L’Obéissance de la Foi (Rm 1, 15; 16, 26)

 Voir la table des chapitres

L’expression est suffisamment étrange pour qu’on l’examine de près, à la lumière de ses parallèles néotestamentaires, et par exemple, pour ce qui est de la notion d'obéissance et de son contraire, la désobéissance, dans les passages suivants :

Ac 7, 39: C’est à lui [Moïse] que nos pères refusèrent d'obéir.

Rm 5, 19 : Comme en effet par la désobéissance d’un seul homme la multitude a été constituée pécheresse, ainsi par l’obéissance d’un seul la multitude sera-t-elle constituée juste.

Rm 15, 17-18 : Je puis donc me glorifier dans le Christ Jésus en ce qui concerne l’œuvre de Dieu. Car je n’oserais parler de ce que le Christ n’aurait pas fait par moi pour obtenir l’obéissance des païens, en parole et en œuvre.

Rm 16, 19: le renom de votre obéissance s'est répandu partout et vous faites ma joie.

2 Co 2, 9: Aussi bien, en écrivant, je ne me proposais que de vous mettre à l'épreuve et de voir si vous êtes en tous points obéissants.

2 Co 10, 4-6: Nous renversons les sophismes et toute puissance altière qui se dresse contre la connaissance de Dieu, et nous faisons toute pensée captive pour l'amener à l'obéissance au Christ. Et nous sommes prêts à châtier toute désobéissance, quand votre obéissance sera parfaite.

2 Co 7, 15: Et son affection [celle de Tite] pour vous redouble, quand il se rappelle votre obéissance à tous, comment vous l'avez accueilli avec crainte et tremblement.

Ph 2, 6-8: Lui, de condition divine, n’a pas considéré son égalité avec Dieu comme un privilège exclusif. Mais il s’est vidé de lui-même, prenant condition d'esclave, et devenant semblable aux hommes. S'étant comporté comme un homme, il s'humilia plus encore, se faisant obéissant jusqu'à la mort, et à la mort sur une croix.

2 Th 1, 6-8 : …quand [le Seigneur] tirera vengeance de ceux qui ne connaissent pas Dieu et de ceux qui n’obéissent pas à l'Évangile de notre Seigneur Jésus.

2 Th 3, 14-15 : Si quelqu'un n'obéit pas à notre parole [qui figure] dans cette lettre, tenez-en compte et ne vous associez pas à lui, pour qu’il éprouve de la honte ; cependant ne le traitez pas en ennemi, mais reprenez-le comme un frère.

Phm 1, 21 : Je t'écris avec pleine confiance en ton obéissance: sachant bien que tu feras plus encore que je ne demande.

He 13, 17: Faites confiance à vos chefs et obéissez-leur, car ils veillent sur vos âmes, comme devant en rendre compte ; afin qu'ils le fassent avec joie et non en gémissant, ce qui vous serait dommageable.

He 5, 8-9 : tout Fils qu’il était, il apprit, de ce qu'’il souffrit, l’obéissance ; après avoir été rendu parfait, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent principe de salut éternel…

1 P 1, 1-2: Pierre, apôtre de Jésus Christ, aux étrangers de la Dispersion [...], élus selon la prescience de Dieu le Père, dans la sanctification de l'Esprit, pour obéir et être aspergés du sang de Jésus Christ...

1 P 1, 14: Comme des enfants obéissants, ne vous laissez pas modeler par vos passions de jadis, du temps de votre ignorance.

1 P 1, 22: En obéissant à la vérité, vous avez sanctifié vos âmes, pour vous aimer sincèrement comme des frères...

 

Il est patent que la formule « obéissance de la foi » est propre à Paul exclusivement, toutefois, cette notion est perceptible dans d'autres passages du NT, par exemple:

Ac 6, 7: Et la parole du Seigneur croissait; le nombre des disciples augmentait considérablement à Jérusalem, et une foule de prêtres obéissaient à la foi.

