile de se battre à coups de citations. Le Chrétien agit ridiculement lorsqu’il se prend pour Paul et anathématise les Juifs de jadis en croyant impressionner ceux d’aujourd’hui. Au temps de Paul, il n’y avait pas deux religions, mais uniquement des Juifs, dont les uns croyaient à la venue mystérieuse du Royaume en la personne de Jésus, tandis que les autres en refusaient passionnément la possibilité même. Les deux parties argumentaient sur la base des mêmes Écritures, dans la même langue, sur le même sol, avec le même héritage culturel et religieux. Mais des siècles d’affrontements tumultueux, et souvent cruels, entre une Chrétienté longtemps omnipotente et une minorité juive qui a dû attendre l’époque moderne pour obtenir l’émancipation [6], ont profondément changé la problématique. De nos jours, les joutes doctrinales et le prosélytisme agressif en direction des Juifs, ont cédé la place à un « dialogue interconfessionnel » et à des « relations judéo-chrétiennes », dont certains se réjouissent, mais qui laissent sceptiques celles et ceux qui estiment que rien ne changera vraiment tant que chaque confession de foi sera intimement persuadée de détenir à elle seule toute la Vérité [7].

À ce stade, il nous faut revenir à l’Écriture pour comprendre le drame juif, qui est, toutes proportions gardées, analogue à celui de Job. Frappé, sur permission divine, le Peuple juif est innocent de ce dont ses ennemis l’accusent. Certes, le Nouveau Testament affirme que Dieu l’a écarté à cause de son « trébuchement ». Mais n’oublions pas, comme dit plus haut, qu’il en a fait autant pour Moïse, qui fut privé d’entrer dans la Terre Promise pour une légère imperfection (Dt 32, 48 ss.), sans qu’aucune autorité chrétienne en ait déduit qu’il fut, de ce fait, maudit par Dieu et endurci jusqu’à la fin des temps

On peut penser que Dieu a saisi l’occasion de ce trébuchement, connu par Lui de toute éternité, pour faire entrer les nations dans son Alliance par la médiation de son Fils, et purifier son Peuple juif au feu de l’épreuve et de la persécution, jusqu’à en faire son Serviteur souffrant collectif. Dans ce cas, ce serait à cause de la grandeur de son destin et du rôle sublime qui lui a été dévolu dans le dessein divin du Salut, que le Peuple juif serait, en quelque sorte, « condamné à la perfection » pour être conformé au Serviteur de L’Éternel par excellence, Jésus.

Pour ce que nous en comprenons, le « trébuchement » des Juifs – qui fut surtout celui des autorités religieuses – a consisté en ceci qu’ils ont pas pu croire à l’accomplissement imprévu, inattendu, scandaleux même, du Mystère du Salut en Jésus Christ. Cramponnés à leurs convictions exégétiques et théologiques, et refusant de reconnaître l’imperfection de leur vie religieuse à l’aune de l’exigence de sainteté que Dieu leur avait imposée (cf. Lv 11, 45 = 1 P 1, 16), ils ont été privés du discernement surnaturel qui leur eût été nécessaire pour accepter le scandale et l’ignominie apparents du mystère du Christ. Seuls ont cru sans réticence à ce Serviteur souffrant des foules simples et des pécheurs, outre quelques pieux Israélites cultivés, mais au coeur droit et humble.

Confronté au système religieux contraignant qui s’était superposé à la Révélation vivante donnée par Dieu, le Jésus-Homme ne pouvait que se briser contre lui. Mais étant également Christ et Fils de Dieu, Il a pénétré, par sa mort et sa résurrection, jusque dans les tréfonds impénétrables de l’âme de son Peuple, et l’a irradiée d’une énergie divine transfiguratrice et vivifiante. Ainsi fécondé du dedans malgré lui, l’ovule du judaïsme, frappé temporairement de stérilité, portait en lui désormais le germe qui, au temps connu de Dieu seul, proliférera et « remplira la terre de ses fruits » (cf. Is 27, 6), jusqu’à ce que, constitué en embryon viable, il vienne à la lumière des hommes en un prodigieux accouchement messianique.

Tout le drame de l’accomplissement du mystère de l’unité des deux Peuples en Jésus Christ réside en ce que chacun croit être élu à l’exclusion de l’autre, alors que Dieu, a fait d’eux un « homme nouveau » (cf. Ep 2, 15 ss.), avant de les « révéler » comme « fils de Dieu » à « la création en attente » (cf. Rm 8, 19).

Il n’y a plus dorénavant de symétrie entre la situation des Juifs et celle des Chrétiens, au regard de l’histoire. Les premiers, en effet, ont surabondamment payé leur défaillance (cf. Is 40, 1-2), ce qui n’est pas encore le cas des seconds, dont l’attitude a été, durant des siècles - et reste encore souvent aujourd’hui –, si éloignée de la douceur et de l’humilité de Coeur de leur Maître (cf. Mt 11, 29) [8].

Comme jadis à propos des deux royaumes d’Israël, Dieu déclare :

Éphraïm m’entoure de mensonge et la Maison d’Israël, de tromperie. Mais Juda est encore auprès de Dieu, au Saint il reste fidèle (Os 12, 1).

La clé du mystère de cette dualité d’Élection pourrait bien être la typologie proposée par M. Macina, qui considère que « les deux familles qu’a élues l’Éternel » (cf. Jr 33, 24) – Éphraïm et ses « myriades » (cf. Dt 33, 17) = les Chrétiens venus en majeure partie des nations, et Juda = les Juifs restés fidèles à la Loi et incapables de croire au Salut en Jésus – constituent ensemble les deux [familles] dont Jésus n’a fait qu’un par sa Croix (cf. Ep 2, 14 ss.).

