Faux-pas des nations chrétiennes à leur tour

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La présomption chrétienne


La dispensation du dessein de Salut de Dieu s’opère en trois étapes :

1)  Mise à l’écart temporaire du Peuple juif (cf. Rm 11, 15.25) du Peuple juif en raison de son incrédulité.

2)  Choix d’« un Peuple à son Nom » (cf. Ac 15, 14, et cf. Dt 4, 12 ; 2 S 7, 23 ; etc.).

3) Restitution au Peuple juif de la Royauté messianique (cf. Ac 1, 6 et cf. Ps 16, 5) et accomplissement des promesses divines le concernant émises par le ministère des prophètes (cf. Ac 3, 21).

Cette acceptation du mystère implique la foi en une Fin des Temps, en un Jugement et en un Règne messianique.

Tous ces éléments, bien qu’ils soient présents dans l’Écriture et admis par une partie des Pères et de la tradition primitive, ne vont pas de soi pour la Chrétienté d’aujourd’hui. Prêcher un tel message expose à deux accusations apparemment fondées :

1) celle d’innover en s’écartant de la doctrine de l’Église ;

2) celle de s’ériger en juge de l’Église et de son Magistère.

On a vu, en son lieu, à quel point il fallait se méfier des affirmations tranchées, et que les notions mêmes de Tradition et de Magistère n’étaient pas toujours correctement comprises. Tout Chrétien lucide et chercheur de vérité sait aujourd’hui que sa foi n’est pas un catalogue de certitudes triomphantes et encore moins un rassurant portefeuille d’assurance sur l’au-delà. Le dessein de Dieu s’avère mystérieux, complexe ; sa réalisation passe par les méandres de la liberté humaine. C’est dire qu’il implique la souffrance, la contradiction, l’échec, voire la mort ignominieuse.

Pourtant, malgré l’exemple et le message des prophètes et l’illustration tragique du prix à payer pour la vérité, dont témoigne l’Écriture, et que confirme amplement le drame de la Passion du Christ, il s’avère que la Chrétienté, dans son ensemble, réédite l’histoire tumultueuse de l’ancien Israël.

Issue du judaïsme mais l’ayant vite oublié, appelée à témoigner, par l’Évangile, de la Foi au Christ ressuscité et cause de Salut universel, ce dont le Peuple juif n’avait pas été capable parce qu’il se fiait uniquement aux oeuvres – à savoir : l’observance, même héroïque, de la Loi –, la Chrétienté devrait reconnaître, comme Élie en son temps, qu’elle n’est « pas meilleure que ses Pères » (cf. 1 R 19, 4).

Certes, comme le Peuple juif, elle a eu son temps d’héroïsme (pensons, entre autres, aux deux premiers siècles de persécutions sanglantes) ; elle a civilisé les nations ; christianisé les États ; bref, elle a marqué d’une empreinte indélébile, et somme toute positive, l’histoire des hommes jusqu’à aujourd’hui. En ce sens, on peut dire qu’ayant hérité de la vigne ôtée aux Juifs (cf. Mt 21, 41), elle en a porté les fruits.

Hélas, parallèlement à ces belles pages de son histoire, force est de constater que les Chrétiens et leur hiérarchie se sont très souvent avérés pécheurs et, malgré tout, triomphalistes. Comme le Peuple juif, nombre de Chrétiens se sont prostitués aux dieux du siècle : l’argent, le pouvoir, le sexe. Pour les conduire et les corriger, Dieu n’a pas manqué de lui susciter des saints, qu’ils soient pasteurs ou simples membres du troupeau. En eux, a brillé d’un éclat tout particulier l’assistance que le Christ a promise à ses Apôtres par sa présence « jusqu’à la fin du monde » (cf. Mt 28, 20), et par l’envoi d’un « autre Paraclet qui est avec eux à jamais » (cf. Jn 14, 16), l’Esprit Saint, qui l’assiste en faisant germer, sous de multiples formes, des mouvements et instituts dont les idéaux et les activités sont toujours venus à point nommé pour corriger les fautes et les insuffisances du Peuple de Dieu.

