L’État d’Israël : perspective chrétienne

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Du point de vue chrétien, la question de l’État d’Israël peut être appréhendée sous un angle théologique ou éthique. Quelques rares textes catholiques ne font, il faut bien l’avouer, qu’effleurer le sujet, avec embarras et souci visible de ne pas tomber sous le coup du soupçon de soutien à Israël. Comme cet extrait des Notes pour une correcte présentation des Juifs et du Judaïsme, qui prend savamment ses distances par rapport à ce problème épineux :

Les Chrétiens sont invités à comprendre cet attachement religieux, qui plonge ses racines dans la tradition biblique, sans pour autant faire leur une interprétation religieuse particulière de cette relation […]. Pour ce qui concerne l’existence de l’État d’Israël et ses options politiques, celles-ci doivent être envisagées dans une optique qui n’est pas en elle-même religieuse, mais se réfère aux principes communs du droit international [1].

Le premier texte d’une Église nationale et, sauf erreur, le seul de cette nature à aborder le problème, est le document intitulé L’attitude des Chrétiens à l’égard du judaïsme. Orientations pastorales du Comité épiscopal pour les relations avec le judaïsme (France, 1973). On peut y lire:

Il est actuellement plus que jamais difficile de porter un jugement théologique serein sur le mouvement de retour du Peuple juif sur « sa » terre. En face de celui-ci, nous ne pouvons tout d’abord oublier, en tant que Chrétiens, le don fait jadis par Dieu au Peuple d’Israël d’une terre sur laquelle il a été appelé à se réunir (cf. Genèse 12, 7 ; 26, 3-4 ; Isaïe 43, 5-7 ; Jérémie 16, 15 ; Sophonie 3, 20) [...] C’est une question essentielle, devant laquelle se trouvent placés les Chrétiens comme les Juifs, de savoir si le rassemblement des dispersés du Peuple juif, qui s’est opéré sous la contrainte des persécutions et par le jeu des forces politiques, sera finalement ou non, malgré tant de drames, une des voies de la justice de Dieu pour le Peuple juif et, en même temps que pour lui, pour tous les peuples de la terre. Comment les Chrétiens resteraient-ils indifférents à ce qui se décide actuellement sur cette terre ? [2]

Par ailleurs, au moins deux théologiens français ont traité, de manière particulièrement honnête et courageuse, la difficile question du sens, pour la théologie chrétienne, du retour des Juifs dans leur terre : le père Michel Remaud, directeur de l’Institut français Albert-Decourtray d’Études Juives à Jérusalem [3], et le religieux oratorien Jean Dujardin, qui fut secrétaire du Comité épiscopal français pour les relations avec le judaïsme de 1987 à 1999. L’un et l’autre ont consacré plusieurs pages de leurs ouvrages respectifs à cette question [4].

Dans un chapitre qu’il a intitulé « Israël et sa terre » [5], Michel Remaud procède à un survol de l’origine divine du don de la Terre et des avatars de la relation d’Israël à cette Terre, dont la permanence dépend de la fidélité du Peuple à son Dieu et aux commandements qu’il lui a donnés. Il précise toutefois :

La nécessité de fidélité à l’Alliance ne contredit pas le caractère irrévocable du don : si le péché, au témoignage de l’Écriture, entraîne l’exil, le retour ne dépend ni exclusivement ni même premièrement de la conversion. Les prophètes mettent au contraire au premier plan l’initiative gratuite de Dieu, qui ramène Israël sur sa terre par fidélité à lui-même et qui change le cœur de l’homme (cf. Ez 36, 16-38 ; Am 9, 8-15, etc.) […]. Ajoutons que les perspectives universalistes ouvertes par les oracles eschatologiques des prophètes ne mettent pas un terme à la relation d’Israël à sa terre : à la fin des temps, les nations elles-mêmes ramèneront à Sion les exilés du Peuple Élu (Is 66, 18-21, etc.) [6].

Après avoir constaté et expliqué la rareté du thème de la terre dans le Nouveau Testament, M. Remaud met en garde contre la tentation d’en tirer la conséquence

[…] que ce thème n’a plus d’importance dans l’économie instaurée par la résurrection de Jésus, que toutes les promesses trouvent dans le Christ leur accomplissement, et que le don de la terre n’a plus désormais qu’une signification spirituelle [et] que le rassemblement du Peuple juif qui se réalise aujourd’hui sur la terre de la Bible doit être interprété en termes purement profanes [7].