Si, au temps du Christ, Dieu a sévi contre son Peuple, qui « n’avait pas su reconnaître le temps de sa visite » (cf. Lc 19, 44), les Chrétiens d’aujourd’hui ne doivent pas s’enorgueillir pour autant en disant : « On a coupé des branches, pour que, moi, je fusse greffé » (Rm 11, 19), de peur que ne les atteigne la vigoureuse mise en garde de Paul, déjà citée :

Fort bien. Elles ont été coupées pour leur incrédulité, et c’est la foi qui te fait tenir. Ne t’enorgueillis pas ; crains plutôt. Car si Dieu n’a pas épargné les branches naturelles, il ne t’épargnera pas non plus (Rm 11, 20-21).

Cet avertissement de jadis doit plus que jamais être pris au sérieux de nos jours par les Chrétiens, car trop d’entre eux sont satisfaits d’eux-mêmes, enkystés dans leurs certitudes et persuadés d’avoir raison en tout, au point de tourner en dérision, quand on les leur rappelle, jusqu’aux avertissements du Seigneur lui-même à propos de sa Venue « comme un voleur » [9].

Mais il y a pire. Comme dit plus haut, beaucoup ne croient même plus à la Parousie [10] du Seigneur. S’ils en parlent, c’est du bout des lèvres et en laissant bien voir qu’ils ravalent cet article majeur de la foi chrétienne au niveau de la mythologie et du symbole. Quand aux épreuves qui la précéderont, ils n’en sont pas impressionnés, et le montrent bien, alors que Jésus a prévenu qu’elles seraient terribles, comme en témoigne son avertissement :

Car il y aura alors une grande tribulation, telle qu’il n’y en a pas eu depuis le commencement du monde jusqu’à ce jour, et qu’il n’y en aura jamais plus. Et si ces jours-là n’avaient été abrégés, nul ne serait sauvé; mais à cause des élus, ils seront abrégés, ces jours-là. [...] Il surgira, en effet, des faux christs et des faux prophètes, qui produiront de grands signes et des prodiges, au point d’abuser, s’il était possible, même les élus. [...] Aussitôt après la tribulation de ces jours-là, le soleil s’obscurcira, la lune ne donnera plus sa lumière, les étoiles tomberont du ciel, et les puissances des Cieux seront ébranlées. (Mt 24, 21-29).

Quant à l’apôtre Paul, il ne laisse aucun doute à ce sujet : seuls seront sauvés ceux qui auront « accueilli l’Amour de la Vérité » :

Alors l’Impie se révélera, que le Seigneur fera disparaître par le souffle de sa bouche, anéantira par la manifestation de sa Venue. Sa manifestation aura été marquée, par l’influence de Satan, de toute espèce d’oeuvres de puissance, de signes et de prodiges mensongers, comme de toutes les tromperies du mal, à l’adresse de ceux qui sont voués à la perdition pour n’avoir pas accueilli l’amour de la vérité qui leur aurait valu d’être sauvés. Voilà pourquoi Dieu leur envoie une influence qui les égare, qui les pousse à croire le mensonge, en sorte que soient condamnés tous ceux qui auront refusé de croire la vérité et se sont complus dans le mal. (2 Th 2, 8-12).

C’est sur cette expression paulinienne que nous allons nous arrêter maintenant, pour étayer notre affirmation répétée que se prépare, pour les nations révoltées contre Dieu et les Chrétiens qui s’associeront à leur sédition blasphématoire (cf. Ps 2, 2 ss.), une épreuve sur laquelle beaucoup achopperont. Sous cette forme, sauf erreur, l’expression « amour de la vérité » n’apparaît qu’une fois dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament. À la forme verbale, on trouve, à deux reprises dans l’Ancien Testament, l’expression « aimer la vérité ». En Ps 51, 8, c’est l’oeuvre de Dieu : « Mais tu aimes la vérité au fond de l’être ». En Za 8, 19, c’est l’oeuvre des fidèles pieux : « aimez la vérité et la paix ».

Dans le Nouveau Testament, on ne trouve, semble-t-il, qu’une seule attestation de « l’amour de la vérité » : celle de Paul en 2 Th 2, 10. Dans ce passage, très mystérieux pour nous (v. 1-12), Paul dévoile subitement quelques aspects concrets de l’Apostasie qui se produira au temps de la Fin. Mais notre compréhension n’en est guère avancée. Paul parle visiblement à des gens qui sont très au fait de ce mystère : « Vous savez ce qui le retient maintenant de façon qu’il ne se révèle qu’à son heure » (v. 6). Il précise : « Auparavant doit venir l’Apostasie et se révéler l’Homme impie, l’Être perdu » (2 Th 2, 3). Reconnaissons que nous ignorons tout du facteur (une chose, au v. 6, une personne, au v. 7) qui « retient l’Impie de se révéler ». Comme d’ailleurs, nous ignorons complètement l’identité et l’origine de ce personnage maléfique. Mais ce qui doit retenir notre attention, c’est l’insistance de Paul sur « l’amour de la vérité ». Faute de l’avoir eu, « ceux qui sont voués à la perdition » seront soumis, par Dieu lui-même, à « une influence qui les égare, qui les pousse à croire le mensonge » (2 Th 2, 10-11).

De prime abord, l’affirmation paraît scandaleuse. De fait, cet endurcissement est pire encore que celui de Pharaon, qui refuse, lui, de croire que le Dieu de Moïse est supérieur aux dieux de l’Égypte. Ici, c’est Dieu lui-même qui « égare » et « endurcit ». Mais le verset suivant donne la solution et justifie l’agir inouï de Dieu :

« en sorte que soient condamnés tous ceux qui ne croient pas à la vérité mais prennent parti pour l'injustice » (2 Th 2, 12).

Là encore, une précision s’impose. Sur la base de l’expression : « ceux qui ne croient pas à la vérité », on pourrait croire qu’il s’agit, à nouveau, d’une incrédulité de bonne foi ; mais la suite du texte exclut totalement cette possibilité, car ceux qui ne croient pas à la vérité « prennent parti pour l'injustice ». En fait, la traduction exacte du terme grec sous-jacent (eudokèsantes) serait plutôt : « qui sont favorables » (au mal). Il est donc clair que ce péché-là sera une faute consciente, une prise de parti délibérée pour le mal.