Il est significatif que ce soit dans deux passages à allure hymnique qu’apparaît l'expression littérale d' « obéissance de la foi », dans l’adresse de l’Épître, d'abord, puis dans la doxologie qui la clôt :

Rm 1, 5: Jésus Christ, notre Seigneur, par qui nous avons reçu grâce et apostolat pour prêcher, à l’honneur de son Nom, l’obéissance de la foi.

Rm 16, 25-26 : À Celui qui a le pouvoir de vous affermir selon ma bonne nouvelle et la prédication de Jésus le Christ, selon la révélation d'un mystère tu depuis des temps éternels, mais aujourd'hui manifesté, et par des Écritures prophétiques selon l'ordre du Dieu éternel porté à la connaissance de toutes les nations, pour [les amener à] l’obéissance de la foi

 

Encadrant littéralement la longue et douloureuse méditation de l’Apôtre sur la foi par rapport aux oeuvres, sur le rôle de la Loi par rapport au Salut gracieux en Jésus Christ et, surtout, sur le rejet momentané de ceux de son Peuple qui n’ont pas reconnu le Christ, cette expression fournit la clé de ce que Paul lui-même appelle un mystère, à savoir la nécessité absolue, pour quiconque est confronté à la prédication apostolique, de plier son esprit et de le soumettre à l’obéissance qui découle de la foi.

Mais, pour que cet énoncé ait une quelconque signification à l’époque actuelle – où foisonnent les remises en cause insolentes des vérités les mieux établies, assorties de la négation des évidences , il convient de préciser ce que la foi n’est pas, avant même de tenter de décrire ce qu’elle doit être. Tout d’abord, allons aux dictionnaires. Un ouvrage sérieux [1] fournit plusieurs définitions, dont on retiendra les deux suivantes:

  • « Confiance absolue, soit en une personne, soit en une affirmation garantie par un témoignage ou un document sûr ».
  • « Adhésion ferme de l’esprit, subjectivement aussi forte que celle qui constitue la certitude, mais incommunicable par la démonstration. Synonyme de croyance ».

Et l’auteur d’ajouter :

« [...] ce sens (le dernier) est le plus fréquent. Ce mot est alors opposé, d’une façon générale, au savoir… »

Et tout de suite, à la lumière de ces définitions, nous pouvons éliminer les fausses conceptions de la foi:

  • Elle n’est, ni une heureuse disposition, ni une chance, ni une faiblesse de jugement, ni une imagination.
  • Il n’y a pas, d’un côté, des gens qui sont nés croyants (ceux à qui l’on dit volontiers : « Vous avez bien de la chance de croire »), et de l’autre, des gens qui n’ont pas eu cette « chance » (« Que voulez-vous ? Je n’y peux rien, j’ai beau vouloir, je n’arrive pas à croire »).

Tant l’expérience que le sens commun nous obligent à admettre que la foi ne va pas de soi. Paul lui-même en témoigne : « Car la foi n’est pas l’apanage de tous » (2 Th 3, 2). Comment se fait-il, alors, que certains donnent leur adhésion à une personne ou à une doctrine, alors que d’autres la refusent ? L’expérience, une fois encore, nous apprend que l’on peut – de bonne foi (c’est le cas de le dire) – ne pas être persuadé par quelqu’un ou par quelque chose. L'exemple de Paul en témoigne. On l’a vu plus haut, ce zélé pharisien pourchassait les premiers adeptes de Jésus, avant d’être « retourné » sur la route de Damas par Celui-là même qu’il persécutait. Dira-t-on alors que Paul, et, à sa suite, tous ceux qui ont eu visions et révélations, ont été gratifiés de la Foi et que, par voie de conséquence, il y aurait, en Dieu, deux poids et deux mesures ?