Ayant reconnu que « la théologie chrétienne est presque muette sur ce sujet », il cite ce propos d’un autre théologien :

« Rien dans la théologie ou l’histoire chrétiennes n’a fourni à l’Église les moyens conceptuels de se trouver en accord avec la nouvelle réalité, ce qui a fortement contribué au résultat contraire [8] ».

Retenons encore cette réflexion importante de M. Remaud, qui figure dans un chapitre qu’il faut lire dans son intégralité, tant il est riche sur le plan de la théologie biblique comme sur celui de la théologie d’Israël :

À moins d’affirmer que le lien entre le Peuple juif et la Bible serait définitivement rompu – opinion dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle ne serait pas en accord avec les affirmations du dernier concile –, on voit mal comment on pourrait nier tout rapport entre le rassemblement partiel du Peuple juif sur la terre de ses ancêtres et les promesses bibliques. Le lecteur attentif de l’Écriture pourra remarquer d’ailleurs que ce sont les mêmes textes qui annoncent le renouvellement de l’Alliance et la fin de la dispersion du Peuple juif. Le chapitre 36 d’Ézéchiel, qui est une des principales références chrétiennes sur la nouvelle Alliance, mêle intimement cette promesse à celle du retour d’Israël sur sa terre, au point qu’on ne peut dissocier les deux thèmes sans mutiler l’Écriture elle-même. Le retour y apparaît comme le signe de l’accomplissement des promesses eschatologiques : « Je vous prendrai d’entre les nations, je vous rassemblerai de tous les pays et je vous ramènerai sur votre sol. Je ferai de vous une aspersion d’eau pure et vous serez purs [...]. Je vous donnerai un cœur neuf et je mettrai en vous un esprit neuf […] » (Ez 36, 24-28). On ne saurait donc, sans arbitraire, interpréter certains versets ou fragments de versets au sens littéral et allégoriser les autres, alors que le charnel […] est le signe du spirituel. Et si l’on objecte que la résurrection de Jésus rend désormais inutile toute autre forme d’accomplissement, ou que la réalisation des promesses bibliques, après la proclamation de l’Évangile, ne serait qu’une régression vers le moins parfait, on pourra toujours répondre que Dieu a le pouvoir et la liberté de « faire ceci sans omettre cela » (cf. Mt 23, 23) [9].

Quant au père Jean Dujardin, le contenu du long chapitre de son ouvrage consacré au « retour du Peuple juif sur la terre d’Israël [10] » se ressent de sa formation d’historien. On n’y trouve donc pas les perspectives exégétiques, voire midrashiques, du P. Remaud, qui n’est pas seulement un théologien, mais est également familier des sources juives [11]. Par contre, on y découvre des détails significatifs qui jettent une lumière instructive sur certains aspects – trop peu soulignés, voire quasiment inconnus des chercheurs – de la gêne et de la réticence catholiques face à la renaissance nationale du Peuple juif. Tel, entre autres, le développement suivant :

Disons-le clairement : l’Église ne s’attendait pas à une telle éventualité, et la renaissance de l’État d’Israël l’a surprise dans sa vision des Lieux saints et du Proche-Orient. Elle s’était habituée [...] à l’idée que le judaïsme n’était plus qu’une religion, que les Juifs formaient encore, ici et là, des groupes ethniques historico-culturels, mais qu’en tout état de cause, le lien avec la terre d’Israël n’était plus qu’un élément du folklore religieux [...] les Chrétiens pensaient que la condition juive était, théologiquement, la condition d’un peuple dispersé [...]. Aussi, pour reprendre en compte l’existence juive sur la Terre d’Israël, il fallait que l’Église remette en question cette interprétation théologique, certes jamais officiellement élaborée mais constamment présente dans les esprits [12].