On peut s’étonner qu’une telle attitude soit possible, surtout de la part de croyants. De fait, elle ne peut s’envisager que dans le cadre d’une Apostasie générale imposée et accompagnée de telles violences, que rares seront ceux qui oseront lui résister. Or, ce péché capital d’Apostasie, dans lequel culminent toutes les infidélités antérieures de ceux qui y succomberont, ressemble étrangement – il faut bien l’avouer – par son caractère irrémédiable et définitif, à ce que Jésus a appelé le « blasphème contre l’Esprit » (Mt 12, 31). La notion de blasphème est assez mal comprise, en général. En voici une définition, empruntée à un ouvrage de référence [11] :

« Toute injure adressée à un homme mérite d’être punie (Mt 5, 22). Combien plus le blasphème, insulte faite à Dieu lui-même ! Il est l’inverse de l’adoration et de la louange que l’homme doit à Dieu, le signe par excellence de l’impiété humaine. »

La prétention, émise par Jésus, d’être le Fils de Dieu est précisément considérée par les Juifs comme une injure diabolique à l’égard de Dieu, un blasphème (cf. Jn 8, 49), passibles de lapidation (cf. Jn 8, 59) ; 10, 31-36). C’est d’ailleurs pour ce motif qu’il sera condamné par le Sanhédrin (cf. Mc 14, 64 ; Jn 10, 33 ; 19, 7).

Ceux qui, comme la majeure partie des Juifs, ne reconnaissent ni la messianité ni la divinité de Jésus, commettent une erreur, somme toute excusable, comme en témoigne l’apôtre Pierre (cf. Ac 3, 17) ; c’est pourquoi, au témoignage du Christ lui-même, quiconque blasphème le Fils de l’Homme ne commet qu’un péché rémissible (Mt 12, 32). Tout autre est le cas de ceux qui, confrontés à des signes divins indéniables, attribuaient à Satan les prodiges que Jésus accomplissait par l’Esprit de Dieu (cf. Mt 12, 24, 28, et parallèles). Il est clair que quiconque agit ainsi insulte l’Esprit de Dieu Lui-même et commet un péché irrémissible (cf. Mt 12, 32).

À ce stade, on peut se demander pourquoi le péché contre l’Esprit Saint est plus grave que le péché contre le Fils de l’Homme. L’Esprit Saint serait-il plus grand que le Verbe Incarné ? Nous touchons là à un profond mystère qui est sur le point d’être totalement dévoilé, lors – précisément – de l’effusion de l’Esprit Saint. Ce dernier, comme son nom l’indique, est l’activité même de Dieu. Il est celui qui « scrute les profondeurs mêmes de Dieu » (1 Co 2, 10). En ce sens, il s’apparente à notre esprit, comme il est écrit :

Qui donc entre les hommes sait ce qui concerne l’homme, sinon l’esprit de l’homme qui est en lui ? De même, nul ne connaît ce qui concerne Dieu, sinon l’Esprit de Dieu. (1 Co 2, 11).

Or, comme l’ont expérimenté tant d’âmes pieuses au fil des siècles, quand l’Esprit de Dieu se communique à l’être humain, il imprime en sa conscience et en son intelligence une conviction, accompagnée d’un sentiment indicible de paix, de plénitude et de joie, qui l’envahit totalement. S’il veut y résister, le bénéficiaire de cette révélation indicible doit l’arracher du tréfonds de lui-même, se révolter contre elle en quelque sorte, afin de l’expulser.

Cela paraît incroyable, mais c’est pourtant ce qui se produit souvent en nos coeurs, quoique – Dieu merci ! – à plus petite échelle, lorsque un être humain « contriste l’Esprit Saint » (cf Is 63, 10 = Ep 4, 30). Il refuse alors consciemment de se laisser émouvoir et se rend impénétrable aux sollicitations intimes et ineffables de Dieu (cf. Rm 8, 26). Il va de soi qu’une telle attitude, si elle se renouvelle trop souvent, évacue de l’âme l’Esprit de Dieu pour laisser place à l’esprit du mal, qui se rend alors maître de la conscience et pousse inexorablement l’homme vers l’abîme (cf. Mt 12, 43-45).

Ce long propos pour en venir à ce qui l’a motivé, à savoir : l’affirmation de Paul, étudiée plus haut, selon laquelle « seront condamnés tous ceux qui ne croient pas [12] à la vérité et prennent parti pour le mal » (2 Th 2, 12). Cette phrase contient deux termes capitaux pour l’intelligence de ce que nous méditons dans ce chapitre, à savoir : la possibilité d’une chute des nations et de nombreux Chrétiens, analogue à celle de nombreux Juifs au temps de Jésus.

Toutes les analyses précédentes étaient motivées par la nature même de l’aspect concret que nous semble devoir prendre cette chute future, à savoir : une désobéissance, sur la base de l’affirmation de Paul : « Dieu les a tous enfermés dans la désobéissance » (Rm 11, 32). Or, nous avons vu plus haut que Paul utilise, à deux reprises, l’étrange expression « obéissance de la foi » (Rm 1, 5 ; 16, 26). Notre analyse des termes qu’elle contient et qui nous apparaissent, sinon contradictoires, du moins paradoxaux (de fait, quand on croit, on obéit et, si l’on obéit, c’est que l’on a cru), cette analyse, donc, nous fait comprendre que la foi est proposée à la conscience humaine par un événement ou une parole qui interpelle et suscite une réponse positive à une proposition dont l’évidence peut ne pas apparaître d’emblée.