Ce serait mal comprendre ce que sont visions et révélations. En aucun cas, elles ne dispensent de la foi. S'il arrive qu'elles la déclenchent ou la renforcent, leur effet n’est pas permanent et le bénéficiaire de ces faveurs, si sublimes que soient ses révélations, n’en doit pas moins cheminer habituellement dans l’obscurité de la foi quotidienne, chose qui lui est insupportable après les illuminations indicibles dont il a bénéficié.

Ce qui nous amène à nous demander comment se pose la question même de la foi. Habituellement, elle ne surgit que lorsqu’un événement ou une personne nous « interpellent », comme on dit de nos jours, c’est-à-dire suscitent en nous une réaction, positive ou négative. Et, de fait, il y a la foi « en quelque chose », mais il y a aussi la foi « en quelqu’un ». La question se complique encore davantage quand on demande à une personne de croire en quelque chose ou en quelqu’un auxquels elle n’a jamais été confrontée ; ou bien quand sa raison doit s’incliner devant ce qu’elle ne comprend pas. Les deux cas les plus extraordinaires de foi en l’impossible sont celui de Pierre, qui accepte, sans hésitation, l’affirmation de Jésus concernant la nécessité de manger sa Chair et de boire son Sang – « Seigneur, à qui irions-nous, tu as les paroles de la vie éternelle » (Jn 6, 68) , et celui du brigand agonisant à côté d’un Jésus sur le point de mourir lui aussi : « Jésus, souviens-toi de moi, lorsque tu viendras dans ta Royauté » (Lc 23, 42).

La foi apparaît donc comme une réponse positive, face à une proposition dont l’évidence n’apparaît pas d’emblée. Il va de soi qu’ainsi définie, une telle attitude présuppose, de la part du « croyant », au moins un préjugé favorable. Sollicité, interpellé par une situation ou un témoignage, l’être humain peut y donner son adhésion, tout comme il peut la refuser. Que sa liberté soit souveraine ne saurait être révoqué en doute. Reste à définir ce que doit être son niveau de conscience pour que son acceptation ne soit pas inconséquence, ou que son rejet ne soit pas endurcissement de coeur. Il y a, en effet, des gens qui croient à n’importe quelles sornettes ; ce ne sont pas à proprement parler des croyants, mais des girouettes. Assoiffés de nouveautés, ils abandonneront vite leur foi récente au profit d’une nouvelle, et ce sans fin. De même, il est des gens qui ont une propension incoercible au scepticisme et qui ne sont pas capables de poser un acte d’abandon. Toujours en quête de rationalité, ils ne sont prêts à donner leur assentiment qu’à ce qui leur paraît indiscutable. Ces gens-là, non seulement ne croiront pas à l’existence de Dieu, mais ils risquent, au contraire, d’adhérer à l’erreur, parce que celle-ci a souvent pour elle des preuves apparemment convaincantes et des raisons rassurantes.

L’analyse qui précède emprunte davantage à la sagesse de ce monde qu’à celle de Dieu. Encore qu’il y aurait bien davantage à dire, en particulier sur les conditions mêmes de l’épistémologie [2] et du discernement, on ne s’y est risqué que pour mieux faire la distinction entre la foi dont il est question ici, et l’adhésion scientifique, qui va du moins probable au plus sûr et n’admet que ce qui est prouvé par l'expérience. La foi surnaturelle dont nous parlons ici est une interpellation de l’homme par Dieu Lui-même, par la médiation d’une prédication ou d’un témoignage, oral (cf. Rm 10, 14), ou écrit.

Lorsqu’Il se révèle, Dieu fait irruption dans la conscience humaine. Dès que la parole de la prédication l’atteint, l’être humain est confronté à un Dieu qui dérange ; c’est, en lui, l’intrusion d’un monde peu familier, voire hostile (ce qui n’est pas familier paraît généralement hostile de prime abord). Mais, il convient de le préciser : ce qui atteint cette personne, ce n’est pas l’énoncé d’une proposition logique ou philosophique, c’est une déclaration, une proclamation ahurissante et provocatrice qui s’origine à Dieu lui-même et qui appelle une réponse tranchée : oui, je crois, ou : non, je refuse cela ; c’est impossible, inacceptable.