On trouve encore, dans l’ouvrage du père Dujardin, ce rappel du refus opposé à Herzl par le cardinal Merry del Val, et surtout par Pie X :

Nous ne pouvons empêcher les Juifs de se rendre à Jérusalem, mais nous ne pouvons en aucun cas lui accorder notre soutien. Même si elle n’a pas toujours été sainte, la Terre de Jérusalem a été sanctifiée par la vie de Jésus Christ. En tant que chef de l’Église, je ne peux vous dire autre chose : Les Juifs n’ont pas reconnu notre Seigneur, aussi, nous ne pouvons pas reconnaître le Peuple juif [13].

Optimiste, le P. Dujardin estime que le contenu de l’accord fondamental, conclu en 1994 entre le Saint-Siège et l’État d’Israël [14], va plus loin que le propos officiel – diplomatique et politique – de ce document. Il y décèle « au moins une portée éthique ». À l’appui de sa vue personnelle, il se réfère à un communiqué du Comité épiscopal français de décembre 1993, qui « parle de légitimité du retour du Peuple juif sur la Terre d’Israël ». Mais, de son propre aveu, la conséquence optimiste qu’il en tire ne figure pas dans cet accord fondamental :

S’ouvre alors une interrogation plus religieuse, que l’accord n’évoque pas, mais qui est en toile de fond. Pendant des siècles, la pensée la plus commune dans l’Église a donné une interprétation religieuse de la dispersion juive, elle y a vu la conséquence d’une faute théologique. Elle a aussi donné de cette dispersion une interprétation morale : une punition permanente pour le Peuple juif. Dans ce contexte, l’accord fondamental doit être lu par les Juifs au minimum comme l’assurance que l’Église a enfin « tourné le dos » à cette interprétation tragique et lourde de conséquence [...] elle donne au moins à penser indirectement qu’ayant renoncé à l’interprétation négative, il est légitime, du point de vue éthique, d’y voir la réalisation d’une certaine justice […] [15].

Enfin, à propos du silence (relatif) du Nouveau Testament sur le rôle de la terre dans l’économie nouvelle inaugurée par le Christ, selon la foi chrétienne, le P. Dujardin prend ses distances avec la conception traditionnelle selon laquelle il faut y voir le signe de « la caducité de l’enseignement de l’Ancien Testament sur ce point précis ». Son argumentation, même si elle n’est pas entièrement nouvelle – elle fait depuis longtemps partie de l’argumentaire biblique d’un nombre non négligeable d’artisans du dialogue entre Chrétiens et Juifs, dont moi-même [16] –, devrait devenir commune en milieu chrétien :

Les Chrétiens, païens d’origine, auront à s’appuyer sur d’autres médiations de la promesse divine à partir du Christ et de l’Église. Mais cela ne signifie pas la négation du rôle de la terre pour le Peuple d’Israël et l’importance des événements historiques le concernant qui s’y jouent. On le voit dans la scène de l’Ascension (Ac 1, 6-7). À la question des disciples : « Seigneur, est-ce maintenant que tu vas restaurer la royauté en Israël ? » Jésus répond : « Il ne vous appartient pas de connaître les temps et les moments », Jésus ne dit pas que la question est stupide [...]. Cela nous conduit à cette conclusion. Pas plus que la vocation permanente d’Israël n’a été abolie par l’Église, rien dans le Nouveau Testament ne nous permet de penser que le don de la Terre au Peuple d’Israël a été annulé par Dieu [17].

Quoi qu’il en soit de l’enjeu théologique de l’existence d’Israël, il n’en demeure pas moins qu’est posée là une interpellation éthique. Déjà, en 2001, dans un article consacré à l’isolement d’Israël et publié dans une revue bénédictine, M. Macina esquissait une réflexion en ce sens [18]. Nous en reprenons quelques lignes ici.