Mais l’usure du temps, le long exercice d’un pouvoir religieux longtemps incontesté, a attiédi la ferveur de l’Église. Nombre de pasteurs ont perdu le contact avec leur troupeau et ce dernier s’est souvent dégoûté d’eux (cf. Za 11, 8). Beaucoup de fidèles se sont mis à bouder une institution qui apparaissait aux uns comme trop tyrannique et orgueilleuse, et aux autres, comme trop compromise avec le monde et insuffisamment évangélique. Même les ordres religieux traditionnels, qui furent jadis les ferments d’un renouveau extraordinaire de la vie spirituelle de l’Église, se sont affadis. En conséquence du ternissement de leur rayonnement, leur recrutement s’est tellement amenuisé que beaucoup d’instituts sont aujourd’hui presque moribonds, quand ils n’ont pas tout simplement cessé d’exister. Quelles que soient les causes objectives de cette désaffection et la part de responsabilité qui revient aux autorités religieuses, le résultat s’est vite fait sentir : les fidèles se sont mis à chercher en dehors de l’Église ce qu’ils désespéraient d’y trouver [1].

Tout cela n’eût été qu’un mal réparable si tant les pasteurs que leurs fidèles avaient pris le deuil (cf. 1 Co 5, 2) et fait pénitence pour leurs péchés et leurs insuffisances en suppliant Dieu de les ramener à lui. Au lieu de cela, ils ont été nombreux à s’enorgueillir, à imputer à d’autres la responsabilité de l’inefficacité de leur témoignage médiocre. Ils ont accusé l’athéisme, le marxisme, la société de consommation et autres cibles classiques. Pire, ils se sont rassurés en se disant qu’après tout, il n’y avait pas de quoi faire un drame. C’est alors que se sont fait jour des théologies édulcorées et faussement gratifiantes, qui se posent en alternative de ce que leurs promoteurs appellent les « théologies punitives ». C’est d’eux qu’a prophétisé jadis Michée, qui rapporte l’une de leurs exclamations, déjà citée : « L’Éternel a-t-il perdu patience ? Est-ce là sa manière d’agir ? » (Mi 2, 7). Ils ont acclimaté présomptueusement une conception de Dieu qui se veut « rassurante », éliminant, à grands renforts d’arguments spécieux, les notions de jugement, de sacrifice, de rétribution, d’enfer (surtout), en insistant uniquement et unilatéralement sur la bonté de Dieu, qui ne peut pas punir puisqu’il est bon. C’était la porte ouverte à l’indifférentisme religieux [2] qui est l’une des caractéristiques les plus inquiétantes de la spiritualité de notre époque. D’une part, ils ont renoncé à être « parfaits comme leur Père des Cieux est parfait » (cf Mt 5, 48), tout en exigeant des autres la perfection. D’autre part, conscients des exigences extrêmes de l’Évangile, ils en ont édulcoré la teneur, allant même jusqu’à éliminer l’appel à la pénitence qui accompagne l’annonce de la proximité du Royaume (cf. Mt 3, 2 et par., et Ac 3, 19 ; etc.). Pire, des exégètes et des théologiens, « marqués au fer rouge dans leur conscience » (cf. 1 Tm 4, 2), s’efforcent, à grand renfort d’une science rationaliste, d’extirper de l’Écriture tout ce qui les gêne, leur fait peur, ou n’entre pas dans leurs catégories mentales d’adeptes de la sagesse humaine. Ces faux docteurs mériteraient qu’on leur dise, comme Job à ses amis : « avec vous mourra la Sagesse » (cf. Jb 12, 2). Leurs publications ont la faveur des éditeurs chrétiens, bien que leurs thèses hypercritiques et délétères coupent les ailes des fervents et paralysent les âmes faibles, tandis qu’au fil de conférences publiques et d’émissions audio-visuelles chaudement promues dans les médias chrétiens spécialisés, ils sèment le doute et le désespoir dans les esprits des fidèles dépourvus du bagage théologique minimal qui leur permettrait de démasquer cette imposture.

Les idéaux des « sages de ce siècle », auxquels se sont ralliés ces « archi-apôtres » (cf. 2 Co 11, 5), sont simples, percutants et… efficaces :

  • Il faut être tolérant.
  • Toutes les religions sont agréables à Dieu : aucune ne doit prétendre détenir la vérité.
  • Dieu appartient à tout le monde.
  • Il faut en finir avec le dogmatisme, le totalitarisme théologique.
  • La Bible (qu’ils n’aiment pas – cf. Jr 6, 10) n’est pas le seul Livre saint, et on ne peut la lire de manière non critique, sans se référer aux spécialistes des sciences humaines qui ont remis bien des commentaires traditionnels en perspective (cf. Jr 2, 13).
  • Etc. etc.