Quelle que soit la réponse donnée par quiconque ressent le choc de la Parole divine, plus rien ne sera plus comme avant pour lui. Si la prédication et le témoignage des Apôtres sont conformes aux instructions de Celui qui les a envoyés, la personne qui est l’objet de leurs interpellations est obligée de prendre position pour ou contre. À la limite, elle doit aimer ce message et son messager, ou haïr l’un et l’autre. Car il n’en va pas, dans le domaine de la foi religieuse, comme dans celui de l’adhésion philosophique ou scientifique. Dans ce dernier, on peut admettre un système de pensée ou le rejeter : cela ne conditionne ni ne modifie en rien la vie intérieure ni les convictions religieuses de l’adepte ou du sceptique. De tout autre nature est l’interpellation religieuse : elle vient de Dieu, même si elle passe par des médiations humaines. La Parole divine, l’histoire du Salut en Jésus Christ, frappent le coeur de l’homme et sa conscience plus que sa raison. Il ne s’agit ni d’un axiome ni d’une opinion, mais d’un discours générateur de vie pour celui qui y croit, de mort pour celui qui le rejette.

On peut dire que la Parole de Dieu est une semence qui féconde le coeur de l’homme et que la réponse de ce dernier dépend étroitement du terreau de sa conscience, c’est-à-dire de ses dispositions intérieures. Un être foncièrement bon, honnête et en quête de vérité adhérera spontanément à un message de bonté, de pureté, de douceur, d’abnégation. Un être mauvais l’écartera avec horreur, comme si une intuition mystérieuse lui faisait pressentir que cette parole de feu brûlera les mauvaises herbes qui étouffent son âme et que cette discipline divine labourera sa chair, asservie à ses passions.

Ainsi en est-il pour les hommes en général, mais, lorsque on en vient à l’homme juif en particulier, on entre en plein mystère. Et c’est ce mystère que scrute Saint Paul tout au long de son Épître aux Romains et, surtout, dans les chapitres 9 à 11. En effet, comme dit plus haut, il se fait que, paradoxalement, le Peuple du Livre où étaient consignées toutes les prophéties concernant le Messie souffrant, a dans sa grande majorité, refusé de croire en Lui, au nom de ces mêmes Écritures. Il faut se demander comment il se fait que la Parole de Dieu, exprimée par les prophètes, soit devenue, pour le Peuple juif, l’occasion du plus tragique contresens de son histoire. Car – il faut bien s’en souvenir – c’est par fidélité à l’Écriture et, spécialement, à la Loi de Dieu donnée à Moïse au Sinaï, que les Juifs ont refusé de croire à Celui qui disait aux scribes et aux Pharisiens : « Si vous croyiez Moïse, vous me croiriez aussi, car il a écrit de moi » (Jn 5, 46).

Le faux-pas, ici, est incontestablement celui des interprètes autorisés de la Parole de Dieu et des chefs religieux du Peuple. Ce dernier, n’ayant pas, faute de connaissance, la possibilité de discerner le bien-fondé ou le caractère erroné de leurs décisions ne pouvait que les suivre dans leur refus inflexible de la révélation du Christ. Pourtant nous savons que les dirigeants religieux juifs d’alors ont agi « par ignorance » [3], Pierre l’atteste :

Cependant, frères, je sais que c’est par ignorance que vous avez agi, ainsi d’ailleurs que vos chefs. Dieu, lui, a ainsi accompli ce qu’il avait annoncé d’avance par la bouche de tous les prophètes, que son Christ souffrirait. (Ac 3, 17-18).

Cette affirmation concorde avec le propos de Jésus, qui s’écrie, peu avant sa mort :

Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ! (Lc 23, 34).