Dans l’esprit des pionniers juifs [19], le sionisme apparaissait comme la seule réponse adéquate aux violentes persécutions antisémites auxquelles n’avaient mis un terme ni l’émancipation ni le loyalisme national dont les Juifs avaient pourtant fait la preuve dans tous les pays où ils s’étaient, dans l’ensemble, bien intégrés. Les théoriciens de ce mouvement étaient convaincus que leur peuple devait prendre en main son destin politique et social, au lieu de subir la loi et les avanies des nations où les Juifs n’avaient été, durant de longs siècles, que des hôtes tout juste tolérés, souvent humiliés, menacés, spoliés, voire mis à mort, et toujours contraints de composer et de ruser pour survivre et préserver leurs acquis. À leurs yeux, seul un État fondé par des Juifs sur une terre juive, pouvait rédimer leur peuple, responsable, par veulerie ou résignation, de son image, alors universellement répandue, d’usurier ou de colporteur cruel et cupide. Qui eût pu prévoir que la piètre terre lointaine, qui n’était alors l’objet d’aucune revendication nationale, et dont on n’eût jamais imaginé qu’elle serait un jour disputée au peuple qui en était issu, deviendrait un piège pour les Juifs qui, las d’être les parias des nations, avaient cru – tragique mais compréhensible naïveté ! – recouvrer leur dignité et gagner le respect de l’humanité en devenant enfin “une nation comme les autres” ?

Depuis, on le sait, les choses se sont envenimées au point que l’hostilité quasi universelle, dont est l’objet l’État d’Israël, ne peut plus être considérée honnêtement comme la conséquence d’une saine réaction de nations et de personnes sincèrement éprises de justice et scandalisées par les prétendues exactions de l’État juif [20]. La violence, l’excès, la grossièreté, voire l’antisémitisme le plus abject des discours accusateurs, sans parler des crimes odieux dont est victime la population civile israélienne, trahissent la nature haineuse, perverse et, au mieux, irrationnelle de cette hostilité, à laquelle on a fort justement donné le nom d’antisionisme [21]. Signalons au passage que, dans une déclaration conjointe faite à l’issue de la 18ème rencontre du Comité International de Liaison entre catholiques et Juifs, à Buenos Aires (5-8 juillet 2004), l’Église catholique avait rejeté l’antisionisme en ces termes :

Nous nous sentons encouragés par les fruits de nos efforts collectifs qui incluent la reconnaissance de la relation d’Alliance unique et intacte entre Dieu et le Peuple juif et le rejet total de l’antisémitisme sous toutes ses formes, y compris l’antisionisme comme manifestation plus récente de l’antisémitisme [22].

Le monde protestant n’est pas en reste, bien qu’il soit moins prodigue de déclarations en cette matière. Il est, en effet, traversé par des courants d’idées divergents et même antagonistes à propos de l’antisionisme. En témoigne un colloque, organisé le 2 mai 2004, par la Fédération Protestante, à Paris, en partenariat avec le Conseil Représentatif des Institutions juives de France, sur le thème « Juifs et Protestants aujourd’hui ». Entre autres interventions éclairantes, il convient de signaler une utile contribution de Florence Taubmann, pasteur à l’oratoire du Louvre. Sa réflexion s’articule autour des différentes perceptions qui ont cours dans le monde protestant à propos du sionisme et du conflit palestino-israélien :

1) Un pro-sionisme religieux s’appuyant directement sur la Bible, et ayant, chez certains, une dimension eschatologique (le retour des Juifs à Sion annonce la fin des temps et la révélation du Messie au monde entier, le Messie étant le Christ enfin reconnu), alors que, chez d’autres, il traduit seulement leur joie du retour du Peuple de Dieu sur sa terre. 2) Un pro-sionisme politique, exprimant un soutien à Israël volontairement déconnecté de toute dimension religieuse, soulignant, entre autres choses, le bien-fondé de la création de l’État d’Israël à la suite des persécutions européennes et surtout de la Shoah, mais aussi la nature démocratique de cet État et son rôle potentiellement positif dans la région. 3) Une critique théologique du sionisme, affirmant que l’idée de terre sainte est étrangère à la théologie protestante : ce n’est pas dans un lieu et sur une terre donnés qu’on adore Dieu, mais en esprit et en vérité, le judaïsme doit donc être déconnecté du sionisme ; […] cette critique théologique du principe même du sionisme (retour sur cette terre-là) peut aller, dans certains cas, jusqu’à l’antisionisme. 4) Un antisionisme politique s’appuyant sur un engagement pro-palestinien, la compassion et l’engagement envers le peuple palestinien pouvant aller parfois jusqu’à la remise en question de l’existence de l’État d’Israël, désigné comme cause de tous les malheurs; position susceptible de rejoindre le militantisme en faveur d’un État binational comme solution à tous les problèmes. 5) Un militantisme pour « deux peuples, deux États », et un « sionisme pro-palestinien ». [23]