Hélas, nombreux sont les Chrétiens qui « aiment cela » (cf. Jr 5, 31). C’est pourquoi Dieu va les abandonner et leur cacher sa Face (cf. Dt 31, 17-18 ; 32, 20 ; etc.). Il sait depuis l’origine quand et dans quelles circonstances l’iniquité arrivera à son comble (cf. 2 M 6, 14), au point qu’une partie de Son Peuple apostasiera. C’est pourquoi le Christ a créé son Église, qui n’est pas une nouvelle religion substituée à celle des Juifs, mais l’Assemblée de tous ceux qui auront cru en Lui et L’auront aimé, même sans Le connaître personnellement, en la personne de leurs frères (cf. Mt 25, 34 ss.). C’est de ceux-là, le vrai troupeau, que Dieu est le Pasteur. Mieux, Il a rétabli Son Peuple historique, celui dont il a Lui-même fait choix, qui a donné chair au Christ et dont sont issus Marie, Joseph, les Apôtres et les premières générations chrétiennes : le Peuple juif.

La Chrétienté va être soumise à une terrible épreuve et elle y tombera (sans y succomber entièrement toutefois [3]), tout comme le Peuple juif est tombé sur la pierre d’achoppement, Jésus, qui – nous prévient l’Écriture – « fait tomber les deux maisons d’Israël »(Is 8, 14 ; cf. Rm 9, 33).

On le sait – cela a été dit à satiété en Chrétienté – les Juifs, dans leur ensemble, n’ont pas reconnu le Christ parce qu’ils n’ont pas compris ce qui, dans les Écritures, Le concernait (cf. Ps 40, 8 ; Lc 22, 37 ; 24, 44 ; Jn 5, 39.46 ; He 10, 7). Cette affirmation qui, en soi, est vraie, demande pourtant à être sérieusement nuancée, d’autant que les Chrétiens courent tout droit à une erreur d’interprétation de même nature, précisément à propos du même mystère. En effet, un examen attentif du Nouveau Testament et surtout de l’Évangile de Marc, devrait attirer notre attention sur un aspect troublant de l’agir du Christ, tel que le relatent les Évangiles. On y constate, en effet, que Jésus a tout fait pour prouver sa messianité, voire sa divinité (miracles, allusions scripturaires, etc.), tout en « ordonnant » à ses disciples « de ne dire à personne qu’il était le Christ » (cf. Mt 16, 20).

Cette « thèse du secret messianique », niée par les uns, farouchement défendue par les autres, a reçu plusieurs explications. La principale, et la mieux acceptée par les théologiens et exégètes, est qu’il fallait éviter la confusion que risquerait de faire naître, chez les Juifs, le dévoilement brutal et sans nuance de la messianité du Christ. À en croire ces spécialistes, les zélotes et autres fanatiques eussent cru le moment venu d’agir contre Rome, et Jésus eût été involontairement l’occasion d’une effervescence messianique fondée sur un contresens. En effet, poursuivent ces savants, Jésus est venu introduire un Royaume de Dieu dans les âmes, il s’agit d’une oeuvre spirituelle et non de la réalisation politico-religieuse à laquelle aspiraient les Juifs sur la base d’une lecture « charnelle » (c’est-à-dire littéraliste) des Écritures. Et de citer comme (mauvais) exemple, la question, apparemment étrange, des Apôtres, en Ac 1, 6 ss. : « Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas restituer la royauté à Israël ? » (cf. Jr 30, 9, 21 ; Am 9, 11 ; Mi 4, 8) ; la remarque de la Bible de Jérusalem, à cet endroit, montre à quel point les biblistes qui l’ont rédigée ont mal compris ce passage en le commentant ainsi : « L’établissement du royaume messianique apparaît encore aux apôtres comme une restauration temporelle de la royauté davidique », alors que, comme déjà mentionné dans cet écrit, ce contre quoi Jésus met en garde dans sa réponse, c’est la tentation de chercher à « connaître les temps et les moments que le Père a fixés de sa seule autorité » (Ac 1, 7).