Que s’est-il donc passé ? Paul nous en donne une explication qu’il convient d’examiner soigneusement :

Frères, certes, l’élan de mon coeur et ma prière à Dieu pour eux, c’est qu’ils soient sauvés. Car je leur rends témoignage qu’ils ont du zèle pour Dieu ; mais c’est un zèle mal éclairé (littéralement: [qui n'est] pas selon une connaissance exacte). Méconnaissant la justice de Dieu et cherchant à établir la leur propre, ils ont refusé de se soumettre à la justice de Dieu. Car la fin de la Loi, c’est le Christ pour la justification de tout (homme) qui croit. (Rm 10, 1-4).

Il est difficile de percevoir toute la richesse de ces phrases, aussi frémissantes qu’obscures pour nous, qui « sommes devenus lents à comprendre » (cf. He 5, 11). C’est tout le combat de Paul saisi par le Salut en Jésus Christ, qui est concentré là. L’Apôtre est conscient du drame religieux de ses concitoyens. Ce n’est pas tant l'idée d'un Messie ressuscité qu’ils rejettent, que la mise de côté, prêchée par ses disciples, de l’observance de la Loi, pour qu’entrent les Païens dans l’héritage du Peuple de Dieu. A la limite, beaucoup d’entre eux eussent accepté l’idée que Dieu avait réalisé la geste inouïe consistant à envoyer son Messie préexistant auprès de lui (doctrine juive hellénistique), et que ce dernier ait eu le sort du « Serviteur souffrant [4] », qui intriguait tant les lecteurs du Livre d’Isaïe. Mais ce qu’un Juif observant, ne pouvait en aucun cas accepter (et il ne le peut pas davantage aujourd’hui), c’est que l’observance de la Loi de Moïse ne soit pas automatiquement imposée à un non-Juif désireux d’entrer dans l’Alliance d’Abraham. Avant sa conversion subite, Paul ne pensait pas autrement. Ce n’est qu’ensuite, illuminé par la vision du Christ ressuscité, qu’il croit que c’est par Jésus que tout homme – Juif ou Grec - est sauvé (cf. Rm 1 16 ss.), et non par l’observance de la Loi.

La question cruciale qui séparera définitivement les « deux [Peuples] dont Jésus a fait un (cf. Ep 2, 14) est l’alternative inéluctable suivante : Est-on sauvé par l’observance de la Loi, ou par la mort et la résurrection de Jésus ? C’est la réponse à la question de la « grâce seule », qui démarquera le Chrétien par rapport au Juif. Selon l’analyse chrétienne, le Juif est persuadé de « sa justice propre » (cf. Rm 10, 3), qui découle de sa conception de la Loi comme condition sine qua non du Salut. Ce qui fera dire à Paul attristé : « Que conclure ? Ce que recherche Israël, il ne l’a pas atteint ; mais ceux-là l’ont atteint qui ont été élus. Les autres, ils ont été endurcis… » (Rm 11, 7 ss.). Quiconque lit la suite du texte et ce qui semble bien être une malédiction, renforcée de citations scripturaires terribles, peut croire que Paul maudit son Peuple, ou, à tout le moins, désespère de sa conversion future. Et pourtant, il n’en est rien. L’Apôtre enchaîne, au contraire, sur le plus beau plaidoyer en faveur d’Israël qui ait jamais été écrit ; et même, il prophétise – le terme n’est pas trop fort – leur réintégration [5] :

Car je ne veux pas, frères, vous laisser ignorer ce mystère, pour que vous ne vous croyiez pas sages: un endurcissement partiel [ou « temporaire [6] »] est advenu à Israël jusqu’à ce qu’entre la totalité des nations. et ainsi tout Israël sera sauvé, comme il est écrit: De Sion viendra le Libérateur, il ôtera les impiétés du milieu de Jacob. Et voici quelle sera mon alliance avec eux lorsque j’enlèverai leurs péchés. (Rm 11, 25-27)

Il reste à conclure provisoirement cette méditation du mystère de la « désobéissance » du Peuple juif, en cherchant à discerner les conditions qui ont présidé à cette erreur tragique. En effet, si les Chrétiens les connaissent bien, ils sauront mieux s’en prémunir et se garderont de tomber dans le même piège lorsque ils seront confrontés à une épreuve analogue, à l’heure que Dieu seul connaît, car il « viendra comme un voleur » (cf. 1 Th 5, 2 et par.).