Quels que soient le nom qu’on lui donne et les justifications dont on la pourvoit, cette hostilité à l’égard de l’État d’Israël – qui s’exprime le plus souvent par une critique radicale, arbitraire, passionnelle, voire pathologique, de tout ce que font ou ne font pas le gouvernement israélien, son armée et ses institutions politiques, conjuguée à un parti pris pro-palestinien inconditionnel – devrait faire l’objet de rectifications et de corrections conformes à la vérité des faits. Rarissimes, en effet, sont les intellectuels et théologiens chrétiens capables de « trier le bon grain de l’ivraie » dans les reproches incessants que l’on fait à l’État d’Israël, et assez courageux pour s’opposer aux calomnies et au dénigrement systématiques dont il est l’objet, et qui sont responsables de ce qu’une partie croissante de l’opinion publique incline à remettre en cause, a posteriori, la légitimité de l’existence d’Israël.

À cet égard, le P. Michel Remaud, constitue l’une des exceptions, d’autant plus appréciées qu’elles sont rares ; voici ce qu’il écrivait, en 2004, en réaction à un déni chrétien de la légitimité de la souveraineté israélienne :

« À l’époque contemporaine », peut-on lire dans [une revue catholique], « des Juifs ont voulu recouvrer leur terre en faisant valoir leurs droits à la propriété de la Terre promise occupée depuis des siècles par d’autres peuples. C’est cette revendication qui est à l’origine de l’État d’Israël et des inextricables difficultés politiques de la Terre Sainte. Pour recouvrer leur terre, les Israéliens n’ont pas hésité à faire la guerre et à en chasser les occupants légitimes. » À quel épisode historique est-il fait ici allusion ? Les premiers Juifs à venir s’installer sur cette terre à l’époque moderne et contemporaine, que ce soit après l’expulsion des Juifs d’Espagne en 1492, ou à partir de la première Aliya, en 1882, n’étaient pas des « Israéliens ». Ceux d’entre eux qui sont venus, pour des raisons religieuses, s’établir à Safed, Tibériade, Hébron ou ce qui allait devenir Mea Shearim, au cours des cinq derniers siècles, ne s’y sont pas implantés par la force des armes, et les immigrants, laïques pour beaucoup d’entre eux, venus par vagues successives à partir de la fin du XIXe siècle, n’ont pas cherché à reprendre la Palestine aux Turcs au moyen d’un débarquement armé ! Les premiers « Israéliens » sont nés en 1948, avec l’État d’Israël. C’est une décision de l’ONU qui a créé cet État, et cette décision a été rendue possible par l’existence d’une importante population juive dans ce qui était devenu la Palestine britannique après avoir été la Palestine ottomane. Ajoutons qu’un certain nombre des « victimes malheureuses du Sionisme » – pour reprendre une formule de cet article – n’habitaient cette région que depuis quelques années, quelques décennies au plus, puisque des Arabes des régions voisines étaient venus s’établir en Cisjordanie à la suite de la déclaration Balfour, escomptant que la présence conjointe des Britanniques et des Juifs provoquerait un développement économique de la région […]. Pour pouvoir conclure à l’illégitimité de l’État d’Israël, ce type de discours veut passer directement de la Bible à l’actualité politique en négligeant totalement les réalités historiques. Paradoxalement, il tombe du même coup dans le fondamentalisme qu’il semble reprocher aux Juifs. On ne fait rien avancer en remplaçant l’histoire par des mythes [24].

Cette analyse avait alors inspiré à M. Macina les réflexions suivantes :

Nous assistons aujourd’hui à l’acclimatation progressive, en Occident, d’une version proche-orientale de la phase 1 des années 30, durant laquelle « les témoins se taisaient », alors qu’il était encore possible de dénoncer la diffamation et la violence antijuives. Pourtant, Dieu a prévenu: « Qui vous [les Juifs] touche m’atteint à la prunelle de l’œil ! » (Za 2, 12). Tous les Chrétiens – Dieu merci ! – ne méritent pas la sévérité des analyses qui précèdent. Quelques-uns réagissent, çà et là, le plus souvent hélas, avec des moyens aussi minces que l’est leur audience. Il en faudrait bien davantage pour faire pièce à l’immense campagne de diffamation en cours. C’est d’un sursaut aux dimensions de la Chrétienté tout entière qu’a besoin le Peuple auquel l’Église a exprimé ses regrets.