En fait, quiconque est entré dans le mystère de l’apocatastase [4], peut croire que Dieu a rétabli son Peuple, en attendant de lui rendre la Royauté messianique, parce que le Seigneur est fidèle aux « promesses faites aux Pères » (cf. Rm 15, 8). Et c’est précisément sur cet aspect, considéré comme inadmissible par les non-Juifs, de la restitution (apocatastase) d’Israël, que risquent d’achopper bien des Chrétiens. Et voici pourquoi.

Le Chrétien croit souvent, plus ou moins naïvement, que les Juifs ont refusé l’évidence. Prophètes post eventum (après l’événement), ils se transportent par la pensée au temps de Jésus et estiment, avec leurs deux mille ans d’expérience chrétienne, que s’ils avaient vécu au temps du Christ, ils auraient cru à sa messianité et à sa divinité, et, en tout état de cause, qu’ils n’auraient pas condamné un innocent.

C’est là une terrible présomption, en même temps qu’un aveuglement d’autant plus coupable qu’il ne tient aucun compte de la sincérité des Juifs fidèles aux articles fondamentaux de la foi juive, garanties par la Torah de Moïse (l’Écriture, y compris les Prophètes) et l’enseignement de leurs responsables religieux (la Tradition). Se dire « Fils de Dieu » et son égal était un épouvantable blasphème au regard de la Loi juive, et pouvait valoir la mort à qui avait tenu ce propos (cf. Jn 10, 30 ss.). Pourtant, il y a, dans l’Écriture, un oracle dans lequel Dieu appelle le Messie « mon fils » (Ps 2, 7) – et le Nouveau Testament a fait fond sur lui pour prouver la filiation divine de Jésus (cf. Mc 1, 11 = Lc 3, 22 ; Ac 13, 33 ; He 1, 5 ; 5, 5). Mais l’Écriture a dit la même chose de Juda (Gn 49, 9), de Salomon (2 S 7,14), d’Éphraïm (Jr 31, 19), et du Peuple d’Israël (cf. Ex 4, 22 ; Tb 13, 4 ; Is 43, 6 ; 63, 16 ; 64, 7 ; Os 2, 1 ; 11, 1 = Mt 2, 15). Aucun docteur, aucun prophète même, n’avait songé un seul instant que Dieu pût prendre chair du sein d’une femme. C’était là un mystère qui se réaliserait en Jésus.

Par ailleurs, il importe de ne pas oublier que Jésus ne s’est pas présenté à son Peuple comme un docteur qui enseigne que Dieu a un fils, en s’appuyant sur l’Écriture. Il a assumé ce mystère en l’accomplissant dans sa chair, et l’a révélé de manière obscure. La preuve éclatante de ce dessein inouï de Dieu a été la résurrection du Christ et l’effusion de l’Esprit. Les Apôtres eux-mêmes, témoins constants de miracles extraordinaires de leur maître et, pour trois d’entre eux, de sa Transfiguration (cf. Mt 17, 1 ss. et par.), enseignés jour et nuit par le Christ lui-même, n’ont pas osé croire qu’il était Dieu. Confrontés au scandale de la mort ignominieuse de Celui dont ils avaient fini par se convaincre qu’il était un prophète, voire le Messie, ils avaient perdu la foi et ne savaient plus que croire. Il fallut rien moins que l’apparition du ressuscité sur le chemin d’Emmaüs, son dévoilement des prophéties le concernant (Lc 24, 27), et l'ouverture miraculeuse de leur esprit à la compréhension des Écritures (Lc 24, 45) pour qu’ils croient enfin à ce mystère incroyable, non sans quelque hésitation pour certains (cf. Mt 28, 17).

On peut donc dire que ce n’est pas sur Jésus lui-même qu’achoppa le Peuple juif dans son immense majorité, mais sur la « folie du message » (cf. 1 Co 1, 21). Et dorénavant, c’est à partir de l’Écriture que se dérouleront les confrontations entre Juifs traditionnels et Juifs croyant au Christ, et c’est sur la base de ses textes que les uns croiront indéfectiblement à la messianité et à la divinité de Jésus, tandis que les autres prendront argument des mêmes passages pour rejeter cette interprétation jugée contraire à la Tradition, scandaleuse, blasphématoire.