Alors qu’on peut voir une analogie entre « le péché contre l’Esprit » de quelques autorités juives [13] et l’Apostasie qu’annonce l’apôtre Paul, les situations toutefois différent. Contrairement aux Juifs qui ont agi « par ignorance », comme l’affirme l’apôtre Pierre (cf. Ac 3, 17), les Chrétiens du temps de l’Apostasie seront dûment éclairés tant par les événements que par maints avertissements prophétiques, et surtout par l’effusion de l’Esprit Saint annoncée par le prophète Joël [14]. Ils comprendront parfaitement le développement imprévu du dessein de Dieu qui se produira alors et constituera pour eux « la pierre de touche de leurs dispositions intimes », dont parle Irénée de Lyon [15], car il leur faudra se déterminer par rapport à lui. Conjointement à la manifestation de l’Antichrist – elle-même concomitante de la visite du Seigneur « comme un voleur » -,cet immense déferlement d’Esprit balaiera l’humanité. Celles et ceux que cet Esprit trouvera bien disposés et « épris de vérité » (cf. 2 Th 2, 10), il leur fera distinguer clairement entre erreur et vérité, et ils ne seront pas séduits par « les faux christs et les faux prophètes qui produiront de grands signes et des prodiges, au point d’abuser, s’il était possible, même les élus » (Mt 24, 24). Ceux-là prendront parti pour la vérité, c’est-à-dire qu’ils s’agrégeront au misérable troupeau traqué des croyants irréductibles des derniers temps, qui auront refusé toutes les séductions de l’Antichrist et de ses adeptes, et qui, rester fidèles à Dieu, n’auront pas « aimé leur vie jusqu’à la mort [16] » (cf. Ap 12, 11). C’est là le Reste dont il est dit : « Un Reste reviendra, le Reste de Jacob. (Is 10, 21).

À la lumière de l’Écriture et de la Tradition, juive et chrétienne, on peut se représenter, avec une marge d’erreur minime, l’événement qui motivera la chute des nations et leur montée contre Jérusalem. Dieu, qui a déjà rétabli son Peuple juif en lui rendant sa terre et l’indépendance nationale, « fera encore choix de Jérusalem » (Za 1, 17). Alors, « sortira une parole : Qu’on revienne et qu’on rebâtisse Jérusalem » (Dn 9, 25). « Les places et les remparts seront rebâtis, mais dans l’angoisse des temps » (ibid.). Tout ceci, sous l’égide d’un « Prince-Messie », d’un fils de David que les nations voudront supprimer (Dn 9, 26), mais que le Seigneur défendra lui-même, comme il est écrit :

Pourquoi ces nations qui grondent, ces peuples qui disent des paroles vides de sens. Des rois de la terre s’insurgent, des princes se sont alliés ensemble contre L’Éternel et contre son Messie [...]. Celui qui siège dans les cieux s’en amuse, L’Éternel les tourne en dérision. Puis, dans sa colère, il leur parle, dans sa fureur, il les épouvante : C’est moi qui ai sacré mon roi, sur Sion, ma montagne sainte. (Ps 2, 1 ss.).

Alors se rassembleront, à la voix du prophète Élie [17], ceux que Dieu avait dispersés aux quatre vents des cieux, comme il est écrit en Zacharie :

Holà, Sion, sauve-toi, toi qui habites chez la fille de Babylone. Car ainsi parle L’Éternel Sabaot, après que la Gloire m’eut envoyé, à propos des nations qui vous dépouillèrent : « Qui vous touche, touche à la prunelle de mon oeil. Voici que je lève la main sur elles, pour qu’elles soient le butin de leurs esclaves ». Alors vous saurez que L’Éternel Sabaot m’a envoyé ! Chante, réjouis-toi, fille de Sion, car voici que je viens pour demeurer au milieu de toi, oracle de L’Éternel ! Des nations nombreuses s’attacheront à L’Éternel, en ce jour-là : elles seront pour lui un Peuple. Elles habiteront au milieu de toi et tu sauras que L’Éternel Sabaot m’a envoyé vers toi. Mais L’Éternel possédera Juda comme sa part sur la Terre Sainte et choisira encore Jérusalem. Silence, toute chair devant L’Éternel ! Car il se réveille en sa sainte Demeure. (Za 2, 11-17).

Tout cela paraîtra bien invraisemblable à qui lira ces lignes sans foi et sans une connaissance approfondie de l’Écriture et de la Tradition, juive et chrétienne. Et pourtant, cela se produira. Seules, les circonstances concrètes et la date de l’événement nous sont cachées, mais le processus et ses modalités sont déjà annoncés, clairement ou de manière énigmatique, en plusieurs endroits de l’Écriture.

Mais, avant tout cela, aura lieu la « visite » du Christ « comme un voleur ». Il n’est pas possible de décrire par avance en quoi elle consistera, car ce ne serait plus une venue « comme un voleur » ! Qu’on sache seulement que ceux qui sont « de la vérité » (cf. Jn 18, 37) la reconnaîtront ; ils formeront, sans même le savoir, la Communauté eschatologique, l’Église, enfin indivise, du Christ, le Reste choisi que Dieu viendra rassembler, par le ministère d’Élie. Ils constituent déjà mystérieusement le Corps du Christ, celui qui doit « atteindre la maturité de son âge » (cf. Ep 4, 13) par l’Esprit Saint. Ils sont, pour l’instant, dispersés par toute la terre, mais ils se reconnaîtront au signal du Seigneur. Enseignés par Élie et les maskilim [18], qui les aideront à discerner la vérité, ils tiendront tête à l’Antichrist, aux faux prophètes et aux impies, et beaucoup d’entre eux seront persécutés et mis à mort (cf. Dn 11, 33 ss). Mais, à la fin, Dieu sauvera les rescapés de son Peuple et les amènera, avec puissance et à bras étendu, au lieu de son Repos, en Sion, comme il est écrit :

Tous ceux qui invoqueront le Nom du Seigneur seront sauvés, car, sur le Mont Sion, il y aura des rescapés, comme l’a dit L’Éternel, parmi les survivants que L’Éternel appelle. (Jl 3, 5).

Quant aux Juifs,

ils verront, les yeux dans les yeux, L’Éternel qui revient à Sion (Is 52, 8).