Et cela passe par une prise au sérieux de prophéties telles que celle-ci :

« Sur tes remparts, Jérusalem, j’ai posté des veilleurs, de jour et de nuit, jamais ils ne se tairont. Vous qui remémorez [tout] à l’Éternel, ne restez pas inactifs. Ne lui accordez pas de repos qu’il n’ait établi Jérusalem et fait d’elle une louange au milieu du pays. » (Is 62,6-7). Car si les Chrétiens se taisent, les Écritures crieront ! [25].



[4] Il s’agit respectivement de M. Remaud, Chrétiens et Juifs entre le passé et l’avenir, Bruxelles, Lessius, 2000, et de J. Dujardin, L’Église catholique et le peuple juif. Un autre regard, Paris, Calmann-Lévy, 2003.

[5] M. Remaud, Chrétiens et Juifs, op. cit., ch. 8, p. 113-128. Voir aussi, du même auteur : Israël, Serviteur de Dieu, Paris, Cerf, 1983 (réédition CCEJ, 1996) ; À cause des pères. Le « mérite des pères » dans la tradition juive, Louvain, Peeters, 1997 ; Évangile et tradition rabbinique, Bruxelles, Lessius, 2003 ; Le judaïsme (Que penser de ? 55), Namur, Fidélité, 2003 ; « Le Midrash », Supplément au Cahier Évangile 82, Paris, 1992, en collaboration avec E. Ketterer ; etc.

[6] M. Remaud, Chrétiens et Juifs, p. 115-116.

[7] Id., Ibid., p. 117.

[8] Id., Ibid., p. 117. L’auteur cité est A. Davies, « L’attitude à l’égard d’Israël : le peuple, la terre, l’État. 2) Point de vue d’un Chrétien », Concilium, 98 (1974) p. 95.

[9] M. Remaud, Chrétiens et Juifs, op. cit., p. 119-120.

[10] J. Dujardin, L’Église catholique, op. cit., ch. 4, p. 214-242.

[11] Précisons que l’ouvrage de M. Remaud, À cause des pères, est la version livresque de son doctorat, dont l’érudition et la profondeur d’analyse témoignent de la familiarité impressionnante de ce religieux catholique avec la littérature rabbinique. Voir la table des matières du livre, et sa recension par le Professeur Roland Goetschel, dans Foi et Vie XCVIII/5, décembre 1999, n° 5, pp. 101-104.

[12] J. Dujardin, L’Église catholique, Op. cit., p. 224.

[13] Id. Ibid., p. 224-225 (les italiques sont du P. Dujardin). La citation de Pie X figure dans M. Lowenthal, dir., The Complete Diaries of Theodor Herzl, London, 1960, vol. 4, p. 1603. Voir aussi l’important article de F. M. Perko, s.j., « Toward a “Sound and Lasting Basis”: Relations between the Holy See, The Zionist Movement, and Israel, 1896-1996 », dans Israel Studies, 2/1 (1997), également disponible en français (trad. par J. Dumortier) : « Vers une “base saine et durable” : Relations entre le Saint-Siège, le mouvement sioniste et Israël de 1896 à 1996 ».

[14] A.A.S., vol. LXXXVI (1994), n. 9, pp. 716-728, en ligne (texte anglais) sur le site du Vatican.

[15] J. Dujardin, L’Église catholique, Op. cit., p. 227. Les italiques sont de M. Macina.