Il y a lieu de s’étonner que les Païens, eux, aient en masse adhéré à ce mystère. On peut donner du succès indéniable de la prédication aux Gentils l’explication suivante, qui surprendra peut-être par sa simplicité (certains diront « simplisme »). Les Païens n’avaient pas de paramètres, de normes, de révélation concernant le dessein de Salut de Dieu sur l’humanité. Au contraire, pour beaucoup d’entre eux, le contenu mythique des mystères païens auxquels ils avaient cru, ou dont ils étaient instruits, allait plutôt à la rencontre des nouvelles conceptions chrétiennes. Tant le culte d’Osiris [5], avec son dieu immolé renaissant sous forme de blé, que les descentes de dieux s’unissant à des filles des hommes, dont la mythologie grecque est prodigue, sans parler des sacrifices humains exigés par des divinités implacables, avaient, en quelque sorte, joué le rôle bien involontaire de « Praeparatio evangelica [6] », pour pasticher l’expression d’Eusèbe de Césarée.

Sans le filtre d’une Révélation interprétée par la tradition vénérable des scribes et des docteurs de la Loi, les païens, séduits par les miracles, la pureté de vie et la ferveur des premières communautés chrétiennes inondées de l’Esprit Saint, se joignirent en masse à ce groupe fervent, ce qui, par contrecoup, excita l’agacement et même la jalousie des Juifs, lesquels, incapables de croire au Christ, ne lisaient plus leurs Écritures qu’avec ce « voile sur le coeur » dont parle Paul (cf. 2 Co 3, 15 ss.). Dès lors, persuadés que la jeune hérésie sapait les fondements mêmes de la foi monothéiste, les autorités juives exclurent ses adeptes (les premiers Chrétiens) de la Synagogue et les persécutèrent violemment. Paul lui-même ne réagit pas autrement avant d’être littéralement « retourné » par le Christ lui-même sur la route de Damas (Ac 9, 3 ss.).

Le cas de Paul nous fournit la transition pour tenter de comprendre ce qu’il a appelé lui-même un mystère, à savoir : l’endurcissement d’Israël. L’Apôtre n’a pas eu, d’emblée, une illumination théologique. Ce qui lui est arrivé n’a rien de l’aboutissement d’une longue rumination philosophico-théologique. L’homme qui chevauchait sur la route de Damas était un pharisien convaincu, zélé, fanatique même, qui avait pour tâche d’emprisonner les dangereux hérétiques nazaréens, comme on les appelait alors. Or, c’est à cette occasion qu’il eut sa première révélation, et que la phrase du Christ glorieux le frappa au coeur, lui faisant comprendre de manière existentielle le mystère de l’unité du Christ et de ses fidèles : « Saoul, Saoul, pourquoi me persécutes-tu ? » (Ac 9, 4).

C’en était fait : en un instant, le terrible fléau des premiers Chrétiens était retourné. Il croyait parce qu’il avait rencontré personnellement le Christ. C’est sur la base de cette mise en contexte événementiel - hélas trop peu mise en lumière – qu’il faut lire les interpellations brûlantes de l’Apôtre à l’égard de ses coreligionnaires. Tout Chrétien qui utilise les propos passionnés de Paul comme autant de munitions apologétiques pour tirer sur les « Juifs endurcis », qu’ils soient d’hier ou d’aujourd’hui, est un orgueilleux et un superbe qui ferait mieux de craindre le jugement de Dieu auquel sera confronté quiconque juge ses frères, inconscient qu’il peut, lui aussi, pécher exactement de la même manière (cf. Rm 2, 1 ss.).

Paul s’emploiera désormais, avec toute l’énergie de sa nature ardente et absolue, enflammée par l’Esprit Saint dont il débordait littéralement, à prêcher à ses coreligionnaires la foi qui l’habitait depuis sa rencontre avec le Crucifié ressuscité. Ici s’impose une remarque, lourde de conséquences et trop rarement émise. L’Apôtre a rencontré Jésus personnellement, les autres Apôtres et les disciples qui ont vécu avec Jésus et se sont entretenus avec lui parlent de ce qu’ils ont vu, entendu, touché du Verbe de Vie (cf. 1 Jn 1, 1), tandis que les Juifs des générations subséquentes, jusqu’à aujourd’hui, sont sommés de croire sans avoir vu (cf. Jn 20, 29). Paul est tellement conscient de la grâce insigne dont bénéficient les premiers adeptes de la foi chrétienne, qu’il clôture sa magnifique méditation, consacrée au douloureux mystère de l’endurcissement temporaire du Peuple juif (cf. Rm 11, 25 ss.), par cette exclamation sur laquelle nous allons nous attarder maintenant et qui se résume en quatre mots: « l’obéissance de la foi ».