Mieux, Dieu l’affirme lui-même :

Je répandrai sur la Maison de David et sur l’habitant de Jérusalem un Esprit de grâce et de supplication, ils regarderont vers moi. Celui qu’on a transpercé [19], ils se lamenteront sur lui, comme on se lamente sur un fils unique, ils le pleureront comme on pleure un premier-né. (Za 12, 10).

Ce sera la reconnaissance du Messie Jésus par les Juifs, parce qu’il se sera manifesté à eux directement. Ce n’est qu’après ces événements qu’auront lieu le déchaînement de Satan et le règne de l’Antichrist, qui durera trois ans et demi (selon l’Apocalypse, chapitres 12 et 13). « Jérusalem sera investie par les armées » (cf. Lc 21, 20) et « l’idole du dévastateur sera installée dans le Saint Lieu » (cf. Dn 9, 27 ; Mt 24, 15). Alors, tous les hommes qui auront cru et résisté jusqu’au bout seront sauvés, non sans qu’une partie de la Communauté eschatologique ait subi le sort de son Maître, « achevant, en sa chair, ce qui reste (à subir) des souffrances du Christ pour son Corps, qui est l’Église » (cf. Col 1, 24).

 

Il est temps, à présent, de revenir à l’objet principal du présent chapitre : la désobéissance des Juifs et celle des Chrétiens.


Nous avons vu plus haut que le mot grec apeitheia, utilisé par Paul dans l’Épître aux Romains, traduit le terme hébreu pour « révolte ». Or, c’est précisément l’un des verbes hébraïques (marad) qui expriment la révolte (mered), qu’utilise le Livre des Nombres pour caractériser le refus du Peuple de croire à la bonne nouvelle des explorateurs, favorables à l’entrée dans la Terre Promise. En effet, contrairement aux compagnons de Caleb et de Josué, qui décrient le Pays de Canaan et prédisent la victoire de ses occupants puissamment retranchés (Nb 13, 27-29, 32-33), – ce qui suscite le découragement du Peuple, au point qu’il renonce à tenter d’y pénétrer – Caleb et Josué, eux, exhortent les Israélites à ne pas avoir peur et à faire confiance à Dieu (Nb 13, 30 ; 14 ,7-9).

C’est dans ce dernier passage que nous trouvons notre mot-clé :

Mais ne vous révoltez pas (al-timrodou) contre L’Éternel [...] (cf. Nb 14, 9).

Ce texte est très important. En effet, cette révolte des Israélites, après tous les miracles que Dieu avait accomplis pour eux, sera, avec l’érection du veau d’or (cf. Ex 32, 1 ss.) et la « querelle » faite à Dieu quand l’eau vint à manquer (cf. Ex 17, 1-7), l’une des causes principales de l’extinction de cette génération dans le désert (cf. Ps 95, 7-11). Il faudra rien moins qu’un véritable « chantage » de Moïse, mettant en cause l’honneur et la gloire de Dieu (cf. Nb 14, 13-19) pour qu’Il n’anéantisse pas tous les Israélites séance tenante. Toutefois, la justice reste sauve : L’Éternel épargne le Peuple, mais il décrète que seuls les descendants de cette génération entreront dans la Terre Promise (cf. Nb 14, 20-35).

Ce qui rend l’événement exemplaire et significatif pour les Chrétiens eux-mêmes, c’est l’application typologique [20] assez surprenante qu’en fait l’auteur de l’Épître aux Hébreux. Sans doute frappé par le fait que le Ps 95, lorsqu’il relate les faits pour en flétrir les auteurs, utilise l’expression : « Ils n’entreront pas dans mon Repos » (Ps 95, 11 = He 3, 11), où Repos = Terre Promise [21], l’auteur de l’Épître aux Hébreux, saisi d’une inspiration divine, comprend soudain que le Psaume ne peut parler de l’entrée historique en Terre Promise :

Si Josué avait introduit les Israélites dans ce Repos, Dieu n’aurait pas, dans la suite, parlé d’un autre jour. (He 4, 8).

Il fait alors allusion aux versets suivants du Psaume auquel il s’est déjà référé :

Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos coeurs comme à Meriba... (cf. Ps 95, 7-8).

Il déduit, de cette utilisation par le psalmiste du terme « aujourd’hui », bien longtemps après les événements de l’entrée en Canaan (He 4, 7), que c’est « de nouveau » que « Dieu fixe un jour » (ibid.).

Mais il ne s’arrête pas là. Remarquant que Dieu parle de « Son » Repos, il comprend qu’« un Repos, celui du septième jour [22], est réservé au Peuple de Dieu » (He 4, 9). Il reprend là un thème classique de l’eschatologie juive. L’Histoire du Salut est calquée sur les sept jours de la Création. Comme pour l’oeuvre de Dieu, l’histoire humaine s’étend sur six mille ans, en vertu de l’équivalence scripturaire un jour = mille ans (Ps 90, 4). Au septième jour de la Création, où Dieu se reposa, correspond l’Ère messianique, durant laquelle le Peuple de Dieu se reposera enfin de ses tribulations et vivra en paix sur sa terre, sous la Royauté de Dieu lui-même et celle de son « vicaire » humain, le Messie, descendant de David et oint d’Esprit Saint.

L’auteur de l’Épître aux Hébreux, « christianise » – si l’on peut s’exprimer ainsi – ce motif, en affirmant, à la lumière du mystère du Salut en Jésus Christ : « Nous entrons, en effet, nous, les croyants, dans un Repos » (He 4, 3) ; comme dit plus haut, il veut parler, bien entendu, du « Repos du septième jour, réservé au Peuple de Dieu » (v. 9), c’est-à-dire celui de l’Ère messianique [23], le Royaume de Dieu dans lequel le croyant est déjà entré sacramentellement par son baptême dans le Nom de Jésus et la communion à Sa Chair et à Son Sang.