[16] Ici, M. Macina fait remarquer: « J’ai encore en mémoire l’empoignade verbale (l’expression n’est pas trop forte) qui eut lieu, vers la fin des années 1990, entre ce religieux et moi, à propos précisément de (Ac 1, 7 ("Il ne vous appartient pas de connaître les temps ou les moments que le Père a fixés de sa seule autorité"), dont il tirait argument pour affirmer que la demande antécédente des Apôtres, au verset 6 ("Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas restituer la royauté à Israël") procédait de leur aspiration nationaliste que le Christ repoussait par sa réponse. Je lui avais énergiquement remontré que la réaction de Jésus avait trait "aux temps ou moments" et répondait au « est-ce maintenant ? » des apôtres, mais qu’elle ne disqualifiait nullement leur espérance de la restauration de la royauté à (et non en) Israël. »

[17] Id., L’Église catholique, Op. cit., p. 236-237.

[19] Sur les débuts de l’installation des premiers sionistes en Terre sainte, lire le bref mais précieux ouvrage du regretté professeur J.-M. Delmaire, De Jaffa jusqu’en Galilée. Les premiers pionniers juifs (1882-1904), Villeneuve-D’ascq (Nord), Presses Universitaires du Septentrion, 1999. Voir aussi Renée Neher-Bernheim, Histoire du Yishouv. La présence juive en Erets Israel, du 1er au 19ème siècle, Jérusalem, 1984. L’aspect théologique et cultuel de ce tropisme israélien fait l’objet d’une étude approfondie de William D. Davies, « La dimension "territoriale" du judaïsme », paru dans Recherches de science religieuse, octobre-décembre 1978, tome 66, numéro 4, p. 533-568.

[20] De très nombreux articles et quelques ouvrages récents traitent, sous différents angles, de cette haine d’Israël. Voir, entre autres, le livre engagé de Pierre André Taguieff, Israël et la question juive. Boycott pour un massacre, Les Provinciales, 2011 ; voir, en ligne, le texte de la Quatrième de couverture.

[21] L’antisionisme souvent considéré comme un sous-produit de l’antisémitisme – dont il n’est d’ailleurs pas toujours dénué, tant s’en faut –, diffère de lui, cependant, en ce qu’il se donne une justification que l’opinion publique considère comme honorable : la défense du peuple palestinien, dont les droits les plus élémentaires apparaissent comme bafoués par un Israël puissant et intransigeant. L’étude de ce phénomène n’en est qu’à ses débuts et attend encore ses historiens. Les titres indiqués ici, ne constituent qu’un aperçu : P. Giniewski, L’antisionisme, Bruxelles, Édition de la librairie encyclopédique, 1973 ; G.-E. Sarfati, L’antisionisme. Israël/Palestine aux miroirs de l’Occident, Paris, Berg International, 2002 ; S. Trigano, dir., Le Sionisme face à ses détracteurs, Paris, Raphaël, 2003. De très nombreux articles abordent ce thème avec plus ou moins d’objectivité et de compétence. On ne les recensera pas ici.

[23] Voir F. Taubmann, «Quelques réflexions sur l’antisionisme en France», Colloque de mai 2004. Les quatre points évoqués ici sont repris, presque mot pour mot, de l’exposé du pasteur Taubmann.

[24] M. Remaud, « Israël, État illégitime? », Un Écho d’Israël 9, 15 juillet 2003. Cette thématique s’acclimate de plus en plus dans l’opinion publique et trouve, à la faveur du conflit palestino-israélien, de nombreuses oreilles attentives. On peut en lire une expression quasi sacralisée dans des ouvrages – influencés par les thèses négationnistes du livre de R. Garaudy, Les Mythes fondateurs de la politique israélienne, publié à compte d’auteur en 1996, condamné et interdit de vente en France, mais largement diffusé sous le manteau et par des sites Internet –, tel celui de D. Vidal, Le péché originel d’Israël. L’expulsion des Palestiniens revisitée par les « nouveaux historiens » israéliens, Paris, L’Atelier, 1998. Depuis quelques années, cette critique dissolvante a fait des adeptes dans le monde chrétien ; on en trouve, entre autres, une expression paranoïde dans un petit libelle délirant de F. Smyth-Florentin, Les mythes illégitimes. Essai sur la « terre promise », Genève, Labor et Fides, 1994.

[25] M. R. Macina, « Si les Chrétiens se taisent, les Écritures crieront », L’Arche, n° 519, mai 2001, p. 34-38.

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Date de dernière mise à jour : 29/05/2014