Nous venons de lire, en Paul, que les Juifs ont « méconnu la justice de Dieu pour établir la leur propre » (Rm 10, 3). Que veulent dire ces termes peu familiers à nos oreilles modernes ? En clair, ils signifient que les Juifs n’ont pas accepté un dessein de Salut inattendu et imprévu que rien ne les avait préparés à envisager. De fait, armés de leur Tradition, les docteurs du Peuple avaient depuis longtemps scruté les Écritures, pour tenter de discerner les signes avant-coureurs de la Venue du Messie [7]. Un certain nombre de leurs supputations s’avérèrent justes (naissance du Messie à Bethléem de Juda ; mission préparatoire d’Élie = Jean Baptiste), tandis que d’autres furent incomplètes (Messie, fils de David, « qui demeure toujours » (cf. Jn 12, 34), etc.). En outre, les dirigeants religieux furent abusés par de fausses apparences. Jésus était réputé originaire de Nazareth en Galilée (cf. Jn 7, 52), alors qu’il était né à Bethléem (cf. Mt 2, 1.5) ; on croyait connaître son père, sa mère et les membres de sa famille (cf. Mt 13, 55-56 = Mc 6, 3), et savoir d’où il était (Jn 7, 27). Enfin et surtout, on sent bien que ce que contestaient radicalement les dirigeants et les élites du Peuple juif, c’était la prétention qu’affichait Jésus de remettre en cause leurs conceptions théologiques et leurs traditions.

Sûrs de détenir la vérité, de connaître le "programme" de la manifestation du Messie et des signes qui l’accompagneraient, c’est - pour ainsi dire - la Bible et la Tradition rabbinique en mains qu’ils rejetteront les signes et la prédication de Jésus et de ses disciples. Erreur tragique, certes, mais inévitable. Avec le recul du temps, force est de reconnaître qu’elle devait se produire, car, persuadés que le Salut dépendait de la pratique méticuleuse des observances de la Loi, ces « docteurs en Israël » (cf. Jn 3, 10) refusaient de prendre en compte les avertissements des prophètes, qui contredisaient, ou au moins relativisaient leur doctrine et leurs traditions (cf. Jr 6, 20 ; Os 6, 6 = Mt 9, 13 ; etc.).

C’est alors que Dieu met en oeuvre la seconde partie de son dessein : le Salut en Jésus, le Christ. À son Verbe incarné, il donne l’autorité, parce qu’il est Fils d’Homme (cf. Jn 5, 27). Désormais, ce n’est plus à la Loi seule qu’il faudra obéir, mais à cet homme extraordinaire, pur et faible, doux et puissant, humble et terrible, né sujet de la Loi (cf. Ga 4, 4). C’est à cet Être fascinant, mais terriblement déconcertant, comme le Dieu dont il est le Fils, que l’on devra se soumettre (Ps 8, 7 = 1 Co 15, 27 ; Ep 1, 22 ; He 2, 8).

Jésus s’y prendra de mille manières pour avertir son Peuple, pour le convaincre, l’émouvoir même. Ils verront, à visage découvert, en la personne de Jésus, l’Amour d’un Dieu, implacable dans sa tendresse comme dans ses colères (cf. Ex 34, 6-7). Beaucoup ne résistèrent pas à cette confrontation et aimèrent le Christ, ou furent subjugués par lui, C’étaient majoritairement les coeurs purs, les humbles et les pécheurs repentants. Les autres se cuirassèrent le coeur et s’en tinrent à la tradition de leurs dirigeants religieux. On sait qu’il est particulièrement difficile à cette catégorie de gens, de s’humilier. Habitués à dominer, il leur est dur d’obéir. Habitués à être admirés, il leur est dur de s’abaisser. Habitués à avoir réponse à tout, il leur est dur de se heurter à l’inattendu de Dieu. Persuadés de leur propre valeur et de « leur propre justice » (cf. Rm 10, 3), il leur est pratiquement impossible de se reconnaître pécheurs.