À ce stade, on se fût attendu à ce que l’auteur de l’Épître aux Hébreux proclamât le mystère de cet « aujourd’hui » de Dieu en le présentant comme un temps de faveur, ouvert jusqu’à l’avènement du Septième Jour aux Juifs incrédules qui ne sont pas encore entrés dans le Repos messianique anticipé. Au lieu de cela, il met en garde le Juif croyant au Christ, auquel il s’adresse, contre le danger… d’apostasie !

Prenez garde, frères, qu’il n’y ait peut-être, en quelqu’un d’entre vous, un coeur mauvais, assez incrédule (apistia) pour se séparer (apostènai) du Dieu vivant. Mais, encouragez-vous mutuellement chaque jour, tant que vaut cet aujourd’hui, afin qu’aucun d’entre vous ne s’endurcisse par la séduction du péché. (He 3, 12-13).

On ne peut s’empêcher de faire le rapprochement avec l’avertissement solennel, déjà cité, de Paul au Chrétien venu de la gentilité :

Ne t’enorgueillis pas, crains plutôt. Car, si Dieu n’a pas épargné les branches naturelles, prends garde qu’il ne t’épargne pas davantage. Considère donc la bonté et la sévérité de Dieu : sévérité envers ceux qui sont tombés et, envers toi, bonté, pourvu que tu demeures en cette bonté… autrement tu seras retranché, toi aussi. (Rm 11, 20-22).

Les mots mis par nous en italiques sont significatifs. Au « coeur mauvais et incrédule » de l’Épître aux Hébreux, correspond le « Ne t’enorgueillis pas », de celle aux Romains. À l’« encouragez-vous mutuellement… tant que vaut cet aujourd’hui » de l’Épître aux Hébreux, correspond le « pourvu que tu demeures en cette bonté », de l’Épître aux Romains ; et la conséquence de « l’abandon du Dieu vivant » et de « l’endurcissement par la séduction du péché », de l’Épître aux Hébreux – bien qu’elle ne soit pas exprimée – est le « retranchement », dont il est question dans l’Épître aux Romains.

Il est particulièrement frappant que le souci de l’auteur de l’Épître aux Hébreux pour ses croyants soit le même que celui de Paul dans l’Épître aux Romains. Pour l’un comme pour l’autre, rien n’est définitivement acquis ; « pourvu que (grec, ean) tu demeures en cette bonté », est-il dit en Romains ; tandis que l’Épître aux Hébreux émet une condition : « car nous sommes devenus participants du Christ, si, toutefois (grec, eanper), nous retenons inébranlablement, jusqu’à la fin, dans toute sa solidité cette disposition initiale. » (He 3, 14).

Instruits par cette constatation d’un parallèle frappant entre les deux mises en garde – celle de l’Épître aux Romains, adressée aux pagano-Chrétiens mais orientée en fait vers le destin juif, et celle de l’Épître aux Hébreux, adressée à des judéo-Chrétiens mais avec un fort accent mis sur l’accomplissement plénier en Jésus Christ de toute la Loi et de toutes les promesses juives –, nous pouvons en venir à présent au thème de la désobéissance universelle.

De fait, ce thème n’est pas seulement implicite dans l’Épître aux Hébreux, il est au contraire explicitement exprimé, en termes identiques à ceux qu’utilise Paul dans l’Épître aux Romains, à savoir : désobéir (apeithein), désobéissance (apeitheia), incrédulité (apistia) et leurs contraires : « écoute », ou « obéissance »(akoè),et « écouter » (akouein).

Ceux qui refusèrent d’entrer en Terre Promise deviennent le type des Juifs qui ont repoussé la bonne nouvelle du Salut en Jésus Christ. Ils meurent sans entrer dans ce Repos anticipé du Septième Jour :

Et à qui jura-t-il qu’ils n’entreraient pas dans son Repos, sinon à ceux qui avaient désobéi ? (apeithein). Et nous voyons qu’ils ne purent entrer à cause de leur incrédulité (apistia). (He 3, 8-19).

L’auteur de l’Épître aux Hébreux leur reproche implicitement de n’avoir pas cru à la « bonne nouvelle », lorsqu’il évoque le refus des Israélites d’entrer dans la Terre Promise (cf. Nb 14, 21-23).

Car nous aussi, nous avons reçu une bonne nouvelle, absolument comme ceux-là. Mais la parole qu’ils avaient entendue ne leur servit de rien, parce qu’ils ne restèrent pas en communion par la foi avec ceux qui écoutèrent. (He 4, 2).

Nous saisissons mieux à présent ce que voulait dire Paul, lorsque, dans son Épître aux Romains, il évoquait l’échec de la prédication d’Isaïe en ces termes :

Mais tous n’ont pas obéi à la bonne nouvelle. En effet, Isaïe a dit : Seigneur qui a cru à l’audition [24] (akoè, sous-entendu : de notre parole). (Rm 10, 16).

Comme ce fut le cas pour Jean Baptiste, qui fut la voix (Jn 1, 23), et à qui Jésus rendit ce témoignage :

Tout le peuple qui a écouté et même les publicains, ont justifié Dieu en se faisant baptiser du baptême de Jean ; mais les pharisiens et les légistes ont rendu vain pour eux le dessein de Dieu en ne se faisant pas baptiser par lui (Lc 7, 29-30) ;

et plus encore dans le récit de la Transfiguration :

Comme il parlait encore, voici qu’une nuée lumineuse les prit sous son ombre, et voici qu’une voix disait de la nuée: « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, qui a toute ma faveur, écoutez-le. » (Mt 17, 5, et parallèles),

On voit clairement que, dans ces contextes, écouter (grec : akouein) a le sens d’obéir, de se conformer à ce qui est demandé.