À celui qui a le pouvoir de vous affermir conformément à l’Évangile que j’annonce en prêchant Jésus Christ, révélation d’un mystère enveloppé de silence aux siècles éternels, mais aujourd’hui manifesté, et, par des Écritures qui le prédisent selon l’ordre du Dieu éternel, porté à la connaissance de toutes les nations pour les amener à l’obéissance de la foi ; à Dieu qui seul est sage, par Jésus Christ, à lui soit la gloire aux siècles des siècles ! Amen. (Rm 16, 25-27).



[1] L’un de nos amis et proche collaborateur a cru bon de mitiger ces propos, qu’il juge trop pessimistes. Ses remarques ont paru pertinentes, aussi les citons-nous ici. « Ne faut-il pas équilibrer le constat, car il y a toujours eu des périodes de relâchement dans le monachisme, des époques de sécheresse, et elles ont été suivies par des périodes de grande vitalité, l’incandescence du Feu vivant consumant la croûte desséchée et provoquant la floraison de rameaux que l’on croyait morts ? En effet, l’Esprit Saint vivifie sans cesse l’Église, et il faudrait peut-être décrire son action au présent, afin de ne pas sembler être trop catégorique dans un aperçu des misères de la Chrétienté. Si fondées que soient les critiques formulées, elles ne doivent pas induire à penser que le Seigneur a abandonné l’Église. D’autres passages de cet écrit montrent clairement que ce n’est pas le cas. Tant dans l’Orthodoxie que dans le Catholicisme, des ordres religieux traditionnels refleurissent et essaiment, des ordres contemplatifs nouveaux prennent le relais des plus vénérables (cas de Bethléem/Chartreuse). Autre exemple : le monachisme copte orthodoxe, celui du Mont Athos, de la Roumanie et de la Russie, témoignent, quant à eux, de la vitalité du poumon oriental de l’Église, d’un véritable renouveau. Pour ce qui est du monde catholique, bien que les églises se vident, des jeunes répondent cependant de diverses manières à l’appel du Christ. D’autre part, la persécution des Chrétiens n’a jamais cessé, et elle bat son plein avec le djihad en cours, si bien que l’héroïsme des Chrétiens des premiers siècles refleurit très largement encore de nos jours. L’Esprit Saint agit toujours bel et bien, et souffle où Il veut ! Enfin, le retour aux sources n’a peut-être jamais été aussi profond, ni touché autant d’âmes, tant en Chrétienté que dans le Judaïsme. Les Chrétiens redécouvrent aussi leurs racines, c’est à dire le Peuple juif = la Racine sur laquelle ils sont greffés... Il importe de le préciser, pour bien montrer que les péchés des hommes n’empêchent pas l’Esprit Saint de vivifier les êtres qui s’abandonnent à lui, et d’autant plus si l’heure des ténèbres approche.

[2] Voir les quelques lignes que consacre à cet état d’esprit l’encyclopédie Wikipédia.

[3] Comme il semble découler de l’assurance donnée par Jésus à Pierre : « Les portes de l’Hadès ne l’emporteront pas contre elle. » (cf. Mt 16, 18).

[4] Sur cette notion, voir M. Macina, « Qu’est-ce que l’apocatastase ? ».

[5] Sur ce personnage de la mythologie religieuse hellénistique, voir l’article Osiris dans Wikipédia.

[6] C’est le titre d’un ouvrage de cet évêque et écrivain ecclésiastique des IIIe-IVe s. (voir l’article Eusèbe de Césarée, sur Wikipedia) ; on peut en consulter le texte en version bilingue (français-grec) sur le site Internet L’antiquité grecque et latine au Moyen Âge, sous le titre La Préparation évangélique.

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Date de dernière mise à jour : 30/05/2014