Or, un tel état d’âme rend l’homme absolument inapte à discerner les signes de la présence d’un Dieu qui « résiste aux orgueilleux, mais donne sa grâce aux humbles » (cf. Jc 4, 6). Ce que l’humilié, le coeur pur, le pécheur au « coeur brisé » (cf. Ps 51, 19), perçoivent avec les yeux du coeur et le frémissement de l’âme, l’orgueilleux ne le soupçonne même pas. C’est ainsi qu’il se prive lui-même, ipso facto, de la grâce de la foi. Cet endurcissement du coeur des dirigeants religieux du temps de Jésus fut tellement grave que, ni les signes, ni les miracles, ni les paroles d’amour ou de douceur, ni la mort injuste de Celui qui les avait gratifiés de Son enseignement sublime et de Ses miracles durant des années, ne leur furent utiles. Ils ne perçurent pas que l’homme à la douceur inexorable qui les interpellait sans cesse au mépris de sa propre personne, de son honneur et de sa vie, était l’Envoyé de Dieu. Comme ce fut le cas pour Pharaon et son entourage, les signes ne firent qu’endurcir davantage leur coeur (Jn 12, 37-40) et ils désobéirent à Dieu en refusant de suivre celui que Jean le Baptiste avait désigné comme étant « l’Agneau de Dieu » (Jn 1, 29-36).

Cet échec ne doit pas être, pour le Chrétien, une occasion d'orgueil, mais de crainte, au contraire (cf. Rm 11, 20), car il leur enseigne à quel point leurs certitudes confessionnelles sont fragiles s’agissant du dessein de Dieu, l’Imprévisible, le Terrible, l’Inattendu.

Dans le chapitre suivant, nous allons voir que ce qui arriva à la génération de Jésus, arrivera, mutatis mutandis, à la génération de la Fin des Temps et que nombreux sont les Chrétiens qui « trébucheront » (cf. Rm 11, 11), à leur tour, sur une épreuve d’une telle ampleur qu’au témoignage du Christ Lui-même, « si ces jours-là n’avaient été abrégés, nul ne serait sauvé » (cf. Mt 24, 22).



[1] A. Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, texte consultable en ligne.

[2] Sur cette notion, voir l’article épistémologie de l’encyclopédie Wikipédia.

[3] Cette ignorance n’était toutefois pas exempte de responsabilité, comme l’atteste Rm 10, 18 ss.

[4] Voir l’article que consacre Wikipédia au psaume 22, qui est aussi appelé psaume du serviteur souffrant. Il est introduit par ce résumé : « Les chrétiens appliquent ce psaume à la Passion de Jésus-Christ, dont ils voient une description fidèle. C’est aussi les mots du début de ce psaume que Jésus crie, peu avant de mourir sur la croix : [...] "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?" [Mt 27, 46] ». Pour aller plus loin dans cette thématique, on consultera avec profit l’anthologie de textes midrashiques et aggadiques qu’a réalisée Jean-Joseph Brierre-Narbonne, dans son ouvrage érudit : Le Messie souffrant dans la Littérature Rabbinique, Librairie Orientaliste Paul Geuthner, Paris, 1940.

[5] Il a paru utile de citer à nouveau ce passage difficile de l’Épître aux Romains, dont nous avons traité en détail plus haut, au début du chapitre 5. Royaume ôté aux Juifs, selon l’Évangile : une sanction définitive ?

[6] Les deux traductions sont possibles.

[7] Voir l’article de Wikipédia, intitulé « Les signes du messie ».

Ajouter un commentaire

Code incorrect ! Essayez à nouveau

Date de dernière mise à jour : 01/06/2014