C’est d’ailleurs le lieu de sonder quelque peu une autre affirmation du Christ, qui peut surprendre de prime abord, selon laquelle l’acceptation de la prédication de Jean (repentir et baptême en confessant ses péchés) semble constituer la condition sine qua non du Salut par la foi dans le Christ :

En vérité, je vous le dis, les publicains et les prostituées vous dépassent [25] dans le Royaume de Dieu. En effet, Jean est venu à vous en faisant ce qui est parfait [26] et vous n’avez pas cru en lui, les publicains, eux, et les prostituées ont cru en lui, et vous, devant cet exemple, vous n’avez même pas eu un remords tardif qui vous fît croire en lui ! (Mt 21, 31-32).

Nous voyons donc que Jésus exigeait la foi en son Précurseur. D’ailleurs il s’est avéré que ceux qui avaient cru en Jean le Baptiste crurent en Jésus, comme en témoigne ce passage de l’Évangile de Jean :

De nouveau, il s’en alla au-delà du Jourdain, au lieu où Jean avait d’abord baptisé et il y demeura. Beaucoup vinrent à lui et disaient : Jean n’a fait aucun signe ; mais tout ce que Jean a dit de celui-ci était vrai. Et là, beaucoup crurent en lui. (Jn 10, 41-42).

Il est symptomatique qu’à l’audition de Jésus, les foules qui ont écouté l’enseignement de Jean prennent conscience que Jésus est bien l’Envoyé de Dieu, dont le Baptiste disait des choses si extraordinaires. Le témoignage de Jean remplit alors son rôle de prophétie, tandis que l’enseignement et le comportement de Jésus en constituent l’accomplissement sublime.

On touche ici, comme du doigt, le noeud du mystère que nous contemplons au fil des pages de cette longue méditation. La manifestation terrestre de Jésus ne se produit pas sans une intense préparation. Dieu suscite un Précurseur incomparable, avant d’envoyer son propre Fils. Il est notable que ce n’est pas le Peuple qui l’a mis à mort, mais le roi dissolu Hérode. La foule, elle, le tenait pour un prophète (cf. Mt 14, 5). Mais les autorités religieuses ne crurent pas en lui. Elles ne furent même pas impressionnées par le résultat surnaturel de son ministère : la conversion totale et en masse des pécheurs les plus invétérés (cf. Mt 21, 32) ! Avec le recul, nous comprenons que leur aveuglement, puis leur rejet violent de Jésus, étaient inéluctables.

De cette situation exemplaire, nous apprenons que le Peuple de Dieu doit toujours se tenir prêt au surgissement, en son sein, d’un prophète qui constituera pour lui l’épreuve préalable conditionnant son obéissance à la venue ultérieure de son Dieu, « comme un voleur ». De fait, c’est ainsi que s’est manifesté Jésus lors de sa première Venue. Le secret dont il a entouré ses origines, son soin extrême d’éviter toute publicité tapageuse autour de ses miracles, la redoutable « ambiguïté » de son comportement à l’égard des autorités religieuses et le caractère « provocateur » de ses actes, voilaient plus qu’ils ne révélaient le mystère de son identité réelle. Et il en est mort.

Bravant les certitudes théologiques, les spéculations exégétiques, les bonnes consciences des pratiquants, les jugements de bon sens et les prévisions basées sur les critères humains généralement admis, le Christ a constitué, pour ceux qui n’avaient pas cru en son Précurseur, une telle pierre d’achoppement, qu’ils ont trébuché sur elle.

Une observation attentive des prédictions et avertissements plus ou moins voilés du Nouveau Testament nous a montré qu’une catastrophe identique est non seulement prévisible, mais inévitable. Il reste, avec l’aide de Dieu et en nous appuyant sur les Écritures – et sur la Tradition, lorsqu’elle existe –, à tenter d’en esquisser les articulations fondamentales.



[1] Sur cette notion, voir M. Macina, « Qu’est-ce que l’apocatastase ? ».

[2] Il est remarquable que Paul emploie ici, à deux reprises (Rm 11, 20 et 23), le terme apistia, qui veut dire, à proprement parler, incrédulité, et non celui d’apeitheia, ou refus de se laisser persuader, qui connote la désobéissance, comme aux versets 30 et 32. Rien ne l’empêchait d’affirmer que les Juifs seraient regreffés s’ils ne restaient pas dans leur refus de croire (apeitheia), mais alors, cela eût impliqué que la miséricorde de Dieu était conditionnée par la conversion des incrédules ; ce qui rendrait sans objet la gratuité même de la miséricorde.

[3] Le texte hébreu est difficile. La traduction choisie est donc approximative, mais le sens de ces versets, lui, est clair : il exprime le refus qu’opposent les destinataires aux sombres perspectives de la prophétie de Michée.

[4] On regrettera peut-être que rien de précis ne soit dit de cet « événement ». C’est la conséquence de l’esprit même de cet écrit, qui entend ne rien affirmer qui ne figure clairement dans les Écritures, ou ne puisse en être déduit avec sûreté, à la lumière de la Tradition la plus sûre. Paul lui-même reste imprécis sur ce point dans son exposé sur l’Apostasie (cf. 2 Th 2, 5-6).

[5] Explication de la Bible de Jérusalem sous Mt 5, 17.

[6] M. Macina a fait une vaste rétrospective de ces vicissitudes dans son livre intitulé Si les Chrétiens s’enorgueillissent. À propos de la mise en garde de l’apôtre Paul (Rm 11, 20), éditions Tsofim, Limoges, 2013.

[7] On objectera certainement, et à juste titre, que les choses, et surtout l’état d’esprit chrétien, ont beaucoup changé depuis le Concile Vatican II, qui a ouvert la voie à un « nouveau regard » chrétien sur les Juifs. Avec d’autres, M. Macina en a largement traité, de manière positive mais avec lucidité, dans ses articles et ouvrages.

[8] Parmi de multiples infidélités, il faut souligner les deux plus graves : la persécution, active ou passive, des Juifs durant des siècles, et la désunion profonde des différentes confessions de foi chrétiennes.

[9] M. Macina ayant abondamment évoqué et commenté, ici et dans ses articles et ouvrages, la métaphore de la venue du « voleur », on ne s’y attardera pas. Rappelons seulement les références scripturaires suivantes : Mt 24, 42-43 ; 1 Th 5, 2.4 ; 2 P 3, 10 ; Ap 3, 3 ; 16, 15.

[10] Sur cette notion-clé de l’eschatologie chrétienne, voir l’article Parousie de Wikipédia.

[11] Vocabulaire de Théologie biblique, publié sous la directions de Xavier Léon-Dufour, Cerf, Paris, 1981, col. 136.

[12] En traduisant « qui auront refusé de croire », la Bible de Jérusalem force le texte qui dit, mot à mot: « n’ont pas cru » (hoi mè pisteusantes...), et rien de plus.

[13] Rappelons que leur rejet catégorique de Jésus a entraîné dans l’endurcissement à l’égard du Mystère du Christ la quasi-totalité du Peuple juif.

[14] « Après cela je répandrai mon Esprit sur toute chair. Vos fils et vos filles prophétiseront, vos anciens auront des songes, vos jeunes gens, des visions. Même sur les esclaves, hommes et femmes, en ces jours-là, je répandrai mon Esprit ». (Jl 3, 1-2) On jugera peut-être audacieuse cette affirmation. En effet, les Chrétiens croient généralement que seuls les élus bénéficieront de cette effusion de l’Esprit Saint. L’oracle de Joël semble exclure ce particularisme. L’expression hébraïque du v. 1, kol basar, « toute chair » (c’est-à-dire tout le monde), correspond exactement à celle qui est employée lors du déluge : « Car toute chair avait corrompu sa voie »(Gn 6, 12) , « La fin de toute chair, je l’ai décidée » (v. 13), etc.

[15] L’expression figure dans Adv. Haer., V, 24, 4 – 25, 1, cité plus haut, au chapitre 12. « Les Juifs, "pierre de touche des dispositions intimes" des nations, au temps de l’apostasie ».

[16] On a préféré cette traduction littérale à celle, plus familière mais approximative, qui figure dans plusieurs bibles modernes : « ils ont méprisé leur vie jusqu’à mourir ».

[17] Cf. Ml 3, 23. Voir R. Macina « Le rôle eschatologique d’Élie le prophète dans la conversion finale du peuple juif », article paru in Proche Orient Chrétien 31 (1981) p. 71-99. Texte en ligne sur le site rivtsion.org.

[18] Sous le titre “Maskil(im) and Rabbim: From Daniel to Qumran”, l’universitaire Charlotte Hempel, a consacré une étude à ces personnages énigmatiques dont on ne sait presque rien, sinon qu’ils joueront un rôle au Temps de la Fin.

[19] On suit ici la traduction juive reçue de ce verset. Elle diffère de celle des traductions chrétiennes, qui considèrent le transpercé comme étant Jésus crucifié, comme le fait l’Évangile de Jean (Jn 19, 37). Pour la Tradition rabbinique, il s’agit du Messie juif que les nations persécuteront et finalement mettront à mort.

[20] Voir l’article « Typologie Biblique » de l’encyclopédie Wikipédia.

[21] Le terme hébreu menuHah est employé au sens de lieu où l’on se fixe après une errance, cf. Dt 12, 9, mais c’est surtout son emploi poétique et mystique qui nous retient ici ; il connote alors le repos, la paix, le calme et le bonheur (cf. Ps 95, 11 ; 132, 14; Is 11, 10 ; etc.).

[22] Littéralement : le (jour) qui est chômé; en grec, sabbatismos. Cette forme ne figure pas dans le grec de l’Ancien Testament. Par contre, le verbe sabbatizein, lui, est attesté. Comme tel, il ‘transcrit’ plus qu’il ne traduit l’hébreu shabbat (Ex 16, 30 ; Lv 23, 32 ; 26, 34, 35 ; 2 Ch 36, 21 ; etc.).

[23] Pour approfondir le sens eschatologique de la notion de « Repos », lire le Ps 116 en entier (le terme « repos », en hébreu manoaH, y figure au v. 7) et le Ps 132 en entier également (le terme « repos », en hébreu menuHah, y figure deux fois, aux v. 8 et 14). Il faut noter qu’il s’agit encore du repos de Dieu, lequel consiste à "siéger à Sion" (v. 13-14).

[24] Si la traduction de la Bible de Jérusalem pour ce passage d’Isaïe, cité en Rm 10, 16, n’est pas trop mauvaise malgré son imprécision, « qui a cru à notre prédication », en revanche, elle est tout à fait erronée pour Is 53, 1 : « Qui a cru à ce que nous entendions dire ? ». Le terme hébreu est shmu’ah, de la racine shama’, qui signifie « entendre », mais aussi et surtout, « apprendre » et « ce qui a été entendu ». À la forme substantive (shmu’ah), le sens est généralement « annonce », « rumeur », « nouvelle apprise par ouï-dire ». Isaïe exprime donc sa stupeur devant l’incrédulité de ceux qui ont entendu de lui une annonce. La forme verbale (shama’), a souvent le sens d’obéir, surtout avec le complément « à la parole de L’Éternel ».

[25] Plutôt que « arrivent avant vous », comme traduit généralement, induisant à comprendre qu’ils arrivent plus tôt dans le temps, alors qu’il est question de « place », de « rang » dans le Royaume. Les pécheurs sont mieux placés dans le Royaume que les savants théologiens et les zélés observateurs de leur religion, qui n’ont pas reconnu l’inanité de leur vertu et la misère de leur vie devant le Seigneur.

[26] Généralement : « dans la voie de la justice ». Jésus veut dire que Jean Baptiste a accompli et prescrit au Peuple d’accomplir ce que Dieu lui avait ordonné, comme une préparation à l’avènement du Fils de Dieu lui-même. C’était donc cela la « justice de Dieu » à laquelle les sages ont préféré leurs conceptions religieuses et théologiques, leur « propre justice ».

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Date de dernière mise à jour : 30/05